Tournant culturel : Repenser l’humain et le sens

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · novembre 8, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : novembre 8, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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L’avènement du tournant culturel a profondément bouleversé les sciences humaines et la psychologie en contestant l’illusion d’une psyché universelle, anhistorique et désincarnée. En replaçant les systèmes symboliques, le langage et les pratiques sémiotiques au centre de l’expérience humaine, ce mouvement épistémologique a redéfini notre compréhension de la cognition, de l’identité et des dynamiques sociales contemporaines.

Le tournant culturel

1. Définition concise

Le tournant culturel (traduction de l’anglais cultural turn) désigne un changement de paradigme majeur survenu dans les sciences humaines et sociales à partir de la seconde moitié du XXe siècle, érigeant la culture, le sens, le langage et les systèmes de symboles en principes explicatifs cardinaux des comportements, des institutions et des processus psychiques.

Dans le domaine de la psychologie et des sciences cognitives, ce mouvement épistémologique stipule que l’esprit humain ne peut être compris comme une machine computationnelle isolée ou un simple produit neurobiologique universel. Au contraire, le psychisme est intrinsèquement façonné, médiatisé et constitué par les contextes socioculturels, historiques et discursifs au sein desquels l’individu évolue et interagit.

Ce tournant marque une rupture radicale avec les approches positivistes traditionnelles, le béhaviorisme orthodoxe et les modèles cognitivistes fonctionnalistes stricts, privilégiant l’herméneutique, l’analyse sémiotique, le constructionnisme social et l’étude des significations vécues par les acteurs sociaux.

2. Étymologie et origine linguistique

L’expression est un calque de la locution anglaise cultural turn. Le terme « culture » puise son origine dans le latin cultura, dérivé du verbe colere, signifiant initialement « cultiver », « habiter » ou « honorer », avant d’évoluer métaphoriquement vers la culture de l’esprit (cultura animi chez Cicéron). Au XVIIIe et XIXe siècles, sous l’influence des pensées allemande (Kultur) et anthropologique naissante, la culture s’est élargie pour désigner l’ensemble des mœurs, croyances, coutumes et systèmes symboliques d’une communauté.

Le substantif « tournant » dérive du verbe français « tourner », issu du latin populaire tornare (« façonner au tour », « faire tourner »). Utilisé dans le registre métaphorique de l’histoire intellectuelle, le vocable signale une inflexion stratégique, une réorientation fondamentale du regard méthodologique ou épistémologique au sein d’une discipline donnée.

L’expression cultural turn a été popularisée dans le monde académique anglo-saxon à partir des années 1970 et 1980, notamment sous l’influence des travaux d’historiens et de sociologues tels que Hayden White, Fredric Jameson et les théoriciens des Cultural Studies de l’École de Birmingham, avant d’être transposée dans la sphère francophone sous l’appellation « tournant culturel » pour qualifier la diffusion interdisciplinaire des analyses centrées sur les significations partagées.

3. Prononciation et forme grammaticale

En français standard, l’expression se prononce phonétiquement /tuʁ.nɑ̃ kyl.ty.ʁɛl/. Il s’agit d’une locution nominale masculine singulière. Son pluriel régulier, bien que moins fréquemment employé dans la littérature théorique, s’écrit « tournants culturels ».

Sur le plan morphosyntaxique, l’expression associe un nom commun recteur masculin (« tournant ») et un adjectif qualificatif épithète (« culturel »). Elle fonctionne généralement comme syntagme nominal autonome désignant une période, une transition paradigmatique ou un cadre théorique d’ensemble, souvent accompagné de la majuscule stylistique lorsqu’il fait référence à l’événement historiographique précis (« le Tournant culturel »).

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour saisir l’ampleur du tournant culturel, il convient de mesurer la rupture qu’il introduit face au déterminisme biologique et à l’individualisme méthodologique. Dans le cadre de la psychologie traditionnelle, l’appareil psychique a longtemps été théorisé comme une structure endogène préexistante, dont le fonctionnement fondamental serait identique chez tout être humain, la culture n’intervenant qu’à la manière d’une simple variable extérieure ou d’un habillage de surface. Le tournant culturel inverse ce postulat : la culture n’est pas un décor périphérique, elle est la matière première et la condition de possibilité de la conscience subjective.

Sous ce prisme, l’esprit humain est nécessairement un « esprit situé ». Les schèmes de pensée, les ressentis émotionnels, la mémoire autobiographique et les représentations de soi sont co-construits au confluent des pratiques discursives, des institutions sémiotiques et des interactions quotidiennes. Le langage n’est plus perçu comme un simple canal de transmission d’informations objectives, mais comme un instrument performatif qui structure le réel, catégorise l’expérience intime et prescrit des formes d’existence possibles.

Le champ d’application du tournant culturel s’étend à la déconstruction des évidences psychologiques. Des concepts tenus pour universels au sein du monde occidental — tels que l’estime de soi, le libre arbitre souverain, la séparation tranchée entre raison et émotion, ou encore la frontière étanche entre le moi et l’autre — apparaissent désormais comme des artefacts historiques et culturels singuliers, forgés par la modernité euro-américaine. Dès lors, étudier la souffrance psychique ou le développement individuel exige d’analyser les systèmes de signification locaux (les « psychologies populaires » ou théories indigènes du soi) au sein desquels les sujets trouvent leurs repères existentiels.

Par conséquent, les frontières du tournant culturel englobent tant la critique de la production des savoirs scientifiques que l’analyse minutieuse des pratiques matérielles et narratives. Il ne dissout pas la réalité matérielle ou organique, mais affirme qu’aucune expérience humaine n’accède à la conscience en dehors d’une grille de lecture culturellement encodée. Ce cadre théorique invite les psychologues à adopter une posture réflexive vis-à-vis de leurs propres postulats épistémiques et de la relativité de leurs outils diagnostiques.

5. Développement historique

La genèse du tournant culturel s’inscrit dans une généalogie intellectuelle polyphonique tout au long du XXe siècle. Ses prémices remontent aux travaux de pionniers de l’anthropologie culturelle comme Franz Boas, Ruth Benedict et Margaret Mead, qui démontrèrent la plasticité du comportement humain face aux normes communautaires. Parallèlement, en psychologie soviétique, Lev Vygotski et Alexander Luria élaboraient dès les années 1920 et 1930 l’approche historico-culturelle, démontrant que les fonctions psychiques supérieures sont le fruit de l’intériorisation d’outils sémiotiques forgés collectivement au fil des générations.

Dans les décennies 1960 et 1970, l’émergence du tournant linguistique incarné par Ludwig Wittgenstein, Jacques Derrida et Michel Foucault installe l’idée que le monde social est structuré comme un texte. En anthropologie, Clifford Geertz publie en 1973 son ouvrage fondateur The Interpretation of Cultures, définissant l’humain comme « un animal suspendu dans des toiles de signification qu’il a lui-même tissées » et assimilant l’analyse de la culture non à une science expérimentale en quête de lois, mais à une science interprétative en quête de sens.

En psychologie, le tournant culturel a véritablement pris corps à la fin des années 1980 et au début des années 1990, en réaction aux insuffisances du paradigme computationnel de la révolution cognitive. Jerome Bruner, l’un des pères fondateurs du cognitivisme des années 1950, a lui-même formulé un constat d’échec critique dans son ouvrage Acts of Meaning (1990), dénonçant la dérive computationnelle qui avait remplacé la quête du « sens » par le simple « traitement de l’information ». Bruner appela de ses vœux une psychologie culturelle centrée sur le récit, la négociation symbolique et la construction intersubjective de la réalité.

Au même moment, Richard Shweder, Michael Cole, Kenneth Gergen et Hazel Rose Markus conceptualisaient la psychologie culturelle comme un champ autonome, se distinguant vigoureusement de la psychologie interculturelle comparative traditionnelle. Ce moment charnière a solidifié l’ancrage du tournant culturel au sein de la discipline, stimulant la recherche sur les contextes socio-historiques, les dynamiques postcoloniales et la pluralité des ontologies humaines.

6. Fondements théoriques

Les fondements théoriques du tournant culturel reposent sur plusieurs courants épistémologiques et philosophiques interconnectés :

En premier lieu, l’herméneutique philosophique (héritée de Wilhelm Dilthey, Hans-Georg Gadamer et Paul Ricœur) stipule que les phénomènes humains relèvent de la compréhension (Verstehen) plutôt que de la simple explication causale mécaniste (Erklären). L’esprit humain interprète en permanence son environnement ; la tâche de la psychologie consiste dès lors à décoder ces chaînes d’interprétations et d’horizons d’attente constitutifs de l’expérience vécue.

En second lieu, le constructionnisme social, formalisé par des auteurs comme Kenneth Gergen, soutient que les catégories par lesquelles nous appréhendons le monde et nous-mêmes ne sont ni universelles ni dictées par la nature, mais résultent de conventions sociohistoriques et de négociations discursives continues. Les diagnostics psychiatriques, les normes de genre ou la conception du bonheur sont examinés comme des réalités socialement construites et historiquement situées.

En troisième lieu, la théorie de l’activité et le socio-constructivisme vygotskien postulent la médiation sémiotique. Toute action psychologique est outillée par des artefacts culturels — au premier rang desquels figure le langage parlé et écrit. Le développement psychologique ne procède pas de l’intérieur vers l’extérieur (selon le modèle maturationniste), mais de l’extérieur vers l’intérieur : les relations sociales interpsychologiques deviennent des structures intrapersonnelles par voie d’intériorisation.

Enfin, la pensée poststructuraliste et foucaldienne enrichit le tournant culturel en articulant intimement savoir, pouvoir et subjectivité. Les régimes de discours et les « technologies du soi » façonnent ce qu’est un individu acceptable à une époque donnée. Le sujet n’est pas une entité préexistante et souveraine, mais le produit de dispositifs discursifs et institutionnels qui régulent la normalité et la déviance.

7. Composantes clés, types et dimensions

Le tournant culturel se déploie à travers plusieurs dimensions structurelles et méthodologiques complémentaires :

  • La centralité du sens et de la sémiotique : Primauté accordée aux symboles, métaphores, mythes et récits comme médiateurs de la pensée et de la régulation émotionnelle.
  • L’antiréductionnisme et l’anti-essentialisme : Rejet de la réduction systématique des phénomènes mentaux à des substrats neurobiologiques ou à des instincts universels immuables.
  • La co-constitution de l’esprit et de la culture : Principe selon lequel la culture et l’esprit s’engendrent mutuellement ; l’esprit crée la culture qui, en retour, modèle l’esprit (« Culture and mind make each other up », selon la formule de Richard Shweder).
  • La psychologie narrative : Postulat selon lequel les êtres humains confèrent de la cohérence et de la continuité à leur existence en articulant leurs expériences sous forme de récits biographicalement ancrés.
  • La contextualisation et l’écologie des pratiques : Analyse des conduites au sein de leurs cadres réels de production (pratiques quotidiennes, rituels familiaux, structures professionnelles) plutôt qu’en laboratoire aseptisé.
  • La réflexivité épistémologique : Exigence critique imposant aux chercheurs d’expliciter leur propre ancrage socioculturel et les biais idéologiques inhérents à leurs théories et instruments de mesure.

8. Exemples et cas illustratifs

Un exemple paradigmatique de l’apport du tournant culturel réside dans l’étude comparative du soi menée par Hazel Rose Markus et Shinobu Kitayama. Le modèle psychologique occidental traditionnel postule un « soi indépendant » : autonome, unifié, délimité, dont la valeur découle de l’affirmation de ses attributs personnels intrinsèques. Le tournant culturel a mis en lumière l’existence, dans de nombreuses sociétés d’Asie de l’Est ou d’Afrique, d’un « soi interdépendant », où l’identité se définit avant tout par le réseau de relations, les rôles sociaux réciproques et l’harmonie collective. Ce constat ne modifie pas seulement la conception théorique du moi ; il transforme l’interprétation des émotions, la motivation et les styles décisionnels.

Dans le domaine psychopathologique, l’étude des syndromes liés à la culture (culture-bound syndromes) illustre concrètement ce cadre d’analyse. Des manifestations telles que le hikikomori au Japon (retrait social extrême d’adolescents et de jeunes adultes cloîtrés dans leur chambre) ou l’ataque de nervios dans les communautés hispanophones ne peuvent être réduites à de simples variantes de la dépression majeure ou du trouble panique occidental. Elles représentent des formes idiomatiques de détresse psychique, indissociables des tensions normatives, des pressions familiales et des codes expressifs propres à ces univers socioculturels.

Un autre cas concret concerne la conception du deuil. Alors que les modèles psychologiques dominants issus de Sigmund Freud ou de John Bowlby ont longtemps prescrit le détachement progressif des liens avec le défunt (le « travail de deuil ») sous peine de verser dans le pathologique, les approches issues du tournant culturel ont montré que de multiples traditions favorisent au contraire le maintien actif d’une relation symbolique durable avec les ancêtres, vécue comme une ressource adaptative et salutaire pour la communauté.

9. Mesure, évaluation et méthodologie

Le tournant culturel implique une profonde refonte des outils méthodologiques et des critères d’évaluation de la scientificité. Rompant avec l’hégémonie des questionnaires standardisés quantitatifs prétendant à une validité transculturelle immédiate, il privilégie les approches qualitatives, ethnographiques et mixtes :

Les méthodes de recueil privilégient l’observation participante, les entretiens narratifs approfondis, l’analyse de discours et l’analyse sémiotique de contenu. Les chercheurs s’intéressent aux « descriptions denses » (thick descriptions, selon le terme emprunté à Gilbert Ryle par Clifford Geertz), qui réinscrivent chaque comportement dans la trame complexe des significations partagées du groupe étudié.

Sur le plan diagnostique et clinique, cette sensibilité méthodologique a conduit à l’intégration de dispositifs spécifiques dans les manuels nosographiques. L’exemple le plus notable est l’inclusion du Cultural Formulation Interview (Entretien d’évaluation culturelle) dans le DSM-5 de l’Association américaine de psychiatrie. Cet outil semi-structuré permet aux cliniciens d’évaluer la manière dont le patient et son entourage interprètent l’origine, la gravité et les modes de prise en charge appropriés de leur souffrance psychique, évitant ainsi les erreurs d’attribution diagnostique.

La validité des données ne repose plus sur la reproductibilité statistique universelle en milieu contrôlé, mais sur la « validité écologique », la cohérence herméneutique, la transférabilité contextuelle et la triangulation des sources qualitatives et documentaires.

10. Applications et portée pratique

La portée pratique du tournant culturel est considérable et s’exprime dans une multitude de domaines d’intervention :

En psychologie clinique et en psychiatrie, il fonde la démarche de la psychologie transculturelle et de l’ethnopsychiatrie (illustrée en France par Georges Devereux puis Tobie Nathan). Les thérapeutes adaptent l’alliance thérapeutique, intègrent les représentations traditionnelles de la maladie et prennent en compte l’impact des traumatismes migratoires et des discriminations systémiques sur la santé mentale.

En éducation et psychologie du développement, l’approche culturelle a renouvelé la pédagogie par le concept d’apprentissage situé et de médiation par les pairs. Elle souligne que les enfants n’acquièrent pas des compétences cognitives in abstracto, mais apprennent à mobiliser des outils culturels (alphabétisation, numératie, technologies numériques) au sein de communautés de pratique spécifiques.

Dans le secteur des organisations et du travail, le tournant culturel éclaire la gestion des équipes multiculturelles, la négociation internationale et la prévention des risques psychosociaux. Il permet de dépasser les grilles managériales stéréotypées pour comprendre comment les valeurs partagées (hiérarchie, rapport au temps, communication implicite ou explicite) influencent le climat organisationnel, le leadership et la résolution des conflits.

En santé publique, les campagnes de sensibilisation et de prévention intègrent désormais impérativement les représentations culturelles de la santé, du corps et du risque pour concevoir des messages véritablement intelligibles et acceptables pour les populations ciblées.

11. Recherche et données probantes

Un ensemble imposant de recherches empiriques est venu étayer les thèses fondamentales du tournant culturel depuis plusieurs décennies. L’une des contributions les plus retentissantes a été formulée par Joseph Henrich, Steven Heine et Ara Norenzayan dans leur étude séminale de 2010 intitulée The weirdest people in the world?. Les auteurs y démontrent que la quasi-totalité des données empiriques de la psychologie académique reposait sur des échantillons dits « WEIRD » (Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic), représentant moins de 12 % de la population mondiale, alors même que ces sujets se situent fréquemment aux extrêmes des distributions statistiques mondiales en matière de perception visuelle, de raisonnement moral et de coopération.

Des neurosciences culturelles récentes (menées par des chercheurs comme Joan Chiao ou Shihui Han) ont apporté des confirmations spectaculaires : l’exposition prolongée à des environnements culturels différents modifie l’architecture fonctionnelle cérébrale. Des études en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) révèlent que l’activation des réseaux neuronaux associés à la perception de soi ou au traitement des stimuli visuels varie significativement selon l’orientation culturelle (individualiste ou collectiviste) des participants, prouvant la neuroplasticité induite par la culture.

Dans le champ de la mémoire, les recherches de Qi Wang ont démontré que les souvenirs autobiographiques des adultes occidentaux sont généralement plus anciens, plus spécifiques et centrés sur les états internes personnels, tandis que ceux des adultes est-asiatiques sont plus tardifs, centrés sur les événements sociaux collectifs et les figures relationnelles, reflétant les pratiques discursives de remémoration déployées au sein des familles dès la petite enfance.

12. Considérations transculturelles et intersectionnelles

Le tournant culturel requiert une vigilance théorique constante pour ne pas réintroduire subreptice ment l’essentialisme qu’il cherchait à combattre. L’une des exigences majeures réside dans le rejet de la réification des cultures : une culture n’est pas un bloc monolithique, homogène, immuable et hermétiquement fermé qui déterminerait mécaniquement chaque individu.

Les approches contemporaines articulent le tournant culturel aux perspectives postcoloniales et intersectionnelles (théorisées notamment par Kimberlé Crenshaw). L’expérience subjective d’un individu ne dépend pas seulement de sa « culture d’origine » abstraite, mais de l’entrecroisement de multiples appartenances et rapports de pouvoir : la classe sociale, le genre, l’orientation sexuelle, l’âge, le statut migratoire et l’assignation raciale. Au sein d’une même aire culturelle, les sous-groupes développent des sous-cultures de sens et de résistance divergentes.

De surcroît, les phénomènes de mondialisation, d’hyper-connectivité numérique et de métissage identitaire engendrent des identités polyphoniques, hybrides et fluides. Les individus naviguent constamment entre des registres culturels pluriels, réinterprétant les traditions et adoptant des conduites stratégiques selon les arènes sociales dans lesquelles ils s’investissent.

13. Critiques, débats et limites

En dépit de son apport indéniable, le tournant culturel a suscité de vives controverses et rencontré des objections substantielles :

La critique la plus fréquente concerne le spectre du relativisme radical. Poussé à l’extrême, le culturalisme postmoderne risque d’invalider toute possibilité de comparaison interindividuelle ou d’universalité des droits humains fondamentaux, enfermant chaque groupe dans une incommensurabilité totale où tout jugement éthique ou médical extérieur deviendrait impossible.

Une seconde critique, adressée par la psychologie évolutionniste et les sciences cognitives naturalistes (notamment Steven Pinker ou Dan Sperber), reproche au tournant culturel de négliger l’architecture biologique héritée de l’évolution. Ces auteurs dénoncent le mythe de la « table rase » (The Blank Slate), rappelant qu’il existe des contraintes cognitives universelles, des prédispositions génétiques et des invariants neurophysiologiques partagés par l’ensemble de l’espèce Homo sapiens qui canalisent et limitent la variabilité culturelle possible.

Sur le plan sociologique et matérialiste, les critiques d’obédience marxiste reprochent parfois au tournant culturel son « pan-textualisme » ou son idéalisme méthodologique : en focalisant exclusivement son attention sur les symboles, les discours et les représentations, il risquerait d’occulter la matérialité brutale des rapports de force économiques, des inégalités de classe et des contraintes matérielles de subsistance.

Enfin, au sein même de la psychologie, certains chercheurs déplorent la moindre standardisation des protocoles qualitatifs, soulignant les difficultés de réplication et le risque de surinterprétation subjective par l’analyste lors du décryptage herméneutique des données narratives.

14. Termes associés et distinctions conceptuelles

Pour clarifier l’usage épistémologique du tournant culturel, il importe de le distinguer rigoureusement des concepts voisins :

  • Tournant culturel vs Psychologie interculturelle (cross-cultural psychology) : La psychologie interculturelle traditionnelle utilise des instruments standardisés universels pour comparer des pays pris comme variables indépendantes. La psychologie culturelle issue du tournant culturel considère au contraire que l’esprit et la culture sont indissociables et étudie les significations situées de l’intérieur (approche émique).
  • Tournant culturel vs Tournant linguistique : Le tournant linguistique (linguistic turn) constitue la matrice philosophique préalable centrée sur la médiation du langage et de la logique discursive ; le tournant culturel en constitue l’extension pratique aux sphères anthropologiques, institutionnelles, esthétiques et psychologiques.
  • Tournant culturel vs Déterminisme culturel : Le嗐

Citer cet article

Looti, M. (2026, novembre 8). Tournant culturel : Repenser l’humain et le sens. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=tournant-culturel-repenser-lhumain-et-le-sens
Looti, Mohammed. “Tournant culturel : Repenser l’humain et le sens.” Base de données de psychologie en français, 8 novembre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=tournant-culturel-repenser-lhumain-et-le-sens.
Looti, Mohammed. “Tournant culturel : Repenser l’humain et le sens.” Base de données de psychologie en français. novembre 8, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=tournant-culturel-repenser-lhumain-et-le-sens.