Survenant comme un véritable coup de tonnerre dans un ciel serein, la crise psychotique brutale constitue l’une des urgences les plus spectaculaires et déstabilisantes de la psychiatrie clinique. Caractérisée par une rupture soudaine avec le réel et l’éclosion floride d’un délire polymorphe, cette décompensation transitoire met en jeu l’équilibre psychologique profond de l’individu tout en défiant les frontières traditionnelles de la nosographie médicale.
Psychose délirante aiguë
1. Définition concise
La psychose délirante aiguë désigne un trouble psychiatrique d’apparition soudaine et brutale, caractérisé par l’émergence d’idées délirantes polymorphes et changeantes, souvent accompagnées d’hallucinations, d’une labilité émotionnelle intense et d’une altération de la perception de la réalité chez un sujet sans antécédents psychotiques chroniques notoires.
D’une durée typiquement brève, s’étendant de quelques jours à un mois, cet état de déstructuration psychique transitoire se distingue par la multiplicité de ses thèmes et de ses mécanismes morbides, ainsi que par une participation affective massive. Historiquement conceptualisée dans la tradition psychiatrique française sous le terme de bouffée délirante, cette entité clinique correspond aujourd’hui, dans les classifications diagnostiques contemporaines, au « trouble psychotique bref » selon le DSM-5 ou au « trouble psychotique aigu et transitoire » selon la CIM-11.
Sur le plan psychopathologique, l’affection se manifeste par une perte totale ou quasi totale de la critique du délire au moment de la phase d’état, plongeant le patient dans une expérience oniroïde où le monde intérieur et la réalité extérieure se confondent de manière dramatique et anxiogène.
2. Étymologie et origines linguistiques
Le terme « psychose » trouve ses racines dans le grec ancien psychē (ψυχή), signifiant « âme », « esprit » ou « principe vital », auquel est adjoint le suffixe médical -osis (-ωσις), utilisé pour désigner une condition pathologique, un envahissement ou un état morbide. Forgé au milieu du XIXe siècle par le médecin austro-hongrois Ernst von Feuchtersleben en 1845, le mot visait initialement à distinguer les maladies de l’esprit des simples affections nerveuses neurophysiologiques (les névroses de William Cullen).
L’adjectif « délirante » dérive directement du verbe latin delirare, littéralement « sortir du sillon » (formé du préfixe privatif ou de déviation de- et de lira, la raie tracée par le soc de la charrue dans la terre). Dans son sens métaphorique immémorial, délirer équivaut à dévier de la ligne droite de la raison, perdre le contact avec la norme commune de la pensée ordonnée et partagée.
Le qualificatif « aiguë », emprunté au latin acutus (« pointu », « perçant », « pénétrant »), traduit la cinétique abrupte, l’intensité fulgurante et le caractère limité dans le temps de la crise. Quant à la célèbre formule française de « bouffée délirante », consacrée à la fin du XIXe siècle, elle convoque l’image expressive d’un souffle violent, d’un embrasement spasmodique et passager qui submerge le sujet avant de s’éteindre.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan linguistique et grammatical, l’expression psychose délirante aiguë est une locution nominale féminine singulière. Sa transcription phonétique en français standard international est /psi.koz de.li.ʁɑ̃t e.gy/. Au pluriel, elle devient « psychoses délirantes aiguës » (/psi.koz de.li.ʁɑ̃t e.gy/).
Dans l’usage médical et hospitalier quotidien, les praticiens emploient régulièrement l’acronyme BDA (pour « bouffée délirante aiguë ») ou l’abréviation clinique « psychose aiguë ». On utilise la préposition « en » pour qualifier un patient qui traverse cette phase (« un patient en bouffée délirante » ou « en état de psychose aiguë »).
Sur le plan stylistique et académique, on rencontre également des variantes synonymiques rigoureuses telles que « décompensation psychotique aiguë », « accès délirant aigu » ou, dans le registre internationalisé, « trouble psychotique transitoire ».
4. Explication conceptuelle détaillée
La psychose délirante aiguë constitue une expérience de déstabilisation ontologique radicale. Contrairement aux décompensations progressives ou insidieuses observées dans les formes chroniques d’aliénation mentale, elle s’installe avec une rapidité déconcertante, souvent décrite métaphoriquement comme un coup de foudre psychique. En l’espace de quelques heures ou de quelques jours, un individu dont le fonctionnement psychosocial antérieur était jugé adéquat voit son rapport au monde s’effondrer et basculer dans un univers de significations entièrement altérées.
Le cœur phénoménologique de cette condition réside dans le concept de polymorphisme. Dans une psychose délirante aiguë typique, le délire ne présente ni système cohérent ni thématique unique. Le sujet expérimente simultanément ou successivement des intuitions de persécution, des certitudes de grandeur ou de filiation royale, des angoisses de possession mystique, des idées de ruine ou des transpositions érotomaniaques. Ces thèmes s’entrecroisent et se relaient dans un chaos foisonnant qui défie toute logique rationnelle.
Ce polymorphisme thématique est rigoureusement doublé d’un polymorphisme des mécanismes délirants. Les idées délirantes s’alimentent de toutes les sources de production de l’appareil psychique : hallucinations auditives, psychosensorielles ou cénesthésiques, intuitions soudaines non vérifiées mais admises comme des évidences indéniables, interprétations erronées des signaux de l’environnement et fabulations imaginatives débordantes. L’adhésion du sujet à ces constructions imaginaires est totale, absolue, inébranlable au moment le plus intense de la crise, empêchant tout raisonnement contradictoire.
L’état de conscience du patient se trouve lui-même altéré d’une manière singulière qualifiée d’état oniroïde ou de conscience crépusculaire. Le patient vit son délire comme un individu éveillé vivrait un rêve tumultueux et captivant : les frontières entre la réalité objective extérieure et les projections psychiques internes s’effacent. Cette désorganisation s’accompagne d’un dérèglement thymique et affectif spectaculaire, où alternent des vagues d’extase triomphante, de terreur panique, de fureur et de prostration mélancolique, parfois au cours d’une même journée.
5. Développement historique
La conceptualisation de la psychose délirante aiguë représente l’une des contributions les plus emblématiques de l’école psychiatrique française à la nosographie internationale. C’est en 1886 que le psychiatre Valentin Magnan isole la notion de « bouffée délirante des dégénérés ». Dans le cadre des théories évolutionnistes et dégénérescentes alors dominantes, Magnan cherchait à distinguer ces crises délirantes transitoires, survenant brusquement chez des individus porteurs d’une prétendue fragilité constitutionnelle, des formes de délires chroniques d’évolution lente et inéluctable.
Au début du XXe siècle, d’autres aliénistes français enrichissent considérablement cette description clinique. Paul Sérieux et Joseph Capgras, en analysant les délires d’interprétation, confirment l’autonomie de ces accès aigus polymorphes face aux systèmes délirants systématisés. Parallèlement, Henri Ey, figure majeure du courant organo-dynamique, réinterprète la bouffée délirante non plus comme un signe de tare dégénérative, mais comme une dissolution temporaire des structures supérieures de la conscience, libérant des automatismes archaïques et oniriques du psychisme.
À l’échelle internationale, la nosologie a longtemps hésité face à ce tableau clinique. En Allemagne, sous l’influence déterminante d’Emil Kraepelin, la psychiatrie a longtemps imposé une stricte dichotomie entre la démence précoce (future schizophrénie) et la psychose maniaco-dépressive. Dans ce modèle bipartite rigide, les accès délirants aigus étaient presque systématiquement considérés comme des inaugurations précoces d’une démence d’évolution péjorative.
Néanmoins, l’école scandinave avec le concept de « psychose réactive » d’August Wimmer, et l’école de Francfort-Würzburg menée par Karl Kleist et plus tard Karl Leonhard avec le concept de « psychoses cycloïdes » (psychose d’angoisse-félicité, psychose confusionnelle, psychose motrice), ont maintenu vivante l’existence d’états psychotiques aigus réversibles et non schizophréniques. Cette reconnaissance historique a finalement contraint les manuels internationaux contemporains, tels que les classifications de l’Organisation mondiale de la santé, à intégrer des catégories spécifiques dédiées aux épisodes psychotiques brefs et résolutifs.
6. Fondements théoriques
L’élucidation étiologique et compréhensive de la psychose délirante aiguë mobilise plusieurs cadres conceptuels majeurs qui, loin de s’exclure, se complètent pour éclairer la genèse de l’accès psychotique.
Dans la perspective de la psychanalyse et des théories psychodynamiques, l’éclosion de la psychose aiguë s’interprète comme une faillite spectaculaire et momentanée des mécanismes de défense habituels du Moi face à une recrudescence massive d’angoisse ou à un conflit pulsionnel insoutenable. Sous la pression d’un événement traumatique ou d’une étape maturative déstabilisante (rupture sentimentale, départ du domicile parental, passage à la vie adulte), le Moi régresse à des stades archaïques du développement. La perte de réalité traduit le désinvestissement des objets du monde réel au profit d’un surinvestissement délirant narcissique, dans une tentative désespérée de reconstruire une cohérence psychique interne, conformément à la thèse freudienne selon laquelle le délire est d’abord une tentative d’auto-guérison.
Le modèle vulnérabilité-stress (proposé par Zubin et Spring) offre un paradigme intégrateur fondamental. Selon cette approche, l’individu possède une vulnérabilité intrinsèque — qu’elle soit d’origine génétique, épigénétique ou neurodéveloppementale — qui demeure silencieuse tant que les facteurs environnementaux sont maîtrisés. La survenue d’agents stresseurs majeurs (déprivation sévère de sommeil, choc émotionnel, surmenage académique ou consommation de substances psychoactives) excède les capacités d’adaptation homéostatique de l’organisme, précipitant le basculement chaotique dans la psychose clinique.
Sur le versant des neurosciences et de la neurobiologie, la crise aiguë est associée à une perturbation majeure de la neurotransmission centrale, dominée par une hyperréactivité dopaminergique au niveau de la voie mésolimbique. Cet embrasement neurochimique confère une « saillance aberrante » aux stimuli environnementaux ordinaires : les événements les plus anodins prennent soudainement une signification personnelle menaçante, fascinante ou révélatrice pour le sujet. Des anomalies transitoires de la connectivité fronto-sous-corticale et des cascades de neuro-inflammation aiguë sont également documentées lors de ces épisodes d’ébullition cérébrale.
7. Composantes clés, types et dimensions
La psychose délirante aiguë se caractérise par une constellation de manifestations cliniques intriquées, que l’on peut décomposer en plusieurs dimensions fondamentales :
- Le délire polymorphe : Composante centrale du trouble, il se caractérise par l’absence d’organisation logique et le changement incessant des thèmes (mégalomanie, persécution, culpabilité, influence, filiation mystique) et des mécanismes (hallucinations multiples, fausses interprétations, intuitions soudaines, illusions perceptives).
- La labilité de l’humeur : Fluctuation extrême des affects, le patient oscillant sans transition d’un enthousiasme exalté et triomphal à un effondrement anxieux empreint de terreur panique ou d’idées suicidaires directes.
- L’expérience crépusculaire ou état oniroïde : Altération qualitative de la vigilance, sans véritable confusion organique, où le patient semble absorbé par un scénario intérieur analogue au rêve éveillé, se montrant par moments déconnecté du temps et de l’espace réels.
- L’adhésion totale et l’anosognosie : Absence complète de recul critique vis-à-vis des expériences délirantes lors de la phase aiguë ; les convictions sont inaccessibles au raisonnement logique ou à la confrontation aux faits.
- La désorganisation comportementale et psychomotrice : Alternance de phases d’agitation motrice désordonnée, de fugues, de logorrhée incohérente et d’épisodes de sidération ou de mutisme stuporeux.
- Les troubles végétatifs et du sommeil : Présence quasi constante d’une insomnie totale sans fatigue ressentie (ou avec épuisement masked), d’une anorexie aiguë et d’une tachycardie réactionnelle à l’hyperangoisse.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la brutalité et la texture clinique de ce syndrome, considérons le cas de Marc, un étudiant de 22 ans sans antécédents médicaux ou psychiatriques personnels, décrit par ses proches comme un jeune homme équilibré, sociable mais perfectionniste. Alors qu’il prépare des examens universitaires particulièrement exigeants et subit une rupture sentimentale inattendue, son comportement change radicalement en l’espace de 48 heures.
Après trois nuits d’insomnie totale au cours desquelles il reste enfermé dans sa chambre, Marc fait irruption dans le salon familial à l’aube. Il affirme avec une conviction absolue que les présentateurs du journal télévisé lui transmettent des ordres secrets par l’intermédiaire des reflets de son écran d’ordinateur. Quelques heures plus tard, ce thème de persécution technologique fait place à une exaltation mystique : il se proclame choisi pour sauver l’humanité d’une catastrophe climatique imminente et commence à distribuer tous ses biens matériels aux passants dans la rue.
Admis en urgence dans un service hospitalier spécialisé devant l’intensité de son agitation, Marc présente un regard fixe, tour à tour terrorisé et hilare. Il entend des voix d’anges et de démons qui dialoguent dans ses pensées. Pris en charge par un traitement antipsychotique adapté et un environnement d’apaisement sécurisé, le délire commence à se fragmenter au bout de six jours. Dès la deuxième semaine, Marc retrouve un cycle de sommeil régulier et s’étonne avec effroi et incrédulité des idées qui l’ont submergé. À la fin du premier mois, la critique de l’épisode est intégrale, permettant une reprise progressive de son cursus académique sans séquelle déficitaire.
9. Évaluation et mesure clinique
Le diagnostic de la psychose délirante aiguë est avant tout clinique et repose sur une anamnèse minutieuse, l’observation sémiologique directe et un rigoureux diagnostic d’exclusion somatique. La règle d’or de l’évaluation initiale devant toute première décompensation psychotique impose de réfuter systématiquement une cause médicale générale ou toxique avant de retenir une étiologie psychiatrique primaire.
Le bilan d’investigation paraclinique de première intention inclut :
- Un dosage toxicologique urinaire complet (recherche de cannabis, cocaïne, amphétamines, opioïdes, solvants et molécules de synthèse).
- Une imagerie par résonance magnétique (IRM) cérébrale ou un scanner cérébral non injecté pour éliminer une tumeur, un accident vasculaire ou une pathologie démyélinisante.
- Un bilan biologique exhaustif (ionogramme, glycémie, créatinine, calcémie, bilan hépatique, numération formule sanguine, protéine C-réactive, dosage des hormones thyroïdiennes).
- Un électroencéphalogramme (EEG) et une ponction lombaire au moindre doute clinique (suspicion d’encéphalite auto-immune à anticorps anti-récepteurs NMDA, méningo-encéphalite infectieuse ou état de mal épileptique non convulsif).
Sur le plan psychométrique, plusieurs outils permettent de quantifier l’intensité des symptômes et de mesurer l’efficacité des interventions thérapeutiques au fil des jours. L’échelle abrégée d’évaluation psychiatrique (Brief Psychiatric Rating Scale – BPRS) et l’échelle des syndromes positif et négatif (Positive and Negative Syndrome Scale – PANSS) sont couramment employées dans les unités d’hospitalisation et la recherche translationnelle.
Les critères nosographiques du DSM-5 répertorient cette manifestation sous l’intitulé de Trouble psychotique bref (critère A : présence d’au moins un symptôme parmi idées délirantes, hallucinations, discours désorganisé ou comportement grossièrement désorganisé/catatonique ; critère B : durée d’au moins un jour mais inférieure à un mois, avec retour complet au niveau de fonctionnement prémorbide). La CIM-11 utilise le code 6A23 pour le Trouble psychotique aigu et transitoire, insistant sur le début aigu (apparition des symptômes psychotiques en deux semaines ou moins) et la variabilité rapide des manifestations.
10. Applications et portée pratique
La prise en charge de la psychose délirante aiguë relève d’une urgence psychiatrique majeure. En raison du danger potentiel que font peser les idées délirantes sur le patient lui-même (geste suicidaire de fuite face à une menace imaginaire, sacrifice dicté par une voix) ou sur autrui (hétéro-agressivité défensive ou persécutive), une hospitalisation en milieu spécialisé s’avère indispensable, souvent mise en œuvre sous un statut de soins non consentis (admission en soins psychiatriques à la demande d’un tiers ou en cas de péril imminent).
L’accueil hospitalier exige un cadre contenant, rassurant, à l’écart des stimulations sensorielles excessives. La chimiothérapie médicamenteuse d’urgence repose sur l’administration d’antipsychotiques de seconde génération (atypiques) tels que l’olanzapine, la rispéridone ou l’aripiprazole, souvent combinés transitoirement à des benzodiazépines à demi-vie intermédiaire pour juguler l’angoisse psychotique dévastatrice et restaurer impérativement le sommeil réparateur.
Une fois la phase d’orage atténuée, l’intervention clinique s’oriente vers le travail d’élaboration psychologique et d’alliance thérapeutique. Le soignant accompagne le patient dans l’intégration de cette rupture biographique brutale. La psychoéducation permet d’expliquer les mécanismes du trouble, de déstigmatiser l’expérience vécue et de sensibiliser la personne et sa famille aux signaux d’alerte précoces d’une éventuelle récidive (altération de l’architecture du sommeil, recrudescence d’idées insolites, anxiété inhabituelle).
11. Recherche et données empiriques
La recherche longitudinale consacrée aux troubles psychotiques aigus s’est historiquement focalisée sur la trajectoire pronostique à long terme. Les grandes cohortes épidémiologiques prospectives (notamment les travaux classiques d’Andreas Marneros et les études de suivi scandinaves et françaises) ont permis d’établir ce que les cliniciens ont coutume de désigner comme la règle pronostique des trois tiers :
- Environ un tiers des patients ne présentera qu’un épisode unique tout au long de leur existence, récupérant intégralement sans aucune récidive ultérieure, confirmant la nature purement transitoire et résolutive de l’accès.
- Un deuxième tiers des patients connaîtra des récidives périodiques, s’inscrivant avec le temps dans le spectre des troubles de l’humeur majeurs (trouble bipolaire ou dépression récurrente avec caractéristiques psychotiques).
- Le tiers restant évoluera malheureusement vers un processus psychotique continu, marquant l’entrée dans une schizophrénie chronique ou un trouble schizo-affectif caractérisé par l’installation insidieuse de symptômes négatifs et d’un déclin cognitif.
Les études récentes d’imagerie fonctionnelle et de neurobiologie moléculaire révèlent que les épisodes psychotiques brefs se distinguent de la schizophrénie établie par une préservation relative du volume de matière grise corticale et par l’absence d’hypofrontalité structurelle persistante. Les biomarqueurs inflammatoires périphériques (cytokines pro-inflammatoires telles que l’IL-6, le TNF-alpha et la protéine C-réactive) démontrent un pic d’élévation massif et éphémère lors de la phase d’acmé de l’accès aigu, suggérant l’implication d’une tempête immunitaire réversible lors de certains épisodes induits par un stress existentiel sévère.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La psychose délirante aiguë illustre de manière spectaculaire l’influence de la culture sur le façonnement, l’expression et l’interprétation des troubles mentaux. Historiquement, le concept même de bouffée délirante a été considéré par certains auteurs anglo-saxons comme un syndrome lié à la culture (culture-bound syndrome), emblématique de la pensée psychiatrique française et méditerranéenne, tandis que le monde psychiatrique anglophone tendait à subsumer trop hâtivement ces tableaux sous le diagnostic d’accès maniaque ou de schizophrénie précoce.
Dans de nombreuses sociétés traditionnelles, notamment en Afrique subsaharienne, dans le bassin caribéen et en Asie du Sud-Est, les décompensations délirantes aiguës à éclosion brutale et résolution rapide sont fréquemment documentées. Elles s’articulent souvent avec les représentations collectives locales de la causalité mystique, telles que l’attaque sorcière, la possession par des esprits ancestraux ou la sanction d’une transgression taboue. Des syndromes culturellement codés comme le Bouffée délirante des départements d’outre-mer, l’Amok en Malaisie ou les états de transe dissociative et délirante lors de rites initiatiques partagent de profondes affinités sémiologiques avec ce tableau clinique.
Les études de la psychiatrie transculturelle démontrent que dans les pays du Sud ou les sociétés traditionnelles solidaires, le pronostic global de ces accès aigus est fréquemment plus favorable que dans les métropoles occidentales industrialisées. L’intégration communautaire du sens de la crise, l’absence de stigmatisation nosographique définitive et le soutien du groupe familial élargi favorisent une résolution rapide et limitent la chronicisation vers des formes schizophréniques aliénantes.
13. Critiques, controverses et limites nosographiques
L’existence autonome de la psychose délirante aiguë en tant qu’entité morbide distincte continue de susciter des controverses méthodologiques et conceptuelles passionnées au sein de la psychiatrie mondiale. Le principal débat repose sur l’affrontement entre la conception unitariste continentale et la rigueur catégorielle néo-kraepelinienne.
Les détracteurs du concept soutiennent que la psychose délirante aiguë ne constitue pas une véritable maladie en soi, mais un simple mode de début aspécifique masquant une hétérogénéité étiologique profonde. Pour ces auteurs, retenir ce diagnostic reviendrait à suspendre artificiellement la décision clinique, le clinicien étant incapable de discerner immédiatement s’il fait face au prodrome d’une schizophrénie, à une manie délirante atypique ou à une réaction aiguë au stress.
Une autre controverse majeure concerne les risques d’inégalités diagnostiques et de stigmatisation induits par l’application hâtive de critères diagnostiques rigides. Des études sociologiques ont souligné que les populations migrantes ou les minorités ethniques subissent un taux statistiquement disproportionné de diagnostics de psychose aiguë ou de schizophrénie lors de passages aux urgences, en raison de barrières linguistiques et d’incompréhensions interculturelles face à l’expression de la détresse psychologique, conduisant à des prescriptions massives de neuroleptiques en lieu et place d’un travail d’écoute psychothérapeutique.
Enfin, la réduction continue de la durée minimale requise pour valider un épisode dans les classifications (un jour dans le DSM-5) fait craindre à certains cliniciens une médicalisation excessive de réactions de stress aiguës dissociatives ou émotionnelles chez des personnalités vulnérables ou immatures (personnalités borderline ou histrioniques).
14. Termes associés et distinctions différentielles
Afin de garantir une prise en charge adaptée, la psychose délirante aiguë doit être rigoureusement distinguée d’autres entités psychopathologiques proches :
- Schizophrénie (au début) : Bien que le tableau inaugural puisse être identique, la schizophrénie se caractérise par une durée continue des signes morbides excédant six mois (selon le DSM), une présence marquée de symptômes négatifs (émoussement affectif, alogie, retrait social préexistant) et l’absence habituelle de retour au fonctionnement prémorbide intégral.
- Épisode maniaque avec caractéristiques psychotiques : Dans le virage maniaque, le délire est quasi exclusivement congruent à l’humeur (idées de grandeur, mégalomanie financière, mission divine) et s’accompagne d’une accélération psychomotrice majeure, d’une tachypsychie et d’une hypersexualité sans le polymorphisme chaotique ni l’aspect oniroïde flou de la psychose aiguë.
- Confusion mentale (Delirium somatique) : Le delirium implique une désorientation temporo-spatiale totale au premier plan, une inversion marquée du cycle nycthéméral, une obnubilation de la vigilance et une cause médicale organique ou toxique directe systématiquement identifiable.
- Trouble schizophréniforme : Catégorie nosographique intermédiaire du DSM caractérisée par une symptomatologie identique à celle de la schizophrénie mais d’une durée comprise entre un et six mois, se situant chronologiquement au-delà du cadre temporel du trouble psychotique bref.
- Trouble dissociatif de l’identité ou états de transe : Dans les décompensations dissociatives, la perte de contact avec la réalité est sélective, souvent déclenchée par un rappel traumatique direct, sans véritable désorganisation de la pensée ni hallucinations corporelles complexes.
15. Synthèse et points clés à retenir
La psychose délirante aiguë représente un phénomène psychopathologique majeur et singulier, dont la maîtrise est fondamentale pour l’ensemble des praticiens de la santé mentale :
- Elle constitue une urgence médicale absolue, définie par l’éclosion brutale d’un délire floride, polymorphe dans ses thèmes et ses mécanismes, chez un patient sans antécédents psychotiques chroniques.
- Son diagnostic impose l’élimination rigoureuse et systématique de toute pathologie organique sous-jacente (consommation de toxiques, encéphalite, tumeur cérébrale, troubles métaboliques).
- Le tableau clinique associe un délire changeant, des hallucinations, une expérience oniroïde, une labilité thymique extrême et une perte temporaire du recul critique.
- Le traitement d’urgence combine l’hospitalisation sécurisante, l’utilisation ciblée d’antipsychotiques de seconde génération et le rétablissement rapide du cycle veille-sommeil via des anxiolytiques.
- Le pronostic à long terme obéit approximativement à la règle des trois tiers (guérison définitive sans lendemain, récidive sous forme de trouble thymique bipolaire ou basculement vers une pathologie du spectre schizophrénique), imposant un suivi médical prolongé d’au moins deux ans après le premier épisode.
Références
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- Magnan, V. (1886). Leçons cliniques sur les maladies mentales : Les délires polymorphes et la bouffée délirante. Progrès Médical, 14, 1089-1095.
- Marneros, A., & Pillmann, F. (2004). Acute and transient psychoses. Cambridge University Press. https://doi.org/10.1017/CBO9780511544392
- Organisation mondiale de la santé. (2019). Classification statistique internationale des maladies et des problèmes de santé connexes (11e éd.). https://icd.who.int/
- Pichot, P. (1986). A century of French psychiatry: Valentin Magnan and the « bouffée délirante ». Acta Psychiatrica Scandinavica, 74(S328), 7-12. https://doi.org/10.1111/j.1600-0447.1986.tb08967.x
- Susser, E., & Wanderling, J. (1994). Epidemiology of nonaffective acute remitting psychosis vs schizophrenia: Sex differential in incidence. Archives of General Psychiatry, 51(4), 294-301. https://doi.org/10.1001/archpsyc.1994.03950040038005