Recherche-action : Transformer la pratique

La recherche-action est une démarche méthodologique associant recherche scientifique et intervention pratique pour résoudre des problématiques sociales.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 22, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 22, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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La recherche-action constitue l’un des paradigmes méthodologiques les plus novateurs et féconds des sciences humaines et sociales, fusionnant de manière indissociable la production de connaissances scientifiques rigoureuses et la transformation délibérée des réalités sociales. En rompant délibérément avec la posture d’extériorité et de neutralité contemplative traditionnellement exigée par le modèle positiviste, cette approche engage les chercheurs et les praticiens dans un processus coopératif de résolution de problèmes concrets. Dans le champ de la psychologie, et plus singulièrement de la psychologie sociale, du travail et des organisations, la recherche-action s’affirme comme un puissant levier d’émancipation collective, d’autonomisation des groupes et d’optimisation systémique des pratiques humaines.

Recherche-action

1. Définition concise

La recherche-action est une démarche méthodologique et épistémologique systématique qui associe la recherche scientifique fondamentale ou appliquée à une intervention pratique immédiate, visant la résolution concertée d’une problématique sociale, organisationnelle ou clinique au sein d’une communauté ou d’un groupe donné. Elle se caractérise fondamentalement par un processus itératif et cyclique alternant planification stratégique, action concrète, observation rigoureuse et réflexion critique.

Dans le domaine psychologique, ce dispositif se distingue par la collaboration étroite et symétrique instaurée entre les chercheurs et les participants du terrain, ces derniers étant considérés non point comme de simples sujets d’expérimentation passifs, mais comme des cochercheurs détenteurs d’un savoir expérientiel irremplaçable. L’objectif ultime de cette démarche réside dans la double production d’une avancée théorique validée scientifiquement et d’un changement social pérenne et émancipateur au bénéfice direct des acteurs concernés.

Par essence interventionniste, la recherche-action postule que l’intelligibilité des systèmes psychosociaux complexes ne peut être véritablement atteinte qu’en tentant de les transformer de l’intérieur, selon l’aphorisme célèbre issu de la tradition lewinienne affirmant que la meilleure manière de comprendre un phénomène social consiste à tenter de le modifier.

2. Étymologie et origine linguistique

L’expression française « recherche-action » constitue un calque direct du vocable anglo-américain action research, forgé et formalisé au milieu des années 1940 par le psychologue social d’origine germano-américaine Kurt Lewin. Le terme juxtapose deux impératifs traditionnellement disjoints dans la philosophie des sciences classique : la « recherche », issue du bas latin recircare signifiant « parcourir de nouveau, explorer méticuleusement avec méthode », et l’« action », issue du latin actio, dérivé de agere, qui renvoie à l’acte de faire, d’accomplir ou de mouvoir.

Introduite initialement dans des publications séminales de Lewin telles que Action Research and Minority Problems (1946), cette locution visait à surmonter le schisme délétère entre la recherche académique désincarnée et l’action militante ou technique dépourvue de fondement théorique. Dans les décennies suivantes, l’expression a été intégrée et adaptée dans la francophonie académique, notamment à travers les travaux en sociologie de l’intervention de Michel Crozier, la psychosociologie clinique d’Eugène Enriquez et les formalisations pédagogiques et institutionnelles de René Barbier, consolidant son statut d’outil méthodologique légitime.

3. Prononciation et forme grammaticale

Sur le plan phonétique et morphosyntaxique en langue française, le terme se prononce /ʁə.ʃɛʁʃ.ak.sjɔ̃/. Il s’agit d’un nom commun féminin composé, traditionnellement orthographié avec un trait d’union. Au pluriel, la graphie régulière commande d’accorder les deux éléments constitutifs, donnant « recherches-actions » (/ʁə.ʃɛʁʃ.ak.sjɔ̃/), bien que certains auteurs emploient occasionnellement la forme invariable pour le second terme.

Sur le plan syntaxique, la recherche-action fonctionne comme syntagme nominal autonome désignant soit l’approche épistémologique globale (« la recherche-action est féconde »), soit un projet d’enquête contextualisé (« conduire une recherche-action au sein d’un hôpital psychiatrique »). Ses dérivés adjectivaux s’articulent principalement autour de locutions telles que « démarche de recherche-action » ou de concepts voisins comme la « recherche partenariale » ou la « recherche participative ».

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour appréhender la substance de la recherche-action, il est indispensable de mesurer la rupture qu’elle instaure par rapport à l’orthodoxie expérimentale et positiviste. Dans la recherche expérimentale classique en laboratoire, le chercheur manipule des variables indépendantes tout en maintenant isolées et contrôlées les variables parasites, observant des sujets humains tenus à distance afin de préserver une prétendue neutralité axiologique. La recherche-action soutient à l’inverse que les conduites humaines et les phénomènes collectifs sont consubstantiels à leur contexte écologique, historique et culturel, et que toute tentative d’isolation artificielle aliène la compréhension de la complexité psychique et sociale.

Le cœur opératoire de la recherche-action réside dans sa structure cyclique ou en spirale développementale. Ce cycle dynamique s’articule autour de quatre phases cardinales indéfiniment renouvelées jusqu’à l’atteinte d’un équilibre satisfaisant :

  • La planification : Le chercheur et les acteurs collectifs identifient conjointement une tension, une souffrance institutionnelle ou un dysfonctionnement organisationnel. Ils posent un diagnostic partagé et élaborent une stratégie d’intervention concertée.
  • L’action : Mise en œuvre délibérée, progressive et mesurée des transformations prévues dans le milieu de vie ou de travail des participants.
  • L’observation : Recueil continu de données empiriques (qualitatives et quantitatives) relatives aux effets de l’action sur le climat social, la dynamique groupale, les représentations individuelles et l’efficacité pratique.
  • La réflexion : Analyse critique conjointe des résultats observés, évaluation des écarts entre les effets anticipés et les émergences imprévues, et réajustement théorique guidant la planification d’un nouveau cycle.

Sur le plan psychologique, cette démarche mobilise intensément les processus de subjectivation, d’agentivité et de réflexivité. En rendant les individus protagonistes de l’enquête qui les concerne, la recherche-action restaure le pouvoir d’agir (empowerment) et réduit les résistances psychologiques habituellement déclenchées par les réformes imposées de manière unilatérale par une hiérarchie ou des experts externes. Le changement social n’est plus subi comme une effraction traumatique de l’appareil psychique organisationnel, mais intériorisé comme le fruit d’une construction dialogique.

Cette posture exige du chercheur une plasticité comportementale et une vigilance transférentielle constante. Loin de s’ériger en figure omnisciente de l’autorité académique, le chercheur en recherche-action intervient en tant que facilitateur méthodologique, médiateur relationnel et catalyseur réflexif. Sa mission est d’étayer le groupe dans l’explicitation de ses propres représentations inconscientes, de ses paradoxes structuraux et de ses potentialités de résilience.

5. Évolution historique

La généalogie de la recherche-action prend racine dans les bouleversements socio-politiques et industriels du vingtième siècle. Bien que des précurseurs comme John Dewey aient valorisé l’apprentissage par l’action et la démocratisation de l’investigation intellectuelle, c’est formellement dans l’immédiat après-guerre que Kurt Lewin pose les fondations paradigmatiques de la discipline. Confronté à la tragédie de l’antisémitisme nazi et désireux de consolider la démocratie américaine, Lewin s’attelle à l’étude des relations interethniques, de la discrimination et des habitudes de consommation, inaugurant les ateliers de relations humaines au sein du Center for Group Dynamics du MIT et de la Commission on Community Interrelations.

Durant les décennies 1950 et 1960, le modèle lewinien s’internationalise et féconde le champ de la santé mentale et de l’organisation du travail. Au Royaume-Uni, le Tavistock Institute of Human Relations de Londres, sous l’égide de figures éminentes telles qu’Eric Trist, Fred Emery et Wilfred Bion, applique la recherche-action aux milieux industriels (notamment les mines de charbon britanniques) et formalise l’approche socio-technique. Les chercheurs y mettent en évidence l’interdépendance irréductible entre la structure psychologique des équipes de travail et les dispositifs techniques de production.

À partir des années 1970, une bifurcation majeure émerge dans les pays du Sud global, sous l’impulsion du sociologue colombien Orlando Fals Borda et en résonance profonde avec la pédagogie des opprimés du Brésilien Paulo Freire. Naît alors la « recherche-action participative » (RAP), explicitement politisée, orientée vers la conscientisation critique des classes paysannes et prolétariennes marginalisées, la désaliénation culturelle et la lutte contre les structures néocoloniales.

En France, la recherche-action s’ancre dans les courants de la psychothérapie institutionnelle (menée par François Tosquelles et Jean Oury) et de la psychosociologie clinique. Des penseurs comme Max Pagès, Vincent de Gaulejac et Eugène Enriquez développent une clinique du social observant comment les organisations aliènent ou soutiennent l’économie psychique des sujets. Parallèlement, René Barbier formalise la « recherche-action existentielle », imprégnée d’herméneutique, où l’implication subjective et existentielle du chercheur devient le pivot du processus épistémique.

6. Fondements théoriques

La recherche-action tire sa solidité et sa légitimité d’une constellation théorique interdisciplinaire où s’entrecroisent la psychologie sociale, l’épistémologie constructiviste et la sociologie clinique.

En premier lieu, la théorie du champ élaborée par Kurt Lewin fournit l’assise fondamentale du paradigme. Lewin conceptualise le comportement humain ($B$) comme une fonction ($f$) de l’interaction dynamique entre la personne ($P$) et son environnement psychologique ($E$), formulée sous l’équation célèbre $B = f(P, E)$. Pour modifier durablement un comportement ou un stéréotype, il ne suffit pas d’informer cognitivement l’individu ; il s’avère indispensable d’altérer la configuration des forces de tension, d’attraction et de répulsion qui traversent le champ social. Le modèle triphasique du changement lewinien — décristallisation (unfreezing), déplacement ou transition (moving), et recristallisation (refreezing) — s’inscrit précisément dans cette mécanique opératoire.

En second lieu, la recherche-action s’adosse à la théorie critique issue de l’École de Francfort (notamment Jürgen Habermas et sa théorie de l’agir communicationnel). Sous cet angle, la recherche scientifique n’est jamais neutre : elle sert soit la reproduction de l’hégémonie dominante, soit l’émancipation collective. La recherche-action crée un espace public délibératif affranchi des contraintes d’autorité, permettant la production d’un consensus rationnel et la levée des distorsions idéologiques qui entravent le développement individuel et groupal.

Sur le versant psychodynamique et psychanalytique, la recherche-action s’appuie sur la dynamique de groupe et les concepts d’angoisse archaïque, d’appareils psychiques d’équipe et de mécanismes de défense collectifs (clivage, projection, déni). Dans une institution en crise, la résistance au changement n’est pas interprétée comme un simple refus obstiné de la part des acteurs, mais comme une tentative de préservation de l’équilibre narcissique et identificatoire face à la menace de désintégration psychique qu’induit toute transformation des cadres professionnels coutumiers.

Enfin, sur le plan strictement épistémologique, la démarche relève du constructivisme radical et du pragmatisme américain (Charles Sanders Peirce, John Dewey). La vérité d’une proposition théorique ne se mesure pas à sa conformité avec une réalité ontologique préexistante, mais à sa valeur opératoire : est-elle capable de générer des actions intelligentes, libératrices et adaptées au monde vécu des sujets ?

7. Composantes clés, typologies et dimensions

La recherche-action se décline en de multiples facettes selon ses finalités sociopolitiques et ses dispositifs de recueil de données. L’analyse structurale permet d’en dégager les composantes cardinales ainsi que les typologies majeures :

  • La co-construction de la problématique : L’objet de recherche n’est point parachuté unilatéralement par les universitaires, mais négocié, affiné et validé conjointement avec la communauté concernée.
  • La circularité méthodologique : Refus de la linéarité positiviste au profit d’une alternance permanente entre action de terrain, recueil de données empiriques et conceptualisation abstraite.
  • Le double livrable épistémique et pragmatique : Exigence absolue de fournir simultanément un corpus de savoirs théoriques transférables à la communauté scientifique et des outils concrets ou améliorations mesurables pour les usagers du terrain.
  • L’implication réflexive du chercheur : Reconnaissance de la non-neutralité du scientifique, dont les motivations, les affects et la position institutionnelle sont analysés comme des données intégrantes du protocole.

Sur le plan typologique, les spécialistes distinguent généralement trois orientations fondamentales :

  • La recherche-action technique ou positiviste : Orientée vers l’efficacité fonctionnelle et la résolution pragmatique de problèmes opérationnels délimités au sein d’un cadre normatif préétabli, sans remise en question des structures de pouvoir hiérarchiques.
  • La recherche-action pratique ou herméneutique : Centrée sur l’interprétation, la clarification du sens et le développement professionnel des acteurs à travers la narration et l’analyse réflexive de leurs pratiques quotidiennes.
  • La recherche-action émancipatoire ou critique : Visant explicitement la conscientisation politique, la déconstruction des rapports de domination institutionnels ou de classe, et l’émancipation radicale des groupes marginalisés.

8. Exemples et études de cas illustratives

Pour illustrer la dynamique intrinsèque de la recherche-action en contexte psychologique, examinons une intervention menée au sein d’un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) confronté à un taux critique d’épuisement professionnel (burnout) et à une détérioration de la bientraitance.

Plutôt que d’administrer des questionnaires anonymes depuis un bureau distant, l’équipe de psychologues-chercheurs met en place un dispositif de recherche-action impliquant soignants, aides-soignants, cadres administratifs et résidents. Lors de la phase diagnostique initiale, les séances de parole révèlent que l’épuisement n’est pas simplement attribuable à la charge physique de travail, mais découle d’un profond sentiment de perte de sens causé par le minutage rigide des toilettes et des repas, imposé par un logiciel de gestion logistique.

Dans la phase d’action, le collectif co-conçoit un protocole expérimental de réorganisation flexible des soins matinaux, déléguant aux binômes soignants-résidents la régulation des horaires de réveil et de toilette. Durant six mois, l’équipe recueille des données mixtes : échelles standardisées de détresse psychologique (MBI – Maslach Burnout Inventory), observations ethnographiques des interactions verbales et non verbales, et journaux de bord tenus par les soignants.

L’évaluation réflexive finale documente non seulement une baisse statistiquement significative de l’épuisement émotionnel chez les soignants, mais également une diminution drastique des épisodes d’agitation motrice et d’agressivité chez les résidents atteints de démence de type Alzheimer. L’avancée théorique issue de ce projet enrichit les modèles de l’ergonomie psychosociale en démontrant empiriquement que la restauration de l’autonomie décisionnelle au bas de la pyramide institutionnelle neutralise les dynamiques projectives pathogènes au sein des organisations gériatriques.

9. Mesure, évaluation et rigueur méthodologique

L’une des objections récurrentes adressées à la recherche-action concerne sa scientificité et la validité de ses données en l’absence de randomisation en double aveugle. Pourtant, la recherche-action contemporaine a formalisé des critères de rigueur épistémique extrêmement exigeants, adaptés aux méthodologies mixtes et qualitatives.

La validité des résultats repose au premier chef sur la triangulation systématique :

  • Triangulation des sources : Confrontation croisée des récits des différents acteurs institutionnels (direction, salariés, usagers).
  • Triangulation des méthodes : Articulation vertueuse entre instruments quantitatifs standardisés (échelles psychométriques de stress, de satisfaction, d’auto-efficacité) et méthodes qualitatives approfondies (entretiens cliniques, focus groups, enregistrements vidéo des pratiques, observation participante).
  • Triangulation théorique : Éclairage des mêmes données recueillies à travers plusieurs prismes conceptuels (par exemple la théorie des systèmes, la psychanalyse groupale et la sociologie des organisations).

Par ailleurs, des théoriciens de l’évaluation ont développé des concepts de validité spécifiquement dédiés à ce paradigme : la validité catalytique (mesure dans laquelle le processus d’enquête dynamise, instruit et émancipe les participants pour leur permettre d’agir sur leur réalité) et la validité dialogique (obtention d’un consensus critique entre pairs et participants sur l’authenticité des interprétations formulées). L’auditabilité externe du protocole, matérialisée par la tenue scrupuleuse d’un journal de bord de recherche consignant les micro-décisions et les cheminements subjectifs de l’équipe, assure la traçabilité et la transférabilité des inférences scientifiques obtenues.

10. Applications et portée pratique

La portée opérationnelle de la recherche-action s’étend sur une pluralité de territoires névralgiques de la psychologie contemporaine :

En psychologie du travail et des organisations, elle s’avère l’instrument privilégié de la prévention des risques psychosociaux (RPS) et de la promotion de la qualité de vie et des conditions de travail (QVCT). Elle permet de dépasser les approches managériales descendantes en construisant avec les salariés des dispositifs concertés de régulation des conflits et de refonte des flux de travail.

En psychologie communautaire et santé publique, la recherche-action est massivement employée pour concevoir des campagnes de réduction des risques (addictions, santé sexuelle, précarité sociale) auprès de populations vulnérables ou stigmatisées. En confiant le leadership de la recherche aux membres pairs de la communauté, elle contourne les méfiances institutionnelles et engendre des changements de comportement profondément ancrés.

En psychologie scolaire et de l’éducation, les démarches de recherche-action collaborative permettent aux enseignants et aux psychologues scolaires de diagnostiquer des problématiques d’intimidation, de harcèlement scolaire ou d’échec scolaire récurrent, en expérimentant de nouvelles praxéologies pédagogiques et relationnelles au sein des classes.

11. Recherche et données empiriques

L’efficacité de la recherche-action dans la production de changements comportementaux et institutionnels mesurables est étayée par un corpus croissant de publications empiriques internationales. Les méta-analyses contemporaines s’intéressant à l’impact des démarches participatives en milieu organisationnel révèlent des bénéfices substantiels par rapport aux interventions directives classiques.

Les travaux fondateurs de Kurt Lewin sur la modification des habitudes alimentaires des ménagères américaines durant la Seconde Guerre mondiale avaient déjà établi de manière princeps que les discussions en petits groupes participatifs généraient une adoption dix fois supérieure de nouveaux comportements de consommation par comparaison avec les conférences descendantes dispensées par des experts reconnus. Les recherches ultérieures menées par William Foote Whyte sur l’organisation industrielle ont répliqué ces conclusions dans les secteurs industriels et agricoles.

Dans le domaine contemporain de la santé mentale au travail, des méta-analyses systématiques publiées dans des revues d’évaluation psychosociale soulignent que les interventions de recherche-action participative réduisent significativement le taux d’absentéisme et les symptômes anxio-dépressifs chez les employés, tout en augmentant le sentiment d’auto-efficacité collective conceptualisé par Albert Bandura. La littérature démontre de surcroît que la durabilité des changements organisationnels est positivement corrélée au degré d’implication des parties prenantes dès les étapes de conception de l’investigation.

12. Considérations culturelles et transculturelles

L’implantation d’une recherche-action ne saurait faire l’économie d’une sensibilité culturelle aiguë. Née dans les démocraties occidentales industrielles valorisant l’individualisme et la confrontation ouverte des points de vue, l’approche doit être profondément repensée lorsqu’elle est transposée dans des contextes culturels collectivistes, hiérarchiques ou marqués par des traumatismes historiques majeurs.

Dans de nombreuses sociétés traditionnelles ou non occidentales, l’expression libre de griefs au sein d’un groupe en présence de figures d’autorité ou d’anciens constitue une transgression insoutenable des normes d’harmonie collective ou de politesse linguistique. Les psychologues transculturels soulignent la nécessité d’adapter les dispositifs d’échanges, en ayant souvent recours aux cercles de parole coutumiers, aux métaphores narratives, aux contes traditionnels ou aux médiations artistiques plutôt qu’à l’affrontement discursif formel.

Par ailleurs, la recherche-action décoloniale menée en Amérique latine, en Afrique subsaharienne ou auprès des Premières Nations d’Amérique du Nord a vigoureusement dénoncé l’« extractivisme académique » occidental. Dans ces contextes, la recherche-action requiert une désacralisation des méthodologies eurocentrées et une intégration pleine et entière des épistémologies autochtones, restaurant la souveraineté intellectuelle des peuples autochtones sur l’analyse de leur propre santé mentale et de leur devenir communautaire.

13. Critiques, controverses et limites

En dépit de ses mérites avérés, la recherche-action fait l’objet de vives critiques et suscite des débats épistémologiques et éthiques passionnés au sein de la communauté scientifique.

Le principal reproche adressé par le courant positiviste strict porte sur le déficit de neutralité et l’effet Hawthorne. En s’immergeant dans le système qu’il étudie, le chercheur s’expose à des biais d’engagement affectif et de complaisance, perdant le recul critique indispensable à la production d’un savoir objectif. Les détracteurs affirment que les transformations constatées peuvent simplement résulter de l’attention bienveillante portée aux sujets par l’équipe universitaire plutôt que de la valeur intrinsèque de l’intervention testée.

Un second ordre de controverses réside dans les dilemmes éthiques et les jeux de pouvoir institutionnels. La recherche-action peut être instrumentalisée de façon cynique par des directions d’entreprise soucieuses de fabriquer un pseudo-consensus démocratique pour faire accepter des plans de restructuration délétères ou des licenciements collectifs. Le psychologue risque alors de se transformer, malgré lui, en auxiliaire d’ingénierie sociale ou en agent de manipulation feutrée des subjectivités.

Enfin, sur le plan logistique et académique, la temporalité longue, chaotique et incertaine de la recherche-action s’accorde mal avec les exigences contemporaines d’évaluation de la recherche (fondées sur le modèle de publication frénétique publish or perish). Les projets de recherche-action exigent des mois de construction de liens de confiance avec les terrains avant de générer le moindre résultat publiable, ce qui marginalise fréquemment ses praticiens au sein des universités traditionnelles.

14. Termes connexes et distinctions conceptuelles

Afin de prévenir toute confusion terminologique fréquente dans la littérature spécialisée, il convient de discriminer rigoureusement la recherche-action de notions connexes :

  • Recherche-action vs Recherche fondamentale : La recherche fondamentale vise la génération pure de connaissances théoriques généralisables sans préoccupation d’utilité immédiate, tandis que la recherche-action imbrique indissolublement l’avancement théorique et la résolution d’une crise concrète située dans l’ici et maintenant.
  • Recherche-action vs Recherche participative : Toute recherche participative n’est pas nécessairement une recherche-action ; la recherche participative peut simplement associer des citoyens à la collecte de données volumineuses (sciences citoyennes) sans comporter de boucle d’action délibérée ni d’intervention transformative sur les structures existantes.
  • Recherche-action vs Audit ou Conseil organisationnel : Le consultant applique des recettes managériales standardisées et préétablies en contrepartie d’une rémunération commerciale, sans visée d’émancipation collective ni d’enrichissement du patrimoine scientifique public, prérogatives constitutives de la recherche-action universitaire.
  • Recherche-action vs Recherche appliquée : La recherche appliquée teste l’opérabilité de théories académiques sur le terrain mais maintient une coupure stricte entre l’observateur neutre et les sujets expérimentaux passifs, là où la recherche-action instaure une co-élaboration permanente du processus d’enquête.

15. Synthèse et points clés à retenir

La recherche-action s’affirme comme une praxéologie scientifique totale, réconciliant l’exigence de validation conceptuelle et l’éthique de la transformation sociale. Initiée par Kurt Lewin et enrichie par la théorie critique et la dynamique institutionnelle, elle récuse la neutralité passive de l’observateur pour faire de l’intervention collective le moyen par excellence de l’intelligibilité psychosociale.

Structurée selon un cycle vertueux ininterrompu de planification, d’action, d’observation empirique et de réflexion critique partagée, elle substitue aux protocoles verticaux une relation démocratique et symétrique entre chercheurs et participants. Si elle se heurte à des contraintes méthodologiques d’évaluation de sa pureté expérimentale et à des risques d’instrumentalisation managériale, elle demeure un instrument méthodologique irremplaçable pour promouvoir la santé mentale collective, désamorcer les souffrances institutionnelles et restaurer le pouvoir d’agir des individus au cœur de leurs environnements de vie.

Références

  • Barbier, R. (1996). La recherche-action. Anthropos.
  • Fals Borda, O. (1987). The challenge of action research. Development: Seeds of Change, 1, 55-61.
  • Lewin, K. (1946). Action research and minority problems. Journal of Social Issues, 2(4), 34-46. https://doi.org/10.1111/j.1540-4560.1946.tb02295.x
  • Reason, P., & Bradbury, H. (Éds.). (2008). The SAGE Handbook of Action Research: Participative Inquiry and Practice (2e éd.). SAGE Publications. https://doi.org/10.4135/9781848607934
  • Trist, E. L., & Bamforth, K. W. (1951). Some social and psychological consequences of the Longwall Method of coal-getting: An examination of the psychological situation and defences of a work group in relation to the social structure and technological content of the work system. Human Relations, 4(1), 3-38. https://doi.org/10.1177/001872675100400101

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 22). Recherche-action : Transformer la pratique. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=recherche-action-psychologie
Looti, Mohammed. “Recherche-action : Transformer la pratique.” Base de données de psychologie en français, 22 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=recherche-action-psychologie.
Looti, Mohammed. “Recherche-action : Transformer la pratique.” Base de données de psychologie en français. octobre 22, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=recherche-action-psychologie.