Simulation informatique : Modéliser l’esprit

Découvrez comment la simulation informatique révolutionne la psychologie et les sciences cognitives en modélisant la dynamique des processus mentaux humains.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · novembre 1, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : novembre 1, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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La simulation informatique constitue l’un des piliers méthodologiques et épistémologiques les plus transformateurs de la psychologie contemporaine et des sciences cognitives. En fournissant un banc d’essai virtuel où des hypothèses formelles sur l’architecture cognitive, la dynamique affective et les comportements sociaux peuvent être implémentées et rigoureusement éprouvées, elle permet de dépasser les limites de la seule observation empirique pour explorer la causalité computationnelle des processus mentaux.

Simulation informatique en psychologie

1. Définition concise

La simulation informatique désigne la reproduction artificielle, dynamique et formalisée de processus mentaux, neuronaux ou comportementaux à l’aide de programmes exécutables sur un ordinateur. Elle transpose des constructions théoriques psychologiques sous forme d’algorithmes mathématiques et logiques capables de générer des données observables comparables aux réponses humaines.

Dans le domaine des sciences psychologiques, elle ne se borne pas à un simple calcul statistique prédictif, mais constitue une tentative de capture des mécanismes sous-jacents de la cognition, de la mémoire, de la prise de décision, de la régulation émotionnelle ou des interactions interindividuelles. En contraignant le chercheur à expliciter chaque postulat théorique sous forme de code computationnel, la simulation dissipe les ambiguïtés inhérentes aux descriptions purement verbales de l’esprit humain.

Ce paradigme permet ainsi d’explorer des scénarios expérimentaux difficilement réalisables in vivo, d’évaluer la cohérence interne de théories complexes et d’examiner comment des comportements macroscopiques émergent d’interactions microscopiques entre composants cognitifs ou neuronaux élémentaires.

2. Étymologie et origine linguistique

Le substantif « simulation » dérive du latin classique simulatio, signifiant « action de feindre, faux-semblant, imitation ou apparence », lui-même issu du verbe simulare (« rendre semblable, reproduire ») et de l’adjectif similis (« semblable, analogue »). Historiquement teinté d’une connotation de tromperie ou d’artifice, le mot a progressivement acquis dans le vocabulaire scientifique moderne le sens neutre et technique de représentation d’un système physique ou abstrait par un modèle dynamique.

L’adjectif « informatique » a été forgé en France en 1962 par Philippe Dreyfus, combinant les termes « information » et « automatique », avant d’être institutionnalisé par l’Académie française pour désigner le traitement rationnel et automatisé de l’information. L’expression conjointe « simulation informatique » fait écho à l’anglais computer simulation, popularisé au cours des années 1940 et 1950 durant l’émergence des premiers calculateurs électroniques et de la cybernétique.

Dans le champ de la psychologie, l’introduction de ce vocabulaire s’est cristallisée avec les travaux pionniers d’Allen Newell et Herbert Simon au milieu du XXe siècle, marquant le passage d’une psychologie purement descriptive ou behavioriste à une psychologie cognitive fondée sur la métaphore de l’esprit comme système de traitement computationnel de symboles.

3. Prononciation et forme grammaticale

Le terme « simulation informatique » est une locution nominale féminine, se prononçant phonétiquement /si.my.la.sjɔ̃ ɛ̃.fɔʁ.ma.tik/ en français standard. Au pluriel, il s’accorde régulièrement en « simulations informatiques » (/si.my.la.sjɔ̃ z‿ɛ̃.fɔʁ.ma.tik/).

Sur le plan morphosyntaxique, la locution associe le nom commun d’action « simulation » et l’adjectif relationnel « informatique ». Dans la littérature scientifique francophone, on observe fréquemment des variantes fonctionnelles ou des syntagmes synonymes tels que « modélisation computationnelle » (axée sur la conception mathématique du modèle), « simulation numérique » ou encore « modélisation in silico ».

Dans l’usage discursif, le terme s’emploie principalement comme sujet ou complément d’objet d’actions scientifiques précises : « exécuter une simulation », « calibrer une simulation », « confronter les résultats de la simulation aux données empiriques » ou « postuler une architecture cognitive par simulation ».

4. Explication conceptuelle détaillée

La simulation informatique opère comme un pont méthodologique entre la théorie formelle et l’observation empirique. Pour comprendre sa portée, il convient de distinguer le modèle mathématique statique de sa simulation dynamique : tandis qu’un modèle décrit abstraitement des relations entre variables par le biais d’équations, la simulation met ces équations en mouvement dans un temps simulé, calculant étape par étape l’état successif du système étudié sous l’influence de perturbations internes ou externes.

En psychologie, cette démarche repose sur le postulat que les processus psychiques peuvent être appréhendés comme des flux d’information traités selon des lois algorithmiques déterminées. Lorsqu’un psychologue conçoit une simulation d’un processus mnésique, par exemple, il spécifie explicitement les mécanismes d’encodage, de consolidation, de dégradation temporelle et de récupération de l’information. Si le comportement du modèle face à des tâches de rappel libre reproduit fidèlement la courbe d’oubli d’Ebbinghaus ou les effets de primauté et de récence, le modèle apporte une preuve de suffisance : les mécanismes postulés suffisent à générer les phénomènes observés.

Un avantage épistémologique capital de la simulation réside dans son opacité maîtrisée et sa reproductibilité parfaite. Contrairement au cerveau biologique, dont l’accès direct aux variables intermédiaires reste entravé par des contraintes éthiques et méthodologiques, une simulation informatique offre un accès total et instantané à l’ensemble des états internes du système à chaque milliseconde de son exécution. Le chercheur peut neutraliser artificiellement un nœud de calcul (lésion virtuelle), moduler la vitesse de transmission synaptique simulée ou modifier le seuil de décision pour observer précisément les répercussions comportementales.

Néanmoins, la simulation impose une frontière rigoureuse entre plausibilité computationnelle et vérité biologique. Une simulation peut afficher un comportement extérieur identique à celui d’un individu sans pour autant que l’algorithme sous-jacent corresponde aux mécanismes neurobiologiques réels. Ce défi, connu sous le nom d’équivalence fonctionnelle contre équivalence structurelle, exige que les modèles computationnels soient continuellement contraints par des données neurophysiologiques, oculométriques, chronométriques et neuropsychologiques.

5. Développement historique

L’histoire de la simulation informatique en psychologie est indissociable de la naissance de la cybernétique et de la révolution cognitive du milieu du XXe siècle. Dès les années 1940, les travaux de Warren McCulloch et Walter Pitts sur les réseaux de neurones formels, associés aux réflexions d’Alan Turing sur la calculabilité, ont jeté les bases conceptuelles permettant d’envisager la pensée comme un calcul exécutable sur machine.

L’acte de naissance formel de la simulation cognitive intervient au milieu des années 1950 grâce à Herbert Simon et Allen Newell. En concevant le Logic Theorist en 1956, puis le General Problem Solver (GPS) à la fin des années 1950, ils démontrent qu’un programme informatique peut résoudre des problèmes logiques complexes en imitant les stratégies heuristiques verbalisées par des sujets humains. Cette approche symbolique a dominé la psychologie cognitive pendant trois décennies, postulant que l’intelligence réside dans la manipulation formelle de symboles physiques.

Au cours des années 1980, un changement de paradigme majeur s’opère avec l’avènement du connexionnisme et des modèles de traitement distribué en parallèle (PDP), défendus par David Rumelhart et James McClelland. Délaissant les règles logiques rigides, ces simulations s’inspirent de l’architecture réticulaire du cerveau, montrant comment l’apprentissage, la reconnaissance des formes et l’acquisition du langage peuvent émerger de modifications graduelles du poids des connexions entre unités élémentaires sans nécessiter de programmeur central.

À partir des années 1990 et 2000, l’intégration des architectures cognitives intégrées (comme ACT-R de John R. Anderson ou SOAR) a permis d’unifier sous un même moteur de simulation la perception, l’attention, la mémoire de travail et la motricité. Plus récemment, les années 2010 et 2020 ont vu l’essor conjoint des modèles bayésiens de la cognition (le cerveau prédictif) et de la psychiatrie computationnelle, qui utilise la simulation pour modéliser les dysfonctionnements des circuits neuronaux dans la dépression, la schizophrénie ou les troubles anxieux.

6. Fondements théoriques

Le cadre théorique de la simulation informatique s’articule autour de la thèse computationnelle de l’esprit (computational theory of mind), formulée initialement par Hilary Putnam et Jerry Fodor. Selon ce paradigme, les états mentaux sont des états computationnels et la pensée consiste en des opérations réglées sur des représentations. Cette perspective distingue nettement le niveau matériel (l’implémentation physique ou biologique) du niveau logiciel (les algorithmes cognitifs), autorisant l’étude de l’esprit indépendamment de son substrat organique.

Cette conception a été formalisée avec rigueur par David Marr à travers sa célèbre théorie des trois niveaux d’analyse des systèmes de traitement de l’information. Le niveau computationnel définit la finalité de la tâche et la logique générale du problème. Le niveau algorithmique et représentationnel décrit les représentations mentales employées et les étapes formelles de leur transformation. Enfin, le niveau physique ou de l’implémentation s’intéresse à la réalisation neurobiologique ou matérielle de ces algorithmes. La simulation informatique intervient au cœur du niveau algorithmique tout en s’efforçant de respecter les contraintes des niveaux supérieur et inférieur.

Un second fondement théorique indispensable provient de la théorie des systèmes dynamiques non linéaires et des théories de l’auto-organisation, popularisées dans les sciences cognitives par Esther Thelen et Linda Smith. Dans cette optique, l’esprit n’est pas vu comme un ordinateur centralisé exécutant un script rigide, mais comme un système complexe couplé en permanence avec son environnement physique et corporel, où le comportement émerge de boucles de rétroaction rétroactives et de transitions de phase non déterministes.

Enfin, le courant moderne du bayésianisme computationnel et du principe de l’énergie libre, soutenu notamment par Karl Friston, conçoit le cerveau comme une machine à inférence active. Dans ces simulations, le système cognitif cherche continuellement à minimiser l’erreur de prédiction entre ses modèles internes génératifs du monde et les flux sensoriels descendants, offrant un cadre unifié reliant la perception sensorielle de bas niveau aux croyances délibératives de haut niveau.

7. Composantes clés, types et dimensions

Les approches de simulation informatique en psychologie se déclinent en plusieurs grandes familles conceptuelles et techniques, chacune répondant à des niveaux d’analyse spécifiques :

  • Modèles symboliques et systèmes de production : Fondés sur des règles formelles d’inférence de type « SI condition, ALORS action ». Ces modèles, emblématiques des architectures comme SOAR, simulent avec brio le raisonnement logique, la planification stratégique et l’expertise cognitive de haut niveau.
  • Modèles connexionnistes (réseaux de neurones artificiels) : Composés de couches de nœuds interconnectés ajustant la force de leurs liaisons synaptiques par des algorithmes d’apprentissage (comme la rétropropagation du gradient ou la règle hebbienne). Ils modélisent l’apprentissage perceptif, la reconnaissance visuelle et auditive, ainsi que les déficits neuropsychologiques consécutifs à des dégradations localisées.
  • Architectures cognitives hybrides : Cadres unifiés tels que ACT-R, qui articulent un niveau symbolique (règles de production manipulant des modules déclaratifs et procéduraux) et un niveau sous-symbolique (équations d’activation calculant la latence et la probabilité de rappel en fonction de l’usage passé).
  • Modélisation computationnelle bayésienne : Simulations fondées sur la théorie des probabilités et l’inférence bayésienne, reproduisant la manière dont les individus mettent à jour leurs croyances face à l’incertitude et prennent des décisions optimales ou sous-optimales.
  • Modèles basés sur les agents (Agent-Based Modeling – ABM) : Simulations individu-centrées où une multitude d’agents autonomes interagissent selon des règles comportementales définies. Couramment utilisés en psychologie sociale pour simuler la polarisation des opinions, les mouvements de panique collective ou l’émergence de normes culturelles.
  • Modèles biophysiques et neuronaux réalistes : Simulations à granularité fine intégrant le comportement biophysique des canaux ioniques, la dynamique des potentiels d’action et les oscillations locales de populations de neurones (ex. modèle de Hodgkin-Huxley), souvent mobilisés en neurosciences cognitives computationnelles.

8. Exemples et cas illustratifs

Pour illustrer la puissance de la simulation informatique, considérons la tâche expérimentale du temps de réaction de choix, abondamment étudiée en psychologie cognitive. Le Drift Diffusion Model (modèle de diffusion de dérive) simule la prise de décision binaire comme un processus stochastique d’accumulation d’indices sensoriels à travers le temps, fluctuant jusqu’à atteindre l’un des deux seuils de réponse prédéterminés. En simulant des milliers d’essais informatisés, les chercheurs reproduisent non seulement les proportions de bonnes et mauvaises réponses, mais également les formes précises et asymétriques des distributions temporelles de réponses humaines, permettant de quantifier la vitesse d’accumulation de l’information séparément de la prudence du décideur.

Dans le domaine du développement de l’enfant, James McClelland et ses collaborateurs ont utilisé des simulations connexionnistes pour résoudre une controverse historique sur l’apprentissage des règles grammaticales, telle que la conjugaison des verbes réguliers et irréguliers en anglais. Alors que les théoriciens innéistes postulaient l’existence de deux modules distincts (une table de mémoire associative pour les irréguliers et un mécanisme génétique de règles formelles pour les réguliers), la simulation connexionniste a démontré qu’un unique réseau de neurones artificiels sans règles explicites pouvait traverser spontanément les mêmes étapes de surrégularisation que les enfants (ex. dire « goed » au lieu de « went » avant de corriger l’erreur), réfutant la nécessité d’un module inné dédié aux règles.

Un autre exemple saisissant provient de la psychologie sociale avec le modèle de ségrégation de Thomas Schelling. Par une simulation multi-agents élémentaire, Schelling a démontré que même lorsque chaque individu possède une préférence modérée pour la mixité sociale (en acceptant d’être minoritaire jusqu’à un certain seuil dans son voisinage immédiat), la dynamique des micro-décisions de relocalisation produit inévitablement une ségrégation spatiale macroscopique quasi totale. La simulation a ici mis en lumière un effet d’émergence contre-intuitif qu’aucune analyse verbale intuitive n’aurait permis d’anticiper avec certitude.

9. Mesure, calibration et évaluation

L’évaluation rigoureuse d’une simulation informatique repose sur une suite de protocoles méthodologiques stricts, garantissant que le modèle ne se contente pas d’ajuster artificiellement des courbes de données, mais capture des processus psychologiques authentiques. La première étape critique réside dans l’estimation et la calibration des paramètres libres du modèle par des méthodes d’optimisation mathématique, telles que le maximum de vraisemblance (Maximum Likelihood Estimation) ou l’inférence bayésienne par chaînes de Markov Monte Carlo (MCMC).

Une fois les paramètres calibrés sur un premier jeu de données empiriques (apprentissage), la robustesse de la simulation est mise à l’épreuve par validation croisée (cross-validation) ou validation externe sur des données comportementales inédites issues de nouvelles cohortes de participants. Cette phase prévient le problème classique du surajustement (overfitting), où un modèle trop complexe capture le bruit statistique des données initiales au détriment de son pouvoir de généralisation.

La comparaison formelle entre modèles concurrents constitue une dimension centrale de l’évaluation computationnelle. Les chercheurs mobilisent des critères d’information pénalisant la complexité du modèle en fonction du nombre de ses paramètres, tels que le critère d’information d’Akaike (AIC) ou le critère d’information bayésien (BIC). Enfin, des analyses de sensibilité paramétrique sont systématiquement conduites pour déterminer si le comportement de la simulation demeure stable face à de légères perturbations des conditions initiales ou si des bifurcations chaotiques imprévues apparaissent.

10. Applications et portée pratique

Les applications de la simulation informatique débordent largement le cadre des laboratoires académiques et s’étendent à des domaines sociétaux, cliniques et technologiques majeurs. En psychiatrie computationnelle, la simulation de circuits dopaminergiques et sérotoninergiques altérés permet d’élucider l’étiologie de délires paranoïdes ou de l’anhédonie dépressive, préfigurant des interventions thérapeutiques personnalisées basées sur le profil computationnel unique de chaque patient.

En ergonomie et en ingénierie des facteurs humains, des simulations d’opérateurs basées sur ACT-R ou des modèles cognitifs de l’attention sont exploitées pour évaluer la charge mentale, les risques de distraction visuelle et les temps de réaction de pilotes de ligne ou de conducteurs face à de nouvelles interfaces d’habitacle. Ces modèles in silico permettent de tester des situations d’urgence mortelles sans faire courir le moindre risque à des cobayes humains.

Dans le domaine de l’éducation et de l’apprentissage machine, les tuteurs cognitifs intelligents constituent une dérivation directe des simulations informatiques de l’élève. En maintenant un modèle dynamique des compétences, des lacunes et des représentations erronées de l’apprenant, ces systèmes informatiques adaptent en temps réel la difficulté et la nature des exercices pédagogiques proposés, optimisant ainsi l’assimilation conceptuelle chez des millions d’élèves à travers le monde.

11. Recherche et données empiriques

La recherche contemporaine consacrée à la modélisation computationnelle a établi de manière décisive que la simulation ne constitue pas un substitut à l’expérimentation, mais son amplificateur heuristique le plus puissant. Les méta-analyses consacrées à la modélisation formelle en psychologie cognitive démontrent que les paradigmes appuyés par des simulations informatiques bénéficient d’une réplicabilité statistique nettement supérieure à celle des études reposant sur des hypothèses purement verbales.

Des chercheurs comme Roger Ratcliff, pionnier du modèle de diffusion, ont validé empiriquement le comportement de leurs simulations à travers des dizaines de milliers d’essais comportementaux dans des domaines allant de la discrimination perceptive chez l’adulte jeune aux altérations du temps de traitement dans le vieillissement sain et pathologique (maladie d’Alzheimer). Leurs travaux ont prouvé que la décomposition computationnelle des temps de réponse révèle des déficits cognitifs latents que l’analyse des moyennes arithmétiques standards échouait totalement à détecter.

En neurosciences cognitives, les travaux de Stanislas Dehaene et de ses collègues sur l’espace de travail neuronal global ont combiné simulations informatiques biophysiques et imagerie cérébrale (IRMf, magnétoencéphalographie). Ces simulations ont permis de prédire avec succès le seuil temporel précis (environ 250 à 300 millisecondes) au-delà duquel un stimulus visuel subliminal déclenche une vague d’activation non linéaire réentrante à travers le cortex fronto-pariétal, signature neuronale de l’accès à la conscience.

12. Considérations culturelles et contextuelles

Bien que les architectures algorithmiques fondamentales de la simulation informatique prétendent souvent à une universalité biologique, leur application en psychologie se heurte inévitablement à la variabilité culturelle des cognitions humaines. L’immense majorité des paramètres empiriques calibrant les simulations actuelles provient d’échantillons issus de populations WEIRD (Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic), ce qui soulève de profondes interrogations quant à la transférabilité transculturelle des modèles.

Par exemple, les simulations de prise de décision économique intégrant des normes d’équité (comme dans le jeu de l’ultimatum) constatent des écarts majeurs lorsque les modèles sont confrontés à des données collectées au sein de sociétés traditionnelles ou collectivistes. Les pondérations accordées à l’altruisme, à la punition altruiste ou à l’aversion au risque varient considérablement d’une culture à l’autre, contraignant les modélisateurs à intégrer des variables culturelles contextuelles au sein des équations comportementales.

De même, les simulations du traitement visuel et perceptif doivent intégrer le fait que les styles d’attention diffèrent : de nombreuses études transculturelles ont démontré que les participants d’Asie de l’Est adoptent spontanément un traitement visuel plus holistique et contextuel, tandis que les Occidentaux privilégient un traitement analytique centré sur les objets focaux. Une simulation ignorant ces biais contextuels risque de modéliser non pas la nature humaine universelle, mais un artefact cognitif historiquement situé.

13. Critiques, controverses et limites

Malgré sa valeur heuristique incontestable, la simulation informatique suscite d’intenses débats épistémologiques et fait l’objet de critiques substantielles. La première critique porte sur l’opacité et le surparamétrage, souvent résumés par la boutade attribuée au mathématicien John von Neumann : « Avec quatre paramètres, je peux ajuster un éléphant, et avec cinq, je peux lui faire remuer la trompe ». Lorsqu’une simulation multiplie les variables non contraintes, sa capacité à reproduire des données empiriques cesse d’être une validation théorique pour devenir une simple interpolation mathématique creuse.

Une controverse majeure concerne l’illusion explicative induite par l’analogie de l’ordinateur. Des critiques issus de la phénoménologie et de la cognition incarnée (embodied cognition), à l’instar des thèses de Francisco Varela et d’Evan Thompson, soutiennent que la pensée ne peut être réduite à une manipulation abstraite de symboles hors-sol déconnectée d’un corps biologique situé dans un environnement écologique réel. En modélisant l’esprit comme un processeur désincarné, les simulations traditionnelles risquent de passer à côté de l’essence même de l’expérience vécue et de l’intentionnalité biologique.

Enfin, le problème de la sous-détermination de la théorie par les données (problème d’équifinalité) demeure une limite méthodologique persistante. Deux architectures computationnelles radicalement incompatibles dans leurs présupposés métaphysiques (par exemple, un réseau connexionniste pur sans règles explicites et un modèle symbolique fondé sur une grammaire innée) peuvent générer exactement les mêmes sorties comportementales. La simulation ne peut donc, à elle seule, clore définitivement un débat théorique sans recours à des contraintes neurophysiologiques et environnementales externes.

14. Notions connexes et distinctions

Afin d’éviter les confusions terminologiques fréquentes dans la littérature, il importe de distinguer la simulation informatique d’autres concepts méthodologiques proches :

  • Simulation informatique vs Modélisation mathématique : La modélisation mathématique formalise des relations structurelles sous forme d’équations (souvent analytiquement solubles), tandis que la simulation informatique instancie ces équations sous forme d’algorithmes itératifs exécutés dans le temps lorsque les équations sont trop complexes pour être résolues analytiquement.
  • Simulation informatique vs Intelligence artificielle (IA) : L’intelligence artificielle d’ingénierie vise l’efficacité et l’optimisation des performances dans une tâche donnée, sans se soucier de reproduire les limites ou les erreurs humaines. À l’inverse, la simulation cognitive cherche délibérément à reproduire la fidélité psychologique, incluant les biais cognitifs, la lenteur et les faiblesses mnésiques de l’être humain.
  • Simulation informatique vs Expérimentation en ligne (web-based testing) : L’expérimentation en ligne utilise l’ordinateur comme un vecteur pour administrer des tests à des participants humains à distance, tandis que la simulation informatique génère des sujets synthétiques dont le comportement est entièrement produit par le code informatique.
  • Simulation informatique vs Émulation : L’émulation matérielle cherche à reproduire à l’identique les fonctionnalités exactes d’un dispositif physique spécifique, tandis que la simulation psychologique demeure une abstraction sélective conçue pour isoler des processus théoriques ciblés.

15. Synthèse et points clés

La simulation informatique constitue un instrument d’investigation théorique et empirique irremplaçable en sciences psychologiques, transformant les métaphores verbales en hypothèses calculables, transparentes et testables. En comblant le fossé entre les descriptions microscopiques des neurosciences et les manifestations macroscopiques du comportement, elle offre une armature formelle rigoureuse à l’étude des facultés cognitives, affectives et sociales.

Sa validité scientifique dépend d’une calibration empirique minutieuse, d’une pénalisation stricte de la complexité algorithmique superflue et d’une prise en compte continue des contraintes neurobiologiques et écologiques réelles. Loin d’évincer l’expérimentation auprès des participants humains, la simulation forme avec celle-ci un cercle vertueux continu : les données comportementales contraignent le modèle virtuel, dont les prédictions inédites impulsent à leur tour de nouvelles démarches expérimentales dans le monde réel.

Références

Citer cet article

Looti, M. (2026, novembre 1). Simulation informatique : Modéliser l’esprit. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=simulation-informatique-psychologie
Looti, Mohammed. “Simulation informatique : Modéliser l’esprit.” Base de données de psychologie en français, 1 novembre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=simulation-informatique-psychologie.
Looti, Mohammed. “Simulation informatique : Modéliser l’esprit.” Base de données de psychologie en français. novembre 1, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=simulation-informatique-psychologie.