À une époque où les révolutions technologiques redéfinissent sans cesse les fondements de l’existence humaine, les normes éthiques, juridiques et psychologiques semblent souvent courir après des innovations qui les dépassent. Cette asynchronie fondamentale entre la prolifération des artefacts matériels et la réorganisation des structures mentales ou symboliques constitue le cœur du concept de retard culturel. En explorant ce phénomène, les sciences sociales et la psychologie mettent en lumière les tensions profondes qui émergent lorsque les facultés cognitives et institutionnelles d’une société peinent à assimiler le rythme vertigineux de ses propres inventions.
Retard culturel
1. Définition concise
Le retard culturel (traduction courante de l’anglais culture lag) désigne le décalage temporel et structurel qui s’installe entre l’apparition d’une innovation matérielle ou technologique et l’adaptation correspondante des valeurs, croyances, lois et coutumes d’une société. Introduit par le sociologue américain William Fielding Ogburn dans les années 1920, ce concept stipule que les éléments matériels d’une culture progressent à un rythme beaucoup plus rapide que sa culture non matérielle ou symbolique, engendrant une période de friction et de désorganisation sociale.
Sur le plan psychosociologique, ce décalage ne constitue pas un simple intermède chronologique neutre ; il incarne une phase critique de vulnérabilité où les repères normatifs traditionnels cessent d’être opérants sans que de nouveaux paradigmes éthiques ou cognitifs ne soient encore consolidés. Cette béance engendre des états d’anomie, des réactions de défense psychologique et des conflits de légitimité au sein du corps social, illustrant la difficulté inhérente à modifier des représentations intériorisées depuis des générations.
Le concept implique donc une asymétrie cinétique intrinsèque au changement socioculturel : tandis que les outils techniques se diffusent par le biais de l’ingénierie et de la rationalité instrumentale, la culture adaptative requiert une négociation collective lente, marquée par des arbitrages moraux, des inerties affectives et des résistances systémiques.
2. Étymologie et origine linguistique
L’expression provient de l’anglais américain culture lag, formalisée par William Fielding Ogburn dans son ouvrage fondamental paru en 1922, Social Change with Respect to Culture and Original Nature. Le substantif « culture » dérive du latin cultura, dérivé du verbe colere, signifiant originellement « cultiver, habiter, soigner », avant d’embrasser au fil des siècles les dimensions intellectuelles, spirituelles et anthropologiques de l’élévation humaine.
Le vocable « lag », quant à lui, plonge ses racines dans les langues scandinaves médiévales (comparable au vieux norrois lagga signifiant « aller lentement » ou traîner la patte) et est attesté en moyen anglais pour exprimer l’idée de retard, d’engourdissement ou d’intervalle entre deux mouvements asynchrones. Dans le contexte des débuts de l’industrialisation, le mot a pris une connotation technique, désignant le temps de latence entre une impulsion motrice et son effet mécanique observable.
En langue française, le syntagme est traduit indistinctement par « retard culturel », « décalage culturel » ou, plus rarement, « latence culturelle ». Si le terme « décalage » insiste sur la distance spatiale ou conceptuelle, « retard » retranscrit fidèlement le postulat téléologique et chronologique d’Ogburn, selon lequel les institutions doivent nécessairement « rattraper » l’évolution technique pour restaurer l’équilibre fonctionnel de la communauté.
3. Prononciation et forme grammaticale
Le terme s’emploie principalement comme un syntagme nominal masculin : « le retard culturel » (prononciation standard de l’alphabet phonétique international : /ʁə.taʁ kyl.ty.ʁɛl/). Au pluriel, il s’écrit « des retards culturels » (/de ʁə.taʁ kyl.ty.ʁɛl/). La variante synonymique « décalage culturel » est également un syntagme nominal masculin (/de.ka.laʒ kyl.ty.ʁɛl/).
Dans le discours sociologique et psychologique francophone, il est fréquent d’observer l’usage direct de l’anglicisme sous forme de citation (« la théorie du culture lag »), bien que l’Office québécois de la langue française et les instances académiques recommandent rigoureusement l’emploi des termes « retard culturel » ou « latence culturelle ». D’un point de vue grammatical, l’expression s’associe couramment à des verbes de comblement, d’aggravation ou d’analyse : « résorber un retard culturel », « éprouver un décalage culturel », « mesurer la latence culturelle ».
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender le retard culturel dans toute sa complexité, il est indispensable de comprendre la scission qu’opère la théorie sociologique entre la culture matérielle et la culture non matérielle (souvent qualifiée de culture adaptative). La composante matérielle englobe l’ensemble des créations tangibles d’une société : usines, microprocesseurs, réseaux de communication, automates industriels, armements et biotechnologies. Cette sphère est guidée par une logique d’accumulation cumulative et d’efficacité instrumentale ; lorsqu’une machine s’avère plus productive qu’une autre, elle est rapidement adoptée en vertu de son rendement empirique quantifiable.
À l’inverse, la composante non matérielle regroupe les croyances, les valeurs, les codes juridiques, les pratiques religieuses, les traditions éducatives et les modèles d’organisation familiale. Ces domaines ne progressent pas selon une logique d’optimisation purement mécanique. Ils sont ancrés dans l’identité psychologique profonde des individus, dans des mémoires collectives et dans des appareils de légitimation symbolique. Par conséquent, lorsqu’une rupture technique survient dans la sphère matérielle, la sphère adaptative nécessite un délai considérable pour réviser ses normes et instituer de nouveaux équilibres.
Ce décalage cinétique engendre ce qu’Ogburn a nommé une « maladaptation » (inadaptation temporaire). Durant cette phase transitoire, les problèmes sociaux abondent : les anciennes lois se révèlent obsolètes pour arbitrer les conflits nés des nouveaux outils, les repères éthiques apparaissent insuffisants pour guider les choix individuels, et les populations peuvent éprouver un sentiment d’aliénation ou d’anxiété diffuse. L’inadaptation persiste jusqu’à ce que la culture symbolique élabore de nouveaux cadres d’interprétation et des régulations formelles.
Sur le plan psychologique, cette inadéquation entre la réalité concrète et le système de sens disponible engendre une surcharge cognitive et affective. Confrontés à des technologies qui bouleversent leurs habitudes sans disposer d’une boussole axiologique appropriée, les acteurs sociaux oscillent entre l’engouement irréfléchi, le rejet technophobe et la résignation passive. Le retard culturel n’est donc pas une simple anomalie théorique ; il constitue une expérience vécue d’incongruité cognitive collective.
5. Développement historique
Le concept de retard culturel a émergé dans l’effervescence intellectuelle de l’entre-deux-guerres, au sein du département de sociologie de l’Université de Chicago, alors épicentre de l’empirisme sociologique américain. En publiant en 1922 son ouvrage matriciel, William F. Ogburn cherchait à formaliser les répercussions traumatiques de l’industrialisation rapide qui avait transformé les États-Unis entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle.
À cette époque, la mécanisation foudroyante des usines et la prolifération des machines-outils avaient devancé de plusieurs décennies la mise en place d’une législation sur les accidents du travail. Pendant des décennies, les ouvriers blessés ou mutilés étaient traités selon des principes de droit coutumier issus de l’artisanat rural préindustriel, où la faute individuelle de l’employé était systématiquement présumée. Pour Ogburn, cet intervalle d’un demi-siècle entre l’invention de machines dangereuses et l’adoption de lois sur la responsabilité sans faute représentait l’incarnation parfaite du retard culturel.
Au milieu du XXe siècle, d’autres théoriciens ont repris et adapté cette grille d’analyse. Des sociologues du fonctionnalisme structural ont examiné comment l’avènement de l’automobile avait transformé la géographie urbaine et les dynamiques de séduction des adolescents bien avant que les parents, les éducateurs et les urbanistes ne développent de nouveaux codes de surveillance ou de régulation. Dans les années 1970, le prospectiviste Alvin Toffler a élargi cette intuition dans son best-seller Le Choc du futur (Future Shock), en avançant que l’accélération exponentielle du progrès technique réduisait tellement l’intervalle d’adaptation que l’appareil psychologique individuel risquait la surcharge névrotique et l’effondrement décisionnel.
Avec l’émergence d’Internet, de la génomique et de l’intelligence artificielle au tournant du XXIe siècle, le concept a connu une seconde jeunesse. Les théoriciens contemporains de la sociologie des sciences soulignent que le retard culturel n’est plus une phase intermédiaire accidentelle, mais une condition quasi permanente de la modernité tardive, où la culture matérielle évolue à des vitesses logarithmiques alors que les processus législatifs et éthiques demeurent intrinsèquement délibératifs et linéaires.
6. Fondements théoriques
Les soubassements théoriques du retard culturel croisent le déterminisme technologique modéré, le fonctionnalisme sociologique et les théories de la psychologie sociale cognitive. En premier lieu, Ogburn a été influencé par les modèles évolutionnistes d’Auguste Comte et d’Herbert Spencer, postulant que les sociétés se transforment par différenciation et complexification croissante, mais en accordant un primat causal à l’infrastructure technique, rejoignant en partie certaines intuitions matérialistes sans pour autant souscrire à la dialectique marxiste de la lutte des classes.
D’un point de vue fonctionnaliste, la théorie repose sur l’hypothèse d’une interdépendance systémique : les diverses parties d’un système social doivent être mutuellement ajustées pour que l’ordre et l’homéostasie soient préservés. Lorsqu’un sous-système (la technique) accélère brutalement, il brise l’harmonie fonctionnelle du système global. L’ajustement ne se fait pas de manière spontanée ou indolore ; il réclame un labeur d’adaptation institutionnelle pour résorber la dysfonction.
Sur le versant psychologique, le retard culturel s’articule avec la théorie de la dissonance cognitive formulée par Leon Festinger. Lorsqu’une société adopte massivement une pratique matérielle nouvelle qui contredit ses croyances traditionnelles profondément enracinées, les individus subissent une tension interne pénible. La résolution de cette tension exige soit une rationalisation a posteriori, soit une transformation progressive du schéma cognitif, un processus intrinsèquement lent face à la fulgurance des algorithmes contemporains.
Enfin, la psychologie sociale de l’innovation, initiée par Everett Rogers avec sa théorie de la diffusion des innovations, affine la perspective d’Ogburn. Rogers démontre que l’adoption ne suit pas une trajectoire mécanique uniforme, mais se heurte à des barrières de perception, de conformisme social et d’aversion au risque. Le décalage culturel s’explique ainsi par la disparité psychologique entre les innovateurs précoces et la majorité tardive, cette dernière maintenant fermement les structures de la culture non matérielle.
7. Composantes clés, types et dimensions
Le retard culturel peut être décomposé en plusieurs éléments structurels et dimensions analytiques distincts qui permettent d’en disséquer les mécanismes :
- La culture matérielle : Ensemble des artéfacts physiques, des appareils techniques, des infrastructures industrielles et des technologies numériques tangibles ou instrumentales. Elle se caractérise par une transférabilité immédiate et une évolution cumulative.
- La culture adaptative (non matérielle) : Ensemble des règles déontologiques, des lois constitutionnelles, des dogmes théologiques, des rituels sociaux et des croyances collectives censés donner du sens et canaliser l’utilisation de la culture matérielle.
- La latence d’ajustement (lag period) : Durée quantitative mesurable qui sépare l’introduction généralisée d’une innovation matérielle du moment où les institutions promulguent des lois cohérentes et où la société stabilise de nouvelles normes morales.
- L’inadaptation ou friction sociale : Manifestations conflictuelles, crises sanitaires, litiges judiciaires et souffrances psychologiques qui surviennent précisément à l’intérieur de la période de latence.
- Le retard culturel primaire versus secondaire : Le retard primaire renvoie au décalage direct entre la technologie et la loi régulatrice ; le retard secondaire concerne la répercussion plus lente encore sur les mentalités profondes, les habitudes familiales et les représentations inconscientes.
- L’inertie psychologique et institutionnelle : Force de résistance cognitive (biais de statu quo, conservatisme normatif, rigidité bureaucratique) qui freine la révision des croyances traditionnelles même face à une évidence empirique manifeste.
8. Exemples et cas illustratifs
L’histoire contemporaine fournit une multitude d’exemples éloquents démontrant le caractère universel et récurrent du retard culturel dans diverses sphères de l’activité humaine.
Le premier exemple marquant concerne les technologies de procréation médicalement assistée et le génie génétique. Dès les années 1980 et 1990, la fécondation in vitro, la cryoconservation des embryons et, plus récemment, les ciseaux moléculaires CRISPR-Cas9 ont rendu techniquement possible la manipulation du génome humain et la dissociation entre parentalité génétique, gestationnelle et éducative. Pourtant, pendant des décennies, les cadres juridiques civils sont restés calqués sur des définitions traditionnelles de la filiation biologique immédiate. Les débats éthiques sur le statut ontologique de l’embryon, la gestation pour autrui et l’eugénisme illustrent une culture non matérielle qui débat avec angoisse de limites que la culture matérielle a déjà franchies depuis longtemps.
Un second exemple emblématique réside dans l’expansion des réseaux sociaux numériques et des smartphones. Au début des années 2010, ces dispositifs ont saturé le quotidien de milliards d’individus en modifiant profondément l’accès à l’information et la sociabilité. Néanmoins, il a fallu plus de dix ans pour que la psychiatrie, l’éducation nationale et le droit commencent à concevoir des réponses cohérentes à l’égard des troubles de l’attention chez l’enfant, du cyberharcèlement, de la baisse d’estime de soi chez les adolescents et de la manipulation électorale algorithmique. La technique d’ingénierie comportementale a devancé de loin la pédagogie numérique parentale et la législation sur la protection de l’attention publique.
Un troisième cas concerne la révolution actuelle de l’intelligence artificielle générative. Dès 2022-2023, des modèles de langage avancés ont démontré leur capacité à générer des textes, des images et des codes informatiques à un niveau quasi professionnel. Cependant, le droit d’auteur mondial, fondé sur la doctrine humaniste du génie créateur individuel née au XVIIIe siècle, se révèle désarmé face à des systèmes entraînés sur des milliards d’œuvres protégées. De même, la psychologie du travail commence à peine à mesurer l’impact de cette automatisation cognitive sur l’identité professionnelle et le sentiment d’utilité des salariés.
9. Mesure et évaluation
Mesurer empiriquement le retard culturel constitue un défi méthodologique substantiel, car il implique de confronter des grandeurs hétérogènes : d’un côté, le taux d’adoption mesurable d’un artefact physique, de l’autre, des modifications immatérielles d’attitudes, de textes de lois ou de valeurs collectives.
Les sociologues quantitatifs et les chercheurs en études des sciences et des technologies recourent fréquemment à des analyses longitudinales de séries temporelles. La méthodologie consiste à identifier la « date de bascule » où une technologie atteint une masse critique (par exemple, 50 % de taux d’équipement des ménages), puis à mesurer l’intervalle d’années nécessaire pour qu’interviennent des événements institutionnels précis : publication d’une première directive réglementaire, jurisprudence de cours suprêmes, ou intégration de modules didactiques obligatoires dans le système éducatif. Cet intervalle en années-calendrier constitue la métrique standard du retard culturel primaire.
En psychologie sociale, l’évaluation s’appuie sur des instruments psychométriques et des enquêtes d’opinion répétées. Des échelles mesurant l’acceptabilité technologique, le niveau d’inconfort éthique ou l’anxiété liée aux mutations techniques (comme les échelles de technostress) sont corrélées aux données démographiques d’utilisation. Des analyses de fouille textuelle (text mining) appliquées aux débats parlementaires ou aux articles de presse permettent d’observer l’évolution sémantique : on mesure le délai entre l’émergence des premiers dégâts constatés par les usagers et la cristallisation d’un consensus discursif qualifiant explicitement le problème comme un impératif normatif.
10. Applications et portée pratique
La compréhension du retard culturel possède une utilité directe dans plusieurs domaines appliqués, au-delà de la seule théorie sociologique académique.
Dans le domaine des politiques publiques et de la gouvernance, anticiper le retard culturel permet aux législateurs de concevoir une « réglementation adaptative » (anticipatory governance). Plutôt que d’attendre passivement que les crises éclatent, les gouvernements mettent en place des commissions d’éthique prospective et des bacs à sable réglementaires (regulatory sandboxes). Ces dispositifs permettent de tester des technologies émergentes à petite échelle tout en élaborant simultanément les garde-fous déontologiques et juridiques nécessaires, réduisant ainsi artificiellement la durée de latence.
Dans le secteur de la psychologie clinique et organisationnelle, le concept est indispensable pour diagnostiquer et traiter le « technostress » et le sentiment d’aliénation au travail. Lorsqu’une entreprise introduit un nouvel écosystème logiciel ou automatise ses chaînes sans accompagner les équipes sur le plan symbolique et relationnel, elle provoque un retard culturel interne. Les psychologues du travail interviennent alors pour créer des espaces de parole où la culture non matérielle de l’entreprise (les habitudes de solidarité, la reconnaissance des compétences, les rituels d’équipe) peut se réinventer pour s’harmoniser avec les nouveaux outils.
En éducation, la prise en compte du retard culturel évite le piège du simple équipementisme matériel. Distribuer des tablettes numériques ou des accès à des agents conversationnels sans refonder la didactique de l’esprit critique produit une friction pédagogique stérile. Les programmes de littératie numérique visent précisément à réaligner l’équipement matériel avec les schémas cognitifs des apprenants.
11. Recherche et preuves empiriques
Depuis les travaux initiaux d’Ogburn, de nombreuses recherches empiriques ont confirmé la robustesse du modèle tout en précisant ses mécanismes causaux. Dans une étude classique devenue une référence méthodologique, les chercheurs James Brinkman et ses collaborateurs ont examiné l’introduction des chaînes de montage automatisées dans l’industrie automobile nord-américaine, démontrant qu’il a fallu en moyenne 25 ans pour que les accords syndicaux et les règles de sécurité ergonomique neutralisent les pics de névroses industrielles et d’accidents corporels consécutifs à la hausse des cadences.
Dans le champ de la santé publique, l’épidémiologie sociale a abondamment documenté le retard culturel à travers l’exemple de la découverte des agents pathogènes. Lorsque la théorie microbienne des maladies a été scientifiquement consolidée par Louis Pasteur et Robert Koch à la fin du XIXe siècle, les chirurgiens et les infirmiers ont mis plusieurs décennies à adopter de manière systématique le lavage des mains et la stérilisation des instruments, maintenus dans des représentations séculaires de la pourriture spontanée ou des miasmes aériens.
Plus récemment, les recherches menées en psychologie cognitive par des équipes analysant la transition vers le travail à distance ont montré un décalage substantiel entre la disponibilité technologique des plateformes collaboratives et l’adaptation des styles de leadership. Si la transition matérielle s’est opérée en quelques semaines lors de la crise sanitaire de 2020, les protocoles de management fondés sur le présentéisme et la surveillance visuelle ont perduré pendant des années, provoquant une augmentation mesurable des syndromes d’épuisement professionnel (burnout) et une perte de sens chez les télétravailleurs.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La dynamique du retard culturel ne s’exprime pas de manière uniforme à travers la planète ; elle est profondément modulée par les contextes culturels, les régimes politiques et les cosmologies locales. Dans les sociétés occidentales individualistes dites WEIRD (Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic), l’innovation matérielle est le plus souvent guidée par les forces du marché privé et de la rentabilité capitalistique immédiate, ce qui a tendance à maximiser le décalage avec les régulations collectives publiques, souvent perçues comme des entraves bureaucratiques.
À l’inverse, dans certains pays d’Asie de l’Est imprégnés de traditions confucéennes ou dotés d’un dirigisme étatique fort, l’adoption matérielle est fréquemment encadrée de manière préemptive par l’appareil d’État, qui tente d’imposer un réalignement normatif quasi simultané. Cela s’est manifesté par exemple en Chine par le développement coordonné des technologies de paiement numérique ou de reconnaissance faciale adossées à un cadre normatif immédiat (comme le système de crédit social), réduisant la latence institutionnelle tout en soulevant d’immenses réserves quant aux libertés fondamentales.
Dans les pays du Sud global, le phénomène prend souvent la forme du « saut technologique » (leapfrogging). Des populations entières sont passées d’une absence totale de réseau bancaire traditionnel ou de téléphonie fixe à l’utilisation généralisée du paiement mobile (par exemple, le système M-Pesa au Kenya). Dans ce contexte, le retard culturel peut être paradoxalement compressé ou, au contraire, exacerbé : l’outil matériel s’insère directement au cœur de structures tribales ou coutumières ancestrales sans passer par les étapes de l’industrialisation classique, provoquant des métissages socioculturels inédits où l’usage ultra-moderne coexiste avec des représentations magico-religieuses.
13. Critiques, débats et limites
Bien que le concept de retard culturel conserve une force heuristique évidente, il a fait l’objet de critiques rigoureuses de la part de plusieurs générations de sociologues et de philosophes des techniques.
La critique la plus vigoureuse dénonce son déterminisme technologique latent. En postulant que la culture matérielle avance en premier et que la culture non matérielle n’a d’autre choix que de la rattraper, Ogburn semble conférer à la technique une autonomie totale et un statut de variable indépendante toute-puissante. Les tenants de la sociologie de la construction sociale des technologies (courant SCOT, représenté notamment par Wiebe Bijker et Trevor Pinch) ont objecté que la technologie ne naît jamais dans un vide social : elle est elle-même le produit de valeurs, d’intérêts économiques, de choix politiques et de fantasmes culturels préalables. Ce n’est donc pas la technique qui tire passivement la société, mais la société qui façonne la technique à son image.
Une seconde limite concerne le jugement normatif et progressiste implicite contenu dans le mot « retard ». Qualifier une hésitation morale ou une résistance politique de « retard » suppose que l’innovation technique constitue une avancée universellement souhaitable vers laquelle la société doit tendre. Or, les critiques écologistes et les philosophes de la technocritique (tels que Jacques Ellul ou Ivan Illich) soulignent que le refus d’adopter une technologie ou le maintien de prudences éthiques ne relèvent pas d’un déficit d’intelligence ou d’une léthargie archaïque, mais peuvent incarner une sagesse collective de préservation démocratique et humaine.
Enfin, certains théoriciens contemporains reprochent au modèle sa dichotomie simpliste entre matériel et immatériel. Dans l’ère du numérique, des algorithmes et des flux informationnels dématérialisés, la frontière entre l’outil physique et la structure symbolique devient poreuse, rendant la distinction ogburnienne traditionnelle plus difficile à opérationnaliser avec rigueur.
14. Termes connexes et distinctions
Pour éviter les confusions conceptuelles, il convient de distinguer soigneusement le retard culturel de notions proches de la sociologie et de la psychologie :
- Choc du futur (Alvin Toffler) : Se réfère à la détresse psychologique et à la désorientation cognitive aiguë ressenties par les individus submergés par « trop de changements en un laps de temps trop court ». Alors que le retard culturel est une propriété structurelle macro-sociologique de déphasage institutionnel, le choc du futur est une réaction psychologique subjective à cette accélération.
- Déterminisme technologique : Théorie philosophique affirmant que l’évolution de la technologie façonne de manière unilatérale et irrésistible la structure sociale et les valeurs humaines. Le retard culturel mobilise cette idée mais s’intéresse spécifiquement à la période transitoire d’inadaptation plutôt qu’à l’inéluctabilité du destin technique.
- Anomie (Émile Durkheim) : État de dérèglement social résultant de la disparition ou de l’effacement des normes morales guidant les conduites individuelles. L’anomie peut être vue comme l’une des conséquences psychologiques et sociales directes de la phase de latence du retard culturel.
- Fracture numérique (Digital Divide) : Inégalité socio-économique d’accès aux technologies de l’information entre différentes couches de la population ou régions géographiques. Le retard culturel concerne la discordance générale entre le matériel existant et les règles communes, et non la simple disparité quantitative d’accès matériel entre individus.
- Inertie institutionnelle : Tendance des bureaucraties et des institutions formelles à reproduire leurs modes opératoires en résistant activement aux réformes. C’est l’un des moteurs internes qui alimentent et prolongent le retard culturel adaptatif.
15. Résumé et points clés
Le retard culturel demeure l’une des clés de lecture les plus fécondes pour appréhender les tensions du monde contemporain. Ses principes fondamentaux se résument ainsi :
Il décrit l’asynchronie structurelle entre une culture matérielle (technologies, outils, machines) en mutation exponentielle et une culture adaptative non matérielle (lois, valeurs éthiques, croyances, coutumes) soumise à des temporalités de délibération beaucoup plus lentes. Cette discordance temporelle engendre une période de friction sociale, de dysfonction institutionnelle et d’insécurité psychologique tant qu’un nouvel équilibre normatif n’est pas institué. Loin d’être une fatalité passive, la reconnaissance de ce retard met en relief l’impérieuse nécessité d’une éthique prospective et d’une vigilance démocratique continue face aux emballements technologiques.
Références
- Bijker, W. E., Hughes, T. P., & Pinch, T. (Eds.). (1987). The Social Construction of Technological Systems: New Directions in the Sociology and History of Technology. MIT Press.
- Durkheim, É. (1893). De la division du travail social. Félix Alcan.
- Festinger, L. (1957). A Theory of Cognitive Dissonance. Stanford University Press.
- Ogburn, W. F. (1922). Social Change with Respect to Culture and Original Nature. B. W. Huebsch.
- Rogers, E. M. (2003). Diffusion of Innovations (5e éd.). Free Press.
- Toffler, A. (1970). Future Shock. Random House.