Régression d’âge : Au cœur du passé psychique

La régression d’âge est un phénomène psychologique, spontané ou induit, où un individu adopte des conduites affectives et cognitives d’un stade antérieur de son développement.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 22, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 22, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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La régression d’âge représente l’un des phénomènes les plus fascinants et complexes de la psychologie clinique, naviguant entre mécanisme de défense inconscient et outil thérapeutique inductif. Qu’elle survienne spontanément sous l’impact d’une détresse affective aiguë ou qu’elle soit guidée dans le cadre rigoureux d’une intervention psychothérapeutique, cette dynamique engage une réactualisation saisissante de comportements, d’émotions et de modes de fonctionnement antérieurs de l’individu.

Régression d’Âge

1. Définition concise

La régression d’âge désigne un processus psychologique, spontané ou induit, au cours duquel un individu adopte des conduites, des attitudes cognitives, des mécanismes relationnels ou des réponses affectives caractéristiques d’un stade de développement antérieur à son âge chronologique réel. Dans le champ de la santé mentale, ce phénomène peut traduire une manœuvre d’adaptation face à un stress intolérable ou un vecteur méthodologique d’exploration des couches précoces de la mémoire émotionnelle.

Sur le plan psychopathologique, elle se manifeste comme un repli adaptatif ou défensif de la personnalité vers des phases de maturation où les contraintes de la réalité extérieure semblaient moins écrasantes ou mieux contenues par l’environnement tutélaire. Cette réversion fonctionnelle n’annihile pas le niveau de développement adulte acquis, mais inhibe temporairement son expression au profit de manifestations régressives archaïques.

En pratique clinique et hypnotique, la régression d’âge induite constitue un état altéré de conscience dans lequel le patient revit ou se remémore subjectivement des événements vécus dans l’enfance. Cette démarche vise la réévaluation cognitive, l’abréaction émotionnelle ou la reconstruction narrative d’expériences précoces mal intégrées.

2. Étymologie et origine linguistique

Le terme « régression » dérive directement du substantif latin regressio, qui signifie « retour en arrière », « retraite » ou « recul », lui-même dérivé du verbe regredi (composé du préfixe re-, indiquant le mouvement inverse, et de gradi, signifiant marcher, avancer pas à pas). Dans son acception originelle, le mot comportait une connotation spatiale et dynamique évoquant l’action de rebrousser chemin.

Le concept a été importé dans le lexique philosophique et scientifique au fil des XVIIIe et XIXe siècles pour désigner un mouvement rétrograde dans l’évolution des espèces, la logique déductive ou les pathologies neurologiques. C’est à la fin du XIXe siècle, sous l’impulsion décisive de la métapsychologie freudienne, que le terme s’est cristallisé au sein de la psychopathologie (originellement sous le vocable allemand Regression), avant de s’étendre aux travaux anglophones sous la dénomination age regression, initialement formalisée dans les cercles de recherche sur l’hypnose expérimentale et la suggestion post-mesmérienne.

3. Prononciation et forme grammaticale

En français, le terme s’énonce phonétiquement /ʁe.ɡʁe.sjɔ̃ dɑʒ/. Il s’agit d’un syntagme nominal féminin composé du substantif « régression », de la préposition élidée « d’ » et du substantif masculin « âge ». On rencontre parfois la variante « régression en âge », fréquemment employée dans la littérature francophone consacrée à l’hypnothérapie.

Au plan syntaxique, le syntagme peut faire fonction de sujet, de complément d’objet direct ou de complément circonstanciel dans le discours clinique (par exemple : « Le patient manifeste une régression d’âge marquée face à l’hospitalisation »). On observe également l’usage de formes adjectivales dérivées, telles que « conduite régressive », « état régressif » ou « dynamique régressivo-évolutive ».

4. Explication conceptuelle approfondie

La régression d’âge ne se résume pas à une simple imitation théâtrale de l’enfance ; elle engage une véritable réorganisation psycho-affective momentanée du sujet. Lorsque ce phénomène s’instaure de manière involontaire, l’individu se trouve submergé par des angoisses dont le niveau de traitement dépasse ses capacités d’intégration actuelles. Face à ce débordement psychique, le Moi active un mécanisme de défense visant à restaurer un sentiment de sécurité primaire par la réactivation de schémas opératoires révolus, autrefois sécurisants ou gratifiants.

Ce mécanisme repose sur le principe de plasticité psychique et de stratification du développement. Les stades antérieurs de l’évolution libidinale et relationnelle ne disparaissent jamais totalement avec l’acquisition de la maturité adulte ; ils demeurent inscrits sous forme de traces mnésiques, de modes relationnels latents et de réseaux neuronaux consolidés. Sous la pression de situations anxiogènes, de deuils traumatiques ou de ruptures de l’homéostasie affective, l’appareil psychique se désengage temporairement des exigences de la réalité présente pour se replier sur ces tranchées développementales antérieures.

La portée de la régression d’âge varie grandement selon qu’elle est transitoire ou structurelle, bénigne ou aliénante. D’un côté, une régression modérée, souple et réversible permet le ressourcement narcissique, le jeu, la créativité et le repos psychologique (ce que certains analystes nomment la régression au service du Moi). D’un autre côté, une régression massive, rigide et prolongée signale souvent un effondrement des digues défensives de l’adulte, laissant place à des tableaux cliniques sévères tels que le mutisme sélectif, l’énurésie secondaire ou l’hébétude catatonique.

Sur le plan neurobiologique et cognitif, la régression reflète une désactivation relative des structures néocorticales préfrontales, garantes du contrôle exécutif et de la métacognition, au profit d’un fonctionnement dominé par les circuits sous-corticaux et limbiques. L’expression émotionnelle devient plus brute, le vocabulaire se simplifie, les postures corporelles s’enroulent sur elles-mêmes et la dépendance envers autrui devient manifeste.

5. Évolution historique

L’histoire de la régression s’enracine dans la psychiatrie dynamique du XIXe siècle. Franz-Anton Mesmer et le marquis de Puységur rapportaient déjà des cas de sujets somnambuliques qui, lors de transes induites, parlaient avec des voix enfantines et évoquaient des scènes de leur passé comme s’ils s’y trouvaient. À la même époque, le concept de dissolution de John Hughlings Jackson postulait que les fonctions nerveuses les plus récemment acquises dans l’évolution sont les premières à disparaître lors des atteintes cérébrales, libérant les automatismes primaires.

C’est Sigmund Freud qui, à partir de 1900 dans L’Interprétation du rêve puis en 1905 dans les Trois essais sur la théorie sexuelle, théorise rigoureusement la notion de régression. Freud articule ce concept à ceux de fixation et de pulsion, distinguant la régression temporelle, topique et formelle. La régression devient une pierre angulaire pour comprendre la genèse des névroses, des perversions et des psychoses.

Au milieu du XXe siècle, avec l’essor de l’hypnose clinique moderne, des praticiens comme Milton H. Erickson développent des méthodes systématiques d’hypnorégression. Durant les décennies 1940 à 1970, l’usage de la régression hypnotique explose dans les armées pour traiter les « névroses de guerre » (états de stress post-traumatique), en incitant les soldats à revivre les batailles pour dénouer la charge traumatique.

À partir des années 1980 et 1990, le domaine connaît un tournant critique majeur avec les controverses entourant le syndrome des faux souvenirs. Les travaux pionniers de psychologues cognitivistes démontrent que la régression hypnotique n’est pas un enregistrement vidéo infaillible du passé, mais un processus reconstructif perméable à la suggestion, entraînant une révision prudente de son utilisation en justice et en clinique.

6. Fondements théoriques

Le cadre métapsychologique freudien distingue trois formes capitales de régression : la régression temporelle (retour à des points de fixation du développement libidinal antérieur), la régression formelle (remplacement des modes d’expression et de pensée habituels par des modes primitifs, comme le passage de la pensée symbolique à l’image hallucinatoire) et la régression topique (mouvement de l’énergie psychique du système conscient vers l’inconscient à travers les instances psychiques).

Les théoriciens de la relation d’objet ont considérablement enrichi ce paradigme. Michael Balint a forgé le concept de « régression thérapeutique », distinguant la régression bénigne (orientée vers la reconnaissance du manque primaire et la guérison) de la régression maligne (enfermement répétitif dans une spirale de revendications insatiables). Donald Winnicott a souligné que la régression en analyse offre une opportunité vitale : celle de retourner au point exact où l’environnement précoce a fait défaut à l’enfant, permettant ainsi au patient de revivre cette défaillance au sein d’un cadre analytique sécurisant pour enfin reprendre son développement arrêté.

Du côté des théories cognitives et développementales, inspirées en partie par Jean Piaget, la régression est envisagée comme l’affaissement momentané des opérations formelles vers des opérations concrètes, voire vers un raisonnement magique ou préopératoire. L’individu submergé par le stress abandonne les schémas déductifs complexes au profit d’une pensée binaire, égocentrique et fortement chargée en affects perceptifs immédiats.

Enfin, les modèles contemporains de la dissociation structurelle de la personnalité (Van der Hart, Nijenhuis, Steele) interprètent les épisodes involontaires de régression d’âge comme l’activation soudaine d’une « partie émotionnelle » dissociée de la personnalité. Cette sous-structure psychique, restée figée dans le temps traumatique de l’enfance, prend le contrôle exécutif du corps et de la conscience dès qu’un élément du présent réactive l’angoisse originale.

7. Composantes clés, typologies et dimensions

L’observation rigoureuse de la régression d’âge nécessite de distinguer plusieurs polarités et modalités structurelles :

  • Régression spontanée versus régression induite : La première surgit sans intention délibérée lors d’un effondrement défensif ou d’un choc émotionnel ; la seconde est délibérément facilitée dans un cadre contrôlé (ex. psychothérapie, transe hypnotique) dans un but cathartique ou intégratif.
  • Régression totale (reviviscence) versus régression partielle : Dans la reviviscence hypnotique complète, le sujet perd la conscience de son présent d’adulte et revit l’événement passé comme s’il s’y trouvait actuellement. Dans la régression partielle, le sujet maintient une double conscience : il ressent les émotions enfantines tout en conservant son rôle d’observateur adulte.
  • Régression adaptative (« au service du Moi ») versus régression pathologique : Ernst Kris a défini la première comme une capacité souple de l’adulte à régresser pour créer, s’émerveiller, faire preuve d’humour ou se détendre. La seconde est rigide, incontrôlable et désorganisatrice pour le fonctionnement psychosocial quotidien.
  • Composante somato-motrice : Manifestations corporelles directes comprenant l’adoption de la posture fœtale, le surotement du pouce, des troubles de la marche, des modifications de la tension musculaire et des modifications de la prosodie vocale.
  • Composante cognitive et linguistique : Réduction de la complexité syntaxique, vocabulaire puéril, prédominance de la pensée magique, amnésie temporaire pour les connaissances acquises ultérieurement.
  • Composante affective et relationnelle : Besoin accru de réassurance physique, recherche d’un étayage fusionnel, dépendance anaclitique, labilité émotionnelle intense avec des colères rappelant les crises du tout-petit.

8. Exemples concrets et études de cas

Dans le domaine de la médecine somatique, la régression s’observe fréquemment lors de l’hospitalisation prolongée ou de l’annonce d’une pathologie grave. Un cadre dirigeant d’une cinquantaine d’années, reconnu pour son autonomie et son autorité, peut, suite à une intervention chirurgicale lourde, se mettre à pleurer de manière inconsolable à l’extinction des feux, exiger que l’infirmière lui tienne la main pour s’endormir et refuser de s’alimenter seul. Ce tableau illustre une régression anaclitique transitoire, déclenchée par la dépendance physique et la réactivation de l’angoisse d’abandon précoce.

Dans le champ de la psychotraumatologie, le cas de Claire, 32 ans, victime de maltraitances infantiles, met en lumière la nature dissociative de la régression. Exposée inopinément au parfum exact de son agresseur dans un transport en commun, Claire subit un basculement dissociatif immédiat. Retrouvée accroupie contre une porte de wagon, elle s’exprime avec une voix fluette de fillette de six ans, appelle sa maîtresse d’école et se montre incapable de donner son adresse d’adulte ou d’utiliser son téléphone portable pendant plus de deux heures.

Sur le plan psychothérapeutique sous hypnose éricksonienne, le cas de Julien, souffrant d’une phobie sociale paralysante lors de prises de parole en public, montre l’usage technique de la régression. En état de transe, le thérapeute guide Julien vers la première situation où cette sensation de gorge serrée s’est manifestée. Julien se retrouve émotionnellement à l’âge de sept ans, terrorisé au tableau noir face aux moqueries de ses camarades et à la sévérité de l’instituteur. En maintenant un ancrage sécurisant, le thérapeute permet à Julien d’amener « l’adulte qu’il est devenu » consoler et protéger « l’enfant en lui », dénouant ainsi le nœud émotionnel par une restructuration narrative a posteriori.

9. Mesure, évaluation et diagnostic

La régression n’est pas une entité diagnostique isolée dans le DSM-5 ou la CIM-11, mais un signe clinique transnosographique qui s’évalue au sein d’une constellation sémiologique plus large. Son objectivation repose principalement sur l’examen clinique approfondi, l’observation directe du comportement non verbal et l’hétéro-évaluation auprès des proches ou du personnel soignant.

Dans les contextes d’hypnose expérimentale ou de recherche clinique, les praticiens évaluent la profondeur et l’authenticité de la régression d’âge au moyen d’échelles de suggestibilité standardisées, telles que l’Échelle de susceptibilité hypnotique de Stanford (SHSS) ou l’Échelle de suggestibilité hypnotique de Harvard (HGSHS). Ces outils comportent des items spécifiques mesurant la capacité du sujet à modifier son écriture, son ton vocal ou ses réflexes sensoriels en réponse à des suggestions de rajeunissement temporel.

En psychodiagnostic projectif, l’administration d’épreuves comme le test de Rorschach ou le Thematic Apperception Test (TAT) met en évidence les mécanismes régressifs à travers la prévalence de réponses d’angoisse de morcellement, de thématiques orales ou anales prévalentes, et la dégradation de la qualité formelle des percepts sous l’impact de stimuli anxiogènes.

L’évaluation différentielle demeure primordiale pour ne pas confondre un épisode régressif psychogène avec une détérioration neuropsychologique organique. Des examens neuro-imageriques (IRM) et des bilans neuropsychologiques exhaustifs (évaluation des fonctions exécutives, échelles de démence de type MMSE) sont indispensables lorsque la régression survient de manière insidieuse chez un individu âgé ou sans antécédents psychiatriques, afin d’écarter un processus neurodégénératif frontal ou une encéphalopathie.

10. Applications et portée pratique

Les applications cliniques de la régression encadrée sont particulièrement développées dans les thérapies axées sur le trauma, notamment au sein de l’EMDR (Désensibilisation et Retraitement par les Mouvements Oculaires) et de la thérapie des schémas de Jeffrey Young. Dans la thérapie des schémas, le travail d’« imagerie avec reparentage » constitue une forme structurée de régression dirigée, où le patient réactive un souvenir d’enfance douloureux pour permettre au thérapeute d’intervenir symboliquement dans la scène et de combler les besoins affectifs fondamentaux non satisfaits.

En milieu hospitalier et gériatrique, la compréhension des mécanismes régressifs permet au personnel soignant de désamorcer des conflits majeurs. Identifier qu’un comportement d’opposition, de refus de soins ou d’agrippement ne relève pas de la malveillance mais d’une régression protectrice face à la peur de la mort incite à des interventions axées sur la contenance, la réassurance sensorielle et la restauration d’un cadre prévisible plutôt que sur la contrainte.

En pédagogie et en psychologie de l’enfant, l’apparition d’une régression d’âge chez un jeune élève (ex. retour des accidents de propreté à l’arrivée d’un petit frère, bégaiement transitoire) sert d’indicateur précoce d’une surcharge émotionnelle. Elle oriente l’accompagnement vers une sécurisation de la place de l’enfant au sein de la fratrie et de la classe plutôt que vers des mesures punitives inefficaces et délétères.

11. Recherches et données empiriques

L’étude empirique de la régression d’âge a fait l’objet d’âpres débats expérimentaux tout au long du XXe siècle, notamment autour de la question de la réalité physiologique du retour en arrière. Les premières études pionnières tentaient d’analyser si des adultes régressés hypnotiquement à l’âge d’un an reproduisaient le signe de Babinski (réflexe cutané plantaire caractéristique du nourrisson). Si certains chercheurs affirmèrent initialement sa réapparition, des études contrôlées ultérieures menées par des figures comme Martin Orne ont démontré que ces réponses étaient inconstantes et largement induites par les attentes implicites de l’expérimentateur.

Les recherches sur le développement cognitif menées avec des sujets sous régression hypnotique ont également invalidé l’hypothèse d’une réversibilité biologique totale. Lorsqu’on soumet un adulte régressé à l’âge de cinq ans aux épreuves de conservation piagétiennes, ses performances ne reproduisent pas fidèlement celles d’un véritable enfant de cet âge : il applique souvent des stratégies cognitives plus sophistiquées masquées sous un comportement enfantin, un phénomène qualifié de « jeu de rôle en état de transe » ou de conformité à la demande sociale de l’environnement expérimental.

En revanche, les neurosciences contemporaines confirment la spécificité des états de réactivation émotionnelle précoce. Les études d’imagerie cérébrale fonctionnelle (IRMf et TEP) démontrent que l’évocation immersive de souvenirs autobiographiques d’enfance active puissamment le cortex cingulaire antérieur, l’insula et l’amygdale, tout en modulant l’activité du réseau du mode par défaut (DMN). Cela atteste que si la maturation neuroanatomique adulte demeure inchangée, la signature neurobiologique de l’état affectif éprouvé sous régression correspond à un engagement émotionnel profond et non à une simple simulation consciente.

12. Considérations socioculturelles et contextuelles

L’acceptabilité et la forme des comportements régressifs varient considérablement selon les contextes culturels. Dans les sociétés occidentales individualistes, valorisant l’indépendance précoce, la rentabilité productive et l’autosuffisance émotionnelle, la régression est fréquemment stigmatisée et perçue comme un signe d’immaturité pathologique ou de faiblesse morale intolérable.

À l’inverse, au sein de nombreuses cultures traditionnelles ou collectivistes, les manifestations régressives trouvent des espaces ritualisés et socialement valorisés. Dans certains rituels de transe chamanique, de possession ou de passage à l’âge adulte en Afrique de l’Ouest ou en Amazonie, le sujet est encouragé à abandonner temporairement son identité d’adulte pour adopter des postures de nouveau-né, pleurer, ramper sur le sol et être nourri par la communauté. Cette régression partagée sert d’opérateur symbolique pour mourir à un état antérieur et renaître socialement fortifié.

Dans le monde contemporain, on assiste à l’émergence de manifestations subculturelles de régression récréative ou thérapeutique non institutionnelle, comme le mouvement « Ageplay » ou les communautés d’adultes adoptant temporairement des comportements de bébés (ABDL – Adult Baby / Diaper Lover). Bien que ces pratiques suscitent des interrogations sociologiques et cliniques complexes, leurs participants les décrivent souvent comme des soupapes de décompression indispensables face aux pressions anxiogènes de l’hyperresponsabilité moderne.

13. Critiques, controverses et limites

Le point le plus controversé de la régression d’âge concerne incontestablement la fiabilité de la mémoire et les risques d’implantation de faux souvenirs. Dans les années 1980 et 1990, des thérapeutes peu formés ont utilisé des techniques suggestives de régression hypnotique pour chercher des souvenirs enfouis d’abus sexuels infantiles ou de traumatismes rituels. Les travaux rigoureux d’Elizabeth Loftus ont démontré que la mémoire humaine n’est pas reproductrice mais reconstructrice : sous hypnose, un sujet soumis à des questions orientées est capable de forger des scènes traumatiques totalement fictives avec un sentiment de certitude subjective absolue, détruisant des familles innocentes.

Cette dérive a conduit de nombreuses instances juridiques et médicales internationales à rejeter la valeur probante des témoignages obtenus sous régression d’âge hypnotique. En clinique, la règle déontologique exige aujourd’hui de considérer tout contenu mnésique émergent sous hypnorégression comme une réalité psychologique ou métaphorique, et jamais comme une preuve historique factuelle irréfutable sans corroboration matérielle externe.

Une autre critique clinique majeure porte sur le risque de décompensation psychotique ou de dépendance pathologique au thérapeute. Induire une régression chez un patient présentant une structure de personnalité limite ou fragile peut précipiter une désorganisation sévère du Moi, une angoisse de dépersonnalisation majeure et un collage transférentiel massif et aliénant, où le patient se retrouve incapable de fonctionner au quotidien sans son « thérapeute-parent ».

14. Notions connexes et distinctions conceptuelles

Pour éviter toute dérive conceptuelle, il importe de distinguer nettement la régression d’âge de plusieurs entités frontalières :

  • Régression versus Fixation : La régression est un mouvement dynamique de repli vers un stade passé, tandis que la fixation désigne l’incapacité initiale de l’énergie psychique à se détacher d’un stade précoce particulier lors de l’évolution développementale ordinaire.
  • Régression d’âge versus Retard de développement : Le retard ou trouble du développement intellectuel implique que les compétences cognitives ou affectives de niveau supérieur n’ont jamais été acquises, alors que la régression survient chez un sujet qui possédait ces aptitudes avant leur affaissement temporaire.
  • Régression versus Dissociation : Bien qu’étroitement intriquées, la dissociation réfère au morcellement structurel de la conscience et à la séparation des processus mentaux, tandis que la régression implique spécifiquement un changement de repère temporel et développemental.
  • Régression versus Simulation : Le simulateur imite consciemment et volontairement des conduites infantiles dans le but d’obtenir un bénéfice secondaire direct (ex. échapper à la justice, obtenir une rente), alors que le patient en régression psychogène est sincèrement traversé et submergé par son état.
  • Régression versus Démence : La démence (ou trouble neurocognitif majeur) résulte d’une perte neuronale progressive et structurellement irréversible d’aptitudes cognitives supérieures, sans réversibilité souple vers un état d’adulte sain sous l’effet de la seule réassurance affective.

15. Synthèse et points clés à retenir

La régression d’âge constitue un baromètre fondamental de la souffrance psychique et de l’économie défensive de l’être humain. Loin de représenter un simple archaïsme ridicule, elle témoigne de la tentative désespérée ou créative du Moi pour maintenir son intégrité face à des contraintes internes ou externes devenues insoutenables.

Que ce phénomène soit transitoire dans le cadre de la vie ordinaire, spectaculaire lors d’un traumatisme aigu ou méthodologiquement balisé lors d’une démarche psychothérapeutique intégrative, il rappelle que l’histoire affective de l’enfant demeure vivante au cœur de chaque adulte. Sa prise en charge requiert de la part des professionnels de santé une neutralité bienveillante, un cadre sécurisant inaltérable et une vigilance épistémologique constante face aux mystères de la reconstruction mémorielle.

Références

  • Balint, M. (1968). The Basic Fault: Therapeutic Aspects of Regression. Tavistock Publications.
  • Erickson, M. H., & Rossi, E. L. (1979). Hypnotherapy: An Exploratory Casebook. Irvington Publishers. https://fr.wikipedia.org/wiki/Hypnose_%C3%A9ricksonienne
  • Freud, S. (1900). Die Traumdeutung [L’Interprétation du rêve]. Franz Deuticke. https://fr.wikipedia.org/wiki/Sigmund_Freud
  • Loftus, E. F. (1993). The reality of repressed memories. American Psychologist, 48(5), 518–537. https://fr.wikipedia.org/wiki/Syndrome_des_faux_souvenirs
  • Van der Hart, O., Nijenhuis, E. R., & Steele, K. (2006). The Haunted Self: Structural Dissociation and the Treatment of Chronic Traumatization. W. W. Norton & Company.
  • Winnicott, D. W. (1954). Metapsychological and clinical aspects of regression within the psycho-analytical set-up. International Journal of Psycho-Analysis, 36, 16-26.

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 22). Régression d’âge : Au cœur du passé psychique. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=regression-age-psychologie
Looti, Mohammed. “Régression d’âge : Au cœur du passé psychique.” Base de données de psychologie en français, 22 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=regression-age-psychologie.
Looti, Mohammed. “Régression d’âge : Au cœur du passé psychique.” Base de données de psychologie en français. octobre 22, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=regression-age-psychologie.