Soi collectif : L’essence du groupe

Le soi collectif désigne la composante du concept de soi dérivée des appartenances à des groupes sociaux. Découvrez ses fondements, théories et applications.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · novembre 1, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : novembre 1, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Soi collectif

Le soi collectif constitue l’un des piliers fondamentaux de la psychologie contemporaine, articulant la manière dont l’appartenance à des groupes sociaux structure l’expérience intime, la cognition et les conduites individuelles. Loin d’être une simple agrégation de subjectivités isolées, il incarne l’intériorisation psychologique des collectifs auxquels un individu s’identifie, transformant le sentiment d’un « moi » singulier en un « nous » partagé et opérant.

1. Définition concise

Le soi collectif désigne la dimension du concept de soi dérivée de l’appartenance à des groupes sociaux, caractérisée par l’assimilation des traits, normes, valeurs et statuts de l’endogroupe au sein de la structure identitaire de la personne. Dans cette modalité psychologique, l’individu ne se définit plus par ses attributs idiosyncrasiques distinctifs, mais par les similitudes partagées avec les autres membres de sa catégorie sociale d’appartenance.

Sur le plan structural, le soi collectif opère une réorganisation cognitive où les frontières entre le soi personnel et le groupe deviennent perméables, conduisant à une dépersonnalisation fonctionnelle de la perception. Cette transformation implique que le bien-être, les réussites, les échecs et l’estime de soi de l’individu deviennent intimement liés aux accomplissements et à la réputation de l’ensemble de la collectivité. L’individu s’investit ainsi émotionnellement et motivationnellement dans la défense et la valorisation de son groupe face aux groupes extérieurs.

En outre, le concept englobe non seulement les groupes formels ou institutionnels (comme une nation, une organisation professionnelle ou une confession religieuse), mais également des catégories sociales plus larges et diffuses (comme le genre, la génération ou les mouvements idéologiques). Le soi collectif fournit un cadre interprétatif puissant par lequel les événements mondiaux sont filtrés et évalués, conférant du sens à l’action individuelle au nom d’un destin collectif partagé.

2. Étymologie et origines linguistiques

L’expression « soi collectif » est composée du pronom substantivé « soi », issu du latin se (pronom réfléchi de la troisième personne désignant l’intériorité et le retour du sujet sur lui-même), et de l’adjectif « collectif », dérivé du latin collectivus, lui-même issu du verbe colligere signifiant « recueillir », « réunir » ou « rassembler ».

Historiquement, l’association de ces termes plonge ses racines dans la sociologie durkheimienne de la fin du XIXe siècle, à travers le concept de « conscience collective », avant de subir une translation sémantique vers la psychologie anglo-saxonne sous le syntagme collective self. L’introduction formelle du terme dans le lexique de la psychologie sociale moderne a été opérée par des auteurs anglo-saxons et européens au cours des années 1980 et 1990 pour désigner la composante identitaire impersonnelle reposant sur des catégories sociales abstraites, se distinguant du soi relationnel (relational self) et du soi individuel (individual self).

Sur le plan lexical, le terme capture un paradoxe fécond : l’utilisation d’un vocable traditionnellement voué à la singularité psychologique (le soi) qualifié par un attribut pluriel (collectif). Cette tension sémantique reflète parfaitement l’objet d’étude lui-même, à savoir la présence agissante de la multiplicité sociale au cœur même de la subjectivité la plus intime.

3. Prononciation et forme grammaticale

En français, l’expression se prononce phonétiquement [swa kɔ.lɛk.tif]. Il s’agit d’un syntagme nominal masculin singulier. Son pluriel régulier, bien que moins fréquemment utilisé dans les contextes abstraits, est « les sois collectifs » ([swa kɔ.lɛk.tif]).

D’un point de vue grammatical, le terme est employé comme un substantif désignant une sous-structure du concept global de soi. Il s’emploie principalement avec l’article défini ou indéfini (« le soi collectif », « un soi collectif ») ou sous forme modifiée pour spécifier la nature du regroupement concerné (« le soi collectif national », « le soi collectif organisationnel »). Il s’accorde au masculin avec les adjectifs qualificatifs qui lui sont associés (par exemple, « un soi collectif saillant et valorisé »).

Dans la littérature spécialisée francophone, on observe parfois l’usage alternatif de termes tels que « l’identité collective » ou « la composante collective de l’identité », bien que « soi collectif » conserve une portée théorique plus précise, soulignant la structure réflexive et cognitive de l’auto-définition du sujet.

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour appréhender la portée du soi collectif, il est impératif de comprendre la structure hiérarchique et contextuelle du système du soi. Le soi collectif ne se réduit pas à une simple affiliation sociale extérieure ; il constitue une facette interne de l’appareil psychologique qui s’active en fonction des indices contextuels de l’environnement. Lorsque le soi collectif est saillant, la perception sociale de l’individu passe d’une focalisation interpersonnelle (qui met l’accent sur les contrastes entre personnes uniques) à une focalisation intergroupe (qui accentue les ressemblances intragroupes et les divergences intergroupes).

Cette mutation cognitive s’accompagne d’un mécanisme central décrit sous le terme de dépersonnalisation stéréotypique. Loin d’être un phénomène pathologique ou d’aliénation mentale, la dépersonnalisation dans ce cadre théorique correspond au processus adaptatif par lequel l’individu en vient à se concevoir lui-même comme une incarnation interchangeable du prototype de son groupe. Les croyances, les attitudes et les comportements du sujet sont alors régulés non pas par ses motivations personnelles immédiates, mais par les standards normatifs partagés au sein de la catégorie sociale.

Le soi collectif génère une profonde transformation motivationnelle. Alors que le soi individuel est mû par la recherche de distinction personnelle et d’auto-valorisation idiosyncrasique, le soi collectif est motivé par la recherche d’une distinction positive pour l’endogroupe vis-à-vis des exogroupes pertinents. Cela signifie que l’individu tire une part substantielle de sa dignité et de son sentiment de valeur personnelle du prestige, de la moralité et de la cohésion perçus de ses groupes de référence.

Par ailleurs, l’étendue du soi collectif implique un investissement affectif profond. Les émotions vécues par le sujet cessent d’être purement égocentrées : un individu dont le soi collectif national est activé peut ressentir une fierté intense, de la culpabilité, de la honte ou de la colère en réponse à des événements historiques ou politiques impliquant son groupe, même s’il n’a pas pris part personnellement aux actions génératrices de ces affects. Ce phénomène d’émotions collectives illustre l’intrication psychologique viscérale existant entre le destin du groupe et la subjectivité de ses membres.

5. Évolution historique

La trajectoire historique du concept de soi collectif témoigne des oscillations de la pensée scientifique entre l’individualisme méthodologique et le collectivisme sociologique. À la fin du XIXe siècle, les théoriciens de la psychologie des foules, tels que Gustave Le Bon, postulaient l’émergence d’une « âme collective » transitoire, souvent dépeinte de manière péjorative comme une régression primitive annihilant la rationalité individuelle. Parallèlement, Émile Durkheim conceptualisait les « représentations collectives », posant les jalons de l’idée que les structures sociales précèdent et façonnent la conscience humaine.

Au début du XXe siècle, William James a jeté les bases psychologiques du concept en introduisant la notion de « Soi social », reconnaissant qu’un être humain possède autant de moi sociaux qu’il y a d’individus ou de groupes distincts dont l’opinion compte pour lui. Cependant, la montée en puissance du béhaviorisme puis de l’individualisme cognitif dans la première moitié du XXe siècle a largement relégué au second plan l’étude des structures collectives du soi, réduisant le groupe à un simple contexte physique d’action.

Le tournant paradigmatique s’est opéré dans les années 1970 sous l’impulsion décisive d’Henri Tajfel et de ses collaborateurs à l’Université de Bristol. À travers le paradigme des groupes minimaux, Tajfel a démontré que la simple catégorisation arbitraire d’individus en sous-ensembles distincts suffisait à engendrer un favoritisme endogroupal et une identification immédiate. Ces travaux ont mené à l’élaboration de la théorie de l’identité sociale, formalisant l’idée que l’image de soi découle en partie des catégories sociales auxquelles le sujet appartient.

Dans les années 1980 et 1990, John Turner et ses collègues ont poursuivi cette rupture théorique en forgeant la théorie de l’auto-catégorisation, qui a formalisé les mécanismes cognitifs de la saillance du soi collectif. Durant la même période, des psychologues comme Marilynn Brewer ont formalisé le modèle tripartite du soi, consolidant définitivement la légitimité du soi collectif comme une entité théorique distincte, irréductible aux relations interpersonnelles ou aux motifs strictement individuels.

6. Fondements théoriques

Le soi collectif s’articule autour de plusieurs armatures théoriques majeures qui en explicitent la genèse, le fonctionnement et les implications comportementales. La première d’entre elles est la théorie de l’identité sociale de Tajfel et Turner (1979). Selon cette perspective, le système de soi est divisé en deux grandes composantes : l’identité personnelle (attributs corporels, traits de personnalité, goûts subjectifs) et l’identité sociale (connaissance de l’appartenance à certains groupes et signification émotionnelle et évaluative attachée à cette appartenance). Le soi collectif représente l’actualisation dynamique de cette identité sociale au niveau de la conscience individuelle.

La deuxième armature fondamentale réside dans la théorie de l’auto-catégorisation développée par John Turner (1987). Cette théorie postule que le concept de soi s’organise selon différents niveaux d’abstraction hiérarchique : le niveau subordonné (le soi individuel basé sur les différenciations interpersonnelles), le niveau intermédiaire (le soi collectif basé sur les différenciations intergroupes) et le niveau supra-ordonné (le soi humain fondé sur les comparaisons avec d’autres espèces vivantes). La transition entre ces niveaux est régie par le principe du méta-contraste, stipulant qu’une catégorie devient cognitivement saillante lorsque les différences perçues entre les membres de groupes distincts surpassent les différences observées à l’intérieur d’un même groupe.

Une troisième assise théorique incontournable est le modèle de la distinction optimale proposé par Marilynn Brewer (1991). Ce modèle postule que les êtres humains sont animés par deux besoins fondamentaux antagonistes : le besoin d’assimilation et d’appartenance d’une part, et le besoin de différenciation et de singularité d’autre part. Le soi collectif constitue la solution adaptative par excellence à cette tension dialectique, permettant à l’individu de se sentir profondément intégré au sein de son endogroupe tout en affirmant sa singularité par opposition aux exogroupes.

Enfin, le modèle tripartite du soi formalisé par Brewer et Gardner (1996), puis étendu par Constantine Sedikides et ses collègues, décompose le système du soi en trois entités interdépendantes : le soi individuel (orienté vers l’indépendance et le bénéfice personnel), le soi relationnel (ancré dans les relations diadiques et les rôles interpersonnels) et le soi collectif (fondé sur les appartenances de groupe et la conformité aux normes collectives). Cette approche a permis de clarifier que le soi collectif ne se confond pas avec les liens affectifs interpersonnels liant des amis ou des membres d’une même fratrie.

7. Composantes, types et dimensions clés

L’analyse structurelle du soi collectif révèle une architecture multidimensionnelle composée de facettes cognitives, évaluatives, affectives et comportementales :

  • La centralité cognitive : La fréquence, la facilité et la chronicité avec lesquelles une identité de groupe est activée dans la conscience du sujet et structure son traitement de l’information quotidienne.
  • L’estime de soi collective (ou composante évaluative) : Le jugement de valeur que l’individu porte sur son groupe d’appartenance, incluant l’estime privée (le jugement personnel sur le groupe) et l’estime publique (la perception de la manière dont la société valorise ce groupe).
  • L’attachement affectif et la fierté endogroupale : L’intensité des liens émotionnels unissant l’individu à son groupe, manifestée par la joie liée aux succès collectifs et la vulnérabilité émotionnelle face à ses revers.
  • La conformité aux normes intragroupes : Le degré d’intériorisation et d’application spontanée des codes moraux, des croyances partagées, des scripts comportementaux et des attentes propres au groupe.
  • La solidarité et l’interdépendance perçue : La conviction que le sort personnel est inextricablement intriqué avec le destin global de la communauté, motivant l’action concertée et le sacrifice individuel.
  • La différenciation exogroupale : La tendance à accentuer les frontières symboliques et réelles séparant l’endogroupe des groupes extérieurs afin de préserver une identité distinctive et valorisante.

8. Exemples et cas illustratifs

Pour illustrer la concrétisation du soi collectif, considérons l’engagement d’un individu dans le militantisme environnemental. Lorsqu’un écologiste participe à une manifestation pour le climat, son identité personnelle s’efface temporairement derrière son sentiment d’appartenance à un mouvement global. Ses choix vestimentaires, les slogans qu’il scande, ainsi que l’exaltation ressentie lors du défilé ne relèvent pas de sa trajectoire biographique individuelle, mais de l’activation d’un soi collectif militant. Il perçoit les militants écologistes comme des pairs solidaires et les représentants des industries polluantes comme des figures de l’exogroupe, ses émotions étant synchronisées avec celles du collectif rassemblé.

Un autre cas paradigmatique réside dans le comportement des supporters d’une équipe sportive lors d’une compétition internationale. Lorsqu’un supporter déclare « Nous avons gagné le match ! », il exprime une fusion cognitive caractéristique du soi collectif. L’usage du pronom « nous » montre sans équivoque que la victoire athlétique accomplie par des sportifs professionnels est vécue subjectivement comme un succès personnel par le supporter assis dans les tribunes, bien que son apport physique réel au score soit nul. À l’inverse, une défaite humiliante peut induire une détresse psychologique authentique et un repli identitaire.

Dans le domaine organisationnel, considérons un ingénieur aérospatial travaillant au sein d’une agence renommée. Face à un problème complexe, son mode de prise de décision, son éthique de travail et sa résistance au stress s’appuient sur l’intériorisation des standards de rigueur propres à son institution. S’il perçoit son entreprise comme une avant-garde du progrès technologique, son soi collectif organisationnel renforce son dévouement, le conduisant à sacrifier de nombreuses heures de loisir personnel pour garantir la réussite d’une mission dont la gloire rejaillira sur l’ensemble de l’institution.

9. Mesure et évaluation

L’évaluation psychométrique du soi collectif mobilise des échelles validées scientifiquement qui explorent ses différentes composantes :

  • L’échelle d’estime de soi collective (Collective Self-Esteem Scale – CSES) : Conçue par Luhtanen et Crocker (1992), cette échelle de 16 items mesure quatre dimensions distinctes de l’identité sociale évaluative : l’estime d’appartenance (sentiment d’être un bon membre), l’estime collective privée (jugement sur la valeur de son groupe), l’estime collective publique (jugement sur l’image sociale du groupe), et l’importance de l’identité pour le concept de soi global.
  • L’échelle de fusion identitaire (Identity Fusion Scale) : Élaborée par Swann et ses collaborateurs (2009), cette méthodologie quantifie l’alignement viscéral entre le soi personnel et le soi collectif, utilisant aussi bien des versions verbales que des diagrammes visuels (cercles qui se chevauchent progressivement) pour capturer les degrés extrêmes d’identification pouvant aller jusqu’à l’effacement total de l’individu au profit de l’entité groupale.
  • L’échelle des trois sois (Relational, Individual, and Collective – RIC Scale) : Développée pour évaluer simultanément les orientations personnelles, diadiques et collectives au moyen d’énoncés ciblés mesurant l’importance subjective accordée aux groupes d’appartenance par rapport aux relations interpersonnelles intimes et aux traits individuels.
  • Les mesures implicites et temps de réaction : Utilisation du test d’association implicite (IAT) adapté au soi collectif afin de mesurer la force des associations cognitives spontanées et non conscientes unissant le soi à des symboles ou des attributs de l’endogroupe.

10. Applications et pertinence pratique

Le soi collectif déploie des applications majeures dans de multiples secteurs de la vie sociale, institutionnelle et clinique. Dans le champ de la psychologie des organisations, l’activation du soi collectif favorise les comportements de citoyenneté organisationnelle, stimule la coopération transversale entre départements et diminue de manière significative le taux de rotation du personnel. Les employés qui s’identifient profondément à la mission collective de leur organisation font preuve d’une résilience accrue face aux crises économiques et managériales.

Dans le domaine de la santé publique et de la psychologie clinique, l’approche connue sous le nom de « cure sociale » (social cure), théorisée notamment par Catherine Haslam et ses collègues, a démontré que le maintien ou la restauration d’un soi collectif à travers l’appartenance à des groupes communautaires protège contre la dépression, l’anxiété et le déclin cognitif chez les personnes âgées. Le sentiment d’appartenance collective confère un soutien social perçu, donne un sens à l’existence et renforce les mécanismes physiologiques d’adaptation au stress chronique.

Dans l’arène politique et sociologique, la compréhension des mécanismes du soi collectif est indispensable pour analyser la mobilisation collective, les mouvements de justice sociale ainsi que la polarisation électorale. Les dirigeants politiques font régulièrement appel au soi collectif national ou partisan pour fédérer les électeurs, créer une cohésion face à une menace extérieure ou justifier des réformes structurelles exigeant des sacrifices individuels partagés.

Enfin, en milieu éducatif, le développement d’un soi collectif scolaire ou universitaire accroît la motivation intrinsèque des apprenants, favorise l’entraide entre pairs et prévient le décrochage scolaire, en particulier chez les élèves issus de milieux socio-économiques défavorisés ou de minorités stigmatisées.

11. Recherches et données empiriques

Les investigations expérimentales et corrélatives ont produit un corpus imposant de données confirmant la réalité psychologique et physiologique du soi collectif. Les études menées par Henri Tajfel et John Turner ont initialement prouvé que même des groupements créés artificiellement en laboratoire (par exemple, la préférence arbitraire pour les toiles de Paul Klee ou de Vassily Kandinsky) activent immédiatement une allocation préférentielle des ressources en faveur de l’endogroupe, confirmant que le soi collectif s’enclenche de manière quasi instantanée en réponse à un découpage catégoriel.

Dans le domaine des neurosciences sociales, des protocoles exploitant l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) ont démontré que l’activation du soi collectif recrute des substrats neuraux partiellement distincts de ceux sollicités par le soi individuel. Des chercheurs ont notamment mis en évidence que les zones cérébrales impliquées dans le traitement autoréférentiel, telles que le cortex préfrontal médial (mPFC), s’activent avec une intensité comparable lorsque des individus hautement identifiés traitent des informations relatives à leur groupe d’appartenance que lorsqu’ils traitent des traits personnels.

Par ailleurs, les travaux conduits par William Swann et ses collègues sur la théorie de la fusion de l’identité ont révélé des corrélations empiriques frappantes : les individus présentant une fusion extrême entre leur soi personnel et leur soi collectif affichent une disposition mesurable à consentir à des sacrifices physiques extrêmes, y compris au don de leur propre vie, pour protéger les membres de leur groupe d’appartenance face à des menaces extérieures perçues.

12. Considérations culturelles et transculturelles

La structure et la prégnance du soi collectif varient profondément d’une culture à l’autre. Dans les travaux fondateurs de Hazel Markus et Shinobu Kitayama (1991) sur les construits du soi indépendant et interdépendant, il apparaît clairement que les sociétés dites collectivistes (comme de nombreuses cultures d’Asie de l’Est, d’Afrique et d’Amérique latine) accordent une place prépondérante au soi interdépendant et collectif. Dans ces contextes, la réalisation de soi s’accomplit par l’harmonie du groupe, l’acquiescement aux normes collectives et le respect des devoirs prescrits par la communauté.

En contraste, les cultures individualistes occidentales valorisent historiquement l’autonomie, l’unicité et la démarcation personnelle, incitant les individus à privilégier le soi individuel sur les allégeances de groupe. Cependant, il serait erroné de conclure que le soi collectif est absent des sociétés individualistes. Les recherches montrent que dans ces sociétés, le soi collectif s’exprime avec une intensité analogue mais se manifeste souvent de façon élective et volontaire (à travers l’adhésion à des sous-cultures, des partis politiques, des clubs sportifs ou des causes civiques) plutôt que par le biais d’appartenances traditionnelles ou générationnelles assignées.

Les phénomènes migratoires et la mondialisation soulignent également l’émergence de sois collectifs biculturels ou pluriels. Les personnes issues de l’immigration doivent souvent naviguer entre des systèmes normatifs multiples, intégrant plusieurs appartenances collectives au sein d’une synthèse identitaire hybride qui peut soit enrichir leur répertoire d’adaptation psychologique, soit générer des tensions identitaires complexes lorsque les attentes des groupes d’appartenance entrent en conflit.

13. Critiques, controverses et limites

Bien que la notion de soi collectif soit largement admise, elle fait l’objet de vifs débats théoriques et méthodologiques au sein de la communauté scientifique. L’une des controverses les plus tenaces concerne l’hypothèse de la primauté motivationnelle du soi. Des psychologues individualistes, tels que Constantine Sedikides et ses collaborateurs, ont soutenu à travers de nombreuses expériences que le soi individuel conserve une primauté ontologique et motivationnelle sur le soi collectif. Selon cette perspective, les individus utiliseraient souvent le groupe comme un instrument stratégique au service de leur propre auto-valorisation personnelle, plutôt que de s’effacer authentiquement au profit du groupe.

D’autres critiques s’inquiètent des dérives inhérentes à l’exacerbation du soi collectif. Lorsqu’il devient exclusif, rigide ou menacé, le soi collectif peut engendrer de l’ethnocentrisme violent, de la xénophobie, des stéréotypes réducteurs et une intolérance marquée envers la déviance interne (l’effet brebis galeuse ou black sheep effect). La dépersonnalisation peut ainsi conduire à une perte d’esprit critique, à l’aveuglement normatif et à la conformité aveugle à des idéologies destructrices, comme en attestent les dérives fanatiques observées dans l’histoire moderne.

Sur le plan méthodologique, certains auteurs soulignent la difficulté de mesurer un construit collectif au niveau individuel sans tomber dans le réductionnisme psychologique. Les questionnaires auto-rapportés sont vulnérables au biais de désirabilité sociale, les répondants hésitant parfois à admettre la force de leur allégeance ou, au contraire, surévaluant leur loyauté envers un groupe perçu comme prestigieux.

14. Termes connexes et distinctions conceptuelles

Pour éviter toute équivoque conceptuelle, il convient de distinguer avec rigueur le soi collectif d’autres notions voisines de la psychologie sociale :

  • Soi individuel : Représentation que le sujet a de lui-même en tant qu’entité unique, définie par des traits psychologiques idiosyncrasiques (introversion, créativité) et des compétences particulières, en opposition au soi collectif qui repose sur des attributs partagés avec un groupe.
  • Soi relationnel : Composante de l’identité dérivée des relations dyadiques interpersonnelles intimes (conjoint, ami, mentor) et des rôles relationnels réciproques, distincte du soi collectif qui repose sur l’inclusion dans une catégorie sociale large et dépersonnalisée.
  • Identité sociale : Construit conceptuel plus vaste englobant la totalité des connaissances et sentiments d’appartenance groupale de l’individu, dont le soi collectif constitue l’opérationnalisation cognitive active au sein de la structure du concept de soi.
  • Conscience collective : Concept sociologique forgé par Émile Durkheim désignant l’ensemble des croyances et sentiments partagés par les membres d’une même société, existant indépendamment des consciences particulières, alors que le soi collectif est une structure cognitive intériorisée au niveau du psychisme individuel.
  • Fusion identitaire : Forme extrême et spécifique d’alignement où les frontières entre le soi personnel et le soi collectif deviennent totalement poreuses, le soi personnel demeurant actif et prêt à se projeter viscéralement au service du collectif.

15. Synthèse et points clés

En somme, le soi collectif constitue l’architecture cognitive et affective par laquelle le monde social s’intériorise dans le psychisme humain. Il permet le passage du « moi » singulier au « nous » partagé, autorisant des niveaux de coopération, de solidarité et d’engagement altruiste qu’une approche purement individualiste de la psychologie ne saurait élucider à elle seule.

Ses points d’ancrage essentiels résident dans sa flexibilité contextuelle régie par l’auto-catégorisation, son rôle fondamental dans l’adaptation psychosociale via la distinction optimale et les bienfaits de la cure sociale, ainsi que sa vulnérabilité aux dérives du tribalisme et de la polarisation intergroupe. Reconnaître l’existence et la puissance opératoire du soi collectif est indispensable pour appréhender les dynamiques humaines contemporaines, de la construction de la cohésion citoyenne à la prévention des conflits sectaires mondiaux.

Références

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  • Brewer, M. B., & Gardner, W. (1996). Who is this « We »? Levels of collective identity and self representations. Journal of Personality and Social Psychology, 71(1), 83–93. https://doi.org/10.1037/0022-3514.71.1.83
  • Luhtanen, R., & Crocker, J. (1992). A collective self-esteem scale: Self-evaluation of one’s social identity. Personality and Social Psychology Bulletin, 18(3), 302–318. https://doi.org/10.1177/0146167292183006
  • Markus, H. R., & Kitayama, S. (1991). Culture and the self: Implications for cognition, emotion, and motivation. Psychological Review, 98(2), 224–253. https://doi.org/10.1037/0033-295X.98.2.224
  • Sedikides, C., Gaertner, L., & O’Mara, E. M. (2011). Individual self, relational self, and collective self: Hierarchical ordering of the tripartite self. Psychological Review, 118(4), 433–476. https://doi.org/10.1037/a0024239
  • Tajfel, H., & Turner, J. C. (1979). An integrative theory of intergroup conflict. In W. G. Austin & S. Worchel (Eds.), The social psychology of intergroup relations (pp. 33–47). Brooks/Cole.
  • Turner, J. C., Hogg, M. A., Oakes, P. J., Reicher, S. D., & Wetherell, M. S. (1987). Rediscovering the social group: A self-categorization theory. Basil Blackwell.

Citer cet article

Looti, M. (2026, novembre 1). Soi collectif : L’essence du groupe. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=soi-collectif-psychologie-definition
Looti, Mohammed. “Soi collectif : L’essence du groupe.” Base de données de psychologie en français, 1 novembre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=soi-collectif-psychologie-definition.
Looti, Mohammed. “Soi collectif : L’essence du groupe.” Base de données de psychologie en français. novembre 1, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=soi-collectif-psychologie-definition.