Le contact prolongé et direct entre groupes culturels distincts suscite des transformations identitaires profondes, situées au carrefour des aspirations individuelles et des contraintes sociétales. Comprendre la manière dont les individus négocient leur appartenance d’origine et leur insertion dans la société d’accueil constitue l’un des objets d’étude les plus déterminants de la psychologie interculturelle contemporaine.
Stratégies d’acculturation
1. Définition concise
Les stratégies d’acculturation désignent l’ensemble des orientations cognitives, affectives et comportementales adoptées par les individus ou les groupes issus de cultures minoritaires ou migrantes pour gérer le contact continu avec une culture d’accueil dominante. Théorisées principalement par le psychologue canadien John W. Berry, ces stratégies résultent de l’intersection de deux interrogations fondamentales : la volonté de préserver son identité et ses traditions culturelles d’origine, et le désir d’établir et de maintenir des relations positives avec les membres de la société d’accueil.
Sur le plan psychologique, ces orientations ne se réduisent pas à de simples préférences individuelles décontextualisées. Elles constituent de véritables modes d’adaptation psychosociale qui influencent directement le bien-être émotionnel, l’estime de soi, le sentiment d’appartenance ainsi que l’efficacité fonctionnelle au sein des sphères éducatives et professionnelles. L’étude de ces stratégies permet de dépasser les visions linéaires et unilatérales de l’assimilation en reconnaissant la nature bidimensionnelle, dynamique et interactive des ajustements culturels.
2. Étymologie et origine linguistique
Le terme « acculturation » trouve ses racines morphologiques dans le latin, composé du préfixe ad- exprimant le mouvement, le rapprochement ou l’orientation vers une direction spécifique, et du substantif cultura, dérivé du verbe colere qui signifie initialement « cultiver », « soigner » ou « habiter ». Sur le plan linguistique, le mot suggère donc une dynamique de convergence, d’adjonction ou de transformation progressive au contact d’un ensemble de normes et de pratiques symboliques.
Le concept a été forgé à la fin du XIXe siècle au sein de l’anthropologie nord-américaine, notamment sous l’impulsion de John Wesley Powell en 1880, pour désigner les transformations subies par les populations amérindiennes face à l’expansion occidentale. Il a ensuite été formalisé sur le plan théorique dans le célèbre mémorandum de Robert Redfield, Ralph Linton et Melville Herskovits en 1936, avant d’être transposé dans le champ de la psychologie par John Berry à la fin des années 1960. Ce dernier lui a adjoint le syntagme « stratégies » (du grec ancien stratēgia, l’art du commandement militaire) afin de restituer au sujet migrant son statut d’agent actif, capable de délibération et de choix face aux contraintes de son environnement.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français standard, l’expression se prononce phonétiquement [stʁa.te.ʒi da.kyl.ty.ʁa.sjɔ̃]. Il s’agit d’un syntagme nominal féminin pluriel, composé du nom commun féminin « stratégie » articulé avec la préposition élidée « d’ » et le nom commun féminin « acculturation ».
Dans la littérature scientifique, le terme est préférentiellement employé au pluriel (« stratégies d’acculturation ») pour souligner la pluralité des trajectoires possibles et réfuter l’hypothèse d’une réponse unique face au contact interculturel. On observe parfois des variantes terminologiques telles que « orientations acculturatives », « attitudes d’acculturation » ou « styles d’acculturation », bien que le vocable « stratégies » demeure le plus répandu pour désigner la combinaison articulée d’attitudes et de comportements manifestes.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender en profondeur le concept de stratégies d’acculturation, il est nécessaire de rompre avec le paradigme assimilationniste classique qui a longtemps dominé les sciences sociales. Selon ce modèle unidimensionnel obsolète, l’adoption de la culture du pays d’accueil impliquait nécessairement et mécaniquement l’abandon proportionnel de la culture d’origine, le migrant étant perçu comme oscillant le long d’un continuum clos entre tradition d’origine et modernité réceptrice. Le renouveau conceptuel introduit par la psychologie transculturelle repose sur la démonstration empirique que le maintien culturel et la participation à la nouvelle société sont deux processus psychologiques indépendants et orthogonaux.
Cette indépendance dimensionnelle signifie qu’un individu peut manifester un très fort attachement à ses racines ancestrales tout en développant une compétence remarquable et un réseau social étendu au sein de sa société d’établissement. À l’inverse, il peut rejeter les deux univers symboliques ou privilégier l’un au détriment exclusif de l’autre. La position occupée par un individu au sein de cet espace bidimensionnel détermine sa stratégie acculturative dominante, laquelle n’est jamais figée de manière immuable, mais fluctue selon les domaines de vie (sphère publique versus sphère privée).
De surcroît, le concept intègre la notion fondamentale d’agentivité. Contrairement à une vision passive où l’immigrant subirait les assauts d’une culture hégémonique, la notion de stratégie met en lumière la réflexivité du sujet. Face aux stresseurs inhérents à la transition écologique et relationnelle, la personne évalue ses ressources, formule des buts identitaires et déploie des mécanismes de coping cognitifs et comportementaux afin de maintenir un équilibre psychologique viable.
Enfin, les stratégies d’acculturation ne s’expriment pas dans un vide social. Elles résultent d’un compromis constant entre les désirs de la personne migrante et les politiques d’intégration, les préjugés et les attentes de la société d’accueil. Ainsi, une divergence prononcée entre la stratégie privilégiée par un individu et les attentes institutionnelles du groupe majoritaire engendre de vives tensions relationnelles et aggrave le stress d’acculturation.
5. Développement historique
L’histoire de ce concept est indissociable de l’évolution des paradigmes sociologiques et psychologiques relatifs aux migrations internationales. Au début du XXe siècle, l’école sociologique de Chicago, portée par Robert E. Park et Ernest Burgess, envisageait le cycle des relations raciales selon une séquence invariante menant du contact initial à la compétition, puis à l’accommodation et, inéluctablement, à l’assimilation complète. Dans cette perspective, toute persistance des marqueurs culturels d’origine était interprétée comme un frein à l’adaptation ou une anomalie transitoire.
Dans les années 1960, Milton Gordon a affiné cette approche en décrivant sept étapes distinctes de l’assimilation (culturelle, structurelle, matrimoniale, etc.), mais le postulat sous-jacent demeurait largement unidirectionnel. C’est à partir des années 1970 et 1980 que John Widdup Berry a révolutionné le champ en publiant une série de travaux pionniers fondés sur des recherches empiriques auprès des peuples autochtones canadiens et de diverses populations immigrées. Berry a formalisé le modèle bidimensionnel qui demeure aujourd’hui la grille de lecture de référence en psychologie sociale et transculturelle.
Au cours des années 1990 et 2000, plusieurs chercheurs ont prolongé et complexifié le modèle initial. Richard Bourhis et ses collègues ont introduit le Modèle d’Acculturation Interactive (MAI), insistant sur le fait que l’adaptation résulte d’une dynamique dialectique entre les stratégies des minorités et les idéologies d’intégration des majorités. Parallèlement, Colleen Ward a opéré une distinction salutaire entre l’adaptation psychologique (santé mentale et bien-être subjectif) et l’adaptation socioculturelle (acquisition des compétences pratiques nécessaires à la vie quotidienne), démontrant que les différentes stratégies d’acculturation exercent des effets distincts sur ces deux registres.
6. Fondements théoriques
Les stratégies d’acculturation s’enracinent à la croisée de plusieurs édifices conceptuels majeurs de la psychologie contemporaine. En premier lieu figure la théorie de l’identité sociale développée par Henri Tajfel et John Turner. Selon cette perspective, l’appartenance à un groupe culturel fournit aux individus une part déterminante de leur concept de soi et de leur estime personnelle. Le contact interculturel bouscule cette appartenance, contraignant l’individu à reconfigurer les frontières entre son endogroupe d’origine et l’exogroupe majoritaire, ce qui explique pourquoi l’abandon complet de l’identité ancestrale peut s’avérer psychologiquement coûteux.
En deuxième lieu, le modèle transactionnel du stress et du coping de Richard Lazarus et Susan Folkman offre une assise fondamentale pour comprendre la dynamique interne des stratégies. L’acculturation confronte l’individu à de multiples stresseurs (perte de repères linguistiques, déclassement professionnel, discrimination). Face à ces défis, le choix d’une stratégie d’acculturation fonctionne comme une réponse d’ajustement cognitif et comportemental visant à minimiser le stress acculturatif et à restaurer le sentiment d’efficacité personnelle.
En troisième lieu, les théories socio-cognitives du biculturalisme, portées notamment par Verónica Benet-Martínez, ont permis d’éclairer les mécanismes cognitifs sous-tendant la stratégie d’intégration. Ces travaux démontrent que les individus intégrant plusieurs cultures développent une flexibilité cognitive supérieure et une compétence appelée « alternance de code culturel » (cultural frame switching), leur permettant de modifier leurs schémas interprétatifs et comportementaux en fonction des indices contextuels immédiats.
7. Composantes clés, types et dimensions
Le modèle canonique de John Berry s’articule autour de deux axes cardinaux : la valeur accordée au maintien de son identité culturelle d’origine et la valeur accordée à l’établissement de contacts interethniques réguliers au sein de la société d’accueil. Du croisement orthogonal de ces deux dimensions émergent quatre stratégies d’acculturation distinctes :
- L’intégration (ou biculturalisme) : L’individu accorde une grande importance à la préservation de son héritage culturel tout en s’engageant activement dans les interactions avec la communauté d’accueil. Il développe une double appartenance harmonieuse et adopte les codes de la société réceptrice sans renier ses coutumes d’origine.
- L’assimilation : L’individu privilégie l’immersion complète dans la société d’accueil et délaisse volontairement ou sous la contrainte son identité culturelle d’origine. Il cherche à adopter l’ensemble des normes, valeurs et modes de vie du groupe majoritaire afin de se fondre dans le tissu social dominant.
- La séparation (ou ségrégation) : L’individu valorise exclusivement le maintien de sa culture d’origine et évite systématiquement les interactions avec les membres de la société d’accueil. Cette stratégie se traduit souvent par un repli communautaire au sein d’enclaves ethniques protectrices mais isolées.
- La marginalisation : L’individu se désintéresse ou se voit exclu à la fois du maintien de son identité d’origine et de la participation à la société d’accueil. Cette posture s’accompagne fréquemment d’une aliénation profonde, d’un sentiment d’anomie, d’une perte d’identité et d’une détresse psychologique aiguë.
En miroir, le modèle s’applique également aux attitudes des membres de la société d’accueil face aux minorités :
- Le multiculturalisme : La majorité encourage la diversité culturelle et favorise l’inclusion équitable de tous les groupes.
- Le creuset (ou assimilationnisme) : La majorité exige des nouveaux arrivants qu’ils abandonnent leurs spécificités culturelles pour adopter le modèle dominant unifié.
- La ségrégation : La majorité tolère ou impose la séparation physique et sociale des groupes minoritaires, maintenant des barrières hermétiques.
- L’exclusion : La majorité refuse tout contact et rejette activement la présence des populations minoritaires sur son sol.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la réalité concrète de ces dynamiques, considérons le parcours de Leïla, ingénieure de 28 ans ayant migré de Beyrouth vers Montréal. Leïla cuisine régulièrement des plats traditionnels libanais, célèbre les fêtes familiales selon ses coutumes et communique quotidiennement en arabe avec ses proches, tout en s’impliquant activement dans l’ordre professionnel local, en participant aux activités culturelles québécoises et en nouant des amitiés solides avec des collègues d’origines diverses. Ce profil illustre une stratégie d’intégration réussie, caractérisée par une navigation aisée et fluide entre deux répertoires sémiotiques distincts.
À l’opposé, le cas d’Alexei, jeune professionnel ayant quitté l’Europe de l’Est pour s’installer à Paris, reflète une démarche d’assimilation délibérée. Alexei a modifié la prononciation de son prénom pour faciliter son insertion, s’abstient de fréquenter la diaspora de son pays d’origine et refuse d’inculquer sa langue maternelle à ses enfants nés en France. Son aspiration première réside dans une conformité absolue avec les normes comportementales françaises afin de maximiser son ascension sociale et d’échapper à tout stigmate lié à son extériorité.
Dans une perspective différente, Wen, retraité ayant rejoint son fils installé dans une grande métropole européenne, illustre la stratégie de séparation. Ne maîtrisant que très sommairement la langue du pays d’accueil, Wen vit exclusivement dans un quartier ethnique commerçant, s’approvisionne uniquement auprès de marchands sinophones et ne consomme que des médias en langue chinoise. Si ce mode de fonctionnement préserve sa sécurité affective et minimise les malentendus culturels au quotidien, il limite drastiquement son autonomie fonctionnelle en dehors de sa communauté immédiate.
Enfin, le cas de Tariq, jeune réfugié politique coupé de sa communauté d’origine dispersée par la guerre et confronté à une précarité extrême couplée à des discriminations institutionnelles dans son pays de refuge, témoigne de la détresse liée à la marginalisation. Rejetant les valeurs de son pays d’origine associées à des traumatismes passés, mais rejeté par la société d’accueil qui le stigmatise, Tariq sombre dans un isolement relationnel complet, marqué par des manifestations cliniques de dépression et une désaffiliation identitaire totale.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation des stratégies d’acculturation au sein de la recherche psychologique et des diagnostics organisationnels repose sur des instruments standardisés obéissant pour la plupart au paradigme bidimensionnel. L’un des questionnaires les plus robustes et fréquemment cités est le Vancouver Index of Acculturation (VIA), développé par Ryder, Alden et Paulhus (2000). Cette échelle mesure de manière indépendante l’adhésion à la culture d’héritage et l’adhésion à la culture dominante à travers diverses facettes (valeurs, relations sociales, loisirs, traditions), permettant d’attribuer un score distinct à chaque dimension sans présumer d’une corrélation négative entre elles.
D’autres instruments réputés incluent l’Acculturation Rating Scale for Mexican Americans (ARSMA-II), conçue par Cuéllar et ses collaborateurs, qui a servi de modèle pour de nombreuses échelles adaptées à des groupes ethniques spécifiques. Ces outils combinent des mesures d’attitudes cognitives, de pratiques comportementales (langue parlée à la maison, régimes alimentaires, fréquentation médiatique) et d’affiliations émotionnelles. Les chercheurs recourent également à l’Échelle d’Attitudes d’Acculturation conçue initialement par l’équipe de Berry, qui présente aux répondants des affirmations typiques correspondant explicitement à chacune des quatre stratégies théoriques.
Sur le plan méthodologique, les spécialistes de l’évaluation psychologique soulignent l’impérieuse nécessité de distinguer les orientations déclaratives (ce que l’individu souhaite ou idéalise) des compétences comportementales réelles. Par ailleurs, les protocoles récents privilégient les approches en profils latents (Latent Profile Analysis), qui évitent de scinder arbitrairement les distributions continues par des médianes artificielles et permettent d’identifier des groupes empiriques naturels aux trajectoires singulières.
10. Applications et portée pratique
La compréhension approfondie des stratégies d’acculturation déploie des retombées directes dans une multitude de domaines sociétaux. Dans le champ de la santé mentale et de la psychothérapie interculturelle, l’évaluation de la stratégie adoptée par un patient constitue un préalable diagnostique incontournable. Un clinicien averti saura distinguer une détresse existentielle liée à un conflit de loyauté culturelle (fréquent chez les adolescents oscillant entre assimilation scolaire et séparation intrafamiliale) d’une pathologie psychiatrique intrinsèque, adaptant ainsi son alliance thérapeutique aux cadres de référence du sujet.
Dans le domaine éducatif, les politiques scolaires s’inspirent directement de ces travaux pour concevoir des programmes d’accueil favorisant l’intégration plutôt que l’assimilation forcée. La valorisation de la langue d’origine et la reconnaissance des singularités culturelles au sein de l’école n’entravent nullement l’apprentissage de la langue nationale ; au contraire, les données démontrent qu’un sentiment de sécurité identitaire soutient l’engagement académique et atténue l’anxiété de performance chez les élèves issus de l’immigration.
Au sein des organisations professionnelles, les modèles de Berry et de Bourhis inspirent les politiques de gestion de la diversité. Les entreprises qui promeuvent activement un climat organisationnel multiculturaliste plutôt qu’un modèle de fusion indifférenciée (melting-pot) constatent une plus grande satisfaction au travail, une créativité accrue au sein des équipes de travail hétérogènes et une réduction substantielle du roulement de personnel chez les cadres issus de minorités culturelles.
11. Recherches et données empiriques
Une abondante littérature scientifique a documenté les corrélats développementaux et sanitaires des différentes stratégies d’acculturation. L’une des études les plus vastes jamais conduites à ce jour demeure le projet ICSEY (International Comparative Study of Ethnocultural Youth), coordonné par John Berry, Jean Phinney, David Sam et Paul Vedder (2006). Portant sur plus de 5 000 adolescents issus de 13 pays d’accueil et d’une multitude de groupes d’origine, cette recherche a conclu de façon irréfutable que les adolescents adoptant une stratégie d’intégration affichaient la meilleure adaptation psychologique (satisfaction de vie, bien-être) et la meilleure adaptation socioculturelle (réussite scolaire, absence de comportements délinquants).
À l’inverse, l’étude ICSEY a confirmé que la marginalisation était invariablement corrélée aux issues les plus défavorables, tandis que les stratégies d’assimilation et de séparation présentaient des profils intermédiaires et asymétriques : l’assimilation favorise une bonne adaptation socioculturelle au détriment relatif du bien-être émotionnel, tandis que la séparation soutient l’estime de soi mais limite l’aisance dans les structures de la société élargie.
Ces conclusions ont été consolidées par la méta-analyse majeure de Seth J. Schwartz et ses collègues (2010), ainsi que par celle de Fons J. R. van de Vijver et ses collaborateurs. De plus, la méta-analyse dirigée par Verónica Benet-Martínez et Huynh (2014), englobant des dizaines d’échantillons indépendants, a démontré une corrélation positive robuste et statistiquement significative entre le biculturalisme (l’intégration) et de multiples indicateurs d’adaptation positive, tant psychologiques que fonctionnels, confirmant que le cumul des capitaux culturels confère un avantage adaptatif net.
12. Considérations culturelles et transculturelles
Bien que le modèle de Berry prétende à une certaine universalité conceptuelle, l’expression des stratégies d’acculturation est profondément tributaire des contextes macro-sociaux et des idéologies nationales en vigueur. Dans des pays ayant institutionnalisé le multiculturalisme dans leur constitution (à l’image du Canada ou de l’Australie), la stratégie d’intégration bénéficie d’une forte légitimité institutionnelle et sociale, réduisant les frictions psychologiques pour les minorités.
En revanche, dans des contextes républicains universalistes (comme en France), l’idéal citoyen valorise traditionnellement une assimilation civique où l’affichage des affiliations particulières au sein de l’espace public est perçu avec réticence. Dans un tel environnement, les individus immigrants peuvent éprouver une dissonance marquée entre leurs désirs d’affirmation culturelle privée et l’injonction sociopolitique à la conformité républicaine, influençant différemment les choix stratégiques.
Par ailleurs, la distinction formulée par John Ogbu entre « minorités volontaires » (immigrants ayant choisi de migrer dans l’espoir d’une vie meilleure) et « minorités involontaires » (populations autochtones colonisées, descendants d’esclaves) éclaire de manière cruciale la faisabilité des stratégies. Les minorités volontaires tendent à considérer les barrières culturelles comme des obstacles surmontables et adoptent plus aisément l’intégration ou l’assimilation. À l’opposé, les minorités involontaires développent fréquemment une « identité oppositionnelle », percevant l’adoption des normes dominantes comme une trahison de leur groupe d’appartenance, ce qui favorise structurellement la séparation.
13. Critiques, débats et limites
Malgré sa suprématie heuristique, le modèle des stratégies d’acculturation a fait l’objet de critiques théoriques et méthodologiques substantielles. Plusieurs chercheurs, à l’instar de Colleen Ward ou de David Matsumoto, ont contesté le postulat selon lequel les individus choisiraient librement leur stratégie de manière purement rationnelle et volontaire. L’utilisation du terme « stratégie » tendrait à masquer les asymétries de pouvoir monumentales, les discriminations institutionnelles et le racisme quotidien qui interdisent concrètement l’intégration ou l’assimilation à certains groupes racisés, les contraignant de fait à la marginalisation ou à la séparation défensive.
Une seconde controverse porte sur la supposée stabilité de ces orientations. Les courants post-structuralistes et de la psychologie discursive reprochent au modèle de Berry de réifier la culture en la présentant comme un ensemble de traits clos et statiques. Dans la réalité postmoderne mondialisée, l’identité culturelle est hybride, fluide et continuellement renégociée. Les individus peuvent privilégier l’assimilation dans leur environnement professionnel, adopter des conduites d’intégration dans leur cercle amical, et maintenir une séparation stricte au sein de la vie conjugale ou religieuse.
Enfin, sur le plan psychométrique, plusieurs auteurs ont souligné les ambiguïtés entourant la définition de la « marginalisation ». Il est rare qu’un individu choisisse délibérément de rejeter deux cultures ; cette case du tableau reflète souvent davantage un état d’exclusion sociale imposée ou un effondrement psychopathologique qu’une véritable « stratégie » d’adaptation concertée.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour clarifier l’appareil conceptuel de la psychologie transculturelle, il convient de distinguer rigoureusement les stratégies d’acculturation de plusieurs notions connexes :
- Enculturation : Processus d’apprentissage et d’intériorisation par lequel un individu acquiert les normes, valeurs et compétences de sa propre culture native dès l’enfance. Alors que l’enculturation constitue la socialisation première, l’acculturation représente une resocialisation secondaire au contact d’un autre système culturel.
- Assimilation : Souvent confondue dans le langage commun avec l’acculturation globale, l’assimilation n’est qu’une des quatre stratégies possibles au sein du modèle bidimensionnel, caractérisée par l’abandon de l’héritage d’origine au profit exclusif de la culture d’adoption.
- Biculturalisme : Correspond sur le plan opérationnel à la stratégie d’intégration. Il désigne la capacité d’un individu à maîtriser deux répertoires culturels distincts et à s’identifier positivement à deux groupes culturels sans conflit identitaire majeur.
- Transculturation : Concept forgé par l’anthropologue cubain Fernando Ortiz pour désigner la création d’une nouvelle synthèse culturelle inédite à partir de la rencontre violente ou féconde de deux traditions, insistant sur le phénomène de métissage créateur au-delà de la simple juxtaposition.
- Stress d’acculturation : Réponse émotionnelle négative (anxiété, dépression, sentiment d’impuissance) provoquée par les défis et les pertes associés à la transition interculturelle, particulièrement exacerbée lorsque les stratégies de coping s’avèrent inefficaces face aux exigences du milieu.
15. Synthèse et points clés
L’exploration exhaustive des stratégies d’acculturation met en lumière plusieurs postulats et enseignements fondamentaux pour les sciences psychologiques et humaines :
- Les stratégies d’acculturation reposent sur un modèle bidimensionnel distinguant l’attachement à la culture d’origine et la volonté de participation à la société d’accueil.
- Quatre orientations fondamentales émergent de ce croisement : l’intégration (biculturalisme), l’assimilation, la séparation et la marginalisation.
- L’intégration est quasi universellement identifiée par les méta-analyses comme la stratégie garantissant les meilleurs niveaux d’adaptation psychologique et socioculturelle.
- L’acculturation n’est pas un choix individuel unilatéral, mais un processus interactif dépendant étroitement des politiques publiques et du degré d’ouverture de la société dominante.
- Les approches contemporaines insistent sur la dynamicité, la contextualisation et l’hybridité de l’identité, invitant à dépasser les typologies trop rigides pour appréhender la complexité des parcours de vie transnationaux.
Références
- Berry, J. W. (1997). Immigration, acculturation, and adaptation. Applied Psychology, 46(1), 5-34. https://doi.org/10.1111/j.1464-0597.1997.tb01087.x
- Berry, J. W., Phinney, J. S., Sam, D. L., & Vedder, P. (2006). Immigrant youth: Acculturation, identity, and adaptation. Applied Psychology, 55(3), 303-332. https://doi.org/10.1111/j.1464-0597.2006.00256.x
- Bourhis, R. Y., Moise, L. C., Perreault, S., & Senecal, S. (1997). Towards an interactive acculturation model: A social psychological approach. International Journal of Psychology, 32(6), 369-386. https://doi.org/10.1080/002075997400629
- Nguyen, A. M. D., & Benet-Martínez, V. (2013). Biculturalism and adjustment: A meta-analysis. Journal of Cross-Cultural Psychology, 44(1), 122-159. https://doi.org/10.1177/0022022111435097
- Ryder, A. G., Alden, L. E., & Paulhus, D. L. (2000). Is acculturation unidimensional or bidimensional? A head-to-head comparison in the prediction of personality, self-identity, and adjustment. Journal of Personality and Social Psychology, 79(1), 49-65. https://doi.org/10.1037/0022-3514.79.1.49