Le raisonnement circulaire représente l’un des sophismes informels les plus répandus et les plus insidieux au sein de la rhétorique, de l’épistémologie et de la psychologie cognitive. Ce piège logique, souvent indétectable au premier abord, piège l’intellect dans une boucle close où la conclusion d’un argument est implicitement ou explicitement postulée au sein même de ses prémisses fondatrices. En explorant ce phénomène sous le prisme des sciences psychologiques, il apparaît non seulement comme une faille logique, mais également comme une stratégie cognitive privilégiée d’autoconservation des croyances face aux contradictions du réel.
Raisonnement circulaire
1. Définition concise
Le raisonnement circulaire est une erreur de logique informelle et une heuristique fallacieuse dans laquelle la proposition finale à démontrer est insérée, de manière directe ou déguisée, parmi les prémisses initiales servant à l’établir. Sur le plan structural, l’argument tente d’apporter une preuve par lui-même, créant une boucle tautologique où la validité de la conséquence dépend exclusivement de l’acceptation préalable de l’antécédent.
Dans le domaine de la psychologie cognitive et des théories du jugement, ce schème de pensée illustre la tendance de l’esprit humain à préserver l’intégrité de ses structures cognitives établies. Plutôt que d’évaluer de manière critique de nouveaux éléments empiriques, le sujet utilise sa conclusion comme filtre probatoire, produisant ainsi une justification auto-référentielle imperméable à la réfutation. L’argument circulaire évite l’effort cognitif d’une véritable démonstration tout en offrant un sentiment illusoire de cohérence interne et de certitude épistémique.
2. Étymologie et origine linguistique
L’expression française « raisonnement circulaire » dérive de la métaphore géométrique du cercle, évoquant un tracé continu sans début ni fin déterminé, où le point d’arrivée coïncide inévitablement avec le point de départ. Le mot « raisonnement » trouve sa racine dans le latin ratio, qui désigne d’abord le calcul, la balance d’un compte, puis par extension la faculté rationnelle, le motif ou le discours ordonné.
Dans la tradition philosophique classique, cette erreur d’argumentation est directement affiliée à la locution latine petitio principii, traduction forgée par les scolastiques de l’expression grecque employée par Aristote : to en archei aiteisthai (τὸ ἐν ἀρχῇ αἰτεῖσθαι), signifiant littéralement « réclamer d’entrée de jeu ce qui est en question ». De là découle l’appellation francophone de « pétition de principe », souvent employée comme synonyme exact. L’entrée formelle du concept dans l’arsenal de la dialectique médiévale puis de la psychologie moderne a permis de circonscrire précisément les formes de justifications circulaires, plus communément vulgarisées sous le vocable de « cercle vicieux » (circulus vitiosus).
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, « raisonnement circulaire » se prononce en français international standard /ʁɛ.zɔn.mɑ̃ siʁ.ky.lɛʁ/ (ou /ʁe.zɔn.mɑ̃ siʁ.ky.lɛʁ/). Le syntagme est de nature nominale masculine singulière et s’accorde au pluriel sous la forme « raisonnements circulaires » (/ʁɛ.zɔn.mɑ̃ siʁ.ky.lɛʁ/).
Dans l’usage linguistique courant et académique, le terme s’emploie principalement comme complément d’objet ou sujet grammatical pour caractériser une séquence argumentative déficiente (« son explication repose sur un raisonnement circulaire »). Il fonctionne en étroite association avec des locutions adverbiales et verbales telles que « argumenter de manière circulaire », « tomber dans l’ornière de la circularité » ou « postuler circulairement une prémisse ».
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour comprendre en profondeur la nature du raisonnement circulaire, il convient de distinguer la validité formelle d’un argument de sa force probante ou épistémique. D’un point de vue strictement déductif en logique propositionnelle, un argument dont la prémisse est identique à la conclusion (A implique A) est formellement « valide » : si la prémisse est vraie, la conclusion ne peut pas être fausse. Cependant, cet argument est logiquement stérile et dénué de toute portée informative ou cognitive. Il ne remplit pas la fonction première de l’argumentation rationnelle, qui consiste à accroître l’acceptabilité d’une affirmation incertaine en s’appuyant sur des éléments de preuve préexistants, mieux établis ou consensuels.
Sur le plan cognitif, le raisonnement circulaire opère comme un puissant mécanisme de clôture épistémique. Lorsqu’un individu ou un groupe adopte une doctrine fondamentale, toute remise en cause de celle-ci est désamorcée en réintroduisant la doctrine elle-même comme critère de vérité absolu. La circularité peut être extrêmement courte et grossière (« Cette substance est toxique parce qu’elle contient du poison »), ou s’étendre sur une chaîne dialectique si complexe, ramifiée et étalée dans le temps que les locuteurs perdent de vue l’identité substantielle entre l’axiome initial et le postulat conclusif.
En psychologie du raisonnement, cette circularité est souvent exacerbée par le biais de confirmation et la persistance des croyances. L’individu sélectionne sélectivement les observations qui corroborent son hypothèse, tout en réinterprétant les contradictions apparentes au moyen d’hypothèses ad hoc qui dépendent elles-mêmes de l’hypothèse principale. La délimitation conceptuelle du raisonnement circulaire s’articule ainsi autour du déficit de justification indépendante : dès lors qu’un système d’énoncés ne peut être validé sans supposer a priori sa propre exactitude, il s’enferme dans une bulle auto-justificatrice imperméable aux critères externes de falsifiabilité.
5. Évolution historique
L’identification et la formalisation du raisonnement circulaire remontent à l’Antiquité grecque. Dans ses Premiers Analytiques et ses Réfutations sophistiques, le philosophe Aristote identifie le stratagème consistant à demander à l’adversaire d’accorder précisément la thèse que l’on cherche à démontrer. Aristote classe cette pétition de principe parmi les erreurs dépendantes de la démarche dialectique plutôt que des erreurs grammaticales ou linguistiques, posant les bases de l’analyse logique des prémisses.
Au cours de la période médiévale et de la Renaissance, les scolastiques enrichissent l’analyse en formalisant la distinction entre les cercles démonstratifs bénins (dans les définitions nominales) et le circulus in probando (cercle dans la preuve), jugé illégitime. Des penseurs comme Thomas d’Aquin soulignent la nécessité d’une régression ordonnée vers des principes premiers non démontrés mais auto-évidents (axiomatique), afin d’éviter la régression à l’infini ou l’effondrement dans la circularité.
À l’époque moderne, René Descartes tente d’échapper à la circularité par le doute méthodique, bien que ses détracteurs aient rapidement dénoncé ce qui reste célèbre dans l’histoire des idées sous le nom de « cercle cartésien » : prouver l’existence de Dieu par la clarté et la distinction de nos idées, tout en garantissant la véracité de ces idées claires par la véracité divine. Au XIXe siècle, John Stuart Mill propose une critique radicale du syllogisme classique (notamment le célèbre « Tous les hommes sont mortels ; Socrate est un homme ; donc Socrate est mortel »), affirmant que la majeure présuppose déjà la connaissance de la conclusion, amorçant ainsi une réflexion psychologique sur la nature réelle de l’inférence.
Au XXe siècle et à l’orée du XXIe siècle, l’essor de la psychologie cognitive, des sciences cognitives de l’argumentation (notamment les travaux de Hugo Mercier et Dan Sperber) et de l’épistémologie bayésienne a déplacé le regard : le raisonnement circulaire n’est plus seulement envisagé comme une tare formelle de logique, mais comme un produit naturel des heuristiques humaines orientées vers la persuasion, la rationalisation post-hoc et la défense identitaire des modèles du monde.
6. Fondements théoriques
L’étude du raisonnement circulaire repose sur des modèles théoriques issus tant de la philosophie de la connaissance que des sciences de la cognition. En épistémologie contemporaine, le problème de la justification s’incarne dans le « trilemme de Münchhausen » (ou trilemme d’Agrippa), qui stipule que toute tentative de fonder une certitude ultime achoppe sur trois écueils mutuellement exclusifs : la régression à l’infini, l’arrêt dogmatique sur un axiome arbitraire, ou la justification circulaire. L’école du cohérentisme, illustrée par des philosophes comme Laurence BonJour, a tenté de réhabiliter une forme de circularité globale ou holistique, affirmant qu’une croyance est justifiée non pas par un fondement linéaire descendant, mais par son degré d’ajustement mutuel au sein d’un réseau cohérent de croyances.
Sur le versant psychologique, la théorie du double système (Système 1 intuitif, rapide et heuristique ; Système 2 délibératif, lent et analytique), popularisée par Daniel Kahneman et Jonathan Evans, offre une grille de lecture explicative majeure. Le Système 1 privilégie l’illusion de fluidité cognitive (cognitive fluency) : un énoncé dont les éléments s’auto-confirment crée un sentiment immédiat d’aisance et de vérité. Détecter la circularité exige une mobilisation intentionnelle et énergivore du Système 2 afin de décomposer l’arbre d’inférence, de remonter aux hypothèses initiales et d’en évaluer l’indépendance logique.
Parallèlement, la théorie argumentative de la raison proposée par Hugo Mercier et Dan Sperber postule que la fonction évolutive du raisonnement humain n’est pas la découverte solitaire de vérités abstraites, mais la production d’arguments destinés à persuader autrui et la mise en œuvre d’une vigilance épistémique face aux discours extérieurs. Dans ce cadre, le raisonnement circulaire apparaît comme une arme de défense rhétorique spontanée : lorsqu’un individu est sommé de justifier sa position sans disposer de preuves empiriques accessibles, son appareil cognitif génère intuitivement des reformulations de sa thèse pour maintenir sa crédibilité au moindre coût cognitif.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
Le raisonnement circulaire se manifeste sous différentes formes structurelles et psychologiques, que l’on peut classifier selon leurs dimensions opérationnelles :
- La pétition de principe directe (tautologie immédiate) : L’argument réitère la conclusion sous des termes quasi identiques ou strictement synonymes dans la prémisse (ex. : « L’opium fait dormir parce qu’il possède une vertu dormitive »). L’artifice s’avère facilement repérable car l’équivalence sémantique est flagrante.
- Le cercle vicieux étendu (circularité en réseau) : La circularité se déploie à travers une succession d’étapes intermédiaires complexes (A est justifié par B, B est soutenu par C, et C repose finalement sur A). La distance cognitive entre le début et la fin de la chaîne empêche l’auditeur d’apercevoir la circularité globale.
- La circularité définitionnelle : Les concepts clés sont définis de telle manière qu’aucune contre-preuve n’est envisageable théoriquement. On retrouve cette dynamique dans le sophisme du « vrai Écossais », où toute anomalie factuelle est exclue de la définition a priori pour préserver la prémisse immaculée.
- La circularité épistémique : Situation où l’on utilise une source d’information ou une méthode d’investigation pour attester de la fiabilité intrinsèque de cette même source (ex. : faire confiance à sa perception visuelle pour vérifier que ses facultés visuelles ne sont pas altérées).
- La circularité clinique et psychodynamique : Boucles de rétroaction cognitives et affectives où une cognition pathogène engendre des comportements qui créent la réalité redoutée, renforçant la croyance initiale (ex. : « Les gens me rejettent » conduit à un retrait social hostile, qui provoque le rejet effectif par l’entourage).
8. Exemples et cas illustratifs
Les manifestations concrètes du raisonnement circulaire abondent dans la sphère sociétale, scientifique et psychopathologique. Un exemple quotidien se manifeste régulièrement dans le management bureaucratique : « Le règlement stipule que vous devez soumettre le formulaire B pour obtenir le formulaire A, mais le formulaire B ne peut être délivré que sur présentation du formulaire A ». Dans ce cas de figure, l’action est paralysée par une logique circulaire purement auto-référentielle.
Dans le domaine de la psychologie clinique, prenons le cas d’un patient souffrant d’anxiété généralisée. Celui-ci affirme : « Je sens au fond de moi qu’un drame va survenir ». Lorsqu’un thérapeute l’interroge sur les éléments objectifs étayant cette prédiction, le patient réplique : « Le fait même que je sois si angoissé prouve bien qu’il y a un danger imminent ». Ici, l’état émotionnel interne (effet psychologique) est mobilisé comme démonstration empirique de la prémisse de dangerosité externe, instaurant une boucle d’hypervigilance hermétique à la réalité factuelle.
Au niveau des idéologies et des théories du complot, le raisonnement circulaire joue un rôle d’armure protectrice : « Les médias officiels prétendent que cette conspiration n’existe pas, or nous savons que les médias sont contrôlés par les conspirateurs ; par conséquent, leurs démentis constituent la preuve éclatante de la véracité de la conspiration ». Toute tentative de réfutation extérieure est convertie en validation interne, illustrant parfaitement la pathologie du raisonnement en vase clos.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation de la propension des individus à succomber au raisonnement circulaire ou à l’identifier relève des protocoles expérimentaux de la psychologie cognitive du raisonnement et de l’évaluation de l’esprit critique. La mesure ne s’opère pas au moyen d’un diagnostic unique, mais via des tâches de jugement argumentatif et de détection de sophismes :
- Tâches d’évaluation d’arguments (Argument Evaluation Tasks) : Les sujets sont soumis à des paires d’arguments valides, invalides non circulaires et circulaires, devant juger de leur force probante ou de leur pouvoir de persuasion sur des échelles de Likert. Ces paradigmes mesurent la sensibilité métacognitive aux défauts de circularité.
- Le test de réflexion cognitive (Cognitive Reflection Test – CRT) : Conçu par Shane Frederick, ce test mesure la disposition d’un individu à réprimer une réponse intuitive immédiate (Système 1) au profit d’une vérification analytique (Système 2), corrélant fortement avec l’aptitude à repérer les pétitions de principe dissimulées.
- Le paradigme du biais de croyance (Belief Bias Paradigm) : Développé notamment par Jonathan Evans, il teste la propension des participants à juger un argument circulaire comme étant logiquement valide simplement parce qu’ils adhèrent personnellement à la conclusion défendue.
- Échelles d’ouverture d’esprit active (Actively Open-Minded Thinking Scale) : Élaborées par Jonathan Baron, ces échelles évaluent la volonté d’un sujet d’exposer ses propres croyances à des contre-arguments et à des données invalidantes, offrant une mesure indirecte de la résistance aux justifications circulaires.
10. Applications et portée pratique
La compréhension du raisonnement circulaire revêt une importance stratégique dans de nombreux domaines d’application psychologique et sociale. En psychothérapie cognitive et comportementale (TCC), l’analyse fonctionnelle des pensées automatiques vise précisément à repérer les boucles circulaires qui maintiennent la détresse psychique. Le psychothérapeute utilise le questionnement socratique pour amener le patient à dissocier la cause de la conséquence : « Quelle observation indépendante de votre sentiment de honte prouve que vous êtes indigne d’estime ? » Déconstruire cette circularité interne permet d’assouplir les schémas cognitifs rigides.
Dans l’enseignement et la pédagogie universitaire, le développement de l’esprit critique exige un entraînement ciblé à la détection des circularités dissimulées dans les discours rhétoriques, publicitaires et politiques. L’apprentissage de la déconstruction logique prémunit les apprenants contre les explications purement sémantiques ou téléologiques en sciences de la vie et en sciences humaines.
Dans le domaine judiciaire et médico-légal, l’identification du raisonnement circulaire est essentielle lors de l’évaluation des expertises psychologiques et des dépositions de témoins. Les enquêteurs doivent se prémunir du danger consistant à présumer la culpabilité d’un suspect (prémisse) pour interpréter chacun de ses comportements – qu’il coopère ou garde le silence – comme une manifestation indéniable de culpabilité (conclusion), évitant ainsi des erreurs judiciaires dramatiques nées d’une vision en tunnel.
11. Recherche et données empiriques
Les recherches contemporaines en sciences cognitives se sont largement penchées sur les raisons pour lesquelles des êtres rationnels acceptent quotidiennement des arguments circulaires. Une étude séminale menée par Deanna Kuhn a révélé que confrontés à la demande d’expliquer causalement un phénomène social (par exemple, la délinquance), une proportion substantielle d’adultes instruits reformulent simplement le phénomène sous forme de pseudo-explication (« Ils commettent des délits parce qu’ils sont criminels »), démontrant une confusion généralisée entre description et explication causale.
D’autres travaux empiriques conduits par des chercheurs tels qu’Ulrike Hahn et Mike Oaksford ont examiné la circularité sous l’angle du raisonnement probabiliste bayésien. Leurs résultats suggèrent que tous les raisonnements circulaires ne sont pas perçus comme équivalents par l’esprit humain : les sujets évaluent la recevabilité d’un argument circulaire en fonction du degré de confiance préalable accordé à la source et de la crédibilité a priori de la prémisse. Un argument faiblement circulaire émanant d’une autorité épistémique reconnue peut être accepté rationnellement comme une présomption pragmatique provisoire.
Par ailleurs, les neurosciences cognitives ont démontré, grâce à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), que la détection d’une pétition de principe mobilise des réseaux cérébraux spécifiques liés au contrôle exécutif et à la résolution de conflits cognitifs, notamment le cortex cingulaire antérieur et le cortex préfrontal dorsolatéral. Lorsque le biais de croyance interfère, ces régions montrent une activation atténuée, signalant que l’adhésion affective à la conclusion désactive littéralement les alertes neuronales de défaillance logique.
12. Considérations culturelles et transculturelles
Bien que la structure logique formelle d’un cercle vicieux soit universellement reconnaissable, son évaluation qualitative, sa tolérance sociale et sa prégnance varient sensiblement selon les contextes culturels et les traditions épistémiques. Les travaux de Richard Nisbett sur la cognition comparée entre sociétés occidentales et orientales fournissent des éléments d’analyse précieux.
Dans les cultures occidentales, héritières de la logique aristotélicienne et du rationalisme des Lumières, la pensée linéaire, analytique et catégorielle est érigée en norme suprême : toute trace de circularité y est immédiatement stigmatisée comme un vice logique majeur et une disqualification rhétorique. En revanche, dans certaines traditions philosophiques d’Asie orientale (marquées par le taoïsme, le bouddhisme ou l’holisme confucéen), les représentations du réel intègrent une ontologie cyclique et interdépendante (la coproduction conditionnée). Dans cette perspective holistique, l’idée que des éléments soient simultanément causes et effets réciproques au sein d’un tout n’est pas perçue comme une aberration logique, mais comme une description fidèle de l’écologie complexe des phénomènes.
Ces divergences imposent une vigilance particulière lors de l’application de tests d’esprit critique standardisés à l’échelle internationale. Ce qu’un évaluateur formé à la logique formelle occidentale qualifiera de raisonnement circulaire insoutenable peut être interprété, dans un autre cadre culturel, comme une tentative légitime d’appréhender la causalité dialectique ou la complémentarité d’éléments systémiques non réductibles à une causalité linéaire unidirectionnelle.
13. Critiques, débats et limites conceptuelles
La dénonciation systématique du raisonnement circulaire comme pathologie du raisonnement n’est pas exempte de controverses philosophiques et méthodologiques fondamentales. Le principal débat académique réside dans le paradoxe suivant : la raison humaine peut-elle se justifier elle-même sans recourir à un cercle épistémique ? Dès lors que l’on cherche à démontrer la fiabilité de la logique ou de la méthode scientifique, on est contraint d’employer les règles de la logique et de l’observation empirique, réalisant ainsi une circularité épistémique inévitable à l’échelle fondamentale.
De plus, des théoriciens de l’argumentation contemporains, tels que Douglas Walton, soutiennent que la pétition de principe ne doit pas être considérée comme un sophisme absolu et contextuellement indépendant, mais comme un défaut pragmatique au sein d’un dialogue. Selon Walton, un argument n’est vicieusement circulaire que s’il viole le contrat implicite de la discussion en bloquant l’avancement probatoire. Dans des contextes de clarification conceptuelle ou de modélisation mathématique (comme les définitions récursives en informatique théorique), la circularité est féconde, opératoire et dépourvue d’intention trompeuse.
Une autre limite conceptuelle provient de la frontière floue entre « cohérence holistique » et « circularité vicieuse ». Les détracteurs du cohérentisme épistémologique affirment qu’un vaste système de croyances peut être parfaitement cohérent en interne tout en étant totalement déconnecté de la réalité extérieure empirique, à l’image d’un univers romanesque de science-fiction ou d’un délire paranoïaque sophistiqué. La critique souligne qu’exiger la seule absence de contradiction interne ne garantit nullement la vérité factuelle des prémisses interconnectées.
14. Termes connexes et distinctions
Le raisonnement circulaire est souvent confondu avec d’autres notions voisines du champ de la rhétorique et de la psychologie de la pensée. Il importe de poser des frontières notionnelles rigoureuses :
- Tautologie : Une tautologie est une proposition logique formellement vraie en vertu de sa seule structure syntaxique, quelles que soient les valeurs de vérité de ses composantes (ex. : « Il pleut ou il ne pleut pas »). Le raisonnement circulaire, lui, est une démarche inférentielle dynamique qui cherche illicitement à prouver une proposition contingente.
- Pétition de principe (petitio principii) : Terme traditionnellement synonyme de raisonnement circulaire, bien que certains logiciens contemporains restreignent la pétition de principe à l’acte illocutoire consistant à présumer une prémisse controversée sans preuve, même si elle n’est pas strictement identique à la conclusion.
- Vérité par définition (truisme) : Énoncé dont la véracité découle automatiquement de la convention linguistique attribuée aux termes employés (ex. : « Tous les célibataires sont non mariés »). Il informe sur le langage, non sur les faits empiriques du monde.
- Rétroaction causale (Boucle de feed-back systémique) : Processus physique, biologique ou cybernétique réel dans lequel l’effet rétroagit dynamiquement sur sa propre cause dans le temps (ex. : l’amplification du réchauffement climatique par la fonte du pergélisol). Il s’agit d’une causalité réciproque temporelle légitime, et non d’une erreur d’argumentation logique statique.
15. Synthèse et points clés
Le raisonnement circulaire constitue un objet d’étude cardinal à la croisée de la logique philosophique et des sciences psychologiques. En synthétisant ses dimensions fondamentales, plusieurs enseignements clés se dégagent :
- Le raisonnement circulaire commet la faute d’assumer par avance, dans ses fondements, l’exactitude de l’énoncé qu’il a la charge d’établir rationnellement.
- Bien qu’il puisse respecter l’apparence formelle de la déduction logique valide, il est dénué de toute force probatoire et de toute utilité cognitive en raison de son auto-référentialité.
- Sur le versant psychologique, il découle de la tendance naturelle à l’économie cognitive, de la fluidité mentale et des mécanismes de défense des croyances sous-tendus par le Système 1 et le biais de confirmation.
- En psychopathologie et en thérapie cognitive, l’identification des boucles de justification fermées s’avère déterminante pour libérer les patients de raisonnements anxiogènes ou dépressifs qui s’auto-alimentent.
- La vigilance critique impose de débusquer les circularités subtiles tapies derrière les équivalences sémantiques, les réifications doctrinales et les argumentations étendues dans les débats sociétaux contemporains.
Références
- Aristote. (1992). Organon : Topiques et Réfutations sophistiques (J. Tricot, trad.). Librairie Philosophique J. Vrin.
- Evans, J. S. B., Newstead, S. E., & Byrne, R. M. (1993). Human reasoning: The psychology of deduction. Lawrence Erlbaum Associates.
- Hahn, U., & Oaksford, M. (2007). The rationality of informal argumentation fallacies: A Bayesian approach. Psychological Review, 114(3), 704–732. https://doi.org/10.1037/0033-295X.114.3.704
- Kahneman, D. (2011). Thinking, fast and slow. Farrar, Straus and Giroux.
- Mercier, H., & Sperber, D. (2017). The enigma of reason: A new theory of human understanding. Harvard University Press.
- Walton, D. (1991). Begging the question: Circular reasoning as a tactic of argumentation. Greenwood Press.