Au croisement de la physique ondulatoire, de la neurobiologie et des sciences cognitives, la sensation auditive constitue la porte d’entrée fondamentale par laquelle l’organisme appréhende le monde sonore. Sans cette transduction biomécanique continue transformant les variations de pression atmosphérique en influx nerveux complexes, la communication verbale, la localisation spatiale des menaces environnementales et l’expérience esthétique musicale demeureraient inaccessibles à l’espèce humaine.
Sensation auditive
1. Définition concise
La sensation auditive désigne le processus physiologique élémentaire et l’expérience sensorielle brute résultant de la détection et de la transduction des ondes acoustiques par le système auditif périphérique, avant toute interprétation cognitive supérieure. Elle émerge dès lors qu’une onde mécanique fait vibrer les structures tympano-ossiculaires et stimule les cellules ciliées de l’organe de Corti, déclenchant une cascade de potentiels d’action acheminés vers le tronc cérébral et le cortex cérébral.
Sur le plan psychophysique, la sensation auditive se distingue de la perception auditive : alors que la sensation relève de l’enregistrement sensoriel primaire (codant la fréquence, l’amplitude et la phase du stimulus sonore), la perception implique l’organisation, l’identification sémantique et la catégorisation de ces signaux au sein de représentations mentales signifiantes. L’étude de la sensation auditive s’attache ainsi à quantifier la relation directe entre les propriétés physiques des ondes sonores et les attributs subjectifs élémentaires ressentis par le sujet.
Elle embrasse l’analyse des seuils absolus et différentiels de détection, les dynamiques d’amplification mécanique cochléaire, ainsi que le tonotopie neuronale qui structure l’ensemble de la voie acoustique, depuis la cochlée jusqu’au cortex auditif primaire.
2. Étymologie et origines linguistiques
Le syntagme « sensation auditive » tire ses racines lexicales du latin classique et tardif. Le terme « sensation » dérive du bas-latin sensatio, substantif forgé à partir du verbe latin sentire, signifiant « percevoir par les sens », « éprouver », « ressentir » ou encore « discerner ». Historiquement introduit dans le lexique philosophique médiéval avant d’être adopté par les sensualistes du XVIIIe siècle, le mot désignait l’impression passive laissée par les objets extérieurs sur les organes sensoriels.
L’adjectif « auditive » provient pour sa part du latin auditus, participe passé substantivé du verbe audire, qui signifie « entendre », « écouter » ou « prêter l’oreille ». La racine indo-européenne sous-jacente est traditionnellement rattachée à *h₂ew- (« percevoir », « remarquer »), que l’on retrouve également dans l’étymologie du mot « esthétique » via le grec ancien aisthēsis.
L’association des deux termes sous l’appellation formalisée de « sensation auditive » s’est cristallisée au cours du XIXe siècle au sein des laboratoires allemands de physiologie et de psychoacoustique, sous la plume de pionniers tels que Johannes Peter Müller et Hermann von Helmholtz, qui ont cherché à émanciper la description physiologique de l’oreille des spéculations métaphysiques antérieures.
3. Prononciation et forme grammaticale
Le groupe nominal « sensation auditive » est de genre féminin et s’emploie principalement au singulier pour désigner la modalité sensorielle globale, bien qu’il puisse être décliné au pluriel (« sensations auditives ») pour décrire une multiplicité d’impressions acoustiques ponctuelles ou qualitatives. En alphabet phonétique international (API), sa prononciation standard en français métropolitain se transcrit : /sɑ̃.sa.sjɔ̃ o.di.tiv/.
Dans le discours clinique et neuroscientifique, le terme est employé comme un substantif complété par un adjectif relationnel. Il ne présente pas de variante orthographique admise, mais s’inscrit au sein d’une famille morphologique comprenant des dérivés tels qu’« audition », « audible », « auditif », « sensorialité » et « sensori-moteur ». Dans la littérature francophone contemporaine, il s’oppose syntaxiquement et conceptuellement au syntagme « perception auditive » afin de préserver la démarcation fonctionnelle établie par la psychologie expérimentale.
4. Explication conceptuelle détaillée
Comprendre la sensation auditive exige d’explorer la chaîne biophysique qui relie l’oscillation des molécules d’un milieu élastique (le plus souvent l’air) à la genèse d’un message électrochimique compréhensible par le cerveau. Une onde sonore est caractérisée par une oscillation de pression se propageant dans l’espace. Lorsqu’elle atteint le pavillon de l’oreille externe, celui-ci la canalise à travers le conduit auditif externe jusqu’à la membrane tympanique, qui entre en résonance synchrone avec l’onde incidente.
La vibration tympanique est ensuite transmise à la chaîne des osselets de l’oreille moyenne — le marteau (malleus), l’enclume (incus) et l’étrier (stapes). Cette structure agit comme un transformateur d’impédance acoustique indispensable : l’onde passe d’un milieu aérien de faible impédance à un milieu liquidien de forte impédance au sein de l’oreille interne. Grâce à un rapport de surface favorable entre le tympan et la fenêtre ovale, ainsi qu’à un effet de levier mécanique osseletaire, l’énergie acoustique est préservée sans déperdition critique.
Au niveau de l’oreille interne, les mouvements du repose-pied de l’étrier dans la fenêtre ovale génèrent une onde progressive (ou onde voyageuse) dans la périlymphe de la rampe vestibulaire de la cochlée. Cette onde déforme la membrane basilaire, support de l’organe de Corti. En raison des propriétés biomécaniques de la membrane basilaire — étroite et rigide à sa base, large et flasque à son apex —, chaque fréquence spatiale maximise la déflexion à un endroit spécifique : les hautes fréquences provoquent un déplacement maximal à la base, tandis que les basses fréquences stimulent prioritairement l’apex. Ce principe constitue la tonotopie passive.
La déformation de la membrane basilaire entraîne un cisaillement mécanique des stéréocils situés au sommet des cellules ciliées internes et externes contre la membrane tectoriale. Ce mouvement ouvre mécaniquement des canaux ioniques sensibles à la tension situés à l’extrémité des cils, permettant une entrée massive d’ions potassium (K+) issus de l’endolymphe hyperpolarisée. La dépolarisation résultante provoque l’ouverture de canaux calciques voltage-dépendants, la libération de glutamate dans l’espace synaptique et la genèse de potentiels d’action le long des axones du nerf auditif (VIIIe nerf crânien).
La sensation auditive émerge donc à la croisée de dynamiques mécaniques, biochimiques et électrophysiologiques ultra-rapides. Elle se distingue par une résolution temporelle exceptionnelle, de l’ordre de la microseconde, nécessaire à la détection des déphasages interauraux utilisés pour localiser les sources sonores dans l’espace azimutal, surpassant de très loin la résolution temporelle de la sensation visuelle.
5. Développement historique
L’investigation de la sensation auditive plonge ses racines dans l’Antiquité grecque. Pythagore de Samos (VIe siècle av. J.-C.) découvrit les bases physiques de l’harmonie en reliant les intervalles de hauteur tonale aux rapports arithmétiques de longueurs de cordes vibrantes. Cependant, la physiologie auditive resta longtemps dominée par la théorie aristotélicienne de l’« aer internus » (ou air inné), stipulant que la résonance acoustique se produisait grâce à une poche d’air pur emprisonnée derrière le tympan.
Il fallut attendre la Renaissance et l’essor des dissections anatomiques pour voir émerger une description fidèle de l’architecture auriculaire. Gabriele Falloppio, Bartolomeo Eustachi et plus tard Antonio Maria Valsalva cartographièrent avec précision la trompe auditive, la cochlée et les osselets. En 1851, l’anatomiste italien Alfonso Corti décrivit au microscope l’organe récepteur sensoriel qui porte désormais son nom, ouvrant la voie à la physiologie auditive moderne.
Le grand tournant théorique survint avec Hermann von Helmholtz qui publia en 1863 son ouvrage magistral Die Lehre von den Tonempfindungen als physiologische Grundlage für die Theorie der Musik (« Théorie physiologique de la musique fondée sur l’étude des sensations auditives »). Helmholtz y formula la théorie de la résonance, suggérant que la membrane basilaire agit comme un faisceau de cordes de harpe, chaque fibre résonnant sympathiquement avec une fréquence acoustique propre.
Au milieu du XXe siècle, le biophysicien hongrois-américain Georg von Békésy bouleversa ce modèle en observant directement les mouvements de la cochlée sur des cadavres à l’aide de techniques stroboscopiques. Ses travaux mirent en évidence l’« onde voyageuse », démontrant que la sélectivité fréquentielle résulte d’une propagation mécanique fluide et non de résonateurs isolés, ce qui lui valut le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1961.
Dans les décennies 1970 et 1980, David Kemp découvrit les émissions otoacoustiques, révélant que la cochlée n’est pas un récepteur passif mais contient un amplificateur actif incarné par les cellules ciliées externes dotées de motilité électromécanique grâce à la protéine prestine, redéfinissant notre vision de la sensibilité et de la résolution auditive.
6. Fondements théoriques
La compréhension scientifique de la sensation auditive repose sur plusieurs piliers théoriques complémentaires issus de la psychoacoustique et de la neurobiologie :
La théorie du lieu (ou théorie spatiale), issue des postulats de Helmholtz et perfectionnée par Békésy, postule que la hauteur tonale d’un son est codée par la position spatiale des cellules ciliées stimulées le long de la membrane basilaire. Cette organisation tonotopique est préservée de façon hautement ordonnée tout au long des relais du système auditif central : noyaux cochléaires, complexe olivaire supérieur, colliculus inférieur, corps genouillé médian et cortex auditif primaire (aire 41 de Brodmann).
La théorie temporelle (ou théorie du suivi de fréquence), soutenue initialement par Ernest Rutherford en 1886 et formalisée par la théorie de la volée d’Ernest Wever et Charles Bray en 1937, soutient que pour les fréquences basses et moyennes (en deçà de 4 000 à 5 000 Hz), les neurones auditifs synchronisent leurs potentiels d’action avec les cycles de l’onde sonore (verrouillage de phase). Lorsqu’un neurone individuel ne peut plus décharger à une cadence assez élevée en raison de sa période réfractaire, des groupes de neurones coopèrent en alternant leurs décharges pour coder collectivement la périodicité du signal.
La loi de Weber-Fechner et la loi de puissance de Stevens fournissent le cadre psychophysique régissant le traitement de l’intensité. Elles décrivent comment la sensation d’intensité perçue (sonie) croît non pas de manière linéaire, mais selon une fonction logarithmique ou de puissance par rapport à la pression acoustique objective, permettant au système auditif de gérer une plage dynamique colossale excédant 120 décibels sans saturation destructrice.
Enfin, la théorie de la détection du signal (Green & Swets) cadre rigoureusement la sensation auditive aux limites du système, démontrant que la réponse d’un sujet à un stimulus acoustique quasi imperceptible dépend à la fois de sa sensibilité sensorielle intrinsèque (d’) et de son critère de décision individuel (bêta), séparant la capacité physiologique de la composante psychologique.
7. Composantes clés, types et dimensions
La sensation auditive s’articule autour de plusieurs attributs phénoménologiques fondamentaux, chacun corrélé à des paramètres physiques du signal acoustique :
- La hauteur tonale (tonalité) : Dimension perceptive allant du grave à l’aigu, principalement déterminée par la fréquence fondamentale (mesurée en Hertz, Hz) de la vibration sonore. L’oreille humaine jeune et saine réagit classiquement aux fréquences comprises entre 20 Hz et 20 000 Hz.
- L’intensité subjective (sonie) : Évaluation perceptive du volume sonore, liée à l’amplitude de l’onde et à la pression acoustique (exprimée en pascals ou en décibels SPL). La sonie dépend fortement de la fréquence, comme l’illustrent les isosonies de Fletcher et Munson.
- Le timbre sensoriel élémentaire : Attribut immédiat permettant de différencier deux sons de même hauteur et de même sonie, déterminé par la composition spectrale (harmoniques) et les transitoires d’attaque de l’onde sonore.
- La sensation de durée auditive : Durée phénoménologique d’un stimulus, soumise à des effets d’intégration temporelle où les stimuli extrêmement brefs (inférieurs à 200 ms) requièrent davantage d’énergie pour atteindre le même niveau de sonie.
- La latéralisation auditive élémentaire : Sensation binaurale d’origine directionnelle reposant sur deux indices physiques : la différence de temps interaurale (ITD, prédominante pour les basses fréquences) et la différence d’intensité interaurale (ILD, prédominante pour les hautes fréquences en raison de l’effet d’ombre acoustique de la tête).
- La rugosité et la fluctuation : Sensations produites par des modulations d’amplitude ou de fréquence rapides (rugosité entre 20 et 300 Hz de modulation) ou lentes (fluctuation en deçà de 20 Hz), jouant un rôle clé dans la perception de la consonance et de la dissonance.
8. Exemples et cas illustratifs
Dans la vie quotidienne, la sensation auditive s’illustre par l’expérience immédiate du tic-tac d’une montre mécanique dans une pièce silencieuse. Lorsque le sujet s’éloigne progressivement, il atteint une distance précise où le signal acoustique passe alternativement au-dessus et en dessous de son seuil absolu de détection : le son semble clignoter au gré des fluctuations attentionnelles et des bruits physiologiques internes (circulation sanguine, mouvements respiratoires).
Un autre cas représentatif est l’effet de masquage auditif. Si une personne converse calmement dans une rue déserte, la sensation vocale de son interlocuteur est limpide. Dès qu’un camion passe à proximité, le bruit de basse fréquence à forte intensité masque les composantes phonétiques aiguës de la voix. Ce phénomène s’explique au niveau cochléaire par le fait que l’onde voyageuse induite par le bruit du camion mobilise la membrane basilaire sur une large zone, empêchant les déflexions ciliaires plus discrètes associées à la voix d’émerger du bruit de fond neuronal.
L’illusion auditive du triton paradoxal découverte par Diana Deutsch constitue une illustration saisissante des particularités de la sensation de hauteur. Lorsque deux sons synthétiques composés de spectres d’octaves ambigus séparés par un demi-octave (un triton) sont présentés à des auditeurs, certains éprouvent sans équivoque la sensation d’un mouvement ascendant, tandis que d’autres, exposés au stimulus physique strictement identique, ressentent un mouvement descendant, reflétant l’influence des gabarits neuro-auditifs précoces.
9. Mesure et évaluation
La sensation auditive fait l’objet de protocoles d’évaluation quantitatifs standardisés en audiologie et en psychoacoustique expérimentale :
L’audiométrie tonale liminaire demeure l’examen clinique de référence. Elle consiste à déterminer le seuil d’audibilité pour des sons purs sinusoïdaux standardisés (généralement à 125, 250, 500, 1 000, 2 000, 4 000 et 8 000 Hz) transmis par voie aérienne via un casque, puis par voie osseuse au moyen d’un vibrateur crânien placé sur la mastoïde. Cette dissociation permet d’identifier l’origine de la perte sensorielle (atteinte conductive dans l’oreille moyenne ou neurosensorielle dans l’oreille interne).
Les méthodes psychophysiques classiques (méthode des limites, méthode des stimuli constants, méthode d’ajustement) établies par Gustav Fechner permettent de quantifier avec précision les seuils absolus et les seuils différentiels d’intensité (ΔI) ou de fréquence (ΔF). Des échelles psychoacoustiques spécifiques ont été forgées à cette fin : l’échelle des mels pour la hauteur subjective, l’échelle des sons pour la sonie subjective et l’échelle des barks pour la modélisation des bandes critiques cochléaires.
L’évaluation électrophysiologique objective est requise chez les nouveau-nés ou les patients non communicants. Les potentiels évoqués auditifs du tronc cérébral (PEATC) enregistrent la propagation de l’influx nerveux à travers cinq à sept ondes caractéristiques (ondes I à V) apparaissant dans les 10 millisecondes consécutives au stimulus acoustique. Par ailleurs, la mesure des émissions otoacoustiques (EOA), spontanées ou provoquées, permet d’attester l’intégrité mécanique et la contractilité des cellules ciliées externes de la cochlée de façon non invasive.
10. Applications et portée pratique
L’étude de la sensation auditive génère des répercussions concrètes dans de multiples disciplines appliquées. En médecine et réhabilitation sensorielle, la modélisation fine de la tonotopie et des seuils cochléaires a permis la conception de l’implant cochléaire. Ce dispositif chirurgical révolutionnaire contourne les cellules ciliées détruites en stimulant directement les fibres du nerf auditif à l’aide d’un faisceau d’électrodes inséré dans la rampe tympanique, restaurant une sensation auditive fonctionnelle chez les personnes atteintes de surdité neurosensorielle profonde.
Dans le domaine des technologies de l’information et du multimédia, les principes de la sensation auditive ont fondé la compression audio numérique (notamment les formats MP3, AAC et Opus). Ces algorithmes reposent sur des modèles psychoacoustiques sophistiqués qui éliminent du signal physique les composantes spectrales inaudibles pour l’oreille humaine en vertu des lois de masquage fréquentiel et temporel, réduisant considérablement la taille des fichiers sans altération perceptible.
En acoustique environnementale et ergonomie industrielle, la compréhension de la sonie et de la rugosité guide l’élaboration des normes de protection auditive au travail et de réduction des nuisances sonores urbaines. Les indicateurs de décibels pondérés A (dBA) ajustent ainsi la mesure physique des sonomètres pour refléter fidèlement la moindre sensibilité de la sensation auditive humaine envers les fréquences très basses et très aiguës aux intensités faibles et modérées.
11. Recherche et données empiriques
La recherche contemporaine s’appuie sur l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), la magnétoencéphalographie (MEG) et l’enregistrement unitaire intracellulaire chez l’animal pour cartographier la sensation auditive avec une précision inédite. Les travaux de David Poeppel et de ses collaborateurs ont démontré que le traitement initial du signal acoustique repose sur un traitement temporel asymétrique : l’hémisphère gauche est préférentiellement calibré pour extraire les informations rapides du signal (fenêtre de 20 à 40 ms, cruciale pour les transitions phonétiques du langage), tandis que l’hémisphère droit traite les modulations spectrales lentes (fenêtre de 150 à 250 ms, adaptée à la prosodie et à la musique).
D’autres études expérimentales conduites par Robert Zatorre ont mis en évidence les bases neurales de la dissociation entre la sensation de fréquence et sa perception émotionnelle ou esthétique. La cartographie tonotopique du cortex auditif primaire démontre une plasticité sensorielle remarquable : chez les individus soumis à une privation sensorielle ou, inversement, chez les musiciens professionnels soumis à un entraînement intensif précoce, la surface corticale allouée à la représentation de certaines bandes de fréquences peut s’étendre substantiellement.
La recherche sur la neuropathie auditive et la « surdité cachée » (hidden hearing loss), mise en lumière par Charles Liberman et Sharon Kujawa, a révélé que des expositions répétées à des bruits intenses peuvent détruire de manière irréversible les synapses entre les cellules ciliées internes et les neurones auditifs (synaptopathie cochléaire), sans que l’audiogramme standard en sons purs ne décèle la moindre perte d’audibilité, dégradant pourtant la sensation auditive dans les environnements bruyants.
12. Considérations culturelles et transculturelles
Si les mécanismes biophysiques périphériques de la sensation auditive sont universels au sein de l’espèce humaine, l’exposition prolongée à des environnements acoustiques et linguistiques distincts module précocement la sensibilité auditive fine. Les locuteurs de langues tonales (comme le mandarin, le cantonais, le thaï ou le yoruba) manifestent dès les premiers relais sous-corticaux du tronc cérébral une précision de verrouillage de phase accrue pour le suivi des variations de contours de hauteur tonale comparativement aux locuteurs de langues non tonales.
De même, la prévalence de l’oreille absolue — la capacité à identifier ou reproduire la hauteur d’un son isolé sans tonalité de référence extérieure — varie considérablement selon les contextes culturels et linguistiques. Les travaux de Diana Deutsch ont révélé une corrélation directe entre l’apprentissage précoce d’une langue tonale et le développement de l’oreille absolue, suggérant que l’étiquetage sémantique des sensations de hauteur façonne de manière pérenne les représentations psychoacoustiques primitives.
L’écologie acoustique façonne également la réactivité sensorielle : des populations vivant au sein d’environnements préservés de la pollution sonore industrielle, telles que certaines communautés de chasseurs-cueilleurs étudiées au XXe siècle, conservaient une acuité pour les très hautes fréquences (au-delà de 15 000 Hz) à des âges très avancés, confirmant que la presbyacousie n’est pas exclusivement un déclin biologique inéluctable mais résulte pour une large part du traumatisme sonore chronique propre aux sociétés urbanisées et industrialisées.
13. Critiques, débats et limites
L’un des débats conceptuels les plus tenaces de la psychophysique concerne la légitimité de la démarcation stricte entre sensation et perception. Pour les tenants de l’approche énactive et de la cognition incarnée, isoler la « sensation auditive » comme une simple capture passive d’informations montantes (bottom-up) constitue un artéfact de laboratoire. Le système auditif est en réalité constamment modulé par des voies descendantes (top-down) massives : les fibres efférentes olivocochléaires modifient mécaniquement la contractilité des cellules ciliées externes en fonction de l’état attentionnel ou des prédictions cognitives du sujet, prouvant que la sensation brute n’est jamais vierge d’influences centrales.
Un autre défi concerne l’élucidation complète des mécanismes de transduction mécano-électrique à l’échelle moléculaire. Bien que la protéine TMC1 (Transmembrane Channel-like protein 1) ait été récemment identifiée comme le cœur présumé du canal de transduction des stéréocils, la cristallographie précise et les cinétiques d’ouverture du complexe protéique font toujours l’objet d’intenses controverses scientifiques.
Par ailleurs, l’acouphène subjectif — la sensation auditive fantôme perçue en l’absence de toute vibration acoustique externe ou interne — soulève de profondes interrogations épistémologiques et cliniques. Il illustre le dérèglement où le gain central du système auditif s’amplifie de façon aberrante en réponse à une désafférentation périphérique, créant une sensation pleinement ressentie par le patient mais indétectable par tout instrument de mesure externe.
14. Termes connexes et distinctions
Pour éviter toute ambiguïté théorique, la sensation auditive doit être rigoureusement distinguée des notions voisines :
- Perception auditive : Processus cognitif de niveau supérieur qui organise, sépare en flux acoustiques (scène sonore) et interprète sémantiquement les sensations auditives en leur attribuant un sens contextuel.
- Audition : Terme général et fonctionnel englobant la totalité du sens de l’ouïe, incluant l’anatomie des organes récepteurs, les voies neurales et la totalité des mécanismes physiologiques et cognitifs afférents.
- Sensation somatosensorielle / vestibulaire : Bien que l’appareil vestibulaire partage avec la cochlée les mêmes liquides labyrinthiques et des récepteurs ciliaires analogues, il traite l’accélération et l’équilibre gravitationnel, et non les vibrations sonores de pression acoustique.
- Nociception auditive : Sensation douloureuse distincte déclenchée lorsque l’intensité sonore dépasse le seuil de douleur (vers 120-130 dB SPL), médiée par l’innervation trigéminale et les fibres nociceptives de type II non myélinisées, et non par la voie auditive tonale classique.
- Synesthésie audition-vision (chromesthésie) : Phénomène neurologique atypique dans lequel une sensation auditive déclenche simultanément et involontairement une sensation visuelle de couleur ou de forme, témoignant d’une connectivité croisée inhabituelle entre cortex sensoriels.
15. Synthèse et points clés
La sensation auditive incarne l’étape fondamentale et non négociable de la capture du monde acoustique par le système nerveux vivant. Ses propriétés maîtresses peuvent être résumées ainsi :
- Elle transforme les variations de pression mécanique de l’air en impulsions bioélectriques grâce aux mouvements de la membrane basilaire et à l’ouverture mécano-dépendante des canaux des cellules ciliées de l’organe de Corti.
- Elle repose sur une organisation spatiale strictement conservée de la périphérie au cortex, baptisée tonotopie, combinée à un codage temporel par verrouillage de phase pour les basses fréquences.
- Ses dimensions élémentaires comprennent la hauteur tonale, la sonie, le timbre brut, la durée subjective et la latéralisation binaurale.
- Elle fait l’objet de mesures psychophysiques précises (seuils audiométriques, bandes critiques, échelles d’isosonie) et d’évaluations électrophysiologiques objectives (PEATC, émissions otoacoustiques).
- Ses dysfonctionnements s’étendent des surdités de transmission et neurosensorielles jusqu’aux acouphènes et aux synaptopathies cochléaires induites par le bruit.
- Loin d’être un simple micro passif, la cochlée comporte un mécanisme d’amplification contractile actif et subit des régulations descendantes constantes en fonction de l’attention et de l’environnement contextuel.
Références
- Fastl, H., & Zwicker, E. (2007). Psychoacoustics: Facts and models (3rd ed.). Springer.
- Helmholtz, H. von. (1863). Die Lehre von den Tonempfindungen als physiologische Grundlage für die Theorie der Musik. Friedrich Vieweg und Sohn.
- Moore, B. C. J. (2012). An introduction to the psychology of hearing (6th ed.). Brill.
- Pickles, J. O. (2013). An introduction to the physiology of hearing (4th ed.). Academic Press.
- Yost, W. A. (2007). Fundamentals of hearing: An introduction (5th ed.). Academic Press.