L’exploration des mécanismes fondamentaux de la cognition et du comportement révèle que les organismes vivants n’interagissent que très rarement avec des stimuli sensoriels isolés dans leur environnement naturel. Le concept de stimulus composé (souvent désigné sous le terme générique de compound dans la littérature internationale) constitue l’une des pierres angulaires du conditionnement classique et de la psychologie de l’apprentissage, permettant d’élucider la manière dont des signaux multiples fusionnent, rivalisent ou s’organisent pour guider l’adaptation comportementale. En étudiant les configurations plurimodales et les interactions associatives qui en découlent, les chercheurs accèdent aux règles computationnelles régissant la formation de nos souvenirs, nos phobies et nos prises de décision.
Stimulus composé
1. Définition concise
En psychologie expérimentale et en sciences cognitives, un stimulus composé désigne une entité perceptive constituée d’au moins deux stimuli élémentaires distincts présentés de manière simultanée ou séquentielle immédiate afin de servir de signal prédictif pour un événement biologiquement significatif. Contrairement à un stimulus simple, le composé engage des processus d’intégration multisensorielle ou multidimensionnelle et soulève la question fondamentale de la distribution des ressources attentionnelles et de la force associative.
Dans le paradigme du conditionnement pavlovien, le stimulus composé agit fréquemment comme un stimulus conditionnel complexe (noté souvent AB ou CS composé), où les composantes élémentaires (par exemple, une tonalité acoustique combinée à un éclair lumineux) peuvent être traitées de manière analytique et indépendante, ou au contraire synthétisées sous la forme d’un motif perceptif global émergent. La valeur prédictive attribuée à l’ensemble n’est donc pas nécessairement la simple somme arithmétique des valeurs de ses constituants individuels, ce qui fait du composé un outil de premier plan pour éprouver les théories de l’esprit.
Par extension, le concept englobe également, dans le champ de l’analyse expérimentale du comportement, les « programmes composés de renforcement » (compound schedules). Dans ces protocoles, plusieurs contingences de renforcement opèrent conjointement ou successivement, modélisant la complexité des environnements écologiques où l’individu doit discriminer des matrices de rétroactions intriquées.
2. Étymologie et origine linguistique
Le vocable français « composé » est issu du verbe latin componere, formé du préfixe cum- (signifiant « ensemble », « avec ») et du verbe ponere (« placer », « poser »). Littéralement, il renvoie à l’action de réunir plusieurs éléments pour former un tout unifié ou une structure organisée. Dans la littérature scientifique anglo-saxonne, le terme compound dérive de la même racine étymologique via l’ancien français compondre, conservant cette idée intrinsèque de juxtaposition structurée.
L’introduction du terme au sein des sciences psychologiques s’est opérée à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, sous l’influence conjointe de la psychophysique allemande et de l’école réflexologique russe menée par Ivan Pavlov. Alors que la psychologie associationniste britannique (de John Locke à John Stuart Mill) débattait déjà de la « chimie mentale » et des idées composées, les physiologistes ont transposé le terme dans le domaine expérimental pour désigner des conglomérats d’excitations périphériques envoyés simultanément vers les hémisphères cérébraux.
3. Prononciation et forme grammaticale
En langue française, « composé » se prononce phonétiquement /kɔ̃.po.ze/. Sur le plan grammatical, le terme s’emploie principalement comme adjectif qualificatif (« stimulus composé », au pluriel « stimuli composés ») ou comme substantif masculin autonome (« un composé associatif », « le composé »). Lorsqu’il est utilisé en relation avec les contingences opérantes, on parle de « programmes composés » au masculin pluriel.
Dans la prose scientifique, l’usage exige la distinction rigoureuse entre le « composé » en tant qu’événement physique délivré par le dispositif expérimental et le « composé » en tant que représentation cognitive interne élaborée par le système nerveux central. On veillera ainsi à préciser dans les devis de recherche si la mesure porte sur les propriétés physiques du signal ou sur l’encodage perceptif du sujet.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender la portée du stimulus composé, il convient d’analyser la manière dont le système cognitif résout le problème de l’abondance d’informations. Dans tout biotope naturel, un prédateur ne signale pas sa présence par un signal unique, mais par une constellation d’indices : le bruissement d’un feuillage, une silhouette mouvante, une odeur corporelle et une variation de luminosité. Le système nerveux est ainsi confronté en permanence à des flux sensoriels composites qu’il doit soit dissocier, soit agréger.
Le débat conceptuel majeur articulé autour du stimulus composé oppose deux visions paradigmatiques de l’architecture cognitive :
D’une part, l’approche élémentale postule que le sujet décompose le stimulus composé en ses éléments constituants (A et B). Chaque élément pénètre le réseau associatif comme une entité isolée, acquérant sa propre charge prédictive en entrant en concurrence avec les autres pour capter la force associative disponible. Selon cette conception mécaniste, la réponse comportementale déclenchée par le composé résulte de l’agrégation linéaire ou de l’addition pondérée des valeurs apprises pour chaque élément pris séparément.
D’autre part, l’approche configurationnelle, héritière de la théorie de la Gestalt, avance que la combinaison de A et B donne naissance à une entité perceptive inédite (C ou AB), dotée de propriétés qualitatives émergentes que ne possède aucun des stimuli pris isolément. Dans ce modèle, l’organisme ne réagit pas à une somme arithmétique de fragments sensoriels, mais à un patron holistique. La confrontation expérimentale entre modèles élémentaux et configurationnels constitue l’un des chapitres les plus stimulants de la psychologie cognitive moderne.
Enfin, le stimulus composé met en lumière les limites de la capacité d’attention sélective. Lorsque plusieurs dimensions stimulantes sont couplées à une conséquence motivationnelle majeure (nourriture, choc électrique, renforcement social), l’attention accordée à l’une des dimensions réduit mécaniquement la saillance perçue des autres. Le composé n’est donc pas un réceptacle passif : il induit une dynamique active d’arbitrage perceptif et d’allocation de ressources neurales.
5. Évolution historique
L’histoire de l’étude du stimulus composé se confond avec l’essor du béhaviorisme et de la révolution cognitive. Dès 1927, Ivan Pavlov consacre plusieurs séries d’expériences aux réflexes conditionnés induits par des agents complexes. Il observe que lorsqu’un chien est conditionné à saliver face à un composé associant une sonnerie et une stimulation tactile thermique, le retrait ultérieur de l’une des deux modalités entraîne une diminution substantielle de la réponse, démontrant que l’animal encode la conjonction des signaux plutôt qu’un signal unilatéral.
Dans les décennies 1940 et 1950, Clark Hull et Kenneth Spence intègrent formellement les stimuli composés dans leurs théories formalisées de la réduction des pulsions et de la généralisation du stimulus. Hull propose notamment le concept d’« interaction afférente du stimulus », suggérant que l’activation conjointe de deux récepteurs sensoriels modifie les influx afférents avant même qu’ils n’atteignent les centres effecteurs, préfigurant ainsi les thèses configurationnelles contemporaines.
Le véritable tournant paradigmatique survient à la fin des années 1960 avec les travaux révolutionnaires de Leon Kamin (1968, 1969). En introduisant le paradigme du blocage (blocking effect), Kamin démontre qu’un stimulus composé n’entraîne pas automatiquement l’apprentissage de tous ses éléments. Si un élément A a préalablement été apparié avec succès à un stimulus inconditionnel, l’adjonction ultérieure d’un élément B pour former le composé AB n’entraîne aucun apprentissage concernant B. Cette découverte fracassante ruine l’axiome béhavioriste voulant que la simple contiguïté temporelle suffise à l’association, prouvant que l’apprentissage dépend de la valeur d’imprévisibilité ou de surprise de l’événement renforçateur.
En 1972, Robert Rescorla et Allan Wagner formulent leur célèbre équation mathématique modélisant précisément la compétition associative au sein des stimuli composés. Durant les années 1980 et 1990, John M. Pearce propose une alternative théorique majeure avec son modèle de conditionnement configurationnel, déclenchant une controverse théorique féconde qui perdure encore aujourd’hui au sein des neurosciences computationnelles.
6. Fondements théoriques
Le cadre théorique du stimulus composé repose sur une modélisation mathématique rigoureuse des processus d’apprentissage. Trois grands édifices théoriques dominent la littérature spécialisée :
Le modèle de Rescorla-Wagner (1972) constitue la théorie élémentale de référence. Son postulat central stipule qu’un renforçateur inconditionnel ne dispose que d’une quantité finie de force associative maximale (notée lambda, λ). Lorsqu’un stimulus composé AB est présenté, la force associative totale du composé (notée VAB) équivaut à la somme des forces associatives de ses composantes individuelles : VAB = VA + VB. Le gain d’apprentissage pour chaque composante à chaque essai dépend de l’écart entre la valeur réelle du renforçateur et l’attente globale générée par le composé (λ – VAB). Ainsi, les éléments d’un composé se livrent à un jeu à somme nulle pour accaparer le crédit causal de l’événement.
Le modèle configurationnel de Pearce (1987, 1994, 2002) récuse le principe de l’addition élémentale. Pour Pearce, un stimulus composé AB est traité comme une entité unitaire globale dotée de sa propre représentation interne. L’apprentissage accumulé sur AB ne se déverse pas directement dans A ou B. En revanche, lorsqu’un sujet est ensuite testé avec l’élément A seul, la réponse observée dépend du degré de généralisation perceptive entre la représentation globale de AB et celle de A. Ce coefficient de similarité mathématique permet d’expliquer avec élégance des phénomènes inexplicables par le modèle de Rescorla-Wagner, tels que la discrimination non linéaire et les pseudo-discriminations positives.
Les théories attentionnelles (Mackintosh, 1975 ; Pearce et Hall, 1980) complètent ces approches en focalisant leur analyse sur la modulation de la saillance (ou paramètre alpha, α). Selon Mackintosh, les organismes augmentent leur attention envers l’élément du composé qui s’avère être le prédicteur le plus fiable de l’issue, tout en ignorant activement les éléments redondants ou moins prédictifs. À l’inverse, Pearce et Hall postulent que l’attention est préférentiellement allouée aux composantes dont les conséquences demeurent incertaines, afin d’optimiser le traitement cognitif des stimuli encore imparfaitement maîtrisés.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’analyse structurelle des stimuli composés met en évidence plusieurs typologies et dimensions opérationnelles :
- Stimuli composés simultanés : Deux ou plusieurs événements physiques distincts débutent et prennent fin exactement au même moment (par exemple, l’apparition conjointe d’une lumière stroboscopique et d’un signal sonore continu).
- Stimuli composés séquentiels (ou sériels) : Les stimuli sont présentés l’un après l’autre selon un intervalle inter-stimulus rigoureusement contrôlé avant la survenue du stimulus inconditionnel (par exemple, un son d’une durée de 5 secondes immédiatement suivi d’une lumière de 5 secondes). Cette structure permet d’étudier le conditionnement de second ordre et le masquage temporel.
- Stimuli composés unimodaux : L’ensemble des stimuli constituants sollicite le même canal sensoriel (par exemple, un cercle rouge combiné à un triangle bleu dans le champ visuel).
- Stimuli composés hétéromodaux (ou plurimodaux) : Les composantes sollicitent des registres sensoriels fondamentalement distincts, mobilisant des aires corticales primaires différentes (auditive, visuelle, olfactive, gustative ou somatosensorielle).
- Composés redondants vs informatifs : Dans un composé informatif, chaque élément apporte une probabilité unique quant à l’occurrence de l’événement à venir, tandis que dans un composé redondant, l’une des composantes n’apporte aucune information prédictive supplémentaire par rapport à celle déjà fournie par la première.
- Programmes composés de renforcement (en analyse comportementale) : Comprennent les programmes concurrents (choix simultané), les programmes multiples (alternance avec signaux discriminatifs distincts), les programmes mixtes (alternance sans signaux discriminatifs), ainsi que les programmes enchaînés et en tandem.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour matérialiser la dynamique d’un stimulus composé, examinons plusieurs cas paradigmatiques issus de la recherche fondamentale et des contextes écologiques :
Cas 1 : L’effet d’ombrage (overshadowing) en laboratoire. Un expérimentateur présente simultanément à un rat un son très puissant de 85 dB et une faible diode lumineuse de faible intensité, immédiatement suivis de la délivrance d’une boulette de nourriture. Après une cinquantaine d’essais, les stimuli sont testés séparément. Le son déclenche une réponse conditionnée massive (approche du distributeur alimentaire), tandis que la diode lumineuse n’évoque presque aucune réaction comportementale. La composante la plus saillante (le son puissant) a littéralement « fait de l’ombre » à la composante la plus faible, captant l’immense majorité de la force associative disponible au détriment de cette dernière.
Cas 2 : Le syndrome de stress post-traumatique (PTSD). Un individu a survécu à un attentat à la bombe dans une rame de métro. L’expérience traumatique a constitué un conditionnement aversif majeur où le stimulus composé regroupait une odeur âcre de soufre, une détonation assourdissante et des cris d’effroi. Plusieurs mois plus tard, la seule inhalation d’une odeur de soufre ou de poudre dans un contexte festif déclenche une attaque de panique aiguë et une tachycardie réflexe. Le système mnésique a décomposé le stimulus traumatique composite et conféré à l’un de ses éléments constitutifs un pouvoir réactivateur foudroyant.
Cas 3 : Comportement du consommateur et image de marque. Dans le domaine du marketing sensoriel, les concepteurs élaborent délibérément des stimuli composés associant une signature olfactive particulière, un logo chromatique et un jingle musical au sein d’une boutique. Pris individuellement, aucun de ces éléments ne produit une fidélisation client robuste ; en revanche, leur association coordonnée sous forme de composé perceptif stabilise une valence affective positive puissante envers la marque.
9. Mesure et évaluation
L’étude expérimentale des stimuli composés repose sur des méthodologies d’évaluation rigoureusement standardisées, s’appuyant à la fois sur des mesures comportementales, psychophysiologiques et électrophysiologiques :
Sur le plan comportemental, la méthode classique de décomposition évalue la force associative résiduelle de chaque élément via des essais de sonde sans renforcement (probe trials). Après la phase d’acquisition sur le composé AB, l’expérimentateur présente isolément A, puis B, et enfin AB, en quantifiant des variables dépendantes précises : fréquence des réponses motrices, latence d’initiation de la réponse, durée du comportement orienté et résistance à l’extinction.
Dans les paradigmes psychophysiologiques humains, les chercheurs mesurent la conductance cutanée (réponse électrodermale), les micro-variations du diamètre pupillaire (pupillométrie cognitive) ainsi que le potentiel de sursaut potentialisé par la peur (mesuré par électromyographie de l’orbiculaire de l’œil). Ces métriques continues permettent de suivre milliseconde par milliseconde la trajectoire de l’anticipation conditionnée induite par le composé et de détecter des phénomènes d’inhibition latente ou de sommation sous-seuil.
À l’échelle des neurosciences intégratives, l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et l’enregistrement unitaire de neurones chez l’animal permettent de sonder les corrélats computationnels du stimulus composé. Les algorithmes de décodage par classification multivariée (MVPA) permettent de déterminer si le cortex orbitofrontal, l’hippocampe et l’amygdale basolatérale codent le composé sous forme de vecteurs d’activité neuronale indépendants et superposés ou sous forme d’une empreinte synaptique synthétique unifiée.
10. Applications et portée pratique
L’analyse des stimuli composés dépasse largement le cadre du laboratoire de psychologie animale ; elle sous-tend des applications cliniques, éducatives et ergonomiques d’une importance capitale :
En psychothérapie cognitive et comportementale (TCC) : La compréhension des composés sensoriels révolutionne les protocoles d’exposition prolongée pour le traitement des phobies spécifiques, de l’anxiété sociale et des dépendances chimiques. Par exemple, chez une personne présentant un trouble de l’usage de l’alcool, les stimuli appétitifs composant le besoin impérieux (craving) associent l’odeur de la boisson, la texture du verre, le contexte du bar et l’humeur dysphorique. Si l’exposition thérapeutique se focalise uniquement sur la bouteille d’alcool sans intégrer les autres composantes du composé écologique, l’extinction sera incomplète, exposant le patient à des rechutes massives par phénomène de renouvellement contextuel.
En ergonomie et conception d’interfaces : Dans les cockpits d’aéronefs, les centrales énergétiques ou les véhicules autonomes, les ingénieurs en facteurs humains exploitent la théorie des composés multisensoriels pour concevoir des alarmes critiques d’urgence. L’émission simultanée d’un signal optique clignotant et d’une alarme acoustique spécifique garantit un franchissement rapide du seuil d’éveil sans provoquer la cécité attentionnelle ou l’effet d’ombrage préjudiciable à la survie.
En pédagogie et ingénierie de la formation : La théorie de la charge cognitive (Sweller) et la théorie de l’apprentissage multimédia (Mayer) s’inspirent directement de la dynamique des stimuli composés. L’exposition simultanée d’un apprenant à un schéma visuel complexe et à une narration orale évite la surcharge du canal visuel en répartissant la composition de l’information entre la boucle phonologique et le calepin visuo-spatial, optimisant ainsi l’ancrage mnésique à long terme.
11. Recherche et données empiriques
Le corpus de données empiriques validant l’architecture computationnelle du stimulus composé s’est enrichi de découvertes fondamentales au cours des cinquante dernières années :
Les protocoles inauguraux de Kamin (1968) sur la peur conditionnée chez le rat ont établi que la réponse de sursaut face à une lumière est quasi nulle lorsque celle-ci a été conditionnée en présence d’un son déjà associé à un choc électrique. Cette mise en évidence empirique a fourni la preuve princeps que la valeur informative relative d’un composé détermine l’apprentissage, jetant les bases des théories de l’erreur de prédiction.
Dans le domaine de l’apprentissage causal chez l’être humain, David Shanks et Anthony Dickinson (1987) ont reproduit les phénomènes de blocage et d’ombrage au moyen de tâches informatisées de diagnostic médical fictif ou de destruction de cibles virtuelles. Leurs résultats indiquent que les jugements de causalité humaine obéissent aux mêmes contraintes de compétition entre prédicteurs au sein d’un composé que les conditionnements élémentaires des vertébrés inférieurs.
Plus récemment, les recherches en neurobiologie moléculaire menées par des équipes telles que celles de Michael Fanselow et Stephen Maren ont disséqué le rôle de la potentialisation à long terme (LTP) au sein du complexe amygdalien lors de la délivrance de composés aversifs. Leurs données confirment que la convergence synaptique de signaux acoustiques et visuels sur des neurones pyramidaux individuels de l’amygdale latérale régule l’amplitude exacte de la réponse conditionnée, attestant de l’ancrage physique immédiat des règles de Rescorla-Wagner au niveau de la synapse glutamatergique.
12. Considérations culturelles et transculturelles
Si les mécanismes synaptiques de base du conditionnement aux composés sont biologiquement conservés à travers l’ensemble de l’espèce humaine, la manière dont les individus échantillonnent, hiérarchisent et décomposent un composé sensoriel complexe présente d’importantes variations transculturelles.
Les travaux conduits par Richard Nisbett et ses collaborateurs sur la cognition comparée entre populations occidentales et est-asiatiques mettent en évidence des styles perceptifs distincts face aux stimuli composés. Les participants d’Asie de l’Est manifestent une perception plus globale et holistique, accordant une attention spontanée prioritaire aux relations contextuelles et au fond de l’image (stimulus configurationnel global), tandis que les participants nord-américains ou européens occidentaux démontrent une focalisation analytique ciblée sur l’objet central au premier plan (approche élémentale des composantes saillantes).
Ces divergences de focalisation attentionnelle modifient substantiellement la cinétique du conditionnement aux stimuli composés dans les contextes de communication visuelle, d’apprentissage académique et de sémiotique publique. Ce qui est traité comme un élément d’arrière-plan négligeable susceptible d’ombrage dans une culture peut devenir le pivot configurationnel du composé perceptif dans une autre.
13. Critiques, débats et limites
L’utilisation et la formalisation du concept de stimulus composé ont engendré de vives controverses épistémologiques et théoriques qui animent la psychologie contemporaine :
La première ligne de fracture réside dans l’incapacité du modèle élémental classique de Rescorla-Wagner à rendre compte du phénomène de réévaluation rétrospective sans réexposition directe. Dans de nombreuses expériences, si l’on éteint la réponse à l’élément A après un entraînement sur le composé AB, la force de l’élément B (qui n’a pourtant jamais été présenté durant cette seconde phase) augmente spontanément, un effet connu sous le nom de « déblocage » ou de « récupération de l’élément ombragé ». Les modèles strictement locaux sont structurellement incapables d’expliquer pourquoi la modification de la valeur d’un stimulus absent modifie la mémoire d’un autre stimulus non présenté.
La seconde controverse concerne le coût computationnel des modèles configurationnels unifiés. Si chaque combinaison de signaux devait générer une représentation interne entièrement nouvelle et indépendante, le répertoire de stockage synaptique du cerveau serait rapidement submergé par l’explosion combinatoire des stimuli du monde réel. Les théoriciens contemporains tendent désormais vers des modèles hybrides (comme les réseaux connexionnistes multicouches de Gluck et Myers) combinant une couche de traitement élémental précoce avec une couche associative supérieure capable de dériver des représentations configurationnelles selon la nécessité comportementale.
Enfin, certains méthodologistes soulignent le caractère artificiel des composés sensoriels employés dans les caissons d’isolement expérimentaux. Isoler un son sinusoïdal pur et une diode monochrome prive le stimulus composé de sa structure écologique et de ses invariants dynamiques, limitant parfois la validité écologique des équations formelles lorsqu’elles sont transposées aux comportements humains complexes en milieu ouvert.
14. Termes connexes et distinctions
Afin de prévenir toute équivoque conceptuelle, il importe de délimiter rigoureusement le stimulus composé des notions voisines :
- Stimulus simple : Signal environnemental élémentaire isolé, manipulé sur une seule dimension sensorielle bien circonscrite, ne présentant aucune compétition associative interne.
- Stimulus configuré (ou configuration) : Représentation globale émergente issue d’un stimulus composé dans laquelle les propriétés associatives du tout diffèrent qualitativement de la somme des composantes (le tout est différent de la somme de ses parties).
- Effet de blocage (blocking) : Phénomène expérimental dans lequel le conditionnement préalable d’un stimulus simple A empêche l’acquisition ultérieure de valeur conditionnée par un nouveau stimulus B lorsque celui-ci est présenté au sein d’un composé AB.
- Effet d’ombrage (overshadowing) : Atténuation de l’apprentissage d’un stimulus modéré résultant de sa présentation conjointe avec un stimulus hautement saillant au sein d’un composé non pré-entraîné.
- Discrimination positive et négative : Protocoles d’apprentissage où un composé renvoie à une contingence opposée à celle de ses composantes isolées (par exemple, A+, B+, mais AB- dans la discrimination négative).
- Programme composé de renforcement : Dispositif opérant complexe associant deux ou plusieurs programmes simples gouvernant la délivrance de récompenses ou de punitions.
15. Résumé et points clés
Le concept de stimulus composé représente un pont fondamental entre l’étude de la perception et les lois computationnelles de l’apprentissage adaptatif :
- Un stimulus composé réunit deux ou plusieurs stimuli physiques présentés ensemble ou en succession immédiate pour signaler un événement motivationnel significatif.
- L’apprentissage face à un composé n’est pas une simple réplication mécanique : il obéit à des mécanismes complexes de compétition associative, de partage attentionnel et d’arbitrage perceptif.
- Les débats historiques entre partisans du modèle élémental (Rescorla-Wagner) et du modèle configurationnel (Pearce) ont stimulé l’émergence des neurosciences computationnelles modernes et des réseaux de neurones formels.
- Des phénomènes majeurs du comportement animal et humain, tels que le blocage, l’ombrage, la réévaluation rétrospective et la généralisation contextuelle, trouvent leur explication dans le traitement des composés.
- Les retombées pratiques de ce paradigme fécond irriguent la psychothérapie des troubles anxieux, la réhabilitation des addictions, l’ergonomie des signaux d’alarme et les sciences de l’éducation.
Références
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Pearce, J. M. (1987). A model for stimulus generalization in conditioning. Psychological Review, 94(1), 61-73. https://doi.org/10.1037/0033-295X.94.1.61
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Rescorla, R. A., & Wagner, A. R. (1972). A theory of Pavlovian conditioning: Variations in the effectiveness of reinforcement and nonreinforcement. Dans A. H. Black & W. F. Prokasy (Eds.), Classical conditioning II: Current research and theory (pp. 64-99). Appleton-Century-Crofts.
Shanks, D. R., & Dickinson, A. (1987). Associative accounts of causality judgment. Dans G. H. Bower (Ed.), The psychology of learning and motivation (Vol. 21, pp. 229-261). Academic Press. https://doi.org/10.1016/S0079-7421(08)60030-4