Le fonctionnement de la cognition humaine repose sur une capacité fondamentale : maintenir temporairement des informations actives tout en traitant simultanément des flux de pensées concurrents. Au carrefour de la neuropsychologie clinique et de la psychologie expérimentale, le test des trigrammes de consonnes auditifs représente un paradigme classique conçu pour mesurer les limites précises de cette architecture mémnésique face à l’interférence. En soumettant le sujet à une charge cognitive délibérément perturbatrice, cet instrument révèle la vitesse à laquelle la trace mnésique à court terme se dégrade dès lors que la répétition subvocale est entravée.
Test des trigrammes de consonnes auditifs (ACT)
1. Définition concise
Le test des trigrammes de consonnes auditifs (communément désigné sous le sigle anglophone ACT pour Auditory Consonant Trigrams) est une épreuve neuropsychologique standardisée qui évalue la mémoire à court terme, la mémoire de travail et la vulnérabilité à l’interférence proactive et rétroactive. Fondé sur l’administration orale de séries de trois consonnes non ordonnées suivies d’une tâche distractrice arithmétique durant des intervalles de temps variables, il mesure la persistance d’une trace mémorielle non consolidée lorsque les mécanismes habituels d’autorépétition mentale sont neutralisés.
Dans la pratique psychométrique contemporaine, l’épreuve ne se limite pas à une estimation quantitative de la capacité de stockage passif. Elle constitue un révélateur privilégié de l’efficience des fonctions exécutives, particulièrement du contrôle attentionnel, de la flexibilité cognitive et de l’aptitude du système nerveux central à résister aux intrusions d’informations antérieures devenues non pertinentes pour l’objectif immédiat.
La spécificité de l’ACT réside dans sa double exigence : il combine une modalité d’entrée purement auditive avec un détournement actif des ressources computationnelles du patient. Cela en fait un examen incontournable pour déceler des atteintes subcliniques consécutives à des lésions cérébrales traumatiques, à des pathologies démyélinisantes ou à des processus neurodégénératifs débutants.
2. Étymologie et origine linguistique
L’appellation « trigrammes de consonnes auditifs » est la traduction littérale directe de l’anglais Auditory Consonant Trigrams. Le terme « trigramme » est issu de la combinaison du préfixe grec tri- (« trois ») et de la racine gramma (« lettre », « écrit »), dérivée du verbe graphein signifiant graver ou écrire. Dans la tradition psychologique et cryptographique, le trigramme désigne un groupe inséparable de trois lettres consécutives.
Le qualificatif « consonnes » (du latin consonans, participe présent de consonare, « résonner avec ») indique explicitement l’exclusion méthodologique des voyelles. Cette restriction a été établie dès les premiers protocoles de psychologie expérimentale afin d’éviter la formation spontanée de syllabes prononçables ou de pseudo-mots qui faciliteraient le regroupement métallique (évoqué sous le concept de chunking). Enfin, l’adjectif « auditif » (du latin audire, « entendre ») souligne la modalité d’administration acoustique, différenciant cette version des adaptations visuelles ou mixtes initialement déployées dans les laboratoires universitaires.
Dans la littérature francophone, l’épreuve est également référencée sous le nom de « paradigme de Peterson et Peterson » ou « épreuve de Brown-Peterson », en hommage aux pionniers ayant isolé cette métrique d’oubli accéléré à la fin des années cinquante.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan grammatical, l’expression « test des trigrammes de consonnes auditifs » est un syntagme nominal masculin singulier lorsqu’il renvoie à l’instrument d’évaluation dans sa globalité (« le test ACT est sensible aux traumatismes crâniens »). L’élément principal « trigramme de consonnes » est un nom commun masculin qui s’emploie principalement au pluriel (« les trigrammes ») pour désigner le matériel verbal manipulé.
La prononciation phonétique française standard du substantif trigramme est /tʁi.gʁam/. L’acronyme d’origine anglo-saxonne « ACT » se prononce généralement sous forme de sigle alphabétique en épelant chaque lettre en français (/a.se.te/), bien que certains praticiens francophones l’articulent phonétiquement comme un mot plein (/akt/) par contamination de l’usage clinique anglophone. Dans les comptes rendus neuropsychologiques officiels, l’usage privilégie la mention développée « Test des trigrammes de consonnes (procédure de Brown-Peterson) » afin d’éviter toute confusion avec d’autres outils diagnostiques porteurs du même sigle.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender le fonctionnement du test des trigrammes de consonnes auditifs, il convient d’analyser la dynamique d’effondrement de la trace mnésique à court terme en l’absence de consolidation. Lorsqu’un individu entend une suite de trois lettres dépourvues de signification intrinsèque (par exemple : K – R – S), son système cognitif utilise immédiatement la boucle phonologique pour répéter intérieurement cette séquence. Ce mécanisme d’autorépétition subvocale agit comme un rafraîchissement périodique empêchant la dissipation passive de l’empreinte neuronale.
Le protocole de l’ACT suspend brutalement ce mécanisme de survie informationnelle. Dès la dernière consonne émise, le clinicien fournit un nombre à trois chiffres (par exemple : 384) à partir duquel le sujet doit immédiatement compter à rebours de trois en trois (381, 378, 375, etc.) de manière continue, à voix haute et avec la plus grande rapidité possible. Cette tâche distractrice arithmétique mobilise intensément les ressources de l’exécutif central et monopolise le conduit phonologique, rendant toute récapitulation mentale du trigramme impossible.
L’épreuve évalue le rappel des lettres après plusieurs durées de distraction prédéterminées, généralement fixées à 0, 3, 9, 18 et parfois 36 secondes. Chez un sujet sain, le rappel immédiat (délai de zéro seconde) atteint une exactitude quasi parfaite de 100 %, témoignant de l’intégrité de la perception auditive et de la réception initiale. Néanmoins, dès l’introduction d’un délai de 3 ou 9 secondes occupé par le calcul régressif, le taux de récupération correcte diminue sensiblement. À 18 secondes, l’oubli devient majeur chez les individus vulnérables sur le plan cérébral.
Au-delà du simple déclin temporel, l’ACT met en scène le phénomène d’interférence proactive. Au fur et à mesure que les essais se succèdent, les trigrammes précédemment mémorisés viennent contaminer le rappel de l’item en cours. Le participant ne doit pas seulement se souvenir de trois consonnes ; il doit se souvenir spécifiquement des trois consonnes présentées lors de l’essai actuel, en éliminant activement les traces résiduelles des essais précédents. L’efficacité du contrôle inhibiteur devient ainsi la variable déterminante de la réussite.
5. Évolution et développement historique
La genèse conceptuelle de l’ACT remonte à la fin des années 1950, période charnière où la révolution cognitive s’est affranchie du cadre behavioriste dominant. En 1958, le psychologue britannique John Brown publie dans le Quarterly Journal of Experimental Psychology une étude démontrant qu’une brève période d’activité mentale intercalée provoque l’oubli presque immédiat de données verbales simples.
Indépendamment et presque simultanément, Lloyd Peterson et Margaret Jean Peterson (1959) publient leurs travaux fondateurs à l’Université de l’Indiana dans le Journal of Experimental Psychology. Leur article établit la célèbre « courbe d’oubli » à court terme : en l’espace de 18 secondes de comptage à rebours, la probabilité de restituer fidèlement un trigramme de consonnes chute à moins de 10 %. Cette convergence expérimentale a donné naissance au « paradigme de Brown-Peterson ».
Dans les années 1970 et 1980, le modèle sort des laboratoires de psychologie générale pour être intégré à la neuropsychologie clinique. Des chercheurs comme Donald T. Stuss, Edith Kaplan et leurs collaborateurs ont adapté la tâche pour en faire un instrument diagnostique administrable au chevet des patients. Ils ont standardisé la présentation auditive, fixé le nombre d’essais par intervalle temporel (souvent 3 à 5 essais par délai) et formalisé des systèmes de cotation tenant compte à la fois du rappel total des lettres et du respect de leur ordre séquentiel d’apparition.
Depuis le début du XXIe siècle, l’ACT bénéficie de normes démographiques précises étalonnées selon l’âge et le niveau socioculturel, notamment grâce aux travaux méthodologiques synthétisés par Muriel Lezak et Otfried Spreen, confirmant sa place d’épreuve de référence pour la détection fine des troubles de la concentration et de l’interférence mnésique.
6. Fondements théoriques
L’échafaudage conceptuel de l’ACT s’inscrit directement dans le modèle multicomposant de la mémoire de travail formulé par Alan Baddeley et Graham Hitch en 1974. Selon cette perspective théorique, la réussite à l’épreuve réclame une coordination étroite entre deux sous-systèmes principaux :
Le premier sous-système est la boucle phonologique, responsable du stockage temporaire des consonnes sous une forme acoustique codée, et de leur rafraîchissement par la répétition subvocale. Le second sous-système est l’administrateur central (ou exécutif central), instance décisionnelle à capacité attentionnelle limitée qui répartit l’énergie mentale entre la manipulation arithmétique régressive et le maintien en arrière-plan de l’objectif de tâche mémorielle.
Un autre pilier théorique fondamental est la distinction entre le déclin passif de la trace et les théories de l’interférence. Peterson et Peterson attribuaient initialement la disparition du trigramme à une dégradation spontanée du substrat physique de la mémoire en fonction du temps écoulé (decay theory). Cependant, les expériences décisives menées par Keppel et Underwood (1962) ont démontré qu’au tout premier essai de la série, l’oubli à 18 secondes est quasiment nul. L’oubli massif n’apparaît qu’aux essais ultérieurs, prouvant que la dégradation est principalement causée par l’accumulation d’une interférence proactive générée par les lettres antérieures.
L’ACT explore également la théorie de la ressource attentionnelle partagée. La tâche de calcul soustractif agit comme une barrière compétitive qui sature l’espace opérationnel du cortex préfrontal. Elle mesure ainsi le coût cognitif du double traitement et la capacité du réseau cérébral à maintenir une trace fragile sous un régime de contrainte attentionnelle sévère.
7. Composantes clés, types et dimensions
La structure d’administration et d’analyse de l’ACT se décline en plusieurs composantes interdépendantes qui doivent être rigoureusement isolées lors de l’examen psychométrique :
- Le stimulus verbal (trigramme) : Composé exclusivement de trois consonnes distinctes sélectionnées aléatoirement ou selon des listes équilibrées, en évitant les acronymes familiers (comme SNC, TGV, FBI) ou les suites alphabétiques évidentes (comme BCD, LMN) qui faciliteraient l’encodage sémantique automatique.
- La modalité de présentation : Énonciation auditive claire et standardisée à la cadence régulière d’une lettre par seconde, réalisée à voix haute par le clinicien ou transmise via un enregistrement audio pour une standardisation absolue.
- La tâche interférente (distracteur arithmétique) : Comptage régressif à partir d’un nombre donné (habituellement de 3 en 3, ou de 1 en 1 chez les populations très déficitaires), débutant immédiatement après la dernière consonne et poursuivi jusqu’au signal de rappel.
- Les intervalles de rétention (délais de latence) : Périodes temporelles prédéfinies séparant l’encodage du rappel. La configuration classique comprend quatre conditions : rappel immédiat (0 seconde), délai court (3 secondes), délai moyen (9 secondes) et délai long (18 secondes), répétées généralement sur 3 à 5 essais par palier.
- Le mode de restitution : Récupération libre et immédiate à l’arrêt de la distraction, évaluée selon deux dimensions de performance : le nombre absolu de lettres correctes rappelées (indépendamment de la position) et le rappel strict respectant la séquence exacte d’émission.
- La dimension d’inhibition : Mesure qualitative et quantitative des erreurs par persévération ou intrusion, où le patient produit des lettres issues des trigrammes des essais précédents.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la mise en œuvre pratique de l’épreuve et la manifestation des anomalies cognitives, considérons deux situations cliniques contrastées observées lors d’un protocole d’évaluation médico-légale.
Déroulement standard d’un essai : L’évaluateur annonce distinctement : « V… T… M… 429 ». Dès l’énonciation du nombre, le patient enchaîne immédiatement à haute voix : « 426, 423, 420, 417… ». Au bout de 9 secondes précises, l’évaluateur interrompt le calcul en disant « Rappel ». Le participant doit alors restituer les trois lettres initiales.
Cas clinique n° 1 : Sujet témoin sain (adulte de 35 ans)
Face à cet essai, le sujet contrôle réalise un décompte arithmétique fluide et, au signal, restitue sans hésitation « V, T, M ». Sur l’ensemble du protocole (15 essais répartis sur 3, 9 et 18 secondes), son score global s’élève à 41 lettres correctes sur un maximum théorique de 45. Aux délais de 18 secondes, il manifeste parfois une hésitation sur la dernière lettre mais ne produit aucune intrusion provenant des séries antérieures.
Cas clinique n° 2 : Patient avec traumatisme craniocérébral modéré (32 ans)
Ce patient présente un examen neurologique standard normal et un score préservé au test d’empan de chiffres direct (empan de 6). En revanche, confronté à l’ACT, ses difficultés éclatent dès le délai de 9 secondes. Lors de la phase de calcul, son décompte est laborieux et s’interrompt régulièrement. Au signal d’arrêt, il répond : « T… et puis… F, non, C ? ». Le clinicien constate que « F » et « C » étaient des lettres présentes dans le trigramme administré deux minutes plus tôt. À 18 secondes, le score s’effondre à 1 lettre correcte par essai. Cette dissociation révèle une incapacité majeure de l’exécutif central à protéger la trace mnésique contre l’interférence proactive et la saturation attentionnelle.
9. Mesure, cotation et évaluation
La passation de l’ACT exige une rigueur méthodologique absolue. L’évaluateur dispose d’une feuille de protocole pré-imprimée comportant les séquences de trigrammes, les nombres de départ arithmétiques et la chronologie précise des délais, préalablement pseudo-randomisée afin d’éviter que le patient ne puisse anticiper la durée de rétention requise.
Le système de cotation traditionnel attribue des points selon deux procédures complémentaires :
- Le score de rappel libre total : Le sujet reçoit un point pour chaque consonne correctement rappelée, indépendamment de sa place dans la séquence (score maximal de 3 points par essai).
- Le score d’ordre séquentiel strict : Des points supplémentaires ou un barème distinct récompensent la restitution des consonnes dans leur position d’origine exacte (1ère, 2ème ou 3ème position), ce qui évalue spécifiquement l’ordonnancement temporel en mémoire de travail.
- Le score de performance distractrice : L’évaluateur comptabilise le nombre d’opérations de soustraction réalisées ainsi que le taux d’erreurs arithmétiques pendant le délai distracteur. Si un patient cesse délibérément de calculer pour répéter les lettres en secret, l’essai est invalidé.
Les résultats bruts sont additionnés par délai temporel (score à 3 s, score à 9 s, score à 18 s) et convertis en notes standardisées (notes Z, échelons ou percentiles) en s’appuyant sur des tables normatives validées (comme celles de Stuss et al., 1987). Une chute asymétrique des performances à 9 et 18 secondes comparativement à l’intervalle court traduit une sensibilité anormale à l’interférence proactive ou une désintégration accélérée de la trace mnésique.
10. Applications et pertinence clinique
L’ACT possède une valeur écologique et diagnostique élevée dans un éventail étendu de pathologies neurologiques et psychiatriques. Sa sensibilité dépasse souvent celle des épreuves classiques de mémoire globale car elle sollicite le réseau fronto-pariétal dans des conditions de compétition cognitive maximale.
Dans le domaine des traumatismes craniocérébraux (TCC) légers à modérés, l’ACT constitue l’un des outils les plus fiables pour documenter le syndrome post-commotionnel. Les patients se plaignent fréquemment d’une fatigabilité cognitive et d’une incapacité à retenir des instructions dès qu’une conversation ou un événement extérieur survient. L’ACT matérialise objectivement cette défaillance du filtrage attentionnel.
En matière de pathologies neurodégénératives, l’épreuve permet de différencier les profils corticaux et sous-cortico-frontaux. Dans la maladie d’Alzheimer débutante, l’effondrement à l’ACT reflète l’atteinte conjuguée de la mémoire épisodique et des capacités de coordination de l’administrateur central. Dans la sclérose en plaques (SEP) et la maladie de Parkinson, le test met en évidence le ralentissement du traitement de l’information et l’épuisement précoce de la capacité de réserve cognitive face aux doubles tâches.
En expertise neuropsychologique légale, la confrontation des scores obtenus à l’ACT avec des tests de validité de performance (PVT) permet d’analyser la cohérence interne des profils amnestiques lors de réclamations d’indemnisation pour séquelles cognitives invisibles.
11. Recherche et données empiriques
Depuis plus de six décennies, l’ACT fait l’objet d’une vaste littérature scientifique étudiant les circuits neuronaux du contrôle exécutif et de l’oubli. Les études fondatrices de Donald T. Stuss et de ses collègues (1987) ont démontré que les lésions touchant le cortex préfrontal bilatéral ou l’hémisphère gauche entraînent un déficit disproportionné à l’ACT, corroborant le rôle clé des structures frontales dans la gestion des tâches nécessitant une répartition de l’attention sous régime d’interférence.
Les recherches en neuro-imagerie fonctionnelle moderne (IRMf) ont confirmé que l’exécution de l’ACT active simultanément le cortex dorsolatéral préfrontal (DLPFC), le cortex cingulaire antérieur (impliqué dans la détection des conflits cognitifs) et le gyrus supramarginal gauche (siège du stockage phonologique). Ces observations prouvent que le paradigme ne sollicite pas une région cérébrale isolée, mais mobilise une boucle cortico-sous-corticale complexe hautement vulnérable à la déconnexion axonale diffuse.
Par ailleurs, les travaux sur l’effet de désengourdissement de l’interférence proactive (concept développé par Wickens, 1970) ont utilisé des variantes de l’ACT pour explorer la plasticité sémantique. Lorsque, après plusieurs essais consécutifs composés de consonnes, les expérimentateurs introduisent soudainement une série composée de chiffres, la performance de rappel remonte immédiatement à son niveau optimal. Ce phénomène confirme que l’interférence mesurée dans l’ACT est étroitement tributaire de la similarité morphologique et phonologique des stimuli successifs.
12. Considérations socioculturelles et linguistiques
Bien que l’ACT s’appuie sur un matériel alphabétique et numérique apparemment élémentaire, son administration transculturelle exige des précautions méthodologiques majeures. La maîtrise de la langue de passation influence directement la rapidité de traitement dans la boucle phonologique. Chez un individu bilingue ou allophone examiné dans une deuxième langue, l’encodage des consonnes demande un effort conscient supplémentaire, augmentant artificiellement la charge cognitive globale.
De surcroît, le niveau de scolarisation et la familiarité avec le calcul arithmétique mental constituent des variables médiatrices fondamentales. Une personne éloignée de la pratique du calcul rapide éprouvera une détresse attentionnelle disproportionnée face à la consigne de soustraire de trois en trois, non pas en raison d’un trouble de la mémoire de travail, mais du fait d’une automatisation insuffisante des opérations mathématiques de base.
Dans certaines cultures ou auprès de sujets analphabètes ou peu scolarisés, le recours à des variantes non verbales ou visuo-spatiales du test de Brown-Peterson (utilisant par exemple des configurations géométriques ou des localisations spatiales suivies d’une tâche distractrice motrice) est indispensable pour éviter les faux positifs diagnostiques. L’interprétation des résultats doit systématiquement se référer à des normes locales ajustées à la tranche d’âge et aux années d’études formelles de la personne évaluée.
13. Critiques, débats et limites méthodologiques
Malgré son statut historique éminent, le test des trigrammes de consonnes auditifs fait l’objet de débats critiques continus au sein de la communauté neuropsychologique. La principale contestation concerne la nature impure du score obtenu : l’ACT mesure-t-il véritablement la mémoire à court terme ou constitue-t-il simplement un indicateur non spécifique d’efficience exécutive et d’attention partagée ?
Le rôle de la tâche distractrice suscite une controverse méthodologique persistante :
- La variation de la stratégie de répartition : Certains patients privilégient inconsciemment la tâche de calcul au détriment de la mémoration, alors que d’autres ralentissent leur décompte pour maintenir la trace des consonnes. Cette variabilité stratégique complique la comparaison rigoureuse interindividuelle.
- L’effet d’anxiété de performance : La pression temporelle imposée par le comptage à rebours génère fréquemment un stress émotionnel aigu. Chez les sujets présentant une anxiété d’évaluation, ce phénomène peut paralyser l’accès aux fonctions exécutives sans qu’aucune lésion organique ne soit présente.
- La compétition ressource vs intercurrence : Le débat n’est pas totalement clos entre les partisans d’un oubli causé par le détournement de l’attention (qui empêche le rafraîchissement périodique de la trace) et ceux défendant l’idée d’une interférence induite par le matériel numérique lui-même entrant en collision avec le matériel alphabétique au sein du tampon phonologique.
Enfin, la sensibilité extrême de l’épreuve en fait un outil parfois trop peu spécifique : un score déficitéaire signale indiscutablement un dysfonctionnement cognitif, mais ne permet pas, à lui seul, de poser un diagnostic étiologique différentiel précis sans le concours d’une batterie neuropsychologique globale complémentaire.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour prévenir les amalgames théoriques fréquents en psychométrie clinique, il est impératif de distinguer l’ACT d’autres procédures explorant la sphère attentionnelle et mnésique :
- Empan de chiffres direct (Forward Digit Span) : Évalue la capacité de stockage simple et immédiate de la boucle phonologique sans tâche distractrice intercurrente. L’empan direct évalue le volume brut d’informations retenues, tandis que l’ACT mesure la résistance de cette information face à une interruption active.
- Empan de chiffres indirect (Backward Digit Span) : Demande la restitution inversée d’une suite numérique. Bien qu’il mobilise la mémoire de travail, il n’introduit pas de tâche duale séparée dans le temps comme le fait l’ACT avec son intervalle de calcul régressif.
- Paradigme de Brown-Peterson : Cadre expérimental générique dont l’ACT est la déclinaison clinique standardisée. Le paradigme peut utiliser d’autres stimuli (mots bisyllabiques, formes géométriques) et d’autres modalités de distraction (frappes motrices, détection de tonalités).
- Test PASAT (Paced Auditory Serial Addition Test) : Épreuve d’addition séquentielle évaluant la vitesse de traitement auditif et l’attention soutenue. Contrairement à l’ACT, le PASAT ne comporte pas d’arrêt de calcul pour restituer un matériel initialement stocké.
- Tâche n-back : Tâche continue de mise à jour de la mémoire de travail dans laquelle le participant doit indiquer si l’élément actuel correspond à celui présenté n étapes auparavant. Elle sollicite une actualisation permanente du contenu mental, alors que l’ACT analyse le déclin et l’interférence sur un souvenir statique et isolé.
15. Synthèse et points clés à retenir
Le test des trigrammes de consonnes auditifs demeure une pierre angulaire de l’évaluation cognitive des interactions entre mémoire à court terme et attention exécutive. Ses spécificités majeures se résument à travers les constats suivants :
- Paradigme d’interférence : En interdisant l’autorépétition subvocale grâce au comptage à rebours, il démontre la fragilité extrême de la mémoire à court terme qui se dégrade massivement en moins de vingt secondes chez l’adulte.
- Double exigence cognitive : L’ACT évalue simultanément le maintien d’une information verbale passive et la manipulation dynamique de ressources de calcul par l’administrateur central.
- Détecteur d’interférence proactive : La baisse des résultats au fil des essais illustre la difficulté du cerveau lésé à éliminer les traces mnésiques obsolètes pour empêcher leur intrusion dans le rappel actuel.
- Sensibilité clinique d’élite : L’épreuve constitue un examen révélateur privilégié pour objectiver les troubles cognitifs subtils dans les traumatismes crâniens, les maladies démyélinisantes, l’alcoolo-dépendance et les pathologies frontales.
- Précaution d’usage : L’interprétation des résultats exige un contrôle strict des aptitudes arithmétiques de base et du degré d’aisance dans la langue d’évaluation pour éviter toute confusion entre un trouble mémnésique et un biais socioculturel.
Références
- Baddeley, A. D., & Hitch, G. (1974). Working memory. In G. H. Bower (Ed.), The Psychology of Learning and Motivation (Vol. 8, pp. 47–89). Academic Press. https://doi.org/10.1016/S0079-7421(08)60452-1
- Brown, J. (1958). Some tests of the decay theory of immediate memory. Quarterly Journal of Experimental Psychology, 10(1), 12–21. https://doi.org/10.1080/17470215808416249
- Keppel, G., & Underwood, B. J. (1962). Proactive inhibition in short-term retention of single items. Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior, 1(3), 153–161. https://doi.org/10.1016/S0022-5371(62)80023-1
- Peterson, L. R., & Peterson, M. J. (1959). Short-term retention of individual verbal items. Journal of Experimental Psychology, 58(3), 193–198. https://doi.org/10.1037/h0049234
- Stuss, D. T., Stethem, L. L., & Poirier, C. A. (1987). Comparison of three tests of attention and rapid information processing across six age groups. The Clinical Neuropsychologist, 1(2), 139–152. https://doi.org/10.1080/13854048708520045