Au cœur des théories du développement moral, l’architecture psychologique qui régit l’adhésion des individus aux structures collectives constitue un champ d’investigation fondamental. L’orientation vers l’autorité et le maintien de l’ordre social, formalisée comme le quatrième stade dans la théorie du développement moral de Lawrence Kohlberg, incarne la transition cruciale vers une conscience sociocentrée où le devoir, la légalité et la stabilité institutionnelle prévalent sur les intérêts interpersonnels immédiats. Comprendre cette orientation permet de décrypter les mécanismes par lesquels la conformité normative et la responsabilité civique s’enracinent dans la psyché humaine pour prévenir l’anomie et assurer la continuité du corps social.
Orientation vers l’autorité et le maintien de l’ordre social
1. Définition concise
L’orientation vers l’autorité et le maintien de l’ordre social désigne le quatrième stade du développement moral selon le modèle structural-développemental de Lawrence Kohlberg, caractérisé par la conviction que le comportement éthique consiste à accomplir son devoir, à respecter l’autorité établie et à préserver l’ordre sociétal pour lui-même. Dans ce cadre, la loi et les règles formelles sont perçues comme des impératifs catégoriques indispensables à la cohésion collective, sans lesquels la communauté basculerait dans le chaos.
Sur le plan psychologique, ce stade marque l’apogée du niveau conventionnel de la moralité. L’individu ne subordonne plus ses jugements aux seules relations dyadiques ou à la quête d’approbation d’un groupe de pairs restreint, mais adopte une perspective sociétale globale. La justice y est conçue comme un système impersonnel de règles partagées, où chaque membre d’une nation ou d’une institution doit rigoureusement remplir ses obligations contractuelles et statutaires pour garantir l’harmonie collective.
Ainsi, l’action morale n’est pas simplement guidée par l’évitement de sanctions directes ou par une bienveillance interindividuelle sélective, mais par la reconnaissance de la légitimité intrinsèque des structures juridiques et institutionnelles. L’individu au stade 4 conçoit la société comme un ensemble cohérent et interdépendant qui ne peut subsister que si ses membres acceptent d’obéir universellement aux lois en vigueur, érigeant la loyauté envers l’institution en devoir civique suprême.
2. Étymologie et origines linguistiques
L’expression découle directement des travaux anglophones de Lawrence Kohlberg, formulée initialement sous le titre de « Authority and social-order-maintaining orientation » ou familièrement dénommée stade de « Law and Order » (loi et ordre). Le substantif « autorité » puise ses origines dans le latin auctoritas, dérivé de auctor (l’auteur, celui qui fait croître ou qui fonde), soulignant dès lors un pouvoir légitime capable d’engendrer et de garantir des normes stables au sein de la cité.
Le terme « ordre » provient du latin ordo, qui renvoie à la disposition méthodique des choses, au rang ou à la succession harmonieuse d’éléments formant une chaîne ou un tout structuré. Combiné à l’adjectif « social » (issu de socialis, relatif au compagnon ou à l’allié civique), il désigne la cohérence fonctionnelle d’une communauté organisée. Le mot « orientation », quant à lui, émerge du verbe latin oriri (se lever, naître, pointer vers l’orient), désignant au sens figuré la direction cognitive et axiologique prise par la conscience lorsqu’elle évalue un dilemme moral.
Introduite dans le lexique psychologique francophone au fil des traductions de l’œuvre séminale de Kohlberg dans les années 1970 et 1980, cette terminologie s’est consolidée au sein de la psychologie du développement pour désigner la cristallisation d’une pensée normative axée sur l’institutionnalisation formelle des obligations morales.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français, le syntagme s’analyse grammaticalement comme une locution nominale complexe au féminin singulier : « l’orientation vers l’autorité et le maintien de l’ordre social ». L’accent tonique principal se place sur la syllabe finale de chaque mot-clé en français soutenu : /ɔ.ʁjɑ̃.ta.sjɔ̃ vɛʁ l‿o.tɔ.ʁi.te e lə mɛ̃.tjɛ̃ də l‿ɔʁ.dʁə sɔ.sjal/.
Dans la littérature spécialisée, on rencontre régulièrement des abréviations et des désignations synonymes fonctionnelles, telles que « l’orientation de maintien de l’ordre social », le « stade de la loi et de l’ordre » ou simplement le « stade 4 de Kohlberg ». Sur le plan syntaxique, la formule est employée comme sujet ou complément désignant une structure globale de jugement (ex. : « L’orientation vers l’autorité et le maintien de l’ordre social prédomine chez cet adulte confronté à une transgression civique »).
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender l’orientation vers le maintien de l’ordre social dans toute son ampleur, il convient d’analyser le déplacement cognitif qu’elle opère par rapport aux stades antérieurs. Alors que le stade 3 (l’orientation de la bonne concordance interpersonnelle) ancre le devoir dans des sentiments partagés, l’empathie directe et le désir de plaire à des proches clairement identifiés, le stade 4 élargit l’horizon moral à l’échelle du système social tout entier. L’individu conçoit désormais la société non pas comme un ensemble d’individus juxtaposés et liés par des affinités électives, mais comme un système institutionnel complexe régi par un réseau de devoirs mutuels, de lois contraignantes et de fonctions statutaires.
Dans cette perspective, les lois ne constituent pas de simples conventions arbitraires ou des outils coercitifs imposés d’en haut : elles représentent l’épine dorsale qui préserve l’humanité de la discorde et de l’anarchie. Un sujet raisonnant au stade 4 soutient typiquement que si un citoyen s’autorise à enfreindre une loi au nom d’un motif personnel — fût-il louable ou altruiste —, chaque citoyen s’octroiera le même privilège, entraînant inéluctablement l’effondrement de l’édifice sociétal. La règle doit donc être appliquée avec uniformité, équité procédurale et constance, indépendamment des spécificités affectives des acteurs en jeu.
Le concept de devoir y prend une signification quasi déontologique. Le devoir n’est pas exécuté par peur du gendarme ou du châtiment corporel (comme au stade préconventionnel), ni pour recueillir l’estime d’un proche (stade 3), mais par respect scrupuleux pour la fonction sociale que l’on incarne (parent, citoyen, fonctionnaire, employé) et pour la préservation de la confiance publique. L’autorité légitime — qu’elle prenne la forme d’un juge, d’un code civil, d’un chef d’État ou d’un principe constitutionnel — est respectée parce qu’elle est investie de la mission collective de faire respecter ce contrat social tacite.
Cependant, les frontières de cette orientation révèlent également ses contraintes conceptuelles. Au stade 4, la loi est fréquemment confondue avec la moralité elle-même : ce qui est légal tend à être perçu comme moral, et ce qui est illégal est immédiatement jugé condamnable. La critique des lois injustes demeure particulièrement malaisée à ce niveau de raisonnement, car pour contester une loi au stade 4, il faut presque toujours faire appel à une loi de rang supérieur (telle qu’une constitution ou un droit canonique établi) plutôt qu’à des principes éthiques universels préexistants ou indépendants du droit positif. C’est précisément l’émergence ultérieure de cette capacité d’abstraction critique qui marquera le passage au niveau postconventionnel (stades 5 et 6).
5. Développement historique du concept
La formalisation du stade 4 s’inscrit dans le prolongement direct des travaux pionniers menés par Jean Piaget sur le jugement moral chez l’enfant en 1932. Piaget avait identifié deux grandes étapes du développement éthique : l’hétéronomie morale, caractérisée par le respect absolu et unilatéral de l’adulte et de la règle immuable, et l’autonomie morale, fondée sur la coopération, le respect mutuel et la réversibilité des règles négociées entre pairs.
À la fin des années 1950, Lawrence Kohlberg prolonge et complexifie les intuitions piagétiennes dans le cadre de sa thèse doctorale soutenue en 1958 à l’Université de Chicago. En soumettant un échantillon de garçons américains à des récits fictifs conflictuels (les fameux dilemmes moraux, dont le plus emblématique reste le dilemme de Heinz), Kohlberg découvre que la pensée morale ne s’arrête pas aux frontières de l’adolescence, mais continue d’évoluer à travers six stades structurés répartis en trois grands niveaux (préconventionnel, conventionnel et postconventionnel).
Durant les années 1960 et 1970, le stade 4 a d’abord été conceptualisé de manière quelque peu rigide, souvent qualifié de stade « loi et ordre » (Law and Order). Il décrivait l’état d’esprit d’individus fortement attachés au respect scrupuleux de l’autorité ecclésiastique ou étatique. Les tensions sociales de l’époque — notamment les mouvements pour les droits civiques et les manifestations contre la guerre du Vietnam — ont incité Kohlberg et ses collaborateurs du Center for Moral Education de Harvard à affiner la définition théorique du stade 4.
En 1983 et 1984, avec la publication du manuel de cotation standardisé (Standard Issue Scoring Manual) par Kohlberg, Anne Colby et leur équipe, le stade 4 a été redéfini avec une rigueur phénoménologique et structuraliste accrue. Il a été émancipé d’une simple vision d’autoritarisme aveugle pour être compris comme une authentique perspective sociétale rationnelle, dans laquelle le sujet démontre une compréhension élaborée des fonctions systémiques du droit, de la réciprocité institutionnelle et de la responsabilité collective.
6. Fondements théoriques
Le socle théorique de l’orientation vers le maintien de l’ordre social repose sur trois piliers majeurs : le constructivisme structuraliste, l’approche développementale des perspectives sociales et la philosophie morale kantienne et hégélienne.
Sur le plan structuraliste, le stade 4 répond aux critères formulés par la psychologie génétique : il constitue une structure d’ensemble cohérente (structure d’ensemble), possède un caractère intégratif et séquentiel irréversible, et traduit une réorganisation cognitive active des expériences sociales vécues par le sujet. L’individu ne se contente pas d’intérioriser passivement les normes de son environnement culturel ; il reconstruit intellectuellement le bien-fondé de l’ordre social en saisissant les principes d’interdépendance qui unissent les membres d’un vaste groupe.
Sur le plan socio-cognitif, ce stade s’articule avec les modèles de prise de perspective sociale théorisés par Robert Selman. Le stade 4 requiert l’accès à une « perspective sociale généralisée » ou « perspective systémique ». Le sujet est capable de se décentrer non seulement de son point de vue individuel, mais également du point de vue partagé d’un sous-groupe familier, pour adopter le regard d’un tiers impersonnel : celui de la société, incarné par la loi et les institutions. Ce saut cognitif exige la maîtrise des opérations formelles identifiées par Piaget, permettant à l’esprit de raisonner sur des entités abstraites telles que « l’État », « la souveraineté » ou « le corps civique ».
Sur le plan philosophique, le stade 4 entre en résonance profonde avec certains aspects de la doctrine du droit de l’idéalisme allemand et de la philosophie politique classique, notamment la théorie hégélienne de la Sittlichkeit (la vie éthique incarnée dans les institutions étatiques) et les postulats kantiens du respect impérieux de la loi morale. Toutefois, alors que l’éthique de Kant s’élève jusqu’à l’autonomie pure de la raison pratique (stade 6), le stade 4 kohlbergien demeure rattaché à l’autorité du droit institué et positif, considérant l’obéissance aux structures légales comme la garantie ultime contre le désordre ontologique.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’architecture cognitive de l’orientation vers l’autorité et le maintien de l’ordre social s’articule autour de plusieurs dimensions et composantes fondamentales :
- L’adoption de la perspective sociétale globale : Capacité à envisager les interactions humaines non plus à l’échelle locale ou interindividuelle, mais du point de vue d’un observateur impersonnel garantissant la stabilité du système légal dans son ensemble.
- Le respect du devoir institutionnel et catégorique : Accomplissement rigoureux des devoirs attachés à un rôle, une profession ou un statut social précis, motivé par la conviction profonde que le renoncement aux devoirs individuels met en péril l’intégrité de la communauté tout entière.
- La centralité du droit positif et de la légalité : Conception des lois comme des règles universelles, codifiées et non négociables de manière opportuniste, ayant pour fonction régulatrice d’arbitrer les conflits et de protéger les droits de tous les membres de la société.
- Le maintien de l’autorité légitime : Reconnaissance de la hiérarchie et des figures d’autorité (juges, enseignants, forces de l’ordre, législateurs) comme des dépositaires nécessaires de la volonté générale et de l’ordre public, dont l’autorité doit être protégée contre l’arbitraire individuel.
- La réciprocité contractuelle et sociale : Croyance selon laquelle la société repose sur un échange structuré où chaque citoyen accepte de contraindre ses désirs immédiats en échange de la protection, de la sécurité et des garanties fournies par l’ordre légal commun.
- La prévention active de l’anomie sociale : Inquiétude récurrente et rationalisée quant aux conséquences néfastes de la désobéissance civile ou des exceptions individuelles, perçues comme le premier pas vers une rupture générale de la cohésion sociale (effet de contagion ou pente glissante).
8. Exemples et cas illustratifs
L’illustration la plus représentative de cette orientation émerge lors de l’analyse des réponses au célèbre dilemme de Heinz conçu par Lawrence Kohlberg. Dans ce dilemme, un homme nommé Heinz doit décider s’il convient de voler un médicament excessivement coûteux afin de sauver sa femme mourante, le pharmacien ayant refusé tout compromis financier ou échelonnement de paiement.
Une réponse prototypique relevant du stade 4 condamnera généralement le vol en invoquant la primauté de l’ordre juridique : « Même si les motivations de Heinz sont humainement compréhensibles, il ne doit pas voler le médicament. Si chacun commençait à enfreindre la loi chaque fois qu’il fait face à une épreuve tragique, l’État de droit s’effondrerait et la société plongerait dans l’anarchie. Heinz a le devoir d’épuiser tous les recours légaux ou institutionnels, mais il ne peut pas se placer au-dessus des lois de la nation. S’il vole le produit, le juge devra le condamner pour préserver la crédibilité du système judiciaire. »
À l’inverse, une argumentation du stade 4 peut parfois justifier l’acte de vol, mais uniquement à travers une réinterprétation légale et systémique du devoir conjugal : « Heinz a le devoir légal et contractuel, scellé par le mariage, de porter assistance à son épouse. Toutefois, s’il dérobe le médicament, il a l’obligation morale et civique de se constituer immédiatement prisonnier auprès de la police et d’accepter sa peine, reconnaissant ainsi que la loi doit être appliquée malgré le conflit de devoirs auquel il a été confronté. »
Dans la vie professionnelle contemporaine, ce stade se manifeste chez un fonctionnaire ou un auditeur financier qui refuse catégoriquement de fermer les yeux sur une irrégularité comptable mineure commise par un collègue bienveillant : le sujet mettra en avant que la règle déontologique ne souffre aucune dérogation personnelle, car la crédibilité et l’équité de l’ensemble de l’institution reposent sur une conformité intransigeante aux procédures établies.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation empirique du stade de raisonnement moral a fait l’objet de développements méthodologiques substantiels depuis les années 1960. L’outil historique de référence demeure l’Entretien sur le jugement moral (Moral Judgment Interview ou MJI), mis au point par Lawrence Kohlberg et standardisé par Colby et al. en 1987. Cette méthode d’investigation qualitative et clinique soumet les participants à une série de dilemmes hypothétiques standardisés, suivie d’un protocole d’interrogatoire rigoureux destiné à sonder les justifications sous-jacentes de la décision plutôt que le choix final lui-même.
Les réponses verbales sont ensuite transcrites et codées à l’aide d’un manuel normatif détaillé de plusieurs centaines de pages, assignant des scores de stade à chaque unité de pensée. Le diagnostic du stade 4 est posé lorsque les arguments invoquent de façon constante des concepts systémiques : l’ordre social global, l’autorité établie, la réciprocité institutionnelle et la préservation de la cohésion publique.
En raison de la complexité et du coût en temps de l’administration du MJI, le psychologue James Rest a développé à l’Université du Minnesota le Defining Issues Test (DIT), un questionnaire psychométrique standardisé à choix multiples largement utilisé à l’international. Dans le DIT, les sujets évaluent et hiérarchisent une série d’arguments correspondant à différents stades moraux face à plusieurs dilemmes sociaux.
Le DIT quantifie notamment un schéma moral conventionnel (associé aux stades 3 et 4) et mesure précisément le degré d’adhésion d’un individu au schéma de maintien de l’ordre social (Maintaining Norms Schema). Ces épreuves bénéficient d’une validité de construit solide et d’une fidélité test-retest reconnue dans les recherches quantitatives en psychologie sociale et de l’éducation.
10. Applications et portée pratique
La compréhension de l’orientation vers le maintien de l’ordre social revêt une importance décisive dans une multitude de domaines appliqués, à commencer par le droit, la criminologie et la justice pénale. Dans les institutions judiciaires, le stade 4 constitue en quelque sorte l’éthos professionnel standard attendu des magistrats et des officiers ministériels, dont la fonction requiert une impartialité stricte et l’application indifférenciée des lois votées par le législateur, à l’abri de toute ingérence émotionnelle ou partisane.
Dans le secteur éducatif, la théorie de Kohlberg a donné naissance au modèle des communautés justes (Just Community Schools). Dans ces établissements démocratiques, les enseignants encouragent les adolescents à transcender le conformisme grégaire du stade 3 pour accéder à la perspective systémique du stade 4. Les élèves participent à l’élaboration et à la régulation des règles scolaires, apprenant ainsi par l’expérience directe la nécessité fonctionnelle de la discipline consentie, des devoirs mutuels et de la responsabilité citoyenne.
Au sein des organisations professionnelles et des entreprises, l’intégration de ce stade guide la conception des codes de conduite, des politiques de conformité (compliance) et de gouvernance d’entreprise. Une culture d’entreprise reposant sur le stade 4 promeut la loyauté contractuelle, la transparence administrative, le respect de la hiérarchie et la réduction drastique des comportements de corruption ou de favoritisme familial, assurant un fonctionnement institutionnel prévisible et équitable.
11. Recherche et données empiriques
Les études longitudinales et transversales menées pendant plusieurs décennies ont apporté des éclairages capitaux sur l’évolution du stade 4 au cours du cycle de vie. Dans leur étude longitudinale majeure suivant des participants masculins américains sur plus de vingt ans, Colby, Kohlberg, Gibbs et Lieberman (1983) ont démontré que le stade 4 n’apparaît quasiment jamais avant la fin de l’adolescence, émergeant typiquement au début de l’âge adulte (vers 20-25 ans).
Les données indiquent que pour une large frange des populations adultes étudiées dans les démocraties occidentales industrialisées, le stade 4 — souvent combiné sous forme de transition avec le stade 3 — représente la modalité de raisonnement moral dominante. L’adulte moyen structure principalement ses jugements éthiques autour du respect des lois et des institutions de son pays d’appartenance.
Par ailleurs, les travaux synthétisés par James Rest et ses collaborateurs à partir de milliers d’administrations du Defining Issues Test confirment que l’élévation du niveau d’études supérieures est le prédicteur empirique le plus robuste du développement moral. La confrontation avec des cursus universitaires stimulants, l’apprentissage des sciences juridiques, de la sociologie, de la philosophie ou de l’histoire favorise la décentration nécessaire pour intérioriser la complexité systémique du stade 4, tout en posant les jalons réflexifs permettant parfois d’atteindre le niveau postconventionnel.
12. Considérations socioculturelles
La validité transculturelle du stade 4 a suscité d’abondantes investigations en psychologie interculturelle. Bien que la séquence développementale universelle postulée par Kohlberg ait été largement confirmée à travers plus de quarante sociétés distinctes, l’expression formelle de l’autorité et de l’ordre social varie grandement selon la configuration axiologique des cultures étudiées.
Dans les cultures occidentales individualistes, le stade 4 s’articule prioritairement autour de la notion de contrat civique formel, d’égalité des droits devant la loi constitutionnelle et de respect procédural impersonnel. En revanche, dans de nombreuses cultures collectivistes ou confessionnelles d’Asie, d’Afrique ou du Moyen-Orient, l’ordre social n’est pas obligatoirement conceptualisé comme un système étatique séculier abstrait, mais plutôt comme une harmonie collective sacralisée, adossée à des devoirs religieux immuables, à la piété filiale ou au maintien des traditions ancestrales.
Des chercheurs comme Richard Shweder ont ainsi souligné que l’approche de Kohlberg tend à privilégier une éthique de l’autonomie et de la justice juridique au détriment de l’éthique de la communauté ou de l’éthique de la divinité. Malgré ces nuances culturelles dans la source de l’autorité, la structure cognitive fondamentale reste homologue : l’individu subordonne ses inclinations spontanées aux impératifs ordonnateurs de l’institution collective afin d’éviter la désagrégation de sa société.
13. Critiques, controverses et limites
Le quatrième stade kohlbergien a fait l’objet de critiques théoriques majeures, émanant aussi bien de la psychologie féministe que de la sociologie critique et de la philosophie politique contemporaine. L’une des controverses les plus célèbres provient des travaux de Carol Gilligan exposés dans son ouvrage In a Different Voice (1982).
Gilligan reproche au modèle de Kohlberg d’ériger l’éthique de la justice et du droit impersonnel (stade 4) au rang de norme développementale supérieure, reléguant de fait l’éthique de la sollicitude et de la responsabilité relationnelle (éthique du care) à un niveau subordonné (stade 3). Bien que des méta-analyses ultérieures aient démontré que les différences de genre dans les scores de stades sont minimes lorsque l’éducation est contrôlée, la critique de Gilligan a mis en lumière la propension du modèle à survaloriser la rationalité légaliste au détriment de la compassion humaine et du soin des personnes vulnérables.
D’un point de vue politique et psychosocial, le stade 4 essuie le reproche d’une vulnérabilité intrinsèque au conformisme institutionnel aveugle et au légalisme moral. En fusionnant moralité et légalité, un individu solidement ancré au stade 4 court le risque de cautionner des lois intrinsèquement immorales ou oppressives tant qu’elles émanent d’une autorité reconnue (phénomène illustré lors des procès d’après-guerre et dans les expériences de Stanley Milgram sur l’obéissance à l’autorité). L’incapacité inhérente au stade 4 à justifier légitimement la dissidence éthique ou la désobéissance civile non-violente constitue sa plus sévère limite épistémologique.
14. Notions connexes et distinctions
Pour clarifier la spécificité conceptuelle de cette orientation, il est fondamental de la discriminer d’autres notions psychologiques connexes :
- Stade 3 (Concordance interpersonnelle) : Au stade 3, la moralité est dictée par la volonté d’être une « bonne personne » aux yeux de ses pairs, d’agir avec bienveillance et de préserver des relations interindividuelles harmonieuses. Le stade 4 dépasse les relations affectives directes pour s’ancrer dans le respect impersonnel du système sociétal tout entier.
- Stade 5 (Contrat social et droits individuels) : Au stade 5, la loi n’est plus considérée comme une fin immuable en soi, mais comme un instrument contractuel flexible visant à maximiser l’utilité publique et à préserver des droits fondamentaux inaliénables. Contrairement au stade 4, le stade 5 admet qu’une loi injuste puisse et doive être révisée ou contestée démocratiquement au nom de principes universels.
- L’autoritarisme (au sens de la personnalité autoritaire) : Si le stade 4 valorise l’autorité, il le fait par adhésion raisonnée à un système légal régulateur garantissant la paix civile. L’autoritarisme au sens de Theodor Adorno ou de Bob Altemeyer renvoie à un trait de personnalité caractérisé par une soumission irréfléchie, une agressivité conventionnelle et une rigidité projective envers les déviants.
- L’obéissance hétéronome piagétienne : L’hétéronomie de l’enfant chez Piaget repose sur la contrainte exercée directement par l’adulte physique tout-puissant, alors que le stade 4 de Kohlberg constitue une construction abstraite mature fondée sur le devoir civique et l’importance structurelle des institutions.
15. Synthèse et points clés à retenir
L’orientation vers l’autorité et le maintien de l’ordre social représente un palier structurel fondamental dans la maturation psychosociale de l’être humain, marquant l’aboutissement du niveau conventionnel de la moralité. Ses caractéristiques primordiales s’énoncent ainsi :
- Elle transcende la morale affective de proximité pour instituer une perspective sociétale globale où la règle de droit est le garant suprême de la coexistence humaine.
- L’éthique y est définie par le sens du devoir civique, l’exécution des obligations institutionnelles, le respect des autorités légitimes et la conformité scrupuleuse aux lois établies.
- Elle émerge typiquement à la fin de l’adolescence et au début de l’âge adulte, constituant le mode de raisonnement dominant de la majorité des adultes au sein des sociétés étatiques complexes.
- Ses principales limites résident dans le risque d’un légalisme dogmatique et dans la difficulté à concevoir des principes moraux autonomes permettant de dénoncer ou de transformer des lois institutionnalisées injustes.
- Elle prépare le terrain cognitif pour le passage éventuel au niveau postconventionnel, où la justice s’émancipe de la lettre de la loi pour s’élever vers des principes éthiques universels d’équité et de dignité humaine.
Références
- Colby, A., Kohlberg, L., Gibbs, J., & Lieberman, M. (1983). A longitudinal study of moral judgment. Monographs of the Society for Research in Child Development, 48(1-2), 1-124. https://doi.org/10.2307/1165935
- Gilligan, C. (1982). In a different voice: Psychological theory and women’s development. Harvard University Press.
- Kohlberg, L. (1981). The philosophy of moral development: Moral stages and the idea of justice. Harper & Row.
- Kohlberg, L. (1984). The psychology of moral development: The nature and validity of moral stages. Harper & Row.
- Piaget, J. (1932). Le jugement moral chez l’enfant. Félix Alcan.
- Rest, J. R., Narvaez, D., Bebeau, M. J., & Thoma, S. J. (1999). Postconventional moral thinking: A neo-Kohlbergian approach. Lawrence Erlbaum Associates. https://doi.org/10.4324/9781410603814