L’exploration des mécanismes par lesquels l’énergie libidinale renonce à son accomplissement direct constitue l’une des avancées les plus fécondes de la métapsychologie freudienne. En désignant des pulsions qui subissent une déviation fonctionnelle sans perdre leur intensité fondamentale, la notion de pulsion inhibée quant au but permet d’éclairer la genèse du lien social, de la tendresse et des sublimations culturelles. Ce processus psychologique offre ainsi une clé de voûte indispensable pour comprendre l’équilibre subtil entre les impératifs biologiques de l’organisme et les exigences structurantes de la civilisation.
Pulsion inhibée quant au but
1. Définition concise
La pulsion inhibée quant au but (en allemand : zielgehemmter Trieb) désigne, au sein du corpus psychanalytique, une motion pulsionnelle qui, tout en conservant son énergie libidinale et son objet initial ou substitutif, renonce à son accomplissement biologique direct et terminal au profit d’une satisfaction atténuée, diffuse et socialement valorisée. Elle ne parvient pas à l’orgasme ou à la décharge somatique intégrale, mais s’arrête en deçà de la satisfaction physique finale pour se stabiliser dans un attachement affectif durable.
Dans la métapsychologie établie par Sigmund Freud, cette modalité particulière du destin des pulsions transforme l’appétit érotique brut en manifestations tendres, amicales ou dévotes. Loin de représenter un simple échec ou un blocage pathogène comparable au refoulement névrotique, l’inhibition quant au but constitue un mécanisme psychique structurant, garant de la pérennité des relations interpersonnelles désintéressées et du sentiment de sollicitude mutuelle.
Sur le plan dynamique, l’inhibition quant au but stabilise des investissements affectifs qui, s’ils s’épuisaient dans la satisfaction génitale immédiate, seraient périodiques et éphémères. Par ce détour régulé de l’énergie libidinale, l’appareil psychique parvient à instaurer des liens d’attachement permanents, échappant ainsi à la versatilité inhérente aux pulsions purement assouvies au niveau somatique.
2. Étymologie et origines linguistiques
L’expression française « inhibé quant au but » dérive directement de l’allemand zielgehemmt, un adjectif composé forgé par Freud dans ses travaux métapsychologiques. Le vocable se compose du substantif Ziel, signifiant « but », « visée » ou « cible », et du participe passé gehemmt, issu du verbe hemmen, qui évoque l’action d’entraver, de freiner, de retenir ou de modérer un mouvement cinétique.
En allemand, la racine hemmen implique un ralentissement ou un blocage partiel sans anéantissement de la force motrice sous-jacente. Lorsqu’il introduit cette expression, Freud insiste sur l’idée que le vecteur énergétique de la pulsion (Trieb) demeure actif et vigoureux, mais que son point d’impact terminal est empêché d’atteindre son acmé organique habituelle. La traduction anglaise standardisée par James Strachey a consacré la formule aim-inhibited (ou instincts inhibited in their aim), tandis que les traducteurs francophones contemporains privilégient l’expression « inhibition quant au but » ou « pulsion inhibée quant au but ».
L’introduction du terme en langue française via les traductions des œuvres complètes de Freud (notamment sous la direction de Jean Laplanche) a stabilisé la distinction subtile entre l’inhibition symptomatique générale (Hemmung) et cette inflexion spécifique de la téléologie pulsionnelle. La précision prépositionnelle « quant au but » rappelle que l’entrave n’affecte ni la source somatique ni l’objet d’attachement, mais uniquement l’acte consommatoire terminal.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le syntagme se prononce [in.i.be kɑ̃.t‿o by] en français standard. L’adjectif verbal « inhibé » s’accorde en genre et en nombre avec le substantif qu’il qualifie : on parlera d’une « pulsion inhibée quant au but » (au féminin singulier) ou d’« investissements pulsionnels inhibés quant au but » (au masculin pluriel).
Dans la nomenclature métapsychologique, l’expression s’utilise principalement sous forme adjectivale pour caractériser les motions, tendances, pulsions ou affects (« motions libidinales inhibées quant au but »). Elle peut également être nominalisée sous la forme « l’inhibition quant au but », désignant alors le mécanisme psychique ou le destin pulsionnel abstrait opérant cette retenue fonctionnelle de la décharge pulsionnelle.
Sur le plan syntaxique, la tournure « quant au but » est une locution prépositive invariée qui délimite rigoureusement la portée du participe : il ne s’agit point d’un sujet inhibé dans sa personnalité globale, ni d’un organe entravé dans sa motricité, mais expressément de l’orientation téléologique de la motion pulsionnelle considérée.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender la portée de l’inhibition quant au but, il convient de rappeler la quadruple composante que Freud assigne à la pulsion dans son écrit métapsychologique fondamental : la poussée (Drang), la source (Quelle), l’objet (Objekt) et le but (Ziel). Le but d’une pulsion normale réside invariablement dans l’apaisement d’un état de tension interne par une satisfaction appropriée, laquelle nécessite généralement la modification somatique propre à l’acte terminal.
Dans l’inhibition quant au but, ce schéma fonctionnel subit une distorsion essentielle. L’appareil psychique tolère que la poussée s’active et investisse un objet spécifique, mais il interdit ou suspend l’accès à la décharge finale totale. La pulsion accepte des satisfactions partielles préliminaires, se complaît dans l’état d’approche et de proximité avec l’objet, sans jamais exiger le franchissement du seuil somatique définitif. Cette limitation confère au lien affectif une constance remarquable : ne connaissant pas l’épuisement passager qui succède à la décharge orgastique, le désir inhibé quant au but demeure inextinguible et présent en continu.
Il importe de distinguer formellement l’inhibition quant au but de deux concepts voisins mais dissemblables : le refoulement et la sublimation. Dans le refoulement, la représentation psychique de la pulsion est chassée de la conscience et rejetée dans l’inconscient en raison du déplaisir qu’elle causerait au Moi, laissant l’affect errant ou converti sous forme de symptôme. Dans l’inhibition quant au but, la relation d’objet demeure consciente, pleinement vécue et assumée par le Moi, mais vidée de sa revendication érotique directe. L’individu reconnaît son attachement, l’exprime sous les traits de l’amitié, de l’admiration ou de la piété, sans percevoir consciemment le substrat sexuel qui l’alimente.
Par rapport à la sublimation, la frontière est d’une grande finesse théorique. Si certains auteurs considèrent l’inhibition quant au but comme une forme préparatoire ou mineure de sublimation, Freud a maintenu une ligne de démarcation : la sublimation implique un changement radical d’objet et d’activité (vers des idéaux non sexuels artistiques, intellectuels ou scientifiques), alors que la pulsion inhibée quant au but conserve fréquemment l’objet relationnel concret d’origine (par exemple une figure parentale, un camarade ou un collègue), se limitant à amortir et tamiser le but érotique au bénéfice de la tendresse.
Cette dynamique engendre des conséquences psychologiques cruciales pour l’architecture de la personnalité. Elle permet la coexistence de la libido d’objet avec les exigences narcissiques et morales du Surmoi. En renonçant à la satisfaction somatique crue, le Moi préserve l’intégrité de ses liens interpersonnels, s’immunise contre l’angoisse de culpabilité et canalise des forces instinctives potentiellement déstabilisatrices au profit de la cohésion sociale et de l’empathie.
5. Développement et évolution historique
La notion émerge de façon explicite dans l’œuvre de Freud au début des années 1920, bien que ses prolégomènes soient perceptibles dès les Trois essais sur la théorie sexuelle (1905). Dans ce texte séminal, Freud explorait déjà le courant de tendresse (Zärtlichkeit) chez l’enfant, remarquant que les pulsions partielles infantiles renoncent précocement à la satisfaction brute face aux réprobations éducatives et à l’attachement affectif aux parents.
C’est toutefois dans son ouvrage majeur de psychologie collective, Psychologie des foules et analyse du moi (1921), que Freud conceptualise formellement les pulsions inhibées quant au but (zielgehemmte Triebe). Confronté à l’énigme du lien puissant qui unit les membres d’une collectivité entre eux et à leur meneur, Freud réfute les explications purement hypnotiques ou mimétiques proposées par Gustave Le Bon et Gabriel Tarde. Il postule que la force agglutinante de toute foule est d’ordre libidinal : les individus sont liés par un amour désérotisé, composé de pulsions qui ont dévié de leur objectif sexuel direct pour se muer en solidarité, en fraternité et en vénération pour le chef.
Par la suite, dans Le Malaise dans la culture (1930), Freud approfondit cette idée en l’élevant au rang de loi sociologique fondamentale. La culture (Kultur) exige d’immenses sacrifices d’énergie pulsionnelle brute pour bâtir des institutions communes. Le précepte chrétien « Aime ton prochain comme toi-même » représente l’exigence ultime imposée aux pulsions : transformer l’agressivité naturelle et le désir charnel exclusif en un investissement universel inhibé quant au but. Sans cette transformation plastique de la libido, aucune civilisation durable ne saurait subsister.
Dans les décennies suivantes, les théoriciens de la relation d’objet, notamment Melanie Klein, Donald Winnicott et William Ronald Dodds Fairbairn, ont réinterprété ces motions au prisme du développement précoce. Pour l’école britannique, la capacité à inhiber le but destructeur et érotique témoigne de l’accession à la position dépressive, où le souci de préserver l’objet d’amour l’emporte sur l’avidité de la décharge immédiate.
6. Fondements théoriques et métapsychologiques
L’assise métapsychologique des pulsions inhibées quant au but s’articule autour des trois points de vue classiques définis par Freud : économique, topique et dynamique.
D’un point de vue économique, la pulsion inhibée quant au but soulève un paradoxe fascinant concernant le principe de plaisir et le principe de constance. Si la fonction première de l’appareil psychique consiste à abaisser les tensions internes au niveau le plus bas possible, comment comprendre qu’une pulsion accepte de demeurer indéfiniment en suspens ? La réponse réside dans le fait que l’inhibition génère une satisfaction substitutive atténuée mais constante, évitant les fluctuations drastiques liées à la décharge totale. L’énergie non évacuée vient alimenter le réservoir du Moi, contribuant à consolider le sentiment de sécurité narcissique et la régulation homéostatique globale de l’appareil mental.
D’un point de vue topique, ce processus fait intervenir un accord harmonieux entre le Ça, le Moi et le Surmoi. Contrairement aux conflits intrapsychiques débouchant sur des formations de compromis névrotiques, l’inhibition quant au but résulte d’une négociation réussie :
- Le Ça fournit l’énergie pulsionnelle primaire et maintient la force du lien envers l’objet extérieur.
- Le Moi agit comme l’opérateur régulateur qui module le vecteur expressif de la pulsion, réorientant l’élan corporel vers des canaux d’expression affective et relationnelle.
- Le Surmoi et l’Idéal du Moi valident moralement l’investissement d’objet ainsi désexualisé, levant l’interdit qui frappait originellement la visée incesteuse ou agressive.
D’un point de vue dynamique, les pulsions inhibées quant au but jouent un rôle médiateur fondamental entre l’amour (Éros) et les pulsions de mort ou de destruction (Thanatos). En désarmant la violence potentielle de l’appropriation érotique directe et de la pulsion de possession sadique, l’inhibition quant au but protège l’objet des ravages de la consommation destructrice. Elle illustre avec éclat la puissance de liaison (Bindung) propre à la pulsion de vie freudienne.
7. Composantes, typologies et dimensions
La diversité phénoménologique des pulsions inhibées quant au but permet de les catégoriser selon plusieurs axes fonctionnels au sein de la vie psychologique de l’adulte et de l’enfant :
- La tendresse filiale et parentale : Historiquement issue de l’attachement libidinal précoce, l’affection familiale constitue le modèle paradigmatique de la pulsion désérotisée, où l’élan amoureux originel s’épure en soins attentifs et protection bienveillante.
- L’amitié sincère (Philia) : Liens d’affinité élective entre pairs, fondés sur une sympathie réciproque durable, qui trouvent leur vigueur dans des motions homosexuelles ou hétérosexuelles inconscientes dont le but charnel est totalement neutralisé.
- La dévotion collective et la fraternité institutionnelle : Solidarité unissant les membres d’une communauté professionnelle, militaire, sportive ou spirituelle, cimentée par l’investissement inhibé d’un même idéal ou d’une même figure directrice.
- La relation thérapeutique et l’alliance de travail : Attachement transférentiel positif manifesté par le patient envers son clinicien, où la pulsion de guérison et la confiance reposent sur une désexualisation rigoureuse du lien analytique.
- La compassion et la sollicitude altruiste : Capacité à éprouver une empathie active face à la souffrance d’autrui, découlant de la neutralisation des motions agressives et du réinvestissement protecteur d’objets perçus comme vulnérables.
8. Exemples cliniques et illustrations pratiques
Pour concrétiser ces notions au sein de l’exercice clinique, examinons deux situations prototypiques où le destin de l’inhibition quant au but joue un rôle déterminant dans l’économie psychique.
Le premier cas est celui de Julien, un homme de 34 ans consultant pour une incapacité récurrente à maintenir des liens amoureux sans sombrer dans l’ennui ou l’angoisse d’abandon. Au cours des séances, l’analyste met en lumière la scission marquée opérée par Julien entre deux univers relationnels : d’un côté, une vie sexuelle purement instrumentale, dissociée de toute tendresse, vécue avec des partenaires éphémères ; de l’autre, des amitiés masculines et féminines extrêmement intenses, passionnées mais totalement chastes, où il s’investit comme un mentor ou un protecteur dévoué jusqu’à l’oubli de soi. L’analyse révèle que Julien a massivement surinvesti le versant inhibé quant au but dans ses amitiés pour conjurer la culpabilité inconsciente liée à des désirs incestueux archaïques, laissant sa sexualité génitale appauvrie, coupée de tout affect chaleureux. La cure permet progressivement de réconcilier le courant tendre et le courant sensuel, jusqu’alors hermétiquement séparés.
Une seconde illustration est offerte par Claire, 45 ans, cadre hospitalière engagée corps et âme auprès de ses équipes soignantes. Claire manifeste une loyauté inébranlable envers son chef de service, qu’elle décrit avec une admiration sans bornes comme un « être d’exception ». Elle accepte une charge de travail écrasante par pur dévouement pour cet homme, sans jamais formuler la moindre revendication amoureuse explicite. Lorsque ce supérieur est muté dans un autre établissement, Claire s’effondre dans un épisode dépressif caractérisé par une perte soudaine de sens et un profond sentiment de vacuité. L’exploration psychothérapeutique dévoile que cet investissement professionnel exemplaire reposait sur une puissante libido amoureuse inhibée quant au but, calquée sur une relation idéalisée à un père absent. La rupture soudaine de l’objet d’étayage a fait refluer l’énergie pulsionnelle brute sur le Moi sous forme d’auto-reproches mélancoliques, faute d’avoir pu conserver son exutoire relationnel modéré.
9. Évaluation clinique et observation
L’évaluation des pulsions inhibées quant au but ne s’effectue pas au moyen d’échelles psychométriques quantitatives simplistes, mais s’inscrit dans l’investigation clinique fine de la dynamique transféro-contre-transférentielle et l’analyse de la structure de personnalité.
Le clinicien observe attentivement la capacité du sujet à maintenir des investissements stables hors de la sphère de l’immédiateté sensuelle. Dans les épreuves projectives comme le test de Rorschach ou le Thematic Apperception Test (TAT), cette dimension se repère par l’émergence de réponses relationnelles coopératives, la présence de représentations chaleureuses sans débordement d’angoisse de castration ou de pulsions sadiques incontrôlées, et une maîtrise satisfaisante des nuances chromatiques (révélatrices de la régulation de l’affectivité adaptative).
Lors des entretiens anamnestiques, le praticien explore plusieurs indices fonctionnels majeurs :
- La qualité et la durabilité du réseau amical du patient, attestant de son aptitude à investir autrui sans exigence possessive démesurée.
- L’existence d’une continuité affective capable de traverser les désaccords sans rupture brutale, signe d’une liaison pulsionnelle mature.
- La nature de l’alliance thérapeutique dans le cadre de la prise en charge : un patient incapable d’inhibition quant au but basculera fréquemment dans un transfert érotique violent ou une méfiance paranoïde, tandis qu’une inhibition opérante permet la mise en place d’une collaboration constructive au service du travail analytique.
10. Applications pratiques et portée psychosociologique
La portée opératoire du concept dépasse largement le cabinet du psychanalyste pour nourrir les sciences sociales, la psychologie organisationnelle et la pédagogie institutionnelle.
Dans le domaine éducatif, la relation entre l’enseignant et l’élève repose sur une mécanique exemplaire d’inhibition quant au but. L’amour du savoir et le respect de la figure magistrale constituent la transformation légitime d’une fascination affective originaire. L’enseignant qui mobilise une bienveillance désintéressée favorise la curiosité intellectuelle de l’apprenant en lui offrant un cadre sécurisant où l’énergie psychique, détournée des tentations dispersives, se focalise sur l’assimilation cognitive.
Au sein des organisations et des entreprises, la dynamique des équipes de travail hautement performantes tire sa force d’investissements pulsionnels inhibés quant au but. La cohésion de groupe, la camaraderie face aux défis et le sens de la mission collective représentent des formes raffinées d’énergie libidinale unificatrice. Lorsque cette inhibition faiblit, l’espace professionnel se dégrade rapidement en rivalités narcissiques destructrices, en comportements de harcèlement ou en dérives passionnelles perturbatrices pour le fonctionnement de l’institution.
En sociologie politique, l’analyse freudienne du charisme et de l’adhésion citoyenne demeure d’une actualité brûlante. Les mouvements démocratiques comme les phénomènes d’embrigadement autoritaire sollicitent tous deux des pulsions inhibées quant au but : l’amour voué à la patrie, la vénération d’un drapeau ou le dévouement à un idéal de justice constituent des dérivations culturelles d’affects originellement voués à des objets intimes de la prime enfance.
11. Recherches empiriques et approches contemporaines
Bien que née dans le cadre métapsychologique classique, l’intuition freudienne de l’inhibition quant au but trouve de remarquables résonances dans les recherches contemporaines en psychologie cognitive, en neurosciences sociales et dans la théorie de l’attachement initiée par John Bowlby.
Les théoriciens de l’attachement, tels que Mary Ainsworth et Peter Fonagy, ont documenté les mécanismes par lesquels le nourrisson transforme ses besoins physiologiques primaires en un système motivationnel d’attachement autonome. Dans les styles d’attachement sécure, l’enfant intériorise des représentations de soutien émotionnel stables qui fonctionnent précisément comme des investissements affectifs apaisés, libérés de l’urgence somatique immédiate. La mentalisation et la régulation émotionnelle apparaissent ainsi comme les homologues empiriques de la retenue pulsionnelle théorisée par Freud.
Du côté des neurosciences affectives, les travaux de Jaak Panksepp sur les systèmes émotionnels mammaliens fournissent un éclairage biologique saisissant. Panksepp distingue clairement le réseau dopaminergique de la recherche et du désir sexuel (système SEEKING / LUST) du réseau opioïde et ocytocinergique de l’affiliation, de la tendresse et du soin parental (système CARE). Cette séparation neurobiologique corrobore l’idée métapsychologique selon laquelle le lien d’attachement durable requiert la mise en sommeil temporaire de l’hyperactivité consommatrice génitale au bénéfice des circuits de la récompense sociale et de la quiétude relationnelle.
12. Considérations socioculturelles et transculturelles
La canalisation et l’inhibition des pulsions varient considérablement selon les normes culturelles, les systèmes de parenté et les rituels collectifs propres à chaque société.
Dans les cultures valorisant un individualisme affirmé, les frontières de l’intimité corporelle sont strictement tracées, ce qui impose une forte codification des motions inhibées quant au but. L’amitié y est souvent contrainte de se distancier explicitement de toute connotation sensuelle sous peine d’éveiller l’angoisse homophobe. À l’inverse, dans de nombreuses cultures traditionnelles ou collectivistes (notamment dans le bassin méditerranéen, en Asie du Sud ou en Afrique subsaharienne), les démonstrations de tendresse platonique entre personnes de même sexe — se tenir la main dans la rue, accolades prolongées, effusions verbales passionnées — sont monnaie courante et parfaitement intégrées, témoignant d’une légitimation sociale sereine des pulsions inhibées quant au but.
Par ailleurs, l’anthropologie religieuse révèle que le monachisme, le mysticisme et le célibat sacerdotal institutionnalisé représentent des organisations culturelles globales fondées sur l’inhibition radicale de la visée sexuelle. L’ascète réoriente l’intégralité de sa libido vers une figure transcendante (Dieu, la communauté des croyants, l’humanité souffrante), attestant de l’infinie plasticité de la pulsion humaine face aux impératifs sacrés du groupe.
13. Critiques, controverses et limites épistémologiques
La notion de pulsion inhibée quant au but a suscité des débats vigoureux au sein même de la communauté psychanalytique et parmi ses détracteurs philosophiques.
L’une des critiques majeures, formulée notamment par l’école lacanienne, porte sur le risque de naturalisme inhérent à cette modélisation. Pour Jacques Lacan, parler d’un but pulsionnel biologique « normal » qui subirait une « inhibition » secondaire revient à idéaliser une sexualité génitale achevée et harmonieuse, illusion que la psychanalyse devrait au contraire dissiper. Lacan rappelle que toute pulsion est structurellement morcelée, marquée par le langage, et que le circuit de la pulsion effectue toujours un détour autour de l’objet sans jamais trouver de satisfaction terminale adéquate. Dès lors, toute pulsion humaine serait fondamentalement prise dans les rets du symbolique, relativisant la pertinence d’une catégorie spécifique pour les motions « inhibées ».
D’autres théoriciens, issus de la sociologie critique et des courants féministes, ont dénoncé l’usage normatif qui a parfois été fait de ce concept. En assignant prioritairement aux femmes les rôles de soins maternels, de dévouement sacrificiel et de tendresse non revendicatrice, la société patriarcale a pu instrumentaliser l’inhibition quant au but pour museler le désir féminin autonome et confiner l’énergie des femmes dans la sphère du don désintéressé.
Enfin, sur le plan méthodologique, les critiques issues de la psychologie scientifique positiviste soulignent la difficulté de réfuter empiriquement un mécanisme capable de requalifier n’importe quel sentiment altruiste ou amical en un dérivé d’une pulsion sexuelle refoulée ou modérée. Cette plasticité explicative confinerait parfois le concept à une tautologie infalsifiable au sens poppérien.
14. Notions connexes et distinctions conceptuelles
Afin d’éviter tout écueil sémantique, il convient de distinguer précisément la pulsion inhibée quant au but de plusieurs termes affins du champ psychodynamique :
- Sublimation : La sublimation implique une désexualisation complète avec mutation vers un objet et un but hautement valorisés socialement (création artistique, investigation intellectuelle), tandis que l’inhibition quant au but préserve couramment l’objet relationnel humain en se contentant d’en tamiser l’expression physique.
- Refoulement (Verdrängung) : Le refoulement est un mécanisme de défense expulsant de la conscience l’idée intolérable, créant une coupure pathogène source d’angoisse et de symptômes, alors que l’inhibition quant au but s’exprime dans un lien conscient, gratifiant et harmonieux pour le Moi.
- Inhibition symptomatique (Hemmung) : Limitation fonctionnelle du Moi liée à un conflit intrapsychique non résolu (par exemple l’inhibition intellectuelle ou sexuelle névrotique), traduisant une perte d’énergie vitale, à l’opposé de l’inhibition quant au but qui constitue une réussite adaptative enrichissant le Moi.
- Formation réactionnelle : Attitude psychologique inversée visant à contrer un élan pulsionnel répréhensible (par exemple une propreté excessive pour lutter contre des désirs anaux de salissure), caractérisée par une rigidité comportementale qui contraste avec la flexibilité spontanée du lien d’amitié inhibé quant au but.
- Désexualisation : Processus économique général de retrait de la charge érotique opéré par le Moi, dont l’inhibition quant au but représente l’une des voies d’application privilégiées au sein du champ relationnel.
15. Synthèse et points clés à retenir
Au terme de cette analyse métapsychologique approfondie, plusieurs enseignements fondamentaux se dégagent :
- La pulsion inhibée quant au but est un concept clé forgé par Sigmund Freud pour expliquer la transformation d’une motion libidinale directe en un attachement affectif conscient, durable et dépourvu de visée orgastique.
- Elle constitue le fondement psychodynamique indispensable de la tendresse, de l’amitié véritable, de la cohésion des groupes humains et de la solidité des institutions démocratiques ou culturelles.
- Contrairement au refoulement générateur de symptômes, l’inhibition quant au but représente un aménagement réussi et valorisé par le Surmoi, assurant la permanence du lien d’objet sans épuisement consécutif à la décharge brute.
- Sur le plan clinique, l’analyse de ces motions permet d’éclairer la dynamique transférentielle, les choix passionnels ainsi que les états dépressifs consécutifs à la perte de figures d’étayage idéalisées.
- Par sa convergence avec les recherches contemporaines sur l’attachement et les systèmes neurobiologiques de l’affiliation, cette notion freudienne conserve une vitalité théorique et heuristique incontournable pour les sciences de l’esprit.
Références
- Freud, S. (1921). Massenpsychologie und Ich-Analyse [Psychologie des foules et analyse du moi]. Internationaler Psychoanalytischer Verlag. https://www.gallica.bnf.fr/
- Freud, S. (1930). Das Unbehagen in der Kultur [Le Malaise dans la culture]. Internationaler Psychoanalytischer Verlag. https://www.persee.fr/
- Laplanche, J., & Pontalis, J.-B. (1967). Vocabulaire de la psychanalyse. Presses Universitaires de France. https://www.puf.com/content/Vocabulaire_de_la_psychanalyse
- Panksepp, J. (1998). Affective Neuroscience: The Foundations of Human and Animal Emotions. Oxford University Press. https://global.oup.com/academic/product/affective-neuroscience-9780195178050
- Winnicott, D. W. (1965). The Maturational Processes and the Facilitating Environment. The Hogarth Press. https://www.taylorfrancis.com/books/mono/10.4324/9780429482434/maturational-processes-facilitating-environment-winnicott