Au cœur de la démarche scientifique moderne réside l’impératif de vérification et d’universalité des découvertes. La réplication conceptuelle constitue l’un des piliers méthodologiques les plus sophistiqués des sciences du comportement, permettant d’éprouver la robustesse nomologique d’une hypothèse théorique au-delà des contingences matérielles de son protocole initial. En réinterrogeant un même construit psychologique à travers des protocoles distincts, elle sépare l’essence théorique des artefacts méthodologiques.
Réplication conceptuelle
1. Définition concise
La réplication conceptuelle désigne une démarche empirique visant à tester la validité d’une hypothèse ou d’une théorie psychologique sous-jacente en modifiant délibérément les méthodes d’opérationnalisation, les stimuli, les instruments de mesure ou les populations d’étude par rapport à la recherche originale. Contrairement à la réplication directe, elle ne cherche pas à reproduire à l’identique un protocole, mais à démontrer que le phénomène observé n’est pas tributaire d’un contexte expérimental spécifique.
Dans l’architecture de la recherche expérimentale, la réplication conceptuelle évalue l’aptitude d’une théorie à prédire des comportements à travers une diversité de manifestations empiriques. Lorsqu’un chercheur formule une théorie — par exemple, sur l’influence de l’anxiété sur les capacités mnésiques —, une réplication directe répétera exactement la même tâche de mémorisation avec le même inducteur d’anxiété. À l’inverse, la réplication conceptuelle mobilisera un paradigme différent (par exemple, induire le stress par la menace du stéréotype plutôt que par un choc électrique potentiel, et évaluer la mémoire de travail spatiale au lieu du rappel verbal libre).
Cette approche remplit un rôle épistémique fondamental : elle établit la validité de construit et cartographie les frontières d’applicabilité d’une proposition théorique. Elle permet ainsi d’affirmer qu’un phénomène relève d’une régularité psychologique authentique plutôt que d’un simple artefact créé par une procédure d’expérimentation isolée.
2. Étymologie et origine linguistique
Le syntagme « réplication conceptuelle » procède de la conjonction de deux racines latines distinctes, acclimatées successivement par la philosophie des sciences et la psychométrie anglo-saxonne (conceptual replication). Le terme « réplication » provient du verbe latin replicare, signifiant littéralement « replier en arrière », « faire revenir » ou « répéter ». En français classique, le vocable appartenait principalement au domaine juridique (la « réplique » en réponse à une argumentation) avant d’être réinvesti par la biologie moléculaire et l’épistémologie au XXe siècle pour désigner la reproduction réitérée d’un phénomène ou d’une expérience.
L’adjectif « conceptuelle » dérive quant à lui du bas-latin conceptus, participe passé du verbe concipere, qui signifie « concevoir, contenir, former en soi ». Il renvoie à la représentation intellectuelle abstraite et générale d’un objet de pensée. L’apparition formelle de l’expression s’est cristallisée dans la littérature méthodologique américaine des années 1960, notamment sous l’impulsion de méthodologistes cherchant à classifier les différentes manières de réitérer un test d’hypothèse pour distinguer la répétition littérale (direct replication) de la transposition théorique (conceptual replication).
3. Prononciation et forme grammaticale
En français standard, la locution se prononce /ʁe.pli.ka.sjɔ̃ kɔ̃.sɛp.tɥɛl/. Il s’agit d’un syntagme nominal féminin composé du nom commun « réplication » et de l’adjectif qualificatif relationnel « conceptuelle ». Son pluriel s’écrit de manière régulière : des réplications conceptuelles.
Dans l’usage académique contemporain, on rencontre occasionnellement les termes concurrents de « réplication indirecte », de « réplication constructive » ou d’« extension systématique », bien que l’expression « réplication conceptuelle » demeure la norme consacrée par les revues à comité de lecture et les manuels de méthodologie de recherche en psychologie.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender la portée de la réplication conceptuelle, il convient d’analyser le saut épistémologique qui sépare l’abstraction d’une théorie de sa concrétisation empirique. Dans toute science étudiant des variables latentes — telles que la motivation, l’attachement, l’estime de soi ou l’intelligence —, les chercheurs ne manipulent jamais directement les entités théoriques pures. Ils manipulent et observent des opérationnalisations, c’est-à-dire des traductions pragmatiques et mesurables de concepts abstraits au sein d’un laboratoire ou d’un dispositif d’enquête.
La réplication conceptuelle part du principe que chaque opérationnalisation comporte une part inévitable de variance non pertinente (bruit méthodologique, caractéristiques de la demande, effets de cadrage du stimulus, idiosyncrasies des consignes). Dès lors, si une relation prédictive entre un construit indépendant A et un construit dépendant B n’est corroborée que par le biais d’un unique instrument de mesure ou d’un paradigme figé, le chercheur court le risque d’observer une covariation artificielle. La réplication conceptuelle modifie substantiellement l’opérationnalisation : si l’on remplace l’instrument A1 par un instrument A2 entièrement dissemblable sur le plan fonctionnel, mais censé mesurer le même substrat psychologique, et que l’effet sur le construit B se maintient sous une mesure B2, la confiance dans la validité théorique du lien entre A et B augmente de manière exponentielle.
Cette méthodologie repose ainsi sur une logique de triangulation nomologique. En multipliant les points de vue expérimentaux et en variant systématiquement les contextes de recueil de données, la réplication conceptuelle cherche à démontrer l’invariance théorique du mécanisme psychologique. Elle teste la robustesse d’un système explicatif face aux perturbations introduites dans le milieu d’observation.
Cependant, le périmètre de la réplication conceptuelle est délimité par une frontière subtile : si l’on modifie trop radicalement les variables ou si l’on adjoint de nouvelles variables modératrices sans ancrage déductif, l’étude cesse d’être une réplication pour devenir une recherche originale exploratoire ou une extension théorique à part entière. La réplication conceptuelle exige impérativement que l’hypothèse mise à l’épreuve reste formellement identique à l’hypothèse conceptuelle originelle : seule la chaîne de mesure et d’induction matérielle doit faire l’objet d’une substitution contrôlée.
5. Développement historique
L’histoire de la réplication conceptuelle est indissociable de l’évolution de la philosophie des sciences et des crises méthodologiques qui ont traversé la psychologie expérimentale. Dans la première moitié du XXe siècle, sous l’influence du positivisme logique et des travaux fondamentaux de Karl Popper sur le principe de réfutabilité, l’accent a été mis sur la reproductibilité des faits expérimentaux. Néanmoins, l’observation selon laquelle les sciences humaines manipulent des construits non observables a rapidement imposé une distinction entre la répétition pure d’un protocole et la mise à l’épreuve d’une théorie.
Un jalon historique majeur a été posé en 1968 par David T. Lykken dans son article séminal paru dans la revue Psychological Bulletin, intitulé « Statistical significance in psychological research ». Lykken y a formalisé une taxonomie tripartite qui structure encore aujourd’hui les manuels de référence : la réplication littérale (duplication exacte des conditions), la réplication opérationnelle (respect scrupuleux du protocole d’échantillonnage et des consignes d’origine par un laboratoire indépendant) et la réplication conceptuelle. Lykken soulignait que la réplication conceptuelle constitue la méthode reine pour déterminer si une découverte statistique reflète une loi scientifique générale ou une singularité méthodologique.
Au cours des décennies 1970 à 1990, la réplication conceptuelle s’est imposée comme le vecteur privilégié de progression de la psychologie sociale et cognitive. Les chercheurs ont été massivement encouragés par les comités éditoriaux à proposer des études novatrices qui modifiaient les paradigmes antérieurs plutôt que de consacrer du temps à répéter à l’identique les travaux de leurs pairs. Cette dynamique a favorisé l’essor d’une immense créativité théorique, valorisant la nouveauté et l’élégance expérimentale.
Toutefois, l’avènement de ce que l’on a qualifié de crise de la réplicabilité au tournant des années 2010 a profondément bousculé ce consensus historique. Les travaux de John Ioannidis en 2005, suivis par les vastes initiatives de l’Open Science Collaboration pilotées par Brian Nosek en 2015, ont révélé un taux d’échec alarmant lors des tentatives de réplications directes. Dès lors, les historiens et philosophes des sciences contemporains ont réévalué le rôle de la réplication conceptuelle : si elle demeure indispensable pour valider la portée d’une théorie, son omniprésence antérieure — combinée à un désintérêt coupable pour la réplication directe — a parfois servi d’écran de fumée, consolidant des théories érigées sur des fondations empiriques fragiles.
6. Fondements théoriques
L’architecture épistémologique de la réplication conceptuelle puise ses justifications dans plusieurs courants majeurs de l’épistémologie et de la psychométrie :
En premier lieu, elle s’appuie directement sur la théorie de la validité de construit élaborée par Lee Cronbach et Paul Meehl (1955), ultérieurement enrichie par Donald T. Campbell et Donald W. Fiske (1959) dans leur modèle de la matrice multitrait-multiméthode. Selon cette approche, aucun indicateur empirique unique ne saurait saturer ou résumer adéquatement un concept psychologique complexe. L’existence d’une variable latente ne peut être solidement inférée que si des méthodes de mesure entièrement divergentes convergent vers des conclusions similaires. La réplication conceptuelle est la mise en action empirique de cette exigence de convergence inter-méthodes.
En deuxième lieu, la réplication conceptuelle s’enracine dans la méthodologie des programmes de recherche scientifique théorisée par Imre Lakatos. Selon Lakatos, une théorie scientifique dispose d’un « noyau dur » d’hypothèses fondamentales protégé par une « ceinture protectrice » d’hypothèses auxiliaires. Lorsque les chercheurs conduisent une réplication conceptuelle, ils soumettent le noyau dur à l’épreuve de variations des hypothèses auxiliaires (instruments de mesure, caractéristiques de l’échantillon, contexte physique). Si la théorie résiste à ces variations, le programme de recherche est qualifié de progressif.
Enfin, le modèle déductif-nomologique de Carl Hempel fournit le socle logique de la démarche : pour qu’une assertion prétende au statut de loi empirique, elle ne doit pas être limitée à des conditions initiales singulières. La réplication conceptuelle cherche précisément à élargir le champ des conditions initiales admissibles afin d’établir la portée universelle ou probabiliste des explications psychologiques proposées.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
Afin de structurer les multiples altérations méthodologiques possibles sans compromettre la nature du test théorique, les chercheurs décomposent la réplication conceptuelle selon plusieurs dimensions fondamentales :
- Variation de l’opérationnalisation de la variable indépendante : L’investigateur modifie la manière dont la cause théorique est induite. Par exemple, au lieu de provoquer un sentiment d’exclusion sociale par un jeu virtuel de lancer de balle informatisé (Cyberball), l’expérimentateur utilise un paradigme de fausse rétroaction de rejet interpersonnel rédigé par des pairs.
- Variation de la mesure de la variable dépendante : L’effet n’est plus capté par l’outil d’origine mais par un instrument analogue sur le plan conceptuel. Cela inclut le remplacement d’un questionnaire d’auto-évaluation explicite par une mesure chronométrique implicite (comme une tâche de temps de réaction de type IAT), ou par l’observation directe d’un comportement moteur ou physiologique (dilatation pupillaire, conductance cutanée).
- Variation de l’échantillonnage et de la population : L’hypothèse théorique est testée auprès d’une population dont les caractéristiques sociodémographiques divergent totalement de la cohorte d’origine (par exemple, tester sur des adultes âgés ou des cadres en entreprise un modèle initialement documenté auprès d’étudiants de premier cycle en psychologie).
- Variation des stimuli et du matériel expérimental : Le chercheur modifie la banque de stimuli utilisée (visages présentés, scénarios narratifs, formulations linguistiques) pour prévenir l’erreur d’échantillonnage des stimuli, garantissant que l’effet ne provient pas de singularités esthétiques ou lexicales propres aux matériaux initiaux.
- Variation du contexte environnemental et écologique : L’expérience quitte le laboratoire insonorisé et contrôlé pour être déployée dans un milieu écologique naturel (sur le lieu de travail, en milieu hospitalier, ou via des méthodologies d’évaluation écologique momentanée sur ordiphone).
8. Exemples et cas illustratifs
L’illustration la plus emblématique du rôle — et des dérives potentielles — de la réplication conceptuelle s’incarne dans les recherches sur la théorie de la dissonance cognitive de Leon Festinger. Dans l’expérience princeps de Festinger et Carlsmith (1959), la dissonance était générée par une tâche mécanique ennuyeuse suivie d’une incitation financière minime pour persuader autrui que la tâche était agréable (paradigme de la soumission induite). Par la suite, des dizaines de réplications conceptuelles ont été menées en diversifiant radicalement les protocoles : paradigme du libre choix (Brehm), paradigme de la justification de l’effort (Aronson et Mills), ou paradigme de l’hypocrisie induite. L’obtention récurrente d’un changement d’attitude au travers de ces scénarios empiriques hautement disparates a conféré à la dissonance cognitive une solidité scientifique exceptionnelle, confirmant que le moteur psychologique n’était pas lié aux spécificités de la tâche de manipulation de bobines de 1959.
Un autre cas historique concerne le modèle de l’épuisement de l’ego (ego depletion) développé par Roy Baumeister et ses collaborateurs. L’hypothèse postulait que l’autorégulation puise dans une ressource cognitive limitée comparable à une réserve d’énergie métabolique. Durant près de deux décennies, les chercheurs ont accumulé des centaines de « réplications conceptuelles » : résister à des chocolats pour ensuite résoudre des puzzles géométriques insolubles, réprimer ses émotions devant un film tragique pour ensuite serrer un dynamomètre à main, ou contrôler son attention visuelle pour accomplir un test de Stroop. Chacune de ces études était célébrée comme une éclatante réplication conceptuelle confirmant la théorie générale.
Cependant, l’histoire contemporaine de ce paradigme illustre le revers de la médaille. Lorsqu’une vaste initiative de réplication directe multirites préenregistrée a été orchestrée par Hagger et ses collègues en 2016 à travers des dizaines de laboratoires indépendants, l’effet d’épuisement de l’ego est devenu statistiquement indiscernable de zéro. Cet épisode a mis en lumière un travers épistémologique majeur : la succession de réplications conceptuelles non préenregistrées et vulnérables aux biais de publication avait bâti un édifice théorique d’apparence inattaquable sur la base de protocoles malléables, masquant la fragilité de l’effet direct initial.
9. Mesure et évaluation
Déterminer si une réplication conceptuelle est un « succès » ou un « échec » s’avère infiniment plus complexe que pour une réplication directe. Dans une réplication directe, l’analyste compare la taille d’effet observée à celle de l’étude princeps à l’aide de tests d’équivalence statistique (comme le two one-sided tests ou TOST) et d’intervalles de confiance préétablis. En matière de réplication conceptuelle, les métriques d’évaluation requièrent des dispositifs méthodologiques plus nuancés :
D’une part, les chercheurs mobilisent des techniques de modélisation par équations structurelles et d’analyse factorielle confirmatoire. Ces outils statistiques permettent de vérifier formellement l’équivalence de mesure (invariance métrique et scalaire) entre l’opérationnalisation originelle et la nouvelle implémentation. Si l’invariance de mesure n’est pas établie sur le plan psychométrique, tout écart dans les résultats ne peut être attribué à l’invalidation de la théorie, car l’outil n’évalue manifestement pas la même variable sous-jacente.
D’autre part, la synthèse quantitative par méta-analyse constitue l’approche privilégiée pour évaluer globalement les réplications conceptuelles. À travers l’inclusion de variables modératrices (le type de tâche, l’âge des participants, le cadre expérimental), les méta-analystes évaluent la robustesse nomologique du phénomène. Si l’effet moyen demeure statistiquement significatif et homogène malgré la diversité des modes d’opérationnalisation, la réplication conceptuelle collective est réputée probante.
Enfin, l’inférence bayésienne gagne un terrain considérable dans ce domaine. Le calcul des facteurs de Bayes (Bayes Factors) permet de quantifier la force de la preuve apportée par la nouvelle opérationnalisation en faveur de l’hypothèse nulle ($H_0$) par rapport à l’hypothèse théorique originale ($H_1$), évitant ainsi les pièges inhérents aux simples valeurs de p issues des tests d’hypothèse nulle traditionnels.
10. Applications et portée pratique
La réplication conceptuelle transcende la simple théorie académique pour conditionner l’application des sciences psychologiques au monde réel :
En psychologie clinique et en psychothérapie, elle intervient lors de l’adaptation d’un protocole d’intervention fondé sur des preuves (comme une thérapie cognitive et comportementale du trouble panique) à un trouble connexe ou à une nouvelle modalité de diffusion. Transposer un protocole initialement validé en face-à-face individuel vers un format numérique auto-administré sur smartphone constitue une forme de réplication conceptuelle de l’efficacité thérapeutique du principe d’exposition et de restructuration cognitive.
En psychologie du travail et des organisations, les entreprises ne peuvent appliquer sans vérification préalable des modèles comportementaux forgés dans des environnements de laboratoire artificiels. Conduire une réplication conceptuelle de la théorie des buts (goal setting theory) de Locke et Latham en modifiant la nature des récompenses, les canaux managériaux et la complexité des tâches réelles assure que les interventions organisationnelles amélioreront effectivement la productivité et le bien-être sans engendrer d’effets pervers contextuels.
Dans le domaine des politiques publiques et de l’économie comportementale (notamment le déploiement de « nudges » ou incitations douces), la réplication conceptuelle est indispensable. Un dispositif de cadrage des choix destiné à augmenter les dons d’organes au Royaume-Uni ne peut pas être reproduit littéralement dans un système fiscal français pour encourager la déclaration des revenus en ligne. Les scientifiques du comportement doivent procéder à une réplication conceptuelle de l’heuristique de statu quo en adaptant l’architecture de choix aux réalités juridiques, administratives et symboliques du nouveau public cible.
11. Recherche et données empiriques
Les données empiriques issues des projets collaboratifs contemporains ont profondément redéfini le statut scientifique de la réplication conceptuelle. Les vastes initiatives telles que les consortiums Many Labs et les publications du Center for Open Science ont documenté de manière quantitative la relation entre fidélité procédurale et taux de succès des réplications.
Une des analyses les plus révélatrices a été formalisée par Etienne LeBel et ses collaborateurs (2018) dans leur taxonomie de la réplication. En classifiant les études le long d’un continuum allant de la réplication directe (procédures et matériaux identiques) à la réplication conceptuelle très distante (matériaux, procédures et populations entièrement différents), ces chercheurs ont mis en évidence un gradient empirique : plus une étude s’éloigne méthodologiquement du protocole princeps vers une réplication conceptuelle pure, plus la probabilité de reproduire l’effet théorique original décline de façon drastique.
Ces données suggèrent que de nombreux effets psychologiques que l’on croyait universels reposaient en réalité sur des dépendances contextuelles hautement subtiles et non théorisées (ce que les chercheurs nomment les hidden moderators ou modérateurs cachés). Les travaux contemporains d’Uri Simonsohn, Leif Nelson et Joseph Simmons sur le « p-hacking » ont également démontré que le recours historique exclusif à des réplications conceptuelles non préenregistrées favorisait involontairement le biais de publication : les chercheurs essayaient de multiples variations opérationnelles jusqu’à ce que l’une d’entre elles délivre une significativité statistique ($p < 0,05$), publiant alors cette réussite en la présentant comme une réplication conceptuelle réussie tout en reléguant les échecs dans les tiroirs de laboratoire.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La question de la réplication conceptuelle prend une intensité critique lorsqu’elle croise la dimension transculturelle. La majorité historique des théories en psychologie s’est construite sur des échantillons issus des sociétés dites WEIRD (Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic), conceptualisées par Joseph Henrich et ses collègues en 2010. Ces populations ne représentent qu’environ 12 % de l’humanité, mais ont fourni plus de 80 % des données empiriques publiées au cours du XXe siècle.
Lorsqu’un chercheur souhaite éprouver un modèle théorique occidental dans une culture collectiviste (par exemple au Japon, au Kenya ou au Pérou), la réplication directe constitue souvent une absurdité méthodologique. Traduire mot à mot des questionnaires ou importer des stimuli visuels calibrés sur des références nord-américaines induit un biais culturel majeur qui invalide la collecte de données. Dans ce cadre, la réplication conceptuelle transculturelle s’impose comme la seule stratégie valide : elle consiste à identifier l’équivalent fonctionnel du concept dans la culture cible, en adaptant les matériaux pour qu’ils possèdent une résonance psychologique et sociale strictement analogue.
Par exemple, tester la théorie de l’attachement dans des structures familiales matrilinéaires ou communautaires où l’enfant est élevé par de multiples figures parentales exige d’abandonner le protocole standardisé de la « situation étrange » de Mary Ainsworth au profit d’observations contextualisées. La réplication conceptuelle permet ainsi de démêler ce qui ressort de structures cognitives universelles partagées par l’ensemble de l’espèce humaine et ce qui relève de scripts socioculturels localisés.
13. Critiques, controverses et limites
En dépit de son prestige intellectuel, la réplication conceptuelle fait l’objet d’un débat épistémologique particulièrement vif au sein de la communauté scientifique contemporaine. Le principal grief formulé par les méthodologistes concerne l’asymétrie de réfutabilité inhérente à son utilisation classique.
Cette asymétrie s’articule comme suit :
- En cas de résultat statistiquement significatif conforme aux prédictions : Le chercheur conclut triomphalement que la théorie d’origine est confortée et que sa validité est désormais généralisable à une nouvelle méthode opérationnelle.
- En cas de résultat non significatif ou contradictoire : Le chercheur (ou les défenseurs de la théorie originale) conclut presque systématiquement à une défaillance d’opérationnalisation. On affirme que la nouvelle tâche « n’a pas bien activé le construit », que les stimuli étaient mal choisis ou que la population n’était pas réceptive. En conséquence, la théorie originale n’est jamais remise en question ni falsifiée.
Cette plasticité interprétative confère à la réplication conceptuelle le statut dangereux de « bouclier immunologique » face à la réfutation poppérienne. Plusieurs philosophes des sciences, à l’instar d’Andrew Gelman ou de Brian Earp, ont souligné qu’une réplication conceptuelle menée de manière isolée, sans réplication directe préalable attestant de la réalité empirique du phénomène d’origine, s’apparente à bâtir un deuxième étage sur une maison dont on n’a pas vérifié l’existence des fondations.
Une autre critique récurrente porte sur le manque de préenregistrement systématique des plans d’analyse dans les réplications conceptuelles. La flexibilité dont dispose l’expérimentateur pour choisir ses variables dépendantes, exclure des participants ou transformer des données après coup (les degrés de liberté du chercheur) augmente substantiellement le risque de produire de faux positifs déguisés en confirmations théoriques.
14. Termes connexes et distinctions
Pour clarifier l’appareil méthodologique, il est essentiel de distinguer la réplication conceptuelle des notions voisines qui régissent la validation scientifique :
- Réplication directe (ou exacte) : Répétition d’une étude en utilisant des protocoles, des stimuli, des instructions et des critères de mesure aussi identiques que possible à l’original. Alors que la réplication conceptuelle teste la vérité d’une théorie, la réplication directe teste la vérité d’une observation empirique spécifique.
- Triangulation méthodologique : Stratégie de recherche planifiée dès la conception d’un programme scientifique, consistant à recueillir simultanément des données par plusieurs approches complémentaires (qualitatives, quantitatives, neurophysiologiques) pour cerner un phénomène sous tous ses angles, alors que la réplication intervient chronologiquement après une première découverte pour la confirmer.
- Généralisabilité (ou validité externe) : Capacité des résultats d’une étude à s’appliquer en dehors des conditions précises du laboratoire. La réplication conceptuelle est un outil de vérification empirique servant à évaluer cette généralisabilité, mais cette dernière désigne la propriété globale des données, non le processus d’investigation en lui-même.
- Extension théorique : Protocole qui incorpore volontairement de nouvelles variables prédictives ou modératrices afin de complexifier un modèle théorique existant. L’extension cherche à enrichir et transformer la théorie, tandis que la réplication conceptuelle se limite strictement à vérifier si le modèle originel tient ses promesses avec d’autres outils.
15. Résumé et points clés
En synthèse, la réplication conceptuelle constitue un rouage irremplaçable mais exigeant de la méthode scientifique en psychologie. Ses préceptes fondamentaux s’articulent autour des éléments suivants :
- Elle consiste à soumettre une même hypothèse théorique à l’épreuve des faits en modifiant intentionnellement les modalités de mesure, d’induction matérielle ou les caractéristiques de l’échantillon.
- Son objectif épistémologique premier réside dans l’établissement de la validité de construit et dans l’élimination des biais ou artefacts propres à un protocole particulier.
- Elle s’ancre dans les théories psychométriques de la convergence multitrait-multiméthode (Cronbach, Meehl, Campbell, Fiske) et dans l’épistémologie des programmes de recherche (Lakatos).
- Elle a révélé ses limites structurelles lors de la crise de la réplicabilité, en risquant d’agir comme un rempart contre la réfutation lorsque les échecs méthodologiques sont commodément invoqués pour protéger une théorie inopérante.
- Dans le paysage de la science ouverte contemporaine, elle ne s’oppose pas à la réplication directe mais lui succède harmonieusement : une théorie gagne à voir son effet d’abord solidement vérifié par réplication directe rigoureuse avant d’être soumise à des réplications conceptuelles systématiquement préenregistrées.
Références
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- Campbell, D. T., & Fiske, D. W. (1959). Convergent and discriminant validation by the multitrait-multimethod matrix. Psychological Bulletin, 56(2), 81–105. https://doi.org/10.1037/h0046016
- Cronbach, L. J., & Meehl, P. E. (1955). Construct validity in psychological tests. Psychological Bulletin, 52(4), 281–302. https://doi.org/10.1037/h0040957
- LeBel, E. P., McCarthy, R. J., Earp, B. D., Elson, M., & Vanpaemel, W. (2018). A unified framework to quantify the credibility of scientific findings. Advances in Methods and Practices in Psychological Science, 1(3), 389–402. https://doi.org/10.1177/2515245918787489
- Lykken, D. T. (1968). Statistical significance in psychological research. Psychological Bulletin, 70(3, Pt.1), 151–159. https://doi.org/10.1037/h0026141
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