Pourquoi un nourrisson de dix mois cherche-t-il obstinément un jouet là où il l’a précédemment trouvé, alors même qu’il vient de voir de ses propres yeux l’objet être dissimulé à un tout autre endroit ? Ce comportement fascinant, connu sous le nom d’erreur A-non-B, constitue l’une des énigmes les plus fécondes et étudiées de la psychologie du développement moderne. Au croisement des théories constructivistes de l’intelligence, des neurosciences cognitives et de la modélisation dynamique de l’action, ce paradigme expérimental éclaire d’une lumière fondamentale la manière dont l’esprit humain apprend à coordonner perception, mémoire, action motrice et contrôle inhibiteur.
La Tâche A-non-B : Paradigme et Erreur Développementale
1. Définition concise
La tâche A-non-B (ou tâche de recherche A-non-B) est un protocole expérimental conçu pour évaluer la compréhension de la permanence de l’objet, la mémoire de travail spatiale et le contrôle exécutif chez les nourrissons âgés généralement de 7 à 12 mois. Dans cette épreuve, un objet attrayant est caché de manière répétée à un emplacement A sous les yeux du bébé qui parvient à le récupérer avec succès, avant d’être ensuite dissimulé sous un emplacement alternatif B tout aussi visible.
L’erreur A-non-B désigne le comportement paradoxal et persévérant par lequel l’enfant, confronté au déplacement de l’objet vers le nouvel emplacement B, persiste à chercher la cible sous l’emplacement A où ses actions antérieures ont été couronnées de succès. Cette défaillance systématique ne relève pas d’un simple défaut d’acuité visuelle, mais révèle une étape charnière de l’architecture cognitive, caractérisée par une dissociation temporaire entre la représentation perceptive de l’événement et la capacité motrice à inhiber une réponse dominante préalablement renforcée.
Sur le plan développemental, la réussite à cette tâche marque la transition vers une compréhension objective de l’espace et des objets indépendamment des actions corporelles immédiates du sujet. Elle témoigne de l’émergence progressive de l’inhibition préfrontale et de l’intégration multimodale des systèmes sensoriels et moteurs au cours de la première année de vie.
2. Étymologie et origine linguistique
L’expression « A-non-B » est la traduction directe de la formulation anglo-saxonne « A-not-B », elle-même forgée pour formaliser les observations princeps du psychologue et épistémologue suisse Jean Piaget. Dans ses écrits séminaux rédigés en français, notamment dans son ouvrage de 1937 intitulé La construction du réel chez l’enfant, Piaget parlait initialement de « la recherche de l’objet disparu au stade IV » ou de « l’erreur typique du sous-stade 4 de la période sensori-motrice ».
Les lettres « A » et « B » ont été introduites dans la littérature scientifique internationale pour désigner de façon opératoire les coordonnées spatiales des deux réceptacles ou caches utilisés au cours du protocole expérimental. La lettre A symbolise le premier foyer d’enfouissement (l’emplacement initial d’habituation et de renforcement du schème moteur), tandis que la lettre B représente le second réceptacle où l’objet est transféré. La particule négative « non-B » (not-B) souligne l’anomalie logique du comportement observé : l’enfant choisit délibérément l’alternative A à l’exclusion de B, bien que les indices sensoriels désignent sans ambiguïté le réceptacle B.
Le vocable est ainsi passé du statut de simple description clinique piagétienne à celui de construit théorique standardisé au sein de la psychologie cognitive, de la neuropsychologie et de l’éthologie cognitive comparée.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français, le terme se prononce phonétiquement /taʃ a nɔ̃ be/. Sur le plan morphosyntaxique, il s’agit d’une locution nominale féminine composée, désignant l’épreuve expérimentale (« la tâche A-non-B »). Lorsqu’elle qualifie le biais comportemental lui-même, elle adopte également le genre féminin : « l’erreur A-non-B ».
Dans la littérature spécialisée, on rencontre occasionnellement les graphies « tâche A-pas-B », « paradigme A-non-B » ou « épreuve A-non-B ». Au pluriel, la forme canonique reste invariée pour les lettres repères : « les tâches A-non-B » ou « les erreurs A-non-B ». Le terme est majoritairement employé comme complément de détermination dans des contextes tels que « l’effet d’interférence dans l’épreuve A-non-B » ou « la persévération motrice lors de la tâche A-non-B ».
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender la portée de la tâche A-non-B, il convient d’en décomposer la dynamique comportementale et cognitive. Le paradigme s’articule traditionnellement en deux phases successives. Dans un premier temps, l’expérimentateur attire l’attention du nourrisson avec un stimulus attrayant (un hochet, une balle colorée ou un jouet sonore), puis le dissimule sous une cache A (par exemple, un tissu ou une coupelle opaque située à gauche). L’enfant est invité à tendre la main et à saisir l’objet. Cette séquence est réitérée plusieurs fois (généralement de deux à quatre essais), de façon à ancrer un schème sensori-moteur efficace : voir le jouet disparaître en A, étendre le bras vers A, soulever l’écran protecteur et récupérer la récompense.
Vient ensuite la phase critique de transposition, dite « phase B ». Sous le regard attentif du nourrisson, l’expérimentateur prend l’objet, l’agite doucement pour s’assurer que le regard de l’enfant est parfaitement capté, puis le dépose sous une seconde cache identique B (située par exemple à droite), avant d’attendre un court délai de latence (de 1 à 10 secondes selon l’âge du sujet). Libéré de la retenue temporaire imposée par l’adulte, le bébé entre 8 et 10 mois tourne son regard et dirige ses mains non pas vers B, mais précisément vers la cache A. Il retire le couvercle en A et manifeste souvent une surprise ou une désorientation manifeste lorsqu’il constate l’absence du jouet.
Ce phénomène soulève une interrogation profonde sur la nature des représentations infantiles. L’enfant ne commet pas cette méprise parce qu’il n’a pas vu le mouvement : de nombreuses études de suivi oculaire (eye-tracking) ont démontré que son regard suit fidèlement le trajet de l’objet jusqu’à la cache B. L’erreur traduit une rupture entre l’information visuelle actualisée et la programmation motrice. Le nourrisson semble être prisonnier d’une habitude motrice corporelle récemment forgée qui supplante la connaissance déclarative ou spatiale de la réalité objective.
L’espace n’est pas encore, à ce stade du développement, un milieu homogène, géométrique et invariant dans lequel les objets se déplacent indépendamment du corps propre de l’enfant. Selon l’analyse conceptuelle classique, l’objet demeure pour le jeune nourrisson « une chose-à-disposition-d-une-action-particulière ». Le fait de retrouver le jouet en A est considéré par le bébé non pas comme la découverte d’un corps matériel situé en un lieu indépendant, mais comme l’accomplissement réussi d’un rituel sensori-moteur global : « regarder en A et tendre le bras vers A produit la réapparition de l’objet ».
Enfin, l’erreur A-non-B s’estompe spontanément au fil de la maturation neurologique et de l’expérience active. Vers l’âge de 12 mois environ, les enfants résolvent classiquement la tâche sans hésitation, parvenant à orienter immédiatement leur préhension vers le compartiment B, même après l’introduction d’un délai temporel prolongé.
5. Développement historique
L’histoire de la tâche A-non-B débute dans les années 1930 dans le cadre des observations naturalistes menées par Jean Piaget au sein de son laboratoire genevois. En observant minutieusement ses trois propres enfants — Laurent, Lucienne et Jacqueline —, Piaget consigne avec une rigueur phénoménologique remarquable les étapes franchies par l’intelligence humaine au stade sensori-moteur (de 0 à 2 ans). Il formalise l’erreur A-non-B comme le symptôme caractéristique du « sous-stade 4 » (coordination des schèmes secondaires, situé approximativement entre 8 et 12 mois).
Pour Piaget, cette observation empirique fournit la preuve irréfutable que le concept de permanence de l’objet n’est pas inné, mais résulte d’une lente genèse constructive. Au sous-stade 3 (4 à 8 mois), l’enfant ne recherche même pas un objet complètement caché. Au sous-stade 4, l’objet acquiert un début de permanence, mais celle-ci demeure captive de l’action motrice pratique de l’enfant, générant la persévération en A. Ce n’est qu’au sous-stade 5 (12 à 18 mois) que l’enfant maîtrisera les déplacements visibles successifs, avant d’accéder au sous-stade 6 (18 à 24 mois) où la représentation mentale permet de déduire des déplacements invisibles.
Durant les années 1970 et 1980, le paradigme quitte le cadre purement observationnel pour devenir un instrument de laboratoire standardisé. Des chercheurs comme Henry Wellman, David Cross et Karen Bartsch publient des méta-analyses exhaustives portant sur des centaines de variations expérimentales. Ils confirment la robustesse universelle de l’effet, tout en démontrant que la probabilité d’erreur fluctue considérablement selon des paramètres précis : la durée du délai de rétention, la distance physique séparant les deux caches, la distinctivité visuelle des couvercles et le nombre d’essais préalables en A.
À la fin des années 1980, la psychologue et neuroscientifique Adele Diamond insuffle un renouveau paradigmatique majeur. S’appuyant sur des travaux menés chez le jeune primate non humain et chez des patients adultes cérébrolésés, Diamond formule l’hypothèse révolutionnaire selon laquelle l’erreur A-non-B ne découle pas d’une absence de concept abstrait de l’objet, mais de l’immaturité structurelle du cortex préfrontal dorsolatéral, siège conjoint de la mémoire de travail spatiale et de la régulation inhibitrice.
Au tournant du XXIe siècle, une seconde rupture théorique majeure émerge avec les travaux d’Esther Thelen, Linda Smith et John Spencer. Adoptant la théorie des systèmes dynamiques incarnés, ces auteurs démontrent que de simples modifications posturales (comme asseoir ou mettre l’enfant debout entre les phases A et B) suffisent à faire disparaître instantanément l’erreur A-non-B, remettant en cause l’existence d’une représentation mentale purement symbolique au profit d’un couplage dynamique et continu entre corps, perception et environnement.
6. Fondements théoriques
Quatre grands cadres paradigmatiques s’affrontent et se complètent pour rendre compte des mécanismes sous-jacents à la tâche A-non-B :
Le modèle constructiviste piagétien : Dans cette approche d’épistémologie génétique, l’action est la source de toute connaissance. Le bébé ne distingue pas encore son propre acte moteur des propriétés intrinsèques du monde matériel. L’objet n’est pas encore doué d’une existence substantielle, permanente et autonome dans un cadre spatio-temporel indépendant du moi. Pour le nourrisson du sous-stade 4, la réapparition de la balle fait partie intégrante du schème de « tendre la main vers le linge A ». L’erreur est une manifestation directe de cet égocentrisme radical du schème sensori-moteur.
Le modèle neurocognitif des fonctions exécutives : Portée par Adele Diamond, cette perspective conceptualise la tâche A-non-B comme un défi direct lancé aux fonctions exécutives en développement précoce. La résolution réussie de l’épreuve repose sur deux composantes neurobiologiques interdépendantes : d’une part, la mémoire de travail, nécessaire pour maintenir active la localisation B pendant le délai imposé ; d’autre part, le contrôle inhibiteur, indispensable pour réprimer la commande motrice dominante (tendre la main vers A) renforcée par les répétitions précédentes. Le cortex préfrontal dorsolatéral n’ayant pas atteint un seuil suffisant de myélinisation et de densité synaptique avant l’âge de 12 mois, l’inhibition faiblit dès qu’un délai de quelques secondes sépare la dissimulation de l’autorisation de chercher.
La théorie des systèmes dynamiques et de la cognition incarnée : Développée par Thelen, Schöner, Scheier et Smith, cette approche rejette l’idée de concepts mentaux statiques ou de « modules » préfrontaux isolés. Elle modélise le comportement du nourrisson comme une trajectoire émergente issue de l’interaction permanente entre plusieurs champs d’activation : la trace motrice résiduelle des actions antérieures, les indices visuels immédiats de l’environnement, l’état d’éveil et la posture corporelle. Selon ce modèle de champ dynamique, l’erreur A-non-B n’est pas le reflet d’un déficit conceptuel, mais un état d’attraction transitoire d’un système dynamique complexe qui privilégie temporairement la trace motrice stable en A face à une information visuelle récente en B encore instable.
Le modèle connexionniste et computationnel : Yuko Munakata et James McClelland ont développé des réseaux de neurones artificiels simulant la tâche A-non-B. Ces modèles postulent une compétition entre des représentations « latentes » (ancrées dans les connexions synaptiques lentes résultant de la répétition en A) et des représentations « actives » (portées par des patrons d’activation neuronale rapide et transitoire codant la vision de B). Lorsque les représentations actives sont fragiles ou soumises à un délai de dégradation temporelle, les traces synaptiques latentes l’emportent mécaniquement, guidant la main vers l’emplacement A.
7. Composantes clés, types et dimensions
La décomposition systématique des paramètres de la tâche A-non-B permet d’isoler les leviers déterminants du comportement de persévération :
- La phase d’habituation et de renforcement en A : Nombre d’essais durant lesquels l’objet est dissimulé et récupéré en A (généralement de deux à quatre essais consécutifs). Plus le nombre d’essais réussis en A est élevé, plus la trace motrice et attentionnelle est puissante, augmentant statistiquement la fréquence de l’erreur lors du passage en B.
- Le délai de rétention (latence temporelle) : Intervalle de temps inséré artificiellement entre la disparition de l’objet en B et le moment où l’enfant est autorisé à tendre la main. Chez les nourrissons de 7 à 8 mois, un délai de 2 secondes suffit à provoquer l’erreur. À 9-10 mois, un délai de 5 à 7 secondes est requis pour observer la persévération, illustrant le déploiement graduel de la mémoire de travail spatiale.
- La saillance perceptive des réceptacles : Degré de ressemblance visuelle ou spatiale entre les caches A et B. L’utilisation d’écrans de couleurs, de motifs ou de textures très différenciés réduit significativement l’erreur A-non-B chez les nourrissons plus jeunes.
- La modalité de réponse (gestuelle versus visuelle) : Distinction cruciale entre la recherche manuelle (reaching) et la fixation oculaire (looking). De nombreuses expériences révèlent une dissociation perceptivo-motrice : l’enfant dirige son regard vers B tout en tendant sa main vers A, révélant que l’erreur s’exprime prioritairement à travers l’effecteur manuel.
- Le contexte postural et proprioceptif : Orientation du corps de l’enfant dans l’espace. Le simple fait de modifier la position du nourrisson (le faire pivoter de 90 degrés ou le mettre debout) entre l’essai A et l’essai B dissout la trace motrice égocentrique et rétablit une recherche correcte en B.
- La nature du stimulus cible : Attractivité, valeur affective ou familiarité du stimulus dissimulé (par exemple, le jouet favori du bébé versus un objet géométrique neutre, ou encore le visage de la mère).
8. Exemples et cas illustratifs
Cas clinique standard : Le nourrisson de 9 mois en laboratoire
Julien, âgé de 9 mois et 10 jours, est assis sur les genoux de son père face à une petite table sur laquelle reposent deux cavités identiques creusées à égale distance de l’axe médian, recouvertes chacune d’un carré de feutrine grise. L’expérimentatrice captive l’attention de Julien avec un petit canard en plastique jaune qui couine. Elle dépose ostensiblement le canard dans le puits de gauche (emplacement A) et rabat la feutrine. Julien tend aussitôt le bras gauche, écarte la feutrine et attrape le canard avec un large sourire. L’opération est répétée deux fois avec un plein succès.
Pour le quatrième essai (l’essai de permutation vers B), l’expérimentatrice attire à nouveau le regard de Julien, agite le canard, puis le place lentement dans le puits de droite (emplacement B) sous les yeux écarquillés du bébé. Elle recouvre le puits de droite avec la seconde feutrine identique, puis retient doucement les mains de Julien pendant un délai de cinq secondes. Dès que les mains sont relâchées, Julien ne manifeste aucune hésitation : son bras gauche part avec force vers le puits A. Il soulève la feutrine de gauche, regarde le fond vide du puits, marque un temps d’arrêt, plonge sa main plus profondément, puis commence à s’agiter en fixant l’expérimentatrice, déconcerté par l’absence du jouet.
Cas de dissociation visuo-motrice (« Le regard qui sait, la main qui se trompe »)
Camille, âgée de 10 mois, est soumise au même protocole équipé d’un système de capture oculaire rapide. Lors du premier essai en B, pendant les 4 secondes de délai, ses yeux restent obstinément rivés sur la cache B de droite. Même au moment précis où ses mains sont libérées, la fixation oculaire de Camille ne quitte pas le couvercle de droite. Pourtant, de manière presque autonome, son bras droit franchit la ligne médiane pour aller saisir la couverture de gauche en A. Ce cas illustre de manière spectaculaire le découplage entre le système perceptif visuel dorsal/ventral et la commande motrice sous-corticale ou striatale non inhibée.
Cas de manipulation posturale
Dans une variante menée selon les principes des systèmes dynamiques, un nourrisson persévérant en A est soulevé délicatement par son parent et mis debout sur ses pieds immédiatement avant la présentation de l’essai B. Le simple changement de proprioception articulaire et d’angle de visée rompt le couplage dynamique stabilisé lors des essais en A. Le bébé tend alors immédiatement la main vers la cache B, triomphant de l’erreur.
9. Mesure et évaluation
La passation rigoureuse de la tâche A-non-B requiert un protocole standardisé strict afin d’isoler valablement les processus exécutifs de simples facteurs confusionnels (distraction, fatigue, préférence manuelle latérale). Les critères méthodologiques de référence comprennent :
La standardisation spatiale : La table d’évaluation doit comporter deux réceptacles encastrés ou deux boîtes identiques situées à une distance fixe (généralement 20 à 30 cm d’intervalle), disposées symétriquement par rapport au plan sagittal médian de l’enfant, à une portée de bras aisément accessible sans que le nourrisson n’ait à basculer le buste de manière déséquilibrée.
Le calibrage du délai de rétention : L’administration débute classiquement par un délai nul (0 seconde) pour valider la motricité de base et l’attention visuelle. Si l’enfant réussit, le délai est incrémenté de manière adaptative par pas de 2 ou 3 secondes (méthode de l’escalier). On note le « délai seuil » à partir duquel l’enfant bascule dans l’erreur systématique.
L’évaluation des fixations oculaires (paradigme de transgression des attentes) : En couplant la tâche à des techniques de poursuite oculaire ou à des mesures de temps de regard préférentiel (méthode popularisée par Renée Baillargeon), les chercheurs enregistrent si le nourrisson regarde plus longuement une scène où l’objet réapparaît miraculeusement en A après avoir été caché en B, ce qui trahit une surprise cognitive face à une violation des lois physiques, démontrant la possession d’une attente représentative implicite.
L’imagerie fonctionnelle et l’électrophysiologie : Les mesures par spectroscopie proche infrarouge fonctionnelle (fNIRS) et par électroencéphalographie (EEG) à haute densité chez le nourrisson permettent d’évaluer l’activation hémodynamique et la synchronisation des ondes thêta et gamma au niveau des aires frontales et pariétales pendant l’intervalle de rétention. Les variations de puissance du rythme cardiaque sont également exploitées comme indice du niveau d’effort attentionnel consenti.
10. Applications et portée pratique
Bien qu’originellement conçue comme un outil d’épistémologie génétique fondamentale, la tâche A-non-B a trouvé des applications majeures dans plusieurs champs disciplinaires :
Dépistage et neuropédiatrie développementale : La trajectoire temporelle de disparition de l’erreur A-non-B sert d’indicateur sensible de la maturation fonctionnelle du système nerveux central. Des retards persistants de résolution au-delà de 12 à 14 mois sont fréquemment documentés chez des enfants nés grands prématurés, des enfants exposés in utero à des toxiques neurodépresseurs (alcool, opiacés) ou des enfants présentant des lésions cérébrales périnatales précoces touchant les circuits cortico-striataux.
Modèles cliniques de troubles neurodéveloppementaux : Des protocoles dérivés de la tâche A-non-B sont administrés dès la petite enfance dans le cadre d’études longitudinales sur le trouble du spectre de l’autisme (TSA) et le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). Les anomalies précoces dans la flexibilité cognitive et l’inhibition motrice lors de ces épreuves constituent des endophénotypes précoces précieux pour la détection précoce des troubles exécutifs.
Psychologie comparée et éthologie cognitive : La tâche A-non-B a été adaptée pour évaluer les capacités cognitives de nombreuses espèces animales. Les grands singes (chimpanzés, bonobos) et certains canidés domestiques (chiens) résolvent brillamment la tâche, tandis que d’autres mammifères ou oiseaux commettent des persévérations analogues à celles des nourrissons humains. Ces études éclairent l’évolution phylogénétique des lobes frontaux et l’influence de la domestication sur la sensibilité aux indices communicatifs humains.
Ergonomie des interfaces et robotique développementale : En intelligence artificielle et en robotique bio-inspirée, la reproduction de l’erreur A-non-B dans des architectures computationnelles neuromorphiques sert de banc d’essai pour créer des robots capables d’apprendre à interagir avec des objets du monde réel par le biais d’un couplage continu de capteurs et d’actionneurs physiques.
11. Recherche et données empiriques
La littérature scientifique dédiée à la tâche A-non-B compte des centaines d’études princeps. Parmi les avancées empiriques les plus déterminantes, on peut souligner :
Les travaux d’Adele Diamond (1985, 1990) : Dans une série d’études longitudinales devenues des classiques incontournables, Diamond a suivi des nourrissons de 6 à 12 mois semaine après semaine. Elle a établi que le délai de rétention nécessaire pour provoquer l’erreur A-non-B augmente de façon remarquablement linéaire à raison d’environ 2 secondes par mois d’âge (passant de moins de 2 secondes à 7 mois et demi à plus de 10 secondes à 12 mois). Diamond a parallèlement démontré qu’une lésion sélective du cortex préfrontal dorsolatéral chez le macaque rhésus adulte réintroduit exactement la même erreur comportementale que celle observée chez le nourrisson humain naïf.
La méta-analyse de Wellman, Cross et Bartsch (1986) : Portant sur plus de 30 études publiées et 100 conditions expérimentales, cette synthèse statistique majeure a démontré que la persévération n’est pas un artefact de laboratoire. Elle a mis en évidence trois facteurs universels prédictifs de l’erreur : l’âge du sujet (déclin constant de l’erreur avec l’âge), la longueur du délai d’attente (corrélation positive avec l’erreur) et le nombre de réceptacles disponibles (l’augmentation du nombre de boîtes alternatives au-delà de deux tend à disperser les erreurs de recherche tout en maintenant un taux élevé d’échecs en B).
La révolution dynamique de Thelen et al. (2001) : Dans une publication fondamentale parue dans Behavioral and Brain Sciences, Esther Thelen et ses collègues ont apporté des preuves empiriques spectaculaires démontrant que l’erreur A-non-B peut se produire sans même cacher le moindre objet ! En attirant simplement l’attention de l’enfant vers le couvercle A par des tapotements répétés, puis vers le couvercle B, ils ont obtenu les mêmes taux de persévération manuelle en A. Cette découverte a prouvé que le comportement est largement régi par la dynamique d’amorçage moteur et d’orientation attentionnelle, indépendamment de toute représentation cachée d’un objet substantiel.
Le modèle hiérarchique de Marcovitch et Zelazo (1999) : Ces auteurs ont développé un cadre unificateur conciliant les approches connexionnistes et exécutives. Ils ont démontré par des séries empiriques que la performance à la tâche dépend du rapport quantitatif entre les essais réussis en A et les essais de bascule vers B, l’inhibition n’étant recrutée que lorsque la représentation consciente de l’événement B parvient à dominer l’accumulation probabiliste des traces sensori-motrices périphériques.
12. Considérations culturelles et transculturelles
Une question fondamentale posée par les épistémologues du développement est celle de l’universalité de la tâche A-non-B. L’erreur traduit-elle un invariant de l’ontogenèse cérébrale humaine ou un sous-produit des pratiques de puériculture occidentales individualistes et sédentaires ?
Les recherches transculturelles menées en Afrique subsaharienne, en Amérique du Sud et en Asie rurale ont confirmé que la transition développementale du sous-stade 4 au sous-stade 5 se retrouve dans toutes les populations humaines étudiées. Tous les nourrissons de la planète traversent une période où ils commettent l’erreur A-non-B avant de la surmonter.
Néanmoins, des variations fines dans le calendrier d’apparition et de résolution ont été documentées. Des études menées auprès de communautés où le portage ventral ou dorsal continu est la norme (par exemple chez les mères Kung San du désert du Kalahari ou certaines populations d’Afrique centrale) ont rapporté une émergence plus précoce des capacités de préhension et une résolution plus rapide de la tâche A-non-B comparativement aux moyennes occidentales. Ce phénomène est attribué à la stimulation proprioceptive, vestibulaire et motrice intense découlant des mouvements maternels quotidiens, qui accélère la myélinisation des voies sensori-motrices et la maturation préfrontale associée.
Par ailleurs, la façon dont l’adulte interagit socialement pendant l’épreuve introduit des modulations culturelles. Dans les cultures où l’apprentissage passe massivement par l’observation silencieuse plutôt que par la communication verbale et le contact oculaire soutenu (indices ostensifs), le profil de persévération peut différer, révélant la perméabilité de la tâche aux conventions de transmission sociale.
13. Critiques, débats et limites
Le statut épistémologique de la tâche A-non-B a suscité d’âpres controverses scientifiques qui continuent d’animer les sciences cognitives contemporaines :
La querelle de la compétence versus la performance : Initié par Renée Baillargeon et Elizabeth Spelke, le courant « nativiste » ou cognitiviste précoce a vivement critiqué l’interprétation piagétienne de l’erreur A-non-B. En utilisant des dispositifs où l’enfant n’a pas besoin de manipuler physiquement les objets mais doit simplement regarder des écrans (paradigme de transgression de l’attente), ces chercheuses ont affirmé que les bébés possèdent dès l’âge de 3 à 4 mois une compréhension sophistiquée de la permanence et de la solidité des objets physiques. Selon cette critique, la tâche A-non-B piagétienne est une épreuve inadéquate qui sous-estime tragiquement les compétences conceptuelles du bébé parce qu’elle lui impose une charge motrice et exécutive trop complexe.
L’hypothèse du biais communicatif ostensif (Topál et al., 2008) : Une controverse fascinante a émergé des travaux de József Topál et de son équipe. Ces auteurs ont soutenu que l’erreur A-non-B chez les bébés humains n’est ni un problème de mémoire ni une faiblesse motrice, mais un artefact issu de la sensibilité singulière du petit humain à la pédagogie naturelle. Dans la condition expérimentale standard, l’expérimentateur regarde l’enfant dans les yeux, sourit et lui parle (« Regarde, Julien ! »). Pour l’enfant, ces signaux ostensifs signifient que l’adulte ne réalise pas une action anecdotique, mais lui transmet une règle culturelle générique et pérenne : « Cet objet appartient à l’emplacement A ». Lorsque l’adulte déplace ensuite l’objet en B de manière clandestine ou non-ostensive (sans contact oculaire), le taux d’erreur chute spectaculairement. Cette interprétation socio-communicative reste vigoureusement débattue par les tenants des modèles neurodéveloppementaux classiques.
Les limites écologiques du dispositif expérimental : Des chercheurs en cognition écologique soulignent que la tâche A-non-B place le nourrisson dans une situation artificielle hautement contrainte : assis, immobile face à une table, soumis à des règles arbitraires imposées par un inconnu. Dans son environnement écologique naturel de reptation ou de marche à quatre pattes, le jeune enfant explore l’espace par des déplacements globaux de l’ensemble de son corps, contexte dans lequel les persévérations manuelles statiques observées en laboratoire perdent souvent de leur acuité.
14. Termes connexes et distinctions
Pour éviter toute confusion taxonomique, il importe de distinguer la tâche A-non-B de plusieurs concepts voisins :
- Permanence de l’objet : Croyance cognitive fondamentale selon laquelle les entités matérielles continuent d’exister dans le monde même lorsqu’elles échappent à notre champ de perception directe. La tâche A-non-B est le test historique utilisé pour évaluer l’un des stades de construction de cette permanence, mais le concept de permanence est plus vaste et transcende cette épreuve spécifique.
- Persévération motrice : Tendance générale et involontaire à répéter une action motrice antérieurement efficace face à une situation nouvelle requérant une adaptation. L’erreur A-non-B est une forme particulière de persévération motrice spatialement localisée.
- Test de tri de cartes du Wisconsin (WCST) : Instrument neuropsychologique évaluant la flexibilité cognitive et la persévération chez l’enfant d’âge scolaire et l’adulte. Bien que le WCST évalue des fonctions exécutives préfrontales homologues (capacité à inhiber une règle ancienne au profit d’une règle nouvelle), il s’adresse à des fonctions cognitives symboliques complexes, alors que la tâche A-non-B opère au niveau sensori-moteur élémentaire.
- Épreuve des déplacements invisibles (sous-stade 6 piagétien) : Épreuve dans laquelle un objet est caché dans une boîte fermée, puis cette boîte est glissée sous un tissu où l’objet est abandonné sans que l’enfant ne voie le transfert direct. Cette tâche explore l’inférence représentative déductive, un niveau cognitif supérieur à la simple alternance visible A-non-B du sous-stade 4.
- Inhibition comportementale : Trait de tempérament ou processus neurobiologique général consistant à freiner une réaction pulsionnelle, motrice ou émotionnelle. Le contrôle inhibiteur est un ingrédient nécessaire pour réussir la tâche A-non-B, mais il ne résume pas à lui seul l’ensemble des dynamiques spatiales et mnésiques mobilisées par l’épreuve.
15. Synthèse et points clés à retenir
La tâche A-non-B demeure l’un des protocoles expérimentaux les plus emblématiques et formateurs de la psychologie contemporaine. Son apparente simplicité opératoire dissimule une complexité théorique sans égale qui a nourri les plus intenses débats sur la structure de l’esprit humain au cours du siècle écoulé.
Sur le plan développemental, la transition observée entre 8 et 12 mois ne reflète pas une simple acquisition binaire (« comprendre » ou « ne pas comprendre » la permanence d’une chose), mais témoigne de l’intégration progressive et délicate de multiples systèmes fonctionnels : la mémoire de travail spatiale, la programmation motrice guidée par la vision, la posture corporelle, et surtout l’émergence d’un puissant contrôle inhibiteur relayé par la maturation du cortex préfrontal dorsolatéral.
Que l’on interprète ce phénomène à la lumière de l’épistémologie génétique piagétienne, de la neurobiologie développementale, des réseaux connexionnistes, des systèmes dynamiques incarnés ou de la pédagogie ostensive sociale, l’erreur A-non-B offre une fenêtre exceptionnelle sur le moment exact où l’être humain commence à s’émanciper du déterminisme de ses actions immédiates pour s’ouvrir à une représentation objective, autonome et ordonnée de l’Univers.
Références
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- Diamond, A. (1985). Development of the ability to use recall to guide action, as indicated by infants’ performance on AB. Child Development, 56(4), 868–883. https://doi.org/10.2307/1130101
- Marcovitch, S., & Zelazo, P. D. (1999). The A-not-B error: Results of a meta-analysis. Monographs of the Society for Research in Child Development, 64(4), 1–129. https://doi.org/10.1111/1540-5834.00045
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