Au carrefour de la neurophysiologie, de la psychologie du développement et des neurosciences comportementales, le réflexe d’attitude constitue l’un des mécanismes les plus fondamentaux régissant l’organisation spatiale et posturale des organismes vertébrés. Loin d’être de simples réponses automatisées et isolées, ces réflexes orchestrent la redistribution dynamique du tonus musculaire pour stabiliser le corps face à la pesanteur et préparer l’action motrice orientée vers le monde extérieur.
Réflexe d’attitude
1. Définition concise
Le réflexe d’attitude désigne une réaction neuromotrice involontaire et hautement coordonnée, déclenchée par des modifications de l’orientation de la tête dans l’espace ou par rapport au tronc, entraînant une modification adaptative et symétrique ou asymétrique du tonus musculaire des membres et du squelette axial. Ce mécanisme assure le maintien automatique de la posture, de l’équilibre et de l’alignement corporel en réponse aux forces gravitationnelles et cinématiques.
Sur le plan psychophysiologique et clinique, les réflexes d’attitude englobent principalement les réflexes toniques du cou et les réflexes toniques labyrinthiques. Ils forment l’infrastructure sensori-motrice primaire sur laquelle s’échafaudent ultérieurement les coordinations motrices volontaires, la proprioception fine, le schéma corporel et l’orientation spatiale chez l’enfant au cours de son développement ontogénétique.
Chez l’adulte sain, ces réflexes primordiaux ne disparaissent pas physiquement, mais se trouvent inhibés, régulés et intégrés par les structures cérébrales supérieures, notamment le cortex moteur, les ganglions de la base et le tronc cérébral. Leur résurgence ou leur défaut d’intégration constitue un signe cardinal de perturbation neurologique ou neurodéveloppementale.
2. Étymologie et origine linguistique
Le mot « réflexe » trouve son origine dans le bas latin reflexus, participe passé du verbe reflectere, composé du préfixe re- (en arrière) et de flectere (courber, plier), signifiant littéralement « fléchi en arrière » ou « renvoyé ». En physiologie, le terme a été introduit pour désigner l’énergie nerveuse afférente « réfléchie » vers la périphérie sans l’intervention obligatoire de la conscience.
Le terme « attitude » dérive quant à lui de l’italien de la Renaissance attitudine, issu du bas latin aptitudo (aptitude, adaptation, convenance naturelle), lui-même dérivé de l’adjectif aptus (ajusté, convenable). Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, le concept s’est d’abord implanté dans le vocabulaire artistique pour désigner la posture d’un modèle ou la disposition générale du corps, avant d’être adopté par la médecine, la psychologie et l’éthologie pour décrire la configuration posturale globale d’un être vivant.
La locution composite « réflexe d’attitude » (souvent transposée sous la forme de réflexes posturaux ou attitudinal reflexes dans la littérature anglo-saxonne) s’est consolidée dans le vocabulaire biomédical au début du XXe siècle, notamment grâce aux travaux fondateurs de Rudolf Magnus et d’Adriaan de Kleijn, ainsi qu’aux théories de Sir Charles Scott Sherrington sur l’intégration du système nerveux central.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français standard, la locution s’articule phonétiquement sous la forme /ʁe.flɛks d‿a.ti.tyd/. L’élision avec l’apostrophe est obligatoire (« d’attitude ») en raison de l’attaque vocalique du second substantif. Le terme relève de la catégorie grammaticale du syntagme nominal masculin singulier (au pluriel : « réflexes d’attitude »).
Dans la littérature spécialisée, ce syntagme est employé tantôt au singulier comme concept générique définissant la classe de réactions régulatrices du tonus corporel, tantôt au pluriel pour énumérer les manifestations neurophysiologiques spécifiques (par exemple : « les réflexes d’attitude toniques cervicaux et vestibulaires »). Les variantes lexicales synonymes ou approchantes incluent « réflexe postural statique », « réflexe tonique postural » ou encore « réaction d’attitude ».
4. Explication conceptuelle détaillée
Le concept de réflexe d’attitude s’enracine dans la nécessité vitale pour tout organisme pourvu de motricité de négocier en permanence avec le champ gravitationnel terrestre. Toute tentative de mouvement dirigé vers un but, qu’il s’agisse de la préhension, de la locomotion ou de l’exploration visuelle, exige une plateforme posturale stable. Sans un ajustement continu du tonus antigravitaire, chaque déplacement d’un segment corporel perturberait l’ensemble de l’équilibre et empêcherait l’accomplissement fluide de l’action.
Le fonctionnement du réflexe d’attitude repose sur un arc réflexe complexe intégrant plusieurs flux sensoriels afférents. D’une part, les récepteurs vestibulaires situés dans le labyrinthe de l’oreille interne (les macules de l’utricule et du saccule) captent les accélérations linéaires et les inclinaisons de la tête par rapport à la verticale gravitationnelle. D’autre part, les fuseaux neuromusculaires et les récepteurs articulaires de la région cervicale haute (C1-C3) mesurent avec une précision extrême le degré de rotation, de flexion ou d’extension de la tête par rapport à la ceinture scapulaire et au tronc.
Ces signaux convergent vers les noyaux vestibulaires et la formation réticulée du tronc cérébral. En réponse, les faisceaux vestibulospinal et réticulospinal distribuent des impulsions inhibitrices et facilitatrices aux motoneurones alpha et gamma de la moelle épinière. Le résultat se traduit par une modification stéréotypée de la distribution de la force musculaire : l’extension de certains groupes musculaires s’accompagne de la flexion concomitante de leurs antagonistes, modifiant « l’attitude » globale du sujet.
Cette dynamique met en lumière la distinction entre posture statique et motricité phasique. Les réflexes d’attitude constituent la composante tonique fondamentale : ils modulent l’état de contraction soutenue de la musculature pour soutenir la posture contre la gravité. Ils préparent également la trajectoire des mouvements volontaires en ajustant par anticipation ou par rétroaction rapide le centre de masse du corps.
Dans le domaine psychologique et psychomoteur, le réflexe d’attitude démontre l’indivisibilité du corps et de l’esprit. L’attitude corporelle ne reflète pas uniquement des impératifs mécaniques ; elle est intimement liée à l’état de vigilance, à la disposition affective et à l’attention sélective. Les travaux de la phénoménologie et de la cognition incarnée soulignent que notre perception de l’espace environnant dépend directement de notre ancrage tonique, lequel est régulé par ces automatismes archaïques.
5. Développement historique
L’étude systématique des réflexes d’attitude a émergé à la charnière des XIXe et XXe siècles, portée par l’âge d’or de la neurophysiologie expérimentale. Bien que des observateurs cliniques antérieurs aient noté des postures particulières chez des patients atteints de lésions cérébrales graves, la théorisation rigoureuse de ces phénomènes revient initialement au physiologiste britannique Charles Scott Sherrington. Dans ses travaux fondateurs sur la rigidité de décérébration publiés en 1898 et synthétisés dans son ouvrage magistral The Integrative Action of the Nervous System (1906), Sherrington démontra que l’interruption des connexions corticales libère des automatismes posturaux primordiaux sous le contrôle du tronc cérébral.
Dans les décennies 1910 et 1920, l’école néerlandaise d’Utrecht, menée par Rudolf Magnus et Adriaan de Kleijn, approfondit de manière spectaculaire ces observations. Magnus consigna ses découvertes dans son traité classique de 1924, Körperstellung (« La posture corporelle »). En pratiquant des ablations chirurgicales précises sur des modèles animaux (sections de la moelle épinière, décérébration, labyrinthectomie), Magnus et de Kleijn parvinrent à distinguer méthodiquement les composantes vestibulaires des composantes cervicales dans la genèse des réflexes d’attitude.
Dans la seconde moitié du XXe siècle, ces connaissances fondamentales furent importées dans la clinique pédiatrique et la kinésithérapie neuromotrice par des pionniers tels qu’Albrecht Peiper, André Thomas, et surtout Berta et Karel Bobath. Le concept de réflexe d’attitude devint un cadre conceptuel central pour comprendre l’infirmité motrice cérébrale (paralysie cérébrale). Les époux Bobath démontrèrent que les limitations fonctionnelles motrices majeures chez les enfants spastiques découlaient fréquemment de la persistance de réflexes d’attitude non inhibés.
Plus récemment, les neurosciences computationnelles et l’imagerie cérébrale fonctionnelle ont revisité ces réflexes à la lumière de la théorie des systèmes dynamiques et du contrôle en boucle fermée. Loin d’être de simples arcs immuables, les réflexes d’attitude sont désormais envisagés comme des modules pré-programmés et hautement adaptatifs que les circuits corticaux supérieurs exploitent et modulent pour générer des mouvements fluides et complexes.
6. Fondements théoriques
L’interprétation théorique du réflexe d’attitude s’inscrit au sein de plusieurs paradigmes majeurs des neurosciences et de la psychologie du développement. Le premier et le plus influent est le modèle hiérarchique du système nerveux central, formulé par le neurologue britannique John Hughlings Jackson. Selon cette vision, le système nerveux est organisé selon des strates évolutives : les centres inférieurs (moelle épinière, tronc cérébral) gèrent des automatismes primitifs et stéréotypés, tandis que les centres supérieurs (cortex cérébral) exercent une inhibition descendante sur ces niveaux ancestraux.
Dans cette perspective hiérarchique, le réflexe d’attitude représente l’expression démasquée d’un étage ancestral du tronc cérébral lorsque le cortex est soit immature (chez le nourrisson sain), soit altéré par un traumatisme ou un accident vasculaire cérébral (rigidité de décérébration ou de décortication). Cette libération motrice met en évidence la fonction inhibitrice régulatrice exercée par l’encéphale développé.
À l’opposé de ce modèle purement hiérarchique, la théorie des systèmes dynamiques, popularisée par Esther Thelen dans l’étude du développement infantile, propose une relecture contemporaine. Selon ce paradigme, le réflexe d’attitude n’est pas un programme rigide gravé dans les circuits neuraux, mais une propriété émergente d’un système complexe comprenant le système nerveux, les propriétés viscoélastiques des muscles et les contraintes de l’environnement gravitationnel.
Enfin, la psychologie sensori-motrice d’inspiration piagétienne et les approches de l’énaction (proposées par Francisco Varela) conçoivent les réflexes d’attitude comme les premières formes d’interaction organisée avec le monde physique. Ces boucles d’action-perception primitives permettent au nouveau-né de structurer ses premiers invariants spatiaux (le haut, le bas, l’avant, l’arrière) et d’élaborer une différenciation progressive entre son propre corps en action et l’espace extracorporel.
7. Composantes clés, types et dimensions
Les réflexes d’attitude regroupent plusieurs entités distinctes qui collaborent à la stabilité corporelle globale. Ils se différencient selon la nature des afférences sensorielles en jeu et la configuration des ajustements moteurs suscités :
- Réflexe tonique asymétrique du cou (RTAC) : Déclenché par la rotation latérale de la tête. Il se traduit par une augmentation du tonus des extenseurs des membres situés du côté vers lequel le visage est tourné (côté facial), et par une augmentation du tonus des fléchisseurs des membres opposés (côté nucal). Cette posture est classiquement dénommée la « posture de l’escrimeur ».
- Réflexe tonique symétrique du cou (RTSC) : Provoqué par la flexion ou l’extension du cou dans le plan sagittal. L’extension cervicale induit une extension des membres supérieurs et une flexion des membres inférieurs ; à l’inverse, la flexion cervicale provoque la flexion des membres supérieurs et l’extension des membres inférieurs.
- Réflexe tonique labyrinthique (RTL) : Activé par la modification de la position de la tête par rapport à la pesanteur, sous l’effet des capteurs vestibulaires utriculaires et saccadés. En décubitus dorsal (face vers le haut), il favorise une extension tonique généralisée de l’ensemble du corps ; en décubitus ventral (face contre le sol), il suscite une flexion corporelle globale.
- Réactions de redressement (statiques et stato-cinétiques) : Bien que distinctes des réflexes toniques purs, ces réactions automatiques interagissent avec eux pour orienter la tête à la verticale et ramener le corps dans une position alignée par rapport à la base d’appui.
- Ajustements posturaux anticipateurs : Micro-modulations toniques des muscles spinaux et axiaux précédant l’initiation d’un geste volontaire d’un membre périphérique, représentant l’intégration cortico-sous-corticale mature des réflexes d’attitude.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la manifestation typique de ces réflexes chez le nourrisson sain, considérons un nourrisson âgé de deux mois allongé sur le dos en phase d’éveil calme. Lorsqu’un stimulus visuel ou auditif attire son attention vers la droite, l’enfant tourne la tête de ce côté. Immédiatement, le réflexe tonique asymétrique du cou entre en action : le bras droit s’étend spontanément, la main droite s’ouvre légèrement dans le champ de vision, tandis que le bras gauche se fléchit au coude et que la jambe gauche se replie. Cette configuration permet à l’enfant d’observer sa propre main et pose les fondations de la future coordination œil-main.
Dans le domaine de la neurologie de l’adulte, l’observation d’un patient ayant subi un traumatisme crânien sévère impliquant le mésencéphale fournit une illustration pathologique de ces réflexes. Lors de manœuvres d’examen clinique ou en présence de stimuli nociceptifs, l’extension forcée du rachis cervical déclenche une raideur généralisée en extension des quatre membres, accompagnée d’une pronation des avant-bras : il s’agit de la posture de décérébration, expression directe d’un réflexe tonique labyrinthique et cervical libéré de tout contrôle inhibiteur télencéphalique.
Un autre exemple concret se rencontre en psychomotricité auprès d’enfants scolarisés d’âge préscolaire présentant des troubles des apprentissages sans lésion cérébrale apparente. Un enfant chez qui le réflexe tonique asymétrique du cou reste incomplètement intégré peut éprouver d’immenses difficultés lors de l’apprentissage de l’écriture manuscrite. Dès que l’enfant tourne la tête vers la feuille pour guider son tracé, une hypertonie involontaire de l’épaule et du coude perturbe la prise du crayon, provoquant une fatigue motrice intense, un refus de l’écrit et une désorganisation de la latéralisation spatiale.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation des réflexes d’attitude s’effectue au moyen de protocoles cliniques standardisés, d’outils neurodéveloppementaux et de dispositifs instrumentaux de biomécanique posturale :
Chez le nouveau-né et le nourrisson, l’examen neurologique traditionnel s’appuie sur les critères de Saint-Anne Dargassies et d’Amiel-Tison. Le praticien mobilise passivement la tête du sujet en rotation, en flexion et en extension, en observant la latence, l’intensité et la symétrie des réponses musculaires des ceintures et des membres. L’utilisation de grilles standardisées permet de catégoriser la réponse comme normale, absente, émoussée ou anormalement dominante.
Dans le cadre des troubles neurodéveloppementaux, des batteries spécifiques telles que le Test of Sensory Integration and Praxis (TSIP) ou les épreuves de Schilder et de Fiorentino évaluent le niveau d’inhibition des réflexes primordiaux. Pour tester la persistance du RTAC chez l’enfant plus âgé, l’examinateur place l’enfant debout, bras tendus devant lui, yeux clos, puis fait tourner passivement sa tête vers la droite puis vers la gauche. La persistance d’une déviation prononcée des bras, d’une flexion controlatérale ou d’une perte d’équilibre indique une immaturité de l’intégration neuromotrice.
Dans les laboratoires de recherche et de médecine physique, l’analyse instrumentale moderne fait appel à la posturographie dynamique informatisée sur plateformes de force, combinée à l’électromyographie de surface (EMG). Ces outils mesurent l’activité électrique des muscles de l’axe postural (sterno-cléido-mastoïdiens, trapèzes, paravertébraux, soléaires) lors de sollicitations vestibulaires et cervicales contrôlées, quantifiant ainsi la contribution exacte des réflexes d’attitude au contrôle du centre de gravité.
10. Applications et portée pratique
La compréhension des réflexes d’attitude trouve des répercussions considérables dans de multiples champs de la pratique clinique et éducative :
En rééducation neurologique pédiatrique, le concept guide l’approche Bobath (Neurodevelopmental Treatment). Les thérapeutes conçoivent des techniques de manutention et de positionnement destinées à « casser » les schémas toniques d’attitude anormaux. En modifiant la posture de la tête et du bassin, le rééducateur empêche l’enfant atteint de paralysie cérébrale d’être enfermé dans des extensions spastiques involontaires, facilitant ainsi l’apprentissage de mouvements fonctionnels tels que s’asseoir, ramper ou manipuler des objets.
En réadaptation chez l’adulte cérébrolésé (hémiplégie après AVC), la reconnaissance de ces réflexes permet d’ajuster le positionnement au lit et au fauteuil. Une mauvaise inclinaison de la tête chez un patient hémiplégique peut exacerber la spasticité des membres paroxystiques via les réflexes toniques cervicaux, entravant la récupération motrice et favorisant l’apparition de rétractions tendineuses douloureuses.
Dans le domaine de l’ergonomie et du sport de haut niveau, l’optimisation des réflexes posturaux est cruciale. Chez les pilotes de chasse ou les gymnastes soumis à des accélérations multidirectionnelles extrêmes, la congruence entre la position de la tête et les gestes techniques s’appuie sur une éducation posturale rigoureuse visant à empêcher que des réflexes d’attitude involontaires ne déstabilisent la trajectoire motrice planifiée.
11. Recherches et preuves empiriques
La recherche contemporaine consacrée aux réflexes d’attitude a largement dépassé la simple description clinique pour explorer les substrats cellulaires et les réseaux neuronaux impliqués. Les travaux de neurobiologie animale ont mis en évidence le rôle central du complexe vestibulaire latéral (noyau de Deiters) et des cellules réticulospinales de la protubérance et du bulbe rachidien dans la médiation de ces réponses posturales.
Des études neurophysiologiques ont démontré l’existence d’une interaction non linéaire complexe entre les signaux d’origine cervicale et les signaux d’origine labyrinthique. Lorsque la tête tourne dans le plan horizontal par rapport au corps, les afférences proprioceptives des fuseaux neuromusculaires cervicaux et les afférences vestibulaires s’exercent en sens inverse sur les motoneurones spinaux. Ce mécanisme de balance antagoniste, documenté chez l’humain sain par des enregistrements électromyographiques à haute densité, permet d’annuler les réflexes d’attitude parasites lors des mouvements volontaires isolés de la tête, stabilisant le tronc sans rigidifier l’ensemble de la silhouette.
Sur le versant psychomoteur et développemental, plusieurs méta-analyses ont interrogé le lien entre la persistance de réflexes d’attitude résiduels et les difficultés académiques (dyslexie, TDAH, troubles de la coordination motrice ou dyspraxie). Bien que certains courants d’entraînement moteur affirment que l’inhibition mécanique de ces réflexes améliore directement les scores cognitifs, les revues systématiques soulignent la nécessité de protocoles randomisés en double aveugle rigoureux pour distinguer les effets d’entraînement spécifiques des bénéfices généraux liés à l’activité physique et à l’attention soutenue.
12. Considérations culturelles et contextuelles
La manifestation et la prise en charge des réflexes d’attitude varient en fonction des pratiques d’élevage infantile, des traditions de puériculture et des contextes culturels à travers le monde. Les modalités de portage et d’emmaillotement constituent un exemple frappant de cette modulation environnementale.
Dans certaines cultures traditionnelles d’Afrique subsaharienne ou d’Amérique du Sud où le portage en écharpe est exclusif et vertical, la stimulation continue des canaux vestibulaires et des récepteurs cervicaux accélère la maturation de la tenue de la tête et l’intégration précoce des réflexes d’attitude. À l’inverse, dans les sociétés où l’emmaillotement serré sur berceau rigide était historiquement prescrit, la liberté de rotation cervicale était restreinte, modifiant temporairement la chronologie d’apparition et d’estompement des schémas asymétriques du tonus.
En outre, les politiques de santé publique occidentales telles que la campagne « Dodo sur le dos » (visant à prévenir la mort subite du nourrisson) ont modifié le contexte d’expression du réflexe tonique labyrinthique. Les nourrissons passant moins de temps en position ventrale lors de leurs phases d’éveil présentent parfois un léger décalage dans l’acquisition du redressement sur les avant-bras, ce qui a incité les professionnels à recommander des temps quotidiens supervisés sur le ventre (tummy time) pour stimuler la synergie posturale normale.
13. Critiques, débats et limites
Malgré sa valeur heuristique indéniable, le concept de réflexe d’attitude fait l’objet de plusieurs débats au sein de la communauté scientifique :
La critique la plus récurrente concerne la vision excessivement déterministe et mécaniste héritée du XIXe siècle, qui réduit la motricité humaine à une suite de réflexes élémentaires empilés. Les partisans des théories de l’auto-organisation et des neurosciences écologiques soutiennent que l’attitude corporelle n’est pas dictée passivement par des arcs réflexes rigides, mais qu’elle est continuellement réajustée en fonction du but perceptif de l’action et des opportunités offertes par l’environnement (affordances).
Un autre débat majeur entoure les thérapies dites « d’intégration des réflexes primitifs » (par exemple les méthodes de rééducation des réflexes archaïques dans les troubles de l’apprentissage scolaire). De nombreux experts en neuropédiatrie et en neuropsychologie critiquent le manque de fondements neurobiologiques solides de certaines de ces thérapies commerciales, soulignant que corrélation ne signifie pas causalité : la présence d’une immaturité motrice mineure chez un enfant dyslexique n’implique pas obligatoirement que la persistance du réflexe d’attitude soit l’origine pathogénique directe du trouble de lecture.
Enfin, sur le plan diagnostique, il existe une variabilité inter-examinateur non négligeable dans l’évaluation clinique des réflexes d’attitude légers. L’absence d’outils de quantification universellement standardisés et rapides dans la pratique médicale de première ligne peut conduire soit à la surinterprétation de variations développementales physiologiques bénignes, soit à la sous-estimation de troubles posturaux discrets.
14. Termes connexes et distinctions
Pour appréhender le réflexe d’attitude dans toute sa rigueur, il convient de le distinguer conceptuellement de plusieurs notions voisines avec lesquelles il est fréquemment confondu :
- Réflexe myotatique (ou ostéotendineux) : Contraction réflexe d’un muscle en réponse à son propre étirement brusque. Contrairement au réflexe d’attitude qui implique une redistribution globale et polysegmentaire du tonus corporel par le tronc cérébral, le réflexe myotatique est strictement monosynaptique et segmentaire médullaire.
- Réflexes archaïques (ou réflexes primitifs) : Ensemble des automatismes innés présents chez le nouveau-né (agrippement, succion, réflexe de Moro). Les réflexes d’attitude constituent une sous-classe spécifique axée sur la régulation du tonus et de la posture, persistant souvent sous forme intégrée tout au long de la vie, tandis que des réflexes comme l’agrippement s’effacent complètement de la motricité normale.
- Réactions d’équilibration : Réponses motrices complexes et coordonnées déclenchées pour rétablir la base de sustentation lorsque le centre de masse du corps est menacé de chute. Elles sont plus élaborées, plus plastiques et impliquent des réseaux cérébelleux et corticaux supérieurs de manière plus dense que les réflexes d’attitude purs.
- Schéma corporel : Représentation spatiale, dynamique et inconsciente du corps en action. Le réflexe d’attitude fournit les matériaux proprioceptifs bruts à partir desquels le système nerveux central échafaude et actualise en permanence ce schéma corporel.
15. Résumé et points clés
Le réflexe d’attitude constitue le socle fondamental sur lequel repose toute l’organisation posturale et motrice des organismes complexes face à la gravité terrestre. Il assure la coordination entre l’orientation de la tête et la distribution du tonus musculaire des membres et du rachis.
Piloté principalement par l’interaction dynamique entre les systèmes vestibulaires de l’oreille interne et les récepteurs proprioceptifs de la colonne cervicale haute, il s’exprime de façon prototypique chez le nourrisson sous la forme des réflexes toniques du cou (symétrique et asymétrique) et labyrinthiques.
Au cours de la maturation cérébrale normale, ces mécanismes sont progressivement inhibés et harmonieusement intégrés par les structures encéphaliques supérieures, permettant l’émergence d’une motricité volontaire fine et indépendante. Leur réapparition ou leur défaut d’inhibition chez l’enfant ou l’adulte signale une altération neurodéveloppementale ou une déconnexion centrale sévère.
L’évaluation rigoureuse de ces schémas toniques demeure un outil indispensable en neuropédiatrie, en psychomotricité et en neurorééducation fonctionnelle, rappelant avec acuité que l’intelligence motrice et l’adaptation psychique s’ancrent d’abord dans la régulation corporelle inconsciente de l’équilibre et de l’espace.
Références
- Amiel-Tison, C., & Gosselin, J. (2001). Démarche clinique en neurologie du développement : Du fœtus à l’enfant. Masson.
- Bobath, B. (1985). Abnormal postural reflex activity caused by brain lesions (3e éd.). Heinemann Physiotherapy.
- Magnus, R. (1924). Körperstellung: Experimentell-physiologische Untersuchungen über die einzelnen bei der Körperhaltung und Körperstellung zusammenwirkenden Reflexe. Julius Springer.
- Sherrington, C. S. (1906). The integrative action of the nervous system. Yale University Press.
- Thelen, E., & Smith, L. B. (1994). A dynamic systems approach to the development of cognition and action. MIT Press.