La thérapie par l’argile constitue une modalité expressive et sensorimotrice majeure au sein de l’art-thérapie contemporaine, mobilisant les propriétés kinesthésiques, plastiques et régressives de la terre pour faciliter l’intégration psychique et émotionnelle. En confrontant directement le sujet à une matière malléable et tridimensionnelle, cette approche transcende le langage verbal pour réactiver les schèmes primaires de l’attachement, du schéma corporel et de l’autorégulation affective.
Thérapie par l’argile
1. Définition concise
La thérapie par l’argile est une forme spécialisée de psychothérapie médiatisée et d’art-thérapie qui utilise la terre glaise comme medium thérapeutique central pour favoriser l’expression affective, la restructuration cognitive et la réhabilitation sensorimotrice. Elle se définit par l’engagement physique direct des mains et du corps avec un matériau minéral plastique, induisant des processus projectifs, cathartiques et symboliques profonds.
Dans le paradigme psychodynamique et phénoménologique, ce travail clinique permet au patient de modéliser, déconstruire et réorganiser ses états internes sans la médiation contraignante de la parole ou d’outils graphiques intermédiaires. L’action conjointe de la pression, du pétrissage, de l’humidification et du façonnage sollicite la mémoire implicite et somatique, rendant manifestes des conflits psychiques précoces souvent inaccessibles aux thérapies strictement verbales.
Sur le plan développemental et neurobiologique, la thérapie par l’argile agit comme un catalyseur d’intégration neurosensorielle. En sollicitant le système haptique et proprioceptif, elle offre un cadre contenant où les pulsions destructrices et constructives peuvent s’expérimenter en toute sécurité relationnelle avec le thérapeute, facilitant la transition entre sensation brute, représentation imagée et métaphorisation conceptuelle.
2. Étymologie et origine linguistique
Le vocable « thérapie » dérive du grec ancien therapeia (θεραπεία), signifiant originellement « soin attentif », « service rendu », « culte », avant d’évoluer vers le traitement médical par l’intermédiaire du verbe therapeuein (« soigner », « assister »). Ce terme renvoie fondamentalement à l’acte d’accompagner une personne dans son processus de rétablissement plutôt qu’à l’application unilatérale d’une technique corrective.
Le mot « argile » provient du bas latin argilla, lui-même emprunté au grec classique argillos (ἄργιλλος), qui tire sa racine de argos (ἀργός), signifiant « blanc », « brillant » ou « limpide », en référence à la teinte claire des sédiments kaoliniques purs. Le terme anglais correspondant, clay therapy, ou l’allemand Arbeit am Tonfeld (le travail au champ d’argile), illustre l’enracinement universel de la matière terrestre dans le lexique clinique international.
L’introduction formelle du syntagme dans la littérature psychologique s’est opérée au milieu du XXe siècle, sous la plume de pionniers de l’art-thérapie clinique et de la réhabilitation psychiatrique. L’usage a progressivement distingué le modelage artistique traditionnel d’une praxis clinique objectivée où le produit fini s’efface au profit de l’expérience relationnelle et sensorielle du modelage.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français standard, le terme se prononce phonétiquement /te.ʁa.pi paʁ l‿aʁ.ʒil/. Il s’agit d’un syntagme nominal féminin composé, constitué du nom commun féminin « thérapie », de la préposition introductive « par », de l’article élidé « l’ », et du substantif féminin « argile ».
On rencontre également dans la littérature scientifique francophone les dénominations synonymiques ou connexes d’« art-thérapie par le modelage », de « thérapie par la terre » ou, dans un cadre méthodique spécifique, de « Champ d’Argile » (calque de l’allemand Tonfeld). Le syntagme s’emploie principalement au singulier à valeur générique, désignant le dispositif thérapeutique global et la discipline d’intervention.
4. Explication conceptuelle détaillée
La thérapie par l’argile repose sur les affordances écologiques et phénoménologiques uniques de la boue et de la glaise. L’argile se distingue fondamentalement des supports bidimensionnels tels que la peinture ou le dessin par sa tri-dimensionnalité, sa résistance physique modulable, sa viscosité et sa température. Lorsqu’un individu plonge ses doigts dans la masse argileuse, la frontière physique entre le soi et l’environnement extérieur est immédiatement sollicitée, ce qui en fait un remarquable révélateur de l’enveloppe psychique, conceptualisée par Didier Anzieu sous le concept de Moi-peau.
L’espace thérapeutique offre une régression formelle contrôlée. En raison de sa texture humide et primitive, l’argile évoque les stades primaires du développement libidinal et moteur (notamment le stade anal et les premiers contacts oraux-tactiles avec l’environnement maternel). Les patients confrontés à des fixations ou à des traumatismes précoces peuvent régresser vers des conduites archaïques de barbouillage, d’écrasement ou d’incorporation, sans encourir le jugement moral ou la réprobation sociale. Cette régression au service du moi permet de désamorcer les mécanismes de défense obsessionnels ou intellectualisés qui verrouillent souvent le discours verbal.
Au-delà de la régression, l’argile exige une dialectique permanente entre force motrice et réceptivité tactile. La matière ne se plie à la volonté de l’individu que si celui-ci adapte son tonus musculaire, sa respiration et sa posture à ses propriétés physiques concrètes. Une pression excessive brise la structure ; un manque d’engagement empêche toute mise en forme. Ce dialogue haptique constitue un entraînement direct à l’autorégulation émotionnelle et physiologique : le sujet apprend littéralement à moduler ses affects à travers la transformation de la masse physique.
La plasticité totale de l’argile confère une dimension d’irréversibilité modifiable. Contrairement à la pierre ou au bois que l’on taille par soustraction, ou au papier que l’on peut déchirer irréversiblement, l’argile supporte la destruction suivie d’une renaissance immédiate. Une forme ratée ou menaçante peut être aplatie, humidifiée, rebattue et remodelée. Cette réversibilité absolue sécurise le processus créatif, permettant l’émergence d’affects agressifs ou destructeurs tout en garantissant la possibilité d’une réparation symbolique immédiate.
5. Développement historique
L’utilisation curative et rituelle des terres plastiques est immémoriale, retrouvée dans les cosmogonies fondatrices et les rituels chamaniques où l’être humain est façonné à partir de la poussière ou du limon primordial. Cependant, son inclusion méthodique dans l’arsenal psychothérapeutique débute véritablement durant l’entre-deux-guerres avec l’essor de la psychiatrie humaniste et des thérapies actives.
Dès les années 1930 et 1940, des pionnières de l’art-thérapie comme Margaret Naumburg et Edith Kramer ont documenté l’efficacité du modelage chez les enfants institutionnalisés ou perturbés sur le plan émotionnel. Kramer a particulièrement souligné le rôle de l’argile dans la sublimation des pulsions agressives et anales, montrant comment l’énergie destructrice brute peut se transmuer en créations formelles intégrées.
Une rupture théorique majeure survient en Allemagne au début des années 1970 avec Heinz Deuser, qui fonde la méthode du « Travail au Champ d’Argile » (Arbeit am Tonfeld). S’éloignant de la perspective psychanalytique interprétative axée sur la sculpture figurale, Deuser conçoit un cadre rectangulaire rigide en bois rempli d’une épaisse plaque d’argile lisse, accompagné d’un bol d’eau. Dans ce dispositif, la thérapie n’a pas pour but de fabriquer une œuvre artistique esthétique, mais d’observer et de guider les mouvements haptiques fondamentaux de la main en tant que miroir de la construction psychologique et relationnelle du sujet.
À partir des années 1990 et dans les décennies suivantes, l’intégration des découvertes en neurobiologie interpersonnelle par des cliniciennes telles que Cornelia Elbrecht a renouvelé l’approche du traumatisme par l’argile. L’argile est devenue un outil de choix pour les interventions somatiques « bottom-up » (du bas vers le haut), démontrant son efficacité pour reconnecter les réseaux sous-corticaux sans forcer la narration cognitive de l’événement traumatique.
6. Fondements théoriques
La thérapie par l’argile se situe au confluent de plusieurs grands courants épistémologiques de la psychologie et des neurosciences. La psychanalyse fournit la grille de lecture des mécanismes projectifs et pulsionnels. Selon la théorie winnicottienne des objets transitionnels et du « holding », l’argile et l’art-thérapeute constituent un environnement médiateur suffisant bon. La matière fait office d’objet malléable que le patient peut aimer, haïr, détruire et retrouver intact, consolidant ainsi la permanence de l’objet et la différenciation entre le monde intérieur et la réalité extérieure.
La théorie du Moi-peau de Didier Anzieu éclaire la fonction contenante de l’argile. En manipulant la pâte, en lissant ses surfaces ou en scellant ses fissures, le patient restaure métaphoriquement les brèches de son enveloppe psychique et cutanée. Les patients souffrant de troubles limites ou de carences précoces y trouvent une opportunité d’expérimenter une sensation physique de limites rassurantes, restaurant le sentiment de contenance interne face à l’angoisse d’effondrement ou de morcellement.
La perspective de la cognition incarnée (embodied cognition) et de la phénoménologie merleau-pontienne apporte un second ancrage fondamental. L’esprit ne traite pas l’information de manière désincarnée ; la pensée est intrinsèquement liée à la motricité et aux perceptions sensorielles. Le contact direct avec la matière argileuse engage l’arc sensorimoteur dans une circularité permanente où l’action informe la perception et où la perception transforme la structure psychique.
Enfin, la théorie polyvagale de Stephen Porges permet d’analyser l’impact de l’argile sur le système nerveux autonome. Les stimulations tactiles rythmiques, lentes et profondes générées par le pétrissage stimulent les fibres nerveuses C-tactiles et activent le système vagal ventral. Cette voie neurobiologique induit un abaissement de la réponse de lutte ou de fuite de l’amygdale, instaurant un état de sécurité physiologique propice au traitement psychologique des états traumatiques figés.
7. Composantes clés, types et dimensions
La mise en œuvre clinique de la thérapie par l’argile s’articule autour de multiples dimensions matérielles, méthodologiques et relationnelles :
- La texture et la consistance du medium : L’argile peut être travaillée sous divers états hydriques. L’argile ferme et dense exige un travail musculaire vigoureux qui mobilise les groupes musculaires proximaux (épaules, bras), idéal pour canaliser l’agressivité. L’argile très humide ou la barbotine (boue liquide) favorise la dissolution des contrôles défensifs et stimule l’exploration régressive préverbale.
- Le dispositif du Champ d’Argile (Tonfeld) : Cadre délimité standardisé en bois de dimensions précises (environ 40 × 50 × 10 cm) garni d’argile compacte, utilisé pour une approche somatosensorielle spécifique où les mains découvrent, creusent, construisent ou lissent dans un espace structurellement circonscrit.
- Le modelage expressif figuratif : Modalité dans laquelle le patient façonne délibérément des personnages, des récipients, des animaux ou des abstractions symboliques qui sont ensuite analysés selon des dynamiques psychodynamiques ou narratives.
- L’action sensorimotrice non figurative : Approche axée exclusivement sur le mouvement corporel pur : frapper, griffer, rouler, pincer, étirer la pâte, où le processus moteur prime totalement sur la production d’un artefact esthétique permanent.
- La relation triadique patient-argile-thérapeute : L’argile sert de tiers médiateur dans l’espace intersubjectif. Le thérapeute peut intervenir verbalement, demeurer témoin silencieux contenant, ou parfois engager ses propres mains pour étayer physiquement un geste lorsque le patient se trouve submergé par la résistance de la matière.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour mieux saisir le fonctionnement clinique de cette thérapie, deux vignettes illustrent son application auprès de tableaux psychopathologiques contrastés.
Le premier cas concerne un homme de 42 ans, cadre supérieur, présentant une symptomatologie d’épuisement professionnel sévère couplée à un trouble obsessionnel-compulsif de contrôle. En thérapie verbale classique, le patient intellectualise constamment ses difficultés et produit un discours policé sans affect visible. Invité à travailler un bloc d’argile compacte, il manifeste d’abord une vive réticence face à la salissure potentielle. Utilisant initialement le bout de ses doigts avec précaution pour tracer de légères incisions géométriques régulières, il se trouve rapidement confronté à la résistance de la masse minérale. Avec l’autorisation bienveillante du thérapeute d’engager son poids corporel, le patient commence à frapper la masse avec le poing fermé. Ce geste brise soudain son carcan défensif : des larmes intenses émergent, accompagnées d’un déverrouillage respiratoire massif. Le travail de démolition vigoureuse puis de reconstruction d’une structure ouverte au fil des séances a permis de métaboliser une colère réprimée depuis l’enfance et d’assouplir des schémas cognitifs de perfectionnisme rigide.
Le second cas concerne une jeune fille de 8 ans prise en charge pour un mutisme sélectif persistant dans le contexte scolaire et un retrait social prononcé. Devant le Champ d’Argile, la communication verbale n’étant pas exigée, l’enfant a commencé par verser de l’eau dans de minuscules dépressions creusées avec ses pouces, créant des puits boueux. Au fil des semaines, ses mains ont progressivement osé s’enfoncer plus profondément pour édifier des barrières défensives épaisses autour de cavités intérieures cachées. Le thérapeute a nommé avec douceur les qualités physiques de la terre (« c’est solide », « ça protège », « l’eau peut entrer sans déborder »). Cette modélisation tactile des limites a permis à la fillette de faire l’expérience sécure d’un espace intérieur inviolable mais communicant. Au bout de quatre mois de prise en charge hebdomadaire, les premières vocalisations spontanées ont fait leur apparition au sein de l’espace de consultation, avant de se généraliser à la sphère scolaire.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation des processus et des résultats dans la thérapie par l’argile conjugue des méthodologies qualitatives standardisées et des instruments psychométriques validés :
L’échelle FEATS (Formal Elements Art Therapy Scale), développée par Linda Gantt et Delue, bien qu’initialement conçue pour le dessin, est couramment adaptée pour l’évaluation des productions tridimensionnelles. Elle analyse des paramètres objectifs tels que l’intégration de l’espace, la proéminence de la couleur ou de la texture, le niveau d’énergie déployé et le degré de résolution formelle de la sculpture.
Dans le protocole spécifique du Travail au Champ d’Argile, l’évaluation repose sur la grille d’observation des mouvements haptiques de Heinz Deuser. Le praticien consigne méticuleusement les schèmes moteurs fondamentaux adoptés par les mains : préhension primitive (griffes), contact de paume, mouvements centrifuges d’évacuation, mouvements centripètes de rassemblement, capacité d’édification verticale ou recherche de contact horizontal. Cette grille permet de cartographier avec une grande rigueur le stade de développement du Moi auquel le patient se réfère spontanément.
Sur le plan des résultats cliniques globaux, les chercheurs utilisent des échelles standardisées administrées avant et après intervention, telles que l’inventaire d’anxiété état-trait de Spielberger (STAI), les échelles d’alexithymie de Toronto (TAS-20) et les mesures de la variabilité de la fréquence cardiaque (VFC) pour documenter la désactivation physiologique du stress lors des séances de modelage.
10. Applications et portée pratique
Les champs d’intervention de la thérapie par l’argile sont particulièrement vastes et couvrent l’ensemble du spectre clinique et médico-social :
En psychiatrie adulte, l’argile s’avère particulièrement indiquée pour les patients présentant des troubles schizophréniques ou psychotiques stabilisés. Chez ces sujets confrontés à des angoisses de morcellement corporel et à une perte de contact avec la réalité matérielle, la densité et la résistance de la glaise fournissent une rétroaction sensorielle sans équivoque qui réancre le sentiment de corporéité et structure les frontières corporelles.
En psychotraumatologie, notamment auprès de populations souffrant de trouble de stress post-traumatique complexe consécutif à des violences interpersonnelles ou des situations de guerre, l’argile permet l’externalisation somatosensorielle des empreintes mnésiques sans réactivation traumatisante par la parole. Le travail des mains offre une voie motrice libératrice pour achever les réponses défensives (repousser, bloquer, fuir) qui avaient été interrompues par la sidération au moment du choc.
En gériatrie et dans la prise en charge des démences de type Alzheimer, le modelage stimule la motricité fine, freine la perte d’autonomie gestuelle et ranime des souvenirs autobiographiques enfouis par la voie du rappel sensoriel involontaire, tout en restaurant l’estime de soi à travers la création d’objets tangibles.
Dans le domaine de la pédiatrie et des troubles neurodéveloppementaux, comme les troubles du spectre de l’autisme ou le TDAH, l’argile offre un canal privilégié pour décharger l’hyperactivité motrice, améliorer la coordination bilatérale des mains et réguler les profils d’hypo- ou d’hypersensibilité tactile.
11. Recherche et preuves empiriques
La validation scientifique de la thérapie par l’argile a progressé de manière significative au cours des deux dernières décennies grâce à des protocoles expérimentaux contrôlés et des mesures physiologiques objectives :
Dans une étude marquante menée par Kimport et Hartzell (2015), les chercheurs ont comparé les effets d’une manipulation brève d’argile à ceux d’une tâche de contrôle impliquant la manipulation d’une balle antistress chez des adultes exposés à un stresseur aigu. Le groupe ayant travaillé l’argile a démontré une réduction statistiquement significative des scores d’anxiété subjective et une augmentation marquée de l’affect positif, confirmant le pouvoir anxiolytique spécifique des propriétés plastiques du matériau.
Nan et Ho (2014) ont conduit un essai contrôlé randomisé auprès d’adultes souffrant de dépression majeure en contexte clinique. Leurs conclusions démontrent que le groupe bénéficiant d’un protocole d’art-thérapie par l’argile a affiché des améliorations significativement plus importantes sur l’échelle de dépression de Hamilton (HAM-D) que le groupe sous thérapie verbale conventionnelle seule, avec des gains particulièrement notables concernant la diminution de la somatisation et le rétablissement de la vitalité motrice.
Les travaux en neuro-imagerie fonctionnelle et en neurobiologie du toucher (McGlone et al., 2014) appuient ces constatations cliniques. La stimulation des corpuscules tactiles profonds de Meissner et de Pacini ainsi que l’activation du cortex somatosensoriel primaire lors du pétrissage réduisent le taux de cortisol salivaire et induisent la synchronisation des ondes cérébrales alpha, associées à un état d’alerte détendue et de disponibilité cognitive accrue.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La signification symbolique de l’argile et son acceptabilité clinique varient grandement selon les contextes socioculturels. Dans les cultures traditionnelles d’Afrique de l’Ouest, d’Asie du Sud ou d’Amérique latine, où la poterie et le contact avec la terre font partie intégrante des activités rituelles, domestiques et thérapeutiques communautaires, le médium est spontanément perçu comme noble, guérisseur et sacré, facilitant une adhésion thérapeutique immédiate.
À l’inverse, dans certaines sociétés occidentales hautement urbanisées et aseptisées, ou auprès de populations ayant subi des traumatismes liés à des conditions de vie précaires (par exemple la survie dans des camps de réfugiés insalubres), l’argile peut initialement susciter des réactions d’aversion, de dégoût ou de honte associées à la saleté, à la pauvreté ou à la contamination fécale. Le clinicien doit faire preuve d’une grande sensibilité transculturelle pour évaluer le sens subjectif attribué au matériau et ne jamais imposer le contact physique direct sans préparation préalable.
De surcroît, le rapport à l’esthétique finale est fortement modulé par la culture. Dans les sociétés valorisant la performance, le rendement et l’exposition narcissique, les patients éprouvent souvent une forte anxiété de performance devant l’argile, craignant d’être jugés sur leur habileté artistique. L’art-thérapeute doit alors déconstruire ces injonctions socioculturelles pour recentrer l’intervention sur l’intériorité phénoménologique de l’expérience sensorielle.
13. Critiques, débats et limites
En dépit de son efficacité reconnue, la thérapie par l’argile fait l’objet de réserves méthodologiques et d’interrogations cliniques légitimes :
Une première critique émane des partisans d’une psychologie rigoureusement fondée sur les preuves (evidence-based practice). De nombreuses études consacrées à l’argile reposent sur des échantillons réduits, l’absence de randomisation en double aveugle (difficilement applicable aux thérapies créatives) et une standardisation imparfaite des protocoles, ce qui limite la généralisabilité des résultats statistiques à l’échelle de vastes méta-analyses.
Sur le plan psychopathologique, l’argile comporte des contre-indications relatives importantes. Sa forte propension à déclencher des régressions massives peut s’avérer déstabilisante, voire iatrogène, pour des patients présentant des décompensations psychotiques aiguës avec hallucinations, ou pour des structures de personnalité présentant une fragilité narcissique extrême risquant de vivre l’informe comme une dissolution terrifiante de leur identité. De même, les individus souffrant de phobies sévères de la contamination (mysophobie) peuvent éprouver une panique insurmontable face à la matière brute sans une désensibilisation systématique progressive.
Un autre débat agite la communauté des art-thérapeutes quant au sort à réserver aux productions tridimensionnelles. Faut-il cuire et conserver les pièces modelées, valorisant l’effort d’intégration esthétique et la pérennité du Moi, ou faut-il recycler la terre à la fin de la séance dans un acte thérapeutique de non-attachement et d’impermanence ? Les divergences théoriques entre l’école psychanalytique anglo-saxonne (favorable à la conservation testimoniale) et les approches somatiques ou phénoménologiques continentales (privilégiant le processus au détriment de l’objet) continuent d’alimenter une riche controverse doctrinale.
14. Termes connexes et distinctions
Pour délimiter rigoureusement le champ conceptuel de la thérapie par l’argile, il convient de la différencier de concepts voisins :
- Poterie artisanale ou céramique de loisir : Bien que la pratique de la poterie procure indéniablement des bénéfices relaxants, elle poursuit une finalité esthétique, technique et fonctionnelle d’utilité ou d’artisanat. La thérapie par l’argile se distingue par l’absence d’obligation de résultat marchand ou décoratif et par l’inscription du processus dans une relation transférentielle avec un clinicien qualifié.
- Jeu de sable (Sandplay Therapy) : Fondée par Dora Kalff sur les principes de la psychologie analytique de Carl Gustav Jung, la thérapie par le jeu de sable utilise du sable meuble sec ou humide dans des bacs rectangulaires bleus, associé à une multitude de figurines miniatures pour créer des scènes symboliques. L’argile, à la différence du sable granulaire, offre une cohésion plastique malléable permettant la métamorphose physique d’une seule et même masse compacte.
- Argilothérapie médicale (cataplasmes et balnéothérapie) : L’argilothérapie somatique relève de la naturopathie ou de la dermatologie et utilise les propriétés absorbantes, anti-inflammatoires et minéralisantes des argiles vertes ou blanches pour soigner des affections cutanées, articulaires ou gastriques. Elle ne s’intéresse aucunement aux dimensions symboliques, projectives ou psychologiques du modelage.
- Art-thérapie graphique : Utilise des supports à deux dimensions (papier, toiles) et des outils intermédiaires (pinceaux, pastels, crayons). L’argile se démarque par la suppression de tout outil intercalaire entre le corps et le support, instaurant une relation haptique directe sans filtre matériel.
15. Synthèse et points clés à retenir
La thérapie par l’argile s’affirme comme un dispositif clinique puissant au carrefour de la sensorialité corporelle et de la symbolisation psychique :
- Elle engage le système sensorimoteur et haptique, facilitant des interventions de régulation neurophysiologique « bottom-up » particulièrement pertinentes dans le traitement du trauma et de l’anxiété.
- Elle offre une matière plastique réversible et contenante, permettant la régression sécurisée, l’assomption des pulsions destructrices et la restauration métaphorique de l’enveloppe du Moi-peau.
- Elle se décline selon des méthodologies rigoureuses allant du « Champ d’Argile » de Heinz Deuser aux approches psychodynamiques du modelage figuratif.
- Elle requiert une posture clinique étayante et contenante du thérapeute afin de prévenir les débordements émotionnels ou les régressions angoissantes chez les patients vulnérables.
- Ses retombées bénéfiques sur la santé mentale sont de plus en plus documentées par la recherche en neurobiologie interpersonnelle et en psychologie clinique contemporaine.
Références
- Deuser, H. (2018). Bewegung wird Gestalt: Der schöpferische Prozess in der Arbeit am Tonfeld. Doering-Verlag.
- Elbrecht, C. (2012). Trauma healing at the clay field: A sensorimotor art therapy approach. Jessica Kingsley Publishers.
- Kramer, E. (2000). Art as therapy with children (3rd ed.). Magnolia Street Publishers.
- Kimport, E. R., & Hartzell, E. (2015). Clay work and art therapy: Exploring the role of material interaction in affective regulation. Journal of the American Art Therapy Association, 32(4), 174-181. https://doi.org/10.1080/07421656.2015.1092802
- Nan, J. K., & Ho, R. T. (2014). Effects of clay art therapy on adults with depression: A randomized controlled trial. Social Work in Health Care, 53(8), 754-768. https://doi.org/10.1080/00981389.2014.935106