Structure coordinative : L’harmonie motrice

La structure coordinative désigne un regroupement fonctionnel temporaire de muscles et d’articulations agissant comme une unité motrice unifiée face au problème des degrés de liberté.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · novembre 7, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : novembre 7, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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La maîtrise du mouvement humain représente un défi computationnel colossal pour le système nerveux central, confronté à une multitude étourdissante de muscles et d'articulations à réguler simultanément. Pour surmonter ce problème dit des degrés de liberté, l'organisme déploie des assemblages fonctionnels temporaires capables de réduire la complexité biomécanique en entités unitaires et souples. Au cœur des approches écologiques et des systèmes dynamiques, la notion de structure coordinative offre le cadre explicatif le plus rigoureux pour appréhender cette remarquable capacité d'auto-organisation motrice.

Structure coordinative

1. Définition concise

Une structure coordinative désigne un regroupement fonctionnel de muscles, d'articulations ou de degrés de liberté biomécaniques contraints de se comporter comme une unité cohérente et autonome dans l'accomplissement d'une tâche motrice spécifique. Également qualifiée de synergie motrice fonctionnelle ou de synergie d'action, cette entité émerge spontanément pour résoudre le défi de l'organisation motrice sans nécessiter le contrôle individualisé de chaque actionneur périphérique.

Sur le plan psychomoteur et computationnel, la structure coordinative ne consiste pas en un câblage neuroanatomique rigide ou immuable, mais en une coalition dynamique et contextuelle. Lorsque le système est soumis à une perturbation extérieure ou à des contraintes environnementales imprévues, les composantes de cette structure se réajustent mutuellement de manière quasi instantanée. Ce mécanisme assure l'invariance de l'objectif comportemental à travers une variabilité compensatoire organisée, incarnant le principe fondamental d'équivalence motrice.

Dans le champ de la psychologie cognitive et de la biomécanique intégrative, la structure coordinative constitue le pont conceptuel entre les intentions de haut niveau et les interactions biomécaniques de bas niveau. Elle permet au système nerveux d'exercer un contrôle économique en fixant des règles de coordination globales plutôt qu'en calculant des trajectoires individuelles pour chaque fibre musculaire impliquée dans le geste.

2. Étymologie et origine linguistique

Le terme « structure coordinative » résulte de l'assemblage de deux racines latines distinctes, intégrées dans le vocabulaire scientifique anglo-saxon avant d'être adoptées en français. Le substantif « structure » dérive du latin structura (« arrangement, construction, ordonnancement »), lui-même issu du verbe struere, signifiant bâtir ou assembler des éléments épars en un tout organisé.

L'adjectif « coordinative » tire ses origines du préfixe latin cum- (« ensemble avec ») et de ordinare (« ranger, mettre en ordre »), issu de ordo, désignant le rang ou la disposition méthodique. L'expression originale anglaise coordinative structure a été popularisée au tournant des années 1970 et 1980 au sein des cercles américains de psychologie écologique basés aux laboratoires Haskins et à l'Université du Connecticut. Elle visait à traduire et opérationnaliser le concept russe de « synergie » (sinergija), forgé plusieurs décennies plus tôt par les neurophysiologistes de l'école soviétique.

L'introduction de cette terminologie en langue française a été assurée par les chercheurs en sciences du sport et du mouvement humain au début des années 1990. Bien que l'expression « synergie motrice fonctionnelle » soit parfois utilisée comme synonyme, « structure coordinative » demeure le terme privilégié pour désigner le versant dynamique, auto-organisé et adaptatif du couplage entre composantes articulaires et musculaires.

3. Prononciation et forme grammaticale

En langue française, l'expression « structure coordinative » se prononce phonétiquement /stʁyk.tyʁ kɔ.ɔʁ.di.na.tiv/. Il s'agit d'un syntagme nominal féminin singulier, composé du nom commun « structure » et de l'adjectif relationnel féminin « coordinative ». Au pluriel, il s'accorde régulièrement : « des structures coordinatives » (/stʁyk.tyʁ kɔ.ɔʁ.di.na.tiv/).

Sur le plan syntaxique et rhétorique, ce terme s'emploie principalement dans la littérature consacrée aux neurosciences cognitives, au contrôle moteur, à l'ergonomie et à la cinésiologie. On le retrouve régulièrement associé à des verbes d'émergence, d'assemblage ou d'actualisation (ex. : « instancier une structure coordinative », « l'émergence d'une structure coordinative sous la contrainte », « le démantèlement de la structure coordinative »). Les spécialistes évitent généralement d'en faire un objet purement anatomique afin de ne pas occulter sa nature transitoire et dépendante du but.

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour appréhender pleinement la nature d'une structure coordinative, il convient de comprendre la vulnérabilité intrinsèque des modèles cybernétiques traditionnels fondés sur des programmes moteurs généralisés. Le corps humain dispose de plus de six cents muscles striés et de plusieurs centaines de degrés de liberté cinématiques répartis le long des chaînes articulaires. Si les centres cérébraux supérieurs devaient calculer individuellement la force, l'angle, la vitesse d'activation et la durée de contraction de chaque unité motrice, le système s'effondrerait sous une surcharge informationnelle irrésolubilisable en temps réel.

La structure coordinative résout cette impasse en réduisant drastiquement le nombre de variables de contrôle indépendantes. En liant plusieurs degrés de liberté par des relations d'interdépendance mathématique et mécanique, le contrôle s'exerce désormais sur une macro-unité. Par exemple, lors de la préhension d'un verre d'eau, l'épaule, le coude, le poignet et les doigts cessent d'agir en tant qu'éléments distincts : ils s'unissent en une synergie coordonnée régie par une fonction de régulation globale visant l'efficience de l'effecteur distal.

Une propriété clé de cette entité est la flexibilité compensatoire ou réorganisation immédiate. Contrairement à une machine rigide où la défaillance d'un rouage stoppe le mécanisme, une structure coordinative répartit la charge d'accomplissement de manière distribuée. Si l'extension du coude est subitement entravée ou freinée par une résistance inattendue, une accélération compensatoire automatique et immédiate de l'épaule ou une inclinaison du tronc se produit sans qu'aucune décision consciente n'ait été formulée. Cette auto-régulation locale témoigne du caractère intrinsèquement relationnel du regroupement biomécanique.

De surcroît, les structures coordinatives possèdent une nature téléologique et contextuelle. Elles ne préexistent pas sous la forme de cartes statiques gravées dans le cortex, mais s'assemblent en réponse à la rencontre entre les intentions de l'individu, les caractéristiques de l'organisme (force, fatigue, mobilité) et les affordances du milieu environnant. Une fois l'action achevée, la structure coordinative se dissout immédiatement, libérant ses éléments constitutifs pour qu'ils puissent être recrutés dans une nouvelle coalition dédiée à l'action suivante.

5. Développement historique

La genèse conceptuelle de la structure coordinative trouve son origine directe dans les travaux révolutionnaires du neurophysiologiste soviétique Nikolaï Bernstein durant les années 1930 à 1950. En analysant la cinématique du martelage chez les forgerons à l'aide de la cyclographie, Bernstein fit une découverte décisive : la trajectoire spatiale de l'extrémité du marteau était remarquablement constante d'un coup à l'autre, alors même que les angles des articulations du bras variaient continuellement. Il formula ainsi le fameux problème des degrés de liberté, postulant que le contrôle moteur repose sur l'établissement de « synergies » articulaires unifiées.

Les découvertes de Bernstein, longtemps confinées à l'Union soviétique en raison du contexte géopolitique et de la censure stalinienne, ne furent traduites en anglais qu'en 1967 dans son ouvrage séminal The Co-ordination and Regulation of Movements. Cette publication provoqua une onde de choc théorique dans la communauté scientifique occidentale, alors dominée par le béhaviorisme pavlovien et les théories du traitement linéaire de l'information.

Dans les années 1970 et 1980, le psychologue Michael Turvey et ses collègues Peter Kugler, Claudia Carello et Scott Kelso intégrèrent les intuitions de Bernstein au paradigme de la perception directe développé par James J. Gibson. Ils formalisèrent le concept de coordinative structure en le reliant aux concepts physico-mathématiques des systèmes non linéaires et des structures dissipatives d'Ilya Prigogine. La coordination était désormais décrite non plus comme une exécution servile d'instructions centrales, mais comme un processus d'auto-organisation émergeant spontanément des interactions entre l'animal et son écologie.

Par la suite, à la fin des années 1990 et durant les décennies suivantes, Gregor Schöner, Mark Latash et John Scholz franchirent une étape déterminante en introduisant le concept d'Hypothèse du Sous-Espace Non-Contrôlé (Uncontrolled Manifold Hypothesis ou UCM). Cette méthodologie statistique rigoureuse permit de démontrer mathématiquement comment les structures coordinatives canalisent la variabilité motrice sans réduire arbitrairement la liberté des effecteurs, consacrant définitivement la validité expérimentale du modèle.

6. Fondements théoriques

La théorie des structures coordinatives repose à l'intersection de trois cadres épistémologiques majeurs : la neurophysiologie bernsteinienne, la psychologie écologique et la théorie des systèmes dynamiques non linéaires.

Au sein de l'approche dynamique, le corps humain est modélisé comme un système complexe ouvert composé de nombreux sous-systèmes couplés. Selon les principes de la synergetique établis par Hermann Haken, les innombrables degrés de liberté microscopiques (les muscles et neurones) sont « capturés » ou asservis par des paramètres d'ordre macroscopiques (les variables collectives régissant la tâche). La structure coordinative représente précisément cet état organisé d'asservissement fonctionnel, réduisant un espace de configuration multidimensionnel à quelques attracteurs stables.

Dans le versant de la psychologie écologique gibsonienne, la structure coordinative constitue le versant moteur du couplage perception-action. L'information visuelle, proprioceptive ou auditive n'est pas une simple donnée brute à interpréter : elle spécifie directement des opportunités d'action (affordances). La structure coordinative est l'appareil biomécanique qui s'accorde aux gradients d'information environnementaux, à l'image d'un pendule couplé oscillant en phase avec son support.

Enfin, le cadre théorique moderne s'appuie sur la physique statistique et la théorie du contrôle optimal. Loin de considérer la variabilité biologique comme un « bruit » parasite que le cerveau tenterait d'éliminer, ces modèles démontrent que la structure coordinative exploite délibérément la redondance biomécanique. Les degrés de liberté superflus confèrent au système une surabondance fonctionnelle, garantissant une robustesse et une capacité de réponse immédiate à toute perturbation mécanique inopinée.

7. Composantes clés, types et dimensions

Les structures coordinatives peuvent être analysées à travers plusieurs composantes constitutives et modalités de fonctionnement :

  • Degrés de liberté élémentaires : L'ensemble des coordonnées biomécaniques indépendantes (angles articulaires, tensions tendineuses, activations myoélectriques) susceptibles de varier librement en l'absence de contraintes.
  • Variables de tâche (variables collectives) : Les paramètres fonctionnels critiques définissant le succès de l'action à l'échelle globale (ex. la position de l'effecteur final dans l'espace, la force de contact avec un objet, l'équilibre postural du centre de masse).
  • Matrice de couplage fonctionnel : Les relations d'échange et d'interdépendance mathématique établies entre les différents degrés de liberté, déterminant l'intensité et la directionalité des compensations réciproques.
  • Structures coordinatives intrinsèques : Configurations motrices biologiquement précâblées ou phylogénétiquement primitives, telles que les synergies réflexes, les patrons locomoteurs de marche ou la déglutition.
  • Structures coordinatives incidentes ou acquises : Assemblages complexes élaborés par l'apprentissage et la pratique délibérée, spécifiques à des habiletés culturelles (ex. le doigté du pianiste, le lancer de baseball ou la manipulation chirurgicale).
  • Structures intra-individuelles vs inter-individuelles : Les structures coordinatives englobent les synergies internes d'un seul organisme, mais s'étendent également aux régulations couplées entre deux individus coopérant étroitement (ex. deux porteurs manœuvrant un meuble lourd ou deux danseurs de tango).

8. Exemples et cas illustratifs

L'illustration la plus élégante et documentée de la structure coordinative réside dans la production de la parole. Lorsque nous articulons une consonne bilabiale comme le son /b/ ou /p/, l'objectif distal impératif est l'occlusion étanche des lèvres. Si un expérimentateur applique soudainement une charge mécanique imprévue sur la lèvre inférieure au début de l'émission vocale, la lèvre supérieure compense en s'abaissant davantage en seulement quelques millisecondes. Cette réaction devance largement les temps de réaction volontaires conscients, témoignant d'une liaison coopérative directe unissant les muscles buccaux en une véritable structure coordinative vocale.

Dans le domaine de l'ajustement postural, la compensation à la locomotion fournit un second exemple d'école. Lors d'une marche régulière, le maintien du regard sur une cible visuelle immobile exige une stabilisation stricte de la tête. La tête, le tronc, le bassin et les chevilles forment une structure coordinative posturo-visuelle où les oscillations angulaires du bassin et de la colonne vertébrale s'annulent mutuellement de manière précise afin que le réflexe vestibulo-oculaire conserve une plateforme céphalique quasi linéaire.

Enfin, chez le pianiste virtuose, l'exécution d'un trait d'arpège rapide met en jeu une synergie remarquable entre la pronation-supination de l'avant-bras, l'extension du poignet et la flexion indépendante des métacarpo-phalangiennes. Loin d'isoler chaque doigt dans un contrôle séquentiel épuisant, le musicien utilise une structure coordinative régissant la cinématique globale du membre supérieur, l'attaque du clavier devenant une conséquence émergente du flux d'énergie cinétique répartie.

9. Mesure et évaluation

La détection et l'évaluation empirique d'une structure coordinative constituent un enjeu complexe qui a longtemps buté sur les limites des méthodes corrélationnelles classiques. De simples corrélations cinématiques élevées entre deux articulations ne prouvent pas nécessairement l'existence d'une synergie unifiée ; elles peuvent résulter de commandes périphériques indépendantes mais simultanées.

Pour surmonter cet écueil méthodologique, l'approche mathématique standard est l'Hypothèse du Sous-Espace Non-Contrôlé (Uncontrolled Manifold ou UCM). Cette méthode consiste à scinder la variance totale des degrés de liberté élémentaires enregistrés sur de multiples répétitions en deux composantes orthogonales définies à partir du modèle géométrique de la tâche :

  • La variance neutre (VUCM) : Quantité de variabilité des éléments qui ne modifie aucunement la variable critique de succès de l'action (variabilité « utile » ou compensatoire).
  • La variance perturbatrice (VORT) : Quantité de variabilité projetée perpendiculairement à cet espace neutre, provoquant directement une erreur de performance sur la variable cible.

Une véritable structure coordinative est formellement établie dès lors que le ratio entre la variance neutre et la variance perturbatrice est strictement supérieur à 1 (indice d'organisation motrice ΔV > 0). En complément de l'UCM, les chercheurs ont recours à l'électromyographie de surface à haute densité couplée à des méthodes de factorisation matricielle non négative (Non-negative Matrix Factorization ou NNMF), permettant d'extraire des « synergies musculaires » spatiales et temporelles sous-jacentes à l'exécution motrice globale.

10. Applications et portée pratique

L'opérationnalisation des structures coordinatives possède des répercussions théoriques et pratiques majeures dans plusieurs disciplines appliquées :

En rééducation fonctionnelle et neurologique, la compréhension des synergies motrices évite les erreurs thérapeutiques traditionnelles consistant à vouloir à tout prix supprimer la variabilité ou à rééduquer les muscles de manière isolée. Chez le patient hémiparégique après un accident vasculaire cérébral, la récupération consiste souvent à déverrouiller des synergies stéréotypées pathologiques et à restaurer des structures coordinatives flexibles capables d'adaptation environnementale.

Dans le secteur de l'entraînement sportif de haut niveau, cette notion fonde l'approche par contraintes (Constraints-Led Approach). Au lieu d'imposer à l'athlète un geste idéal unique et rigide, les entraîneurs manipulent les contraintes de l'environnement, de la tâche et du matériel afin d'inciter le système neuromusculaire à auto-organiser ses propres structures coordinatives. L'objectif pédagogique est d'accroître la robustesse du résultat tout en préservant la plasticité de l'exécution sous pression.

En robotique biomimétique et conception de prothèses, implanter des structures coordinatives constitue la seule voie viable pour concevoir des mains robotiques polyarticulées fluides. En configurant les moteurs pour qu'ils obéissent à des synergies posturales virtuelles calquées sur l'anatomie humaine, les ingénieurs réduisent massivement la puissance de calcul requise et confèrent aux préhenseurs une adaptation passive à la morphologie des objets saisis.

11. Recherche et preuves empiriques

Les preuves empiriques validant l'existence et la dynamique des structures coordinatives se sont accumulées au cours des quatre dernières décennies à travers des protocoles biomécaniques ingénieux. Les expériences initiales de Kelso, Tuller, Vatikiotis-Bateson et Fowler (1984) sur la perturbation articulatoire de la mâchoire ont été les premières à démontrer le couplage fonctionnel immédiat entre actionneurs non adjacents, confirmant que le contrôle s'exerce au niveau de la synergie globale plutôt qu'à l'échelle de muscles individuels.

Dans le domaine du contrôle manuel, les expériences pionnières menées par Santello, Flanders et Soechting (1998) ont révélé que les mouvements des quinze articulations de la main lors de la saisie d'objets usuels de formes hétérogènes pouvaient être expliqués à plus de 80 % par seulement deux synergies posturales majeures. Ces découvertes ont confirmé de façon spectaculaire la thèse de Bernstein selon laquelle le système nerveux централ régit des ensembles coordonnés globaux plutôt que des coordonnées articulaires indépendantes.

Plus récemment, les études d'imagerie cérébrale et d'électrophysiologie réalisées par l'équipe de Bizzi et Cheung ont révélé que ces structures coordinatives possèdent des substrats neurobiologiques réels au niveau des réseaux d'interneurones de la moelle épinière et du tronc cérébral. Les commandes corticales n'envoient pas des directives détaillées à chaque motoneurone, mais sélectionnent et pondèrent ces modules spinaux préexistants, validant biologiquement les intuitions des pionniers de la psychologie écologique.

12. Considérations culturelles et interculturelles

Si la capacité à établir des structures coordinatives constitue une caractéristique universelle et phylogénétique de l'espèce humaine, la morphologie exacte et la richesse des synergies déployées dépendent étroitement des écologies culturelles et des pratiques corporelles locales.

L'anthropologie du mouvement et l'ergonomie interculturelle ont mis en lumière d'importantes variations dans la structuration des régulations posturales. Dans les sociétés où le port de charges lourdes sur le sommet du crâne est une activité quotidienne dès l'enfance (notamment dans certaines régions d'Afrique subsaharienne et d'Asie du Sud), les individus développent des structures coordinatives du tronc et du cou d'une stabilité remarquable. Ces synergies dissipent l'énergie cinétique d'une manière mécaniquement quasi économique, inaccessible aux adultes occidentaux habitués à la sédentarité sur chaise.

De la même manière, l'apprentissage de techniques corporelles spécifiques à certaines traditions martiales ou chorégraphiques modifie en profondeur l'organisation des structures coordinatives. La pratique continue du Tai Chi Chuan ou des danses traditionnelles polyrythmiques africaines reprogramme le couplage entre appuis pédestres et oscillations du bassin, démontrant que la culture façonne les règles de synergie biomécanique en dictant la nature des contraintes environnementales régulièrement affrontées.

13. Critiques, débats et limites

En dépit de sa portée féconde, le concept de structure coordinative a fait l'objet de critiques et de débats vigoureux au sein des sciences du mouvement et de la neurophysiologie computationnelle.

Une première critique, émise par les partisans de la théorie du contrôle optimal probabiliste (dans la lignée des modèles bayésiens de Wolpert ou Todorov), suggère que les structures coordinatives observées ne sont pas nécessairement des entités fonctionnelles autonomes ou des régulations émergentes strictes. Selon cette vision alternative, ces synergies pourraient être de simples épiphénomènes mathématiques découlant de règles de coût générales (minimisation de l'effort, du jerk cinématique ou de l'énergie) résolues en temps réel par le cortex moteur sans nécessiter de coalitions rigides d'actionneurs.

Un second point de friction concerne la délimitation de la plasticité de ces structures. Certains auteurs soulignent l'ambiguïté conceptuelle persistante entre synergies stables à base spinale et synergies purement émergentes modulées par la tâche. Si n'importe quel arrangement musculaire temporaire peut être qualifié de structure coordinative, le concept court le risque de perdre sa valeur discriminante et de devenir une explication post-hoc incapable de prédire précisément le comportement moteur avant qu'il ne soit déployé.

Enfin, sur le plan clinique, l'évaluation des structures coordinatives par des modèles de décomposition tels que l'UCM demeure extrêmement exigeante sur le plan computationnel. Elle exige un nombre important d'essais répétés dans des conditions stables, ce qui limite considérablement son utilisation auprès de patients souffrant de fatigue sévère, de douleurs articulaires aiguës ou de déficits attentionnels majeurs.

14. Termes connexes et distinctions

Il importe de clarifier les différences entre la structure coordinative et d'autres concepts fréquemment rencontrés en sciences motrices :

  • Synergie motrice : Terme très proche, souvent employé comme synonyme, mais qui peut désigner dans un contexte médical classique des associations musculaires rigides et involontaires (comme les syncinésies spastiques), alors que la structure coordinative insiste expressément sur la flexibilité fonctionnelle adaptative.
  • Programme moteur généralisé (PMG) : Modèle issu de la psychologie cognitive computationnelle (notamment proposé par Richard Schmidt) qui postule une représentation centrale en mémoire stockant les patrons temporels et spatiaux avant l'action. La structure coordinative s'oppose au PMG en prônant l'auto-organisation périphérique directe émergeant des contraintes sans nécessiter de prescription centrale rétroactive.
  • Réflexe spinal : Réaction motrice stéréotypée déclenchée par un stimulus spécifique selon un arc défini. Contrairement au réflexe invariant, la structure coordinative modifie immédiatement sa réponse en fonction du but global poursuivi, présentant une flexibilité téléologique absente du simple arc réflexe.
  • Degrés de liberté biomécaniques : Nombre d'axes indépendants de déplacement ou de rotation disponibles dans le système musculo-squelettique. La structure coordinative est précisément le dispositif fonctionnel qui contraint et fédère ces degrés de liberté multiples.

15. Résumé et points clés à retenir

La structure coordinative constitue un pilier théorique incontournable des sciences contemporaines du mouvement et du comportement humain. Elle incarne la solution élégante apportée par la nature au redoutable problème des degrés de liberté posé par Nikolaï Bernstein.

Plutôt que d'assumer le contrôle épuisant de chaque composante motrice isolée, le système nerveux établit des assemblages dynamiques temporaires. Ces regroupements permettent aux muscles et articulations de se réajuster mutuellement en temps réel face aux perturbations impromptues, garantissant l'invariance du but poursuivi grâce à une variabilité compensatoire intelligente.

Que ce soit dans l'élocution verbale, la locomotion, la virtuosité artistique ou le geste sportif de haute précision, la structure coordinative démontre que la motricité humaine ne résulte pas d'un programme figé, mais d'une régulation écologique auto-organisée où l'organisme, la tâche et l'environnement fusionnent en une seule symphonie cinétique.

Références

  • Bernstein, N. A. (1967). The co-ordination and regulation of movements. Pergamon Press.
  • Fowler, C. A., Rubin, P., Remez, R. E., & Turvey, M. T. (1980). Implications for speech production of a dynamical approach to activity. In B. Butterworth (Ed.), Language Production (Vol. 1, pp. 373-420). Academic Press.
  • Kelso, J. A. S., Tuller, B., Vatikiotis-Bateson, E., & Fowler, C. A. (1984). Functionally specific articulatory cooperation following jaw perturbations during speech: Evidence for coordinative structures. Journal of Experimental Psychology: Human Perception and Performance, 10(6), 812–832. https://doi.org/10.1037/0096-1523.10.6.812
  • Kugler, P. N., Kelso, J. A. S., & Turvey, M. T. (1980). On the concept of coordinative structures as dissipative structures: I. Theoretical lines of convergence. In G. E. Stelmach & J. Requin (Eds.), Tutorials in Motor Behavior (pp. 3-47). North-Holland. https://doi.org/10.1016/S0166-4115(08)61936-6
  • Latash, M. L., Scholz, J. P., & Schöner, G. (2007). Toward a new theory of motor synergies. Motor Control, 11(3), 276–308. https://doi.org/10.1123/mcj.11.3.276
  • Santello, M., Flanders, M., & Soechting, J. F. (1998). Postural hand synergies for tool use. The Journal of Neuroscience, 18(23), 10105–10115. https://doi.org/10.1523/JNEUROSCI.18-23-10105.1998
  • Scholz, J. P., & Schöner, G. (1999). The uncontrolled manifold approach: Identifying control variables for a movement task. Experimental Brain Research, 126(3), 289–306. https://doi.org/10.1007/s002210050738
  • Turvey, M. T. (1990). Coordination. American Psychologist, 45(8), 938–953. https://doi.org/10.1037/0003-066X.45.8.938

Citer cet article

Looti, M. (2026, novembre 7). Structure coordinative : L’harmonie motrice. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=structure-coordinative
Looti, Mohammed. “Structure coordinative : L’harmonie motrice.” Base de données de psychologie en français, 7 novembre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=structure-coordinative.
Looti, Mohammed. “Structure coordinative : L’harmonie motrice.” Base de données de psychologie en français. novembre 7, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=structure-coordinative.