Au cœur du traitement de l’information humaine, le maintien actif des données verbales repose sur des mécanismes de contrôle sophistiqués qui préviennent l’oubli transitoire. La répétition cumulative représente l’une des stratégies cognitives les plus efficientes développées par le système mnésique pour transférer et consolider des éléments discrets au sein de la mémoire à long terme tout en maintenant leur disponibilité immédiate dans la mémoire de travail.
Répétition cumulative
1. Définition concise
La répétition cumulative (en anglais, cumulative rehearsal) désigne une stratégie mnésique active consistant à répéter mentalement ou vocalement une séquence ordonnée d’items en intégrant chaque nouvel élément à la chaîne déjà mémorisée. Par exemple, confronté à la liste « pomme, table, ciel », le sujet répète successivement « pomme », puis « pomme, table », puis « pomme, table, ciel », maintenant active la totalité de la série au fil de sa présentation.
Sur le plan cognitif, ce procédé dépasse la simple répétition d’entretien isolée (répétition de maintien), car il préserve explicitement les relations ordinales et la structure séquentielle du matériel verbal ou symbolique. En recyclant continuellement les premiers éléments tout en intégrant les plus récents, la répétition cumulative réduit drastiquement la dégradation temporelle des traces mnésiques et facilite l’encodage relationnel en mémoire à long terme.
Cette stratégie constitue un marqueur fondamental du développement cognitif chez l’enfant d’âge scolaire et demeure un composant central de l’efficience exécutive chez l’adulte, particulièrement lors de tâches de rappel sériel, d’apprentissage du langage et de résolution de problèmes complexes.
2. Étymologie et origine linguistique
Le syntagme « répétition cumulative » dérive de deux racines latines distinctes qui éclairent sa signification fonctionnelle en psychologie expérimentale. Le vocable « répétition » provient du latin repetitio (action de recommencer, de reprendre), lui-même composé du préfixe re- (à nouveau) et du verbe petere (chercher à atteindre, demander). Dans la tradition rhétorique et psychologique, il exprime le retour cyclique sur un même contenu verbal.
L’adjectif « cumulative » trouve son origine dans le latin impérial cumulativus, issu du verbe cumulare (amonceler, combler, accroître) et du substantif cumulus (tas, monceau, sommet). Dans le lexique scientifique contemporain, la dimension cumulative qualifie un processus dynamique au sein duquel chaque nouvelle itération n’efface pas la précédente mais s’y agrège de manière exponentielle ou linéaire.
L’expression anglaise cumulative rehearsal a été formalisée à la fin des années 1960 et au début des années 1970 par des pionniers de la psychologie cognitive tels que Richard Shiffrin, Robert Morrison et John Flavell. La littérature francophone a naturalisé ce concept sous les termes de « répétition cumulative » ou « autorépétition cumulative », consolidant son statut d’opération de contrôle exécutif incontournable.
3. Prononciation et forme grammaticale
Le terme « répétition cumulative » est une locution nominale féminine singulière. Sa transcription phonétique normalisée dans l’Alphabet Phonétique International (API) s’établit comme suit : /ʁe.pe.ti.sjɔ̃ ky.my.la.tiv/. Au pluriel, elle prend la forme syntaxique de « répétitions cumulatives » (/ʁe.pe.ti.sjɔ̃ ky.my.la.tiv/).
Dans le discours scientifique, le substantif verbal « autorépétition » est fréquemment privilégié afin de souligner le caractère endogène et délibéré de la conduite cognitive (ex. « l’autorépétition cumulative verbale »). Le terme s’emploie principalement comme complément d’objet de verbes d’action cognitive (« déployer une répétition cumulative », « inhiber la répétition cumulative ») ou en position de sujet pour qualifier l’activité du sous-système de contrôle phonologique.
Sur le plan morphologique, l’association du préfixe réflexif « auto- » à « répétition cumulative » insiste sur la nature intrinsèque de la boucle articulatoire sous-jacente, qu’elle soit subvocale (silencieuse) ou ouvertement oralisée.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender la portée de la répétition cumulative, il convient de la situer au sein de l’architecture cognitive humaine. Lorsqu’un individu est exposé à un flux séquentiel de stimuli symboliques (mots, chiffres, lettres), le temps joue contre la fidélité de l’information. Selon la théorie de l’effacement de la trace mnésique, l’absence de réactivation entraîne la dégradation passive des représentations en quelques secondes. La répétition cumulative répond précisément à cette contrainte temporelle en instaurant une boucle dynamique de réactualisation permanente.
Contrairement à la simple répétition d’éléments uniques (dite répétition passive ou répétition fixe), où le sujet répète le mot courant avant de passer au suivant sans liaison interne, la démarche cumulative crée une unité structurée en réseau. Chaque cycle d’articulation interne consolide non seulement l’identité phonologique de chaque stimulus individuel, mais également son repère spatial ou temporel au sein de la séquence globale. Ce processus transforme une série d’items atomisés en un ensemble cohésif organisé en chaîne ordonnée.
Cette stratégie impose toutefois un coût cognitif substantiel. Le temps requis pour articuler subvolement la séquence grandit au fur et à mesure que la liste s’allonge. Tant que la durée totale de récitation de la série reste inférieure au délai critique de détérioration de la trace (estimé empiriquement entre 1,5 et 2 secondes pour les traces phonologiques de base), tous les éléments sont préservés. Cependant, dès que la séquence s’accroît excessivement, les premiers items commencent à s’altérer avant que la boucle n’ait pu revenir sur eux, illustrant la contrainte fondamentale de capacité limitée régissant les sous-systèmes de la mémoire de travail.
En outre, la répétition cumulative opère une transition capitale entre la mémoire transitoire et le stockage pérenne. Par l’activation itérative et ordonnée des traces, elle stimule les mécanismes de l’hippocampe et du néocortex préfrontal, favorisant l’encodage associatif et l’inscription sémantique durable. Elle ne se borne donc pas à maintenir l’état d’éveil d’une trace à court terme ; elle structure activement les représentations en vue d’un rappel différé fiable.
5. Développement historique
La trajectoire scientifique de la répétition cumulative est intimement liée à la révolution cognitive des années 1960. Antérieurement, le béhaviorisme orthodoxe considérait la répétition uniquement sous l’angle du conditionnement ou de la force de l’habitude par renforcement mécanique. L’émergence des modèles de traitement de l’information a redéfini le sujet humain comme un gestionnaire proactif de ses flux sensoriels.
Une étape charnière a été franchie avec le célèbre modèle modal proposé par Richard Atkinson et Richard Shiffrin en 1968. Dans ce modèle, le concept de « processus de contrôle » (control processes) a été formalisé : la répétition (rehearsal) n’était plus perçue comme un simple réflexe, mais comme une décision cognitive stratégique visant à gouverner le flux d’informations transitant de la mémoire à court terme vers la mémoire à long terme. Atkinson et Shiffrin ont démontré mathématiquement que la probabilité de transfert d’un item dépendait directement de la durée et du type de répétition dont il bénéficiait dans le tampon de mémoire (rehearsal buffer).
Simultanément, dans le champ de la psychologie du développement, les travaux fondateurs de John Flavell et de ses collaborateurs (notamment Beach, Chinsky et Keeney à la fin des années 1960) ont révélé la dynamique ontogénétique de cette compétence. Flavell a observé que les enfants de moins de 5 ou 6 ans ne répètent généralement pas de manière spontanée (déficit de production), alors qu’ils sont capables d’utiliser la répétition avec succès lorsqu’on la leur enseigne explicitement. Vers l’âge de 7 ans, une transition fondamentale s’opère : les enfants adoptent d’abord une stratégie de répétition passive isolée, avant d’évoluer spontanément, entre 8 et 10 ans, vers une stratégie de répétition cumulative élaborée.
Durant les années 1970 et 1980, le développement du modèle tripartite de la mémoire de travail par Alan Baddeley et Graham Hitch a permis d’ancrer biologiquement et fonctionnellement la répétition cumulative au sein de la boucle phonologique. Plus tard, Peter Ornstein et ses collègues ont raffiné l’analyse qualitative des protocoles de répétition à voix haute, distinguant formellement les styles de répétition passive des styles véritablement cumulatifs et corrélant ces derniers avec l’apparition marquée de l’effet de primauté dans les courbes de rappel libre sériel.
6. Fondements théoriques
Plusieurs cadres conceptuels majeurs permettent de comprendre les mécanismes intimes et l’efficacité de la répétition cumulative :
Le premier socle théorique repose sur le modèle de la mémoire de travail de Baddeley. Dans ce cadre, la répétition cumulative constitue l’expression optimale du processus d’autorépétition subvocal (articulatory rehearsal process). Ce système agit comme un « rafraîchisseur » temporel : le stock phonologique passif retient les traces auditives ou verbales qui s’évanouissent spontanément en deux secondes environ. Le système articulatoire subvocal, en réactivant cycliquement les mots via la parole intérieure sous forme cumulative, compense cette obsolescence programmée et restaure continuellement l’amplitude du signal mnésique.
Le deuxième modèle clé relève de la théorie des niveaux de traitement formulée par Fergus Craik et Robert Lockhart en 1972. Ces auteurs établissent une distinction cruciale entre la répétition de maintien (de type I) et la répétition d’élaboration (de type II). Si la répétition cumulative est parfois initiée comme un mécanisme superficiel de maintien, sa nature séquentielle complexe en fait très vite une passerelle vers le traitement élaboratif. En contraignant l’esprit à confronter simultanément plusieurs stimuli au sein d’une même fenêtre temporelle, elle favorise l’encodage de liens sémantiques, d’associations catégorielles et d’indices contextuels partagés.
Enfin, le modèle du contrôle exécutif et de la métacognition postule que la répétition cumulative témoigne d’une autorégulation mature de l’effort cognitif. L’administrateur central doit allouer des ressources attentionnelles soutenues pour orchestrer la coordination motrice subvocalisée, surveiller l’ordre sériel exact, réprimer l’intrusion d’items concurrents et juger du moment opportun pour abandonner la répétition au profit de la restitution. Il s’agit donc d’une conduite dirigée vers un but qui nécessite une allocation métacognitive rigoureuse.
7. Composantes clés, types et dimensions
La répétition cumulative peut être décomposée en plusieurs dimensions et caractéristiques structurelles :
- La récursivité séquentielle : Capacité à réintroduire le résultat du cycle mnésique antérieur au point de départ du cycle suivant en y adjoignant un nouvel élément (schéma itératif A → AB → ABC).
- La cadence articulatoire : Vitesse à laquelle la parole intérieure peut exécuter la boucle phonologique. Cette vitesse détermine le volume maximal d’items qu’un individu peut maintenir avant que le premier item ne franchisse le seuil de dégradation critique.
- L’intégration ordinale : Marquage de la position respective de chaque élément au moyen d’indices sériels, ce qui immunise le système contre les erreurs de transposition ou d’inversion lors de la restitution.
- Le contrôle exécutif et l’inhibition : Faculté d’inhiber les distracteurs externes et internes durant l’exécution de la boucle pour éviter la rupture de chaîne phonatoire.
- La modalité expressive : La répétition cumulative peut être ouverte (vocalisée à haute voix, fréquente chez les jeunes enfants ou lors d’apprentissages intenses) ou couverte (subvocale, intériorisée et imperceptible de l’extérieur).
- Le degré d’automatisation : Processus hautement coûteux en attention volontaire lors des premiers stades d’acquisition, qui tend vers une semi-automatisation fluide chez l’adulte expert manipulant des structures familières.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour observer la répétition cumulative en situation naturelle, considérons l’apprentissage d’un numéro de téléphone communiqué oralement chiffre par chiffre sans possibilité de prise de notes immédiate. Si l’interlocuteur énonce successivement « 06 », « 22 », « 94 », « 15 », l’individu utilisant une stratégie cumulative procédera intérieurement de la façon suivante :
À l’écoute du premier segment, il formule « 06 ». Dès l’arrivée du second, il subvocalise « 06 – 22 ». Dès le troisième bloc, il prononce mentalement « 06 – 22 – 94 », puis enchaîne immédiatement avec « 06 – 22 – 94 – 15 ». Si un événement extérieur venait interrompre la boucle à ce stade, la séquence entière serait menacée d’amnésie temporaire en raison de la saturation cognitive exigée par le maintien de cette récitation continue.
Dans le domaine éducatif, un exemple classique s’illustre à travers le jeu de mémoire enfantin « Dans ma valise, il y a… ». Le premier joueur commence par « un livre ». Le second enchaîne : « un livre et une pomme ». Le troisième doit formuler : « un livre, une pomme et un chapeau ». L’enfant qui maîtrise l’autorépétition cumulative répète mentalement l’inventaire complet avant même que ne vienne son tour d’énoncer son propre objet, ce qui lui assure un rappel fluide et sans omission.
À l’inverse, l’absence de répétition cumulative se traduit par une conduite de traitement ponctuel : l’individu n’énonce que le dernier mot entendu (« chapeau »), négligeant la chaîne antérieure et échouant dramatiquement au rappel sériel lors de tests psychométriques standardisés.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation scientifique et clinique de la répétition cumulative s’effectue par des méthodologies rigoureuses d’observation comportementale et neuropsychologique :
Le paradigme d’observation directe de la vocalisation subvocale utilise historiquement des miroirs sans tain, des enregistrements vidéo à haute résolution ou l’analyse des mouvements labiaux (lip reading). Chez l’enfant d’âge scolaire, l’observateur quantifie la présence de micromouvements articulatoires des lèvres et de la gorge survenant durant les intervalles de rétention inter-stimuli d’une tâche de rappel sériel libre.
Le protocole de répétition à voix haute (overt rehearsal procedure), standardisé par Rundus en 1971, impose au participant d’extérioriser oralement tout ce qui traverse son champ de pensée pendant qu’on lui présente une liste de mots à un rythme régulier (généralement 1 mot toutes les 3 ou 5 secondes). L’expérimentateur enregistre et transcrit verbatim la production verbale : la présence d’associations telles que « A », « A-B », « A-B-C » signe objectivement la conduite cumulative, contrastant avec les protocoles de répétition fixe de type « A, A, A », « B, B, B ».
Sur le plan neuropsychologique moderne, l’électromyographie de surface (EMG) appliquée aux muscles laryngés et péribuccaux permet de mesurer l’activité sous-jacente de la boucle phonologique même en l’absence de sons perceptibles. Enfin, l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) mesure l’activation coordonnée de l’aire de Broca (aire 44/45 de Brodmann), de l’aire motrice supplémentaire et du cortex pariétal inférieur gauche, signatures neurales identifiées de l’autorépétition cumulative.
10. Applications et portée pratique
La compréhension de la répétition cumulative produit des retombées substantielles dans de multiples domaines appliqués :
En pédagogie et en orthophonie, l’entraînement explicite à la répétition cumulative constitue une intervention de choix auprès des enfants présentant un trouble développemental du langage, une dysphasie ou un trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). Enseigner formellement à un apprenant comment cumuler les mots pour retenir des consignes à multiples volets permet de compenser un empan mnésique naturellement déficitaire et d’améliorer significativement la compréhension en lecture.
Dans l’apprentissage des langues secondes, l’acquisition de patrons syntaxiques et de listes de vocabulaire tire un parti décisif de la répétition cumulative séquentielle. Elle consolide l’empreinte phonotactique des sons étrangers dans le cerveau de l’apprenant, facilitant leur prononciation ultérieure et leur reconnaissance automatisée dans le flux de la parole continue.
Dans les environnements professionnels critiques à haute charge cognitive (tels que le contrôle de la circulation aérienne, la chirurgie d’urgence ou la négociation financière), les opérateurs utilisent spontanément ou par doctrine d’entraînement des protocoles de répétition cumulative (« read-back » ou collationnement cumulatif). Cette méthode sécurise la transcription mentale de séries d’instructions complexes (caps, altitudes, dosages médicamenteux) et prévient les erreurs de confusion d’ordre aux conséquences potentiellement catastrophiques.
11. Recherche et données empiriques
La recherche expérimentale a fourni des preuves robustes reliant la répétition cumulative à l’amélioration objective des performances mnésiques, notamment à travers l’analyse de la courbe de position sérielle.
Dans ses expériences marquantes de 1971, Dewey Rundus a démontré que l’effet de primauté — c’est-à-dire le rappel supérieur des premiers éléments d’une liste — était directement causé par le nombre absolu de répétitions cumulatives dont ces premiers éléments ont bénéficié. En analysant les protocoles vocalisés, Rundus a constaté une corrélation presque parfaite entre le tracé de la fréquence de répétition d’un mot et la probabilité de son rappel ultérieur en mémoire à long terme, validant l’hypothèse selon laquelle la répétition cumulative assure le transfert vers un magasin de rétention durable.
Parallèlement, les études transculturelles et de psychologie différentielle menées par Ornstein, Naus et Stone (1977) ont analysé pourquoi les jeunes enfants échouaient fréquemment dans les tâches de rappel libre. Leurs données indiquent que ce n’est pas la capacité brute du réservoir de mémoire qui est initialement atrophiée, mais bien la stratégie mise en œuvre : les enfants de 7 ans répètent les mots avec la même fréquence absolue que les adultes, mais ils le font de manière isolée (« chien », « chien », « chien » puis « verre », « verre »). Lorsque les chercheurs entraînent expérimentalement ces enfants à adopter une répétition cumulative (« chien-verre-arbre »), leur effet de primauté augmente immédiatement pour atteindre des niveaux proches de ceux des enfants plus âgés.
Récemment, les investigations en neurosciences ont démontré que l’efficience de la répétition cumulative est régie par la maturation des faisceaux de substance blanche, en particulier le faisceau arqué qui relie les zones réceptives temporales de Wernicke aux structures productrices frontales de Broca. Une intégrité microstructurelle plus forte de ce faisceau chez l’adolescent corrèle positivement avec l’adoption spontanée et l’accélération motrice de la répétition cumulative.
12. Considérations culturelles et transculturelles
Bien que les composantes neurobiologiques de la mémoire de travail soient universelles au sein de l’espèce humaine, le recours à la répétition cumulative est profondément modulé par la scolarisation et les traditions culturelles de transmission du savoir.
Les recherches menées en anthropologie cognitive, notamment par Michael Cole et ses collègues auprès des populations Kpelle au Liberia, ont établi que l’émergence spontanée de stratégies mnésiques articulatoires sophistiquées comme la répétition cumulative n’est pas un simple produit de la maturation biologique, mais dépend étroitement de la fréquentation d’un système scolaire formel. Les enfants non scolarisés, bien qu’excellents dans le traitement de données narratives ou contextuelles intégrées à leur mode de vie, ne recourent que très rarement à la répétition cumulative artificielle lors de tâches de listes décontextualisées imposées par les tests occidentaux.
De surcroît, la nature linguistique influence l’efficience de cette stratégie en raison de la longueur syllabique des mots dans chaque langue. L’effet de longueur des mots théorisé par Baddeley s’exprime clairement : les locuteurs de langues dont les chiffres et mots de base possèdent une structure monosyllabique brève (comme le mandarin) peuvent exécuter une boucle de répétition cumulative plus rapidement que les locuteurs de langues dont les équivalents sont polysyllabiques (comme l’arabe, le gallois ou le français pour certains numéraux). En conséquence, le volume d’items conservé dans un même cycle de répétition cumulative varie systématiquement en fonction de la langue maternelle de l’individu.
13. Critiques, débats et limites
Bien que valorisée pour son rôle dans le maintien sériel, la répétition cumulative a fait l’objet de plusieurs critiques et remises en question fondamentales :
L’une des controverses les plus virulentes émane des partisans de la théorie des niveaux de traitement (Craik & Tulving, 1975). Ces auteurs ont objecté que la répétition cumulative reste une stratégie essentiellement mécanique de surface (visant la structure phonologique) et qu’elle n’induit pas nécessairement une compréhension sémantique profonde. Ils ont prouvé qu’un individu peut répéter cumulativement une série de mots sans pour autant en extraire le sens ni être capable de les restituer plusieurs jours plus tard, comparativement à une stratégie d’imagerie mentale visuelle ou d’encodage élaboratif.
Une seconde limite concerne le goulot d’étranglement de la vitesse articulatoire. Dès lors qu’une série dépasse 4 à 6 éléments, le temps total requis pour parcourir mentalement la séquence excède le temps de dégradation spontanée de l’élément initial. La répétition cumulative devient alors contre-productive, créant une surcharge cognitive qui peut conduire à l’effondrement global de la tâche par confusion articulatoire (phénomène de saturation de la boucle phonologique).
Enfin, les modèles contemporains de la mémoire de travail à activation attentionnelle, tels que le modèle de Nelson Cowan ou l’approche Time-Based Resource-Sharing (TBRS) de Pierre Barrouillet et Valérie Camos, ont revisité la répétition cumulative. Ils soulignent que la réactualisation des représentations n’est pas purement articulatoire et motrice, mais découle d’un rafraîchissement attentionnel rapide (attentional refreshing). Dans cette perspective, la répétition cumulative n’est que l’une des formes concrètes de réallocation périodique du focus attentionnel, et son primat explicatif exclusif est aujourd’hui nuancé au profit de mécanismes de maintien non verbaux.
14. Termes associés et distinctions
Pour éviter toute ambiguïté théorique, il convient de différencier rigoureusement la répétition cumulative d’autres mécanismes voisins de la psychologie cognitive :
- Répétition de maintien (ou passive) : Répétition machinale d’un item individuel isolé dans le but de le préserver momentanément, sans lien avec les items précédents (ex. répéter « 5, 5, 5 » puis « 8, 8, 8 »). À la différence de la forme cumulative, elle ne renforce pas l’organisation ordinale de la série.
- Répétition élaborative : Stratégie d’encodage qui enrichit l’information en y associant des significations conceptuelles, des anecdotes personnelles ou des images visuelles. La répétition cumulative est sérielle et phonologique, tandis que l’élaboration est principalement sémantique.
- Rafraîchissement attentionnel (Attentional Refreshing) : Mécanisme central non verbal consistant à rediriger brièvement le faisceau de l’attention sur des traces mnésiques actives pour éviter leur affaiblissement. La répétition cumulative engage obligatoirement la composante motrice et articulatoire subvocale, ce qui n’est pas le cas du rafraîchissement attentionnel pur.
- Morcellement (Chunking) : Stratégie de regroupement d’unités élémentaires d’information en blocs plus vastes dotés de sens (ex. regrouper « 1, 9, 8, 4 » sous « 1984 »). Le morcellement réduit le nombre d’unités à manipuler, ce qui optimise l’espace disponible au sein du cycle de répétition cumulative ultérieur.
- Mémoire procédurale : Forme de mémoire à long terme consacrée à l’automatisation des habiletés motrices et cognitives. La répétition cumulative est une opération explicite et contrôlée de la mémoire de travail, même si son exécution peut être automatisée par l’apprentissage.
15. Résumé et points clés à retenir
La répétition cumulative demeure un concept pilier de la psychologie de la mémoire et de l’architecture cognitive humaine. En voici les conclusions majeures :
Elle se définit comme la restitution ordonnée et itérative d’une séquence de données au sein de laquelle chaque nouvel élément s’articule aux éléments antérieurs, permettant la préservation de l’ordre sériel et de l’intégrité phonologique.
Sur le plan ontogénétique, elle se met spontanément en place vers l’âge de 8 à 10 ans, succédant aux stades de non-production et de répétition passive unitaire, et reflète la maturation fonctionnelle du cortex frontal et du réseau exécutif.
Elle constitue le support opérationnel privilégié de la boucle phonologique au sein de la mémoire de travail et rend compte, par son investissement récurrent, de l’effet de primauté observé dans les courbes d’apprentissage sériel.
Bien qu’elle trouve ses limites structurelles dans la vitesse articulatoire et qu’elle n’assure pas un traitement sémantique approfondi à elle seule, elle représente un outil indispensable pour l’apprentissage du langage oral, l’acquisition de la lecture et la rétention d’instructions séquentielles sous contrainte temporelle.
Références
- Atkinson, R. C., & Shiffrin, R. M. (1968). Human memory: A proposed system and its control processes. In K. W. Spence & J. T. Spence (Eds.), The psychology of learning and motivation (Vol. 2, pp. 89-195). Academic Press.
- Baddeley, A. (2000). The phonological loop: Challenges and ambiguities. In The working memory (pp. 50-78). Oxford University Press.
- Barrouillet, P., & Camos, V. (2014). Working memory and thinking: Current issues in cognitive psychology. Psychology Press.
- Craik, F. I., & Lockhart, R. S. (1972). Levels of processing: A framework for memory research. Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior, 11(6), 671-684.
- Flavell, J. H., Beach, D. R., & Chinsky, J. M. (1966). Spontaneous verbal rehearsal in a memory task as a function of age. Child Development, 37(2), 283-299.
- Ornstein, P. A., Naus, M. J., & Stone, B. P. (1977). Rehearsal training and cognitive capabilities in children’s memory. Developmental Psychology, 13(4), 372-380.
- Rundus, D. (1971). Analysis of rehearsal processes in free recall. Journal of Experimental Psychology, 89(1), 63-77.