Psychologie de l’acte : La conscience en action

Découvrez la psychologie de l’acte de Franz Brentano : son origine, son principe d’intentionnalité, sa typologie des actes mentaux et son influence majeure sur la phénoménologie et les sciences cognitives modernes.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 22, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 22, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Au cœur des débats fondateurs de la psychologie scientifique de la fin du XIXe siècle, une question épistémologique majeure a scindé les pionniers de la discipline : l’esprit doit-il être appréhendé comme une mosaïque d’éléments passifs ou comme un ensemble dynamique d’opérations dirigées vers le monde ? La psychologie de l’acte (ou Aktpsychologie) s’est imposée comme la réponse la plus vigoureuse au structuralisme naissant, en postulant que le fait psychologique authentique réside non pas dans le contenu sensoriel inerte, mais dans l’activité même de la conscience. En introduisant le concept fondamental d’intentionnalité dans la psychologie moderne, cette approche a redéfini la nature du phénomène mental et posé les jalons théoriques qui ont donné naissance tant à la phénoménologie contemporaine qu’à la psychologie de la forme (Gestalt).

La psychologie de l’acte

1. Définition concise

La psychologie de l’acte est une école de pensée psychologique et philosophique, développée principalement par le philosophe et psychologue allemand Franz Brentano à la fin du XIXe siècle, qui soutient que l’objet propre de la psychologie n’est pas le contenu statique de l’esprit (comme une sensation ou une image isolée), mais l’acte mental lui-même à travers lequel ce contenu est appréhendé. Selon cette perspective, tout fait psychologique se caractérise par son dynamisme intrinsèque et sa transitivité fondamentale, désignant une opération active de la conscience orientée vers un objet qui lui est immanent.

Contrairement aux modèles associationnistes ou atomistes qui réduisaient la vie psychique à une combinaison mécanique d’éléments sensoriels passifs, la psychologie de l’acte affirme qu’une expérience consciente implique indissociablement une modalité d’action : ce n’est pas la couleur rouge qui constitue le phénomène psychologique, mais l’acte de percevoir le rouge ; ce n’est pas le concept de vérité qui importe en premier lieu, mais l’acte de juger ou d’affirmer. Cette distinction nodale confère à l’esprit une nature éminemment active, téléologique et organisatrice.

Ainsi, la psychologie de l’acte s’érige en une métathéorie descriptive du fonctionnement psychologique, où la conscience est définie non pas comme un réceptacle passif recevant des empreintes du monde extérieur, mais comme un flux intentionnel perpétuellement tourné vers des corrélats objectifs, préfigurant de manière décisive les approches énactives, fonctionnalistes et cognitives contemporaines.

2. Étymologie et origine linguistique

L’expression « psychologie de l’acte » est la traduction française directe du vocable allemand Aktpsychologie. Le terme Akt provient du latin actus, participe passé du verbe agere (« agir », « mener », « conduire », « mettre en mouvement »). Dans la tradition aristotélicienne et scolastique médiévale, l’actus s’opposait à la potentia (la puissance ou la potentialité) pour signifier la réalisation effective, l’exercice réel d’une faculté ou d’une opération.

Le mot psychologie, forgé à la Renaissance à partir des racines grecques psukhê (ψυχή, signifiant « âme », « souffle vital » ou « esprit ») et logos (λόγος, « discours », « traité », « étude rationnelle »), désigne l’investigation systématique de l’esprit. Lorsque Franz Brentano publie son œuvre maîtresse en 1874, Psychologie vom empirischen Standpunkt (« La psychologie du point de vue empirique »), il réactive la notion scolastique d’acte pour désigner la spécificité irréductible des phénomènes psychiques par rapport aux phénomènes purement physiques.

Le syntagme s’est ensuite consolidé dans l’historiographie des sciences humaines pour marquer l’opposition frontale avec l’Inhaltspsychologie (la « psychologie du contenu ») défendue par le laboratoire de Leipzig sous l’égide de Wilhelm Wundt et vulgarisée dans le monde anglo-saxon par Edward Bradford Titchener sous le nom d’act psychology.

3. Prononciation et forme grammaticale

Sur le plan grammatical, l’expression « psychologie de l’acte » est une locution nominale féminine singulière. Elle se compose du substantif féminin « psychologie », de la préposition élidée « de » suivie de l’article défini « l’ », et du substantif masculin singulier « acte » (au pluriel, on rencontre parfois la variante « psychologie des actes », bien que la forme au singulier soit conceptuellement et académiquement privilégiée). Sa transcription phonétique en français standard selon l’Alphabet Phonétique International (API) est : /psi.kɔ.lɔ.ʒi də l‿akt/.

Dans la littérature spécialisée et comparative, le terme s’emploie principalement comme étiquette historiographique pour désigner l’école brentanienne et ses prolongements. On utilise également l’adjectif relationnel « actuel » ou plus couramment la périphrase « fondé sur les actes » ou « act-psychologique » (décalque de l’anglais act-psychological, bien que stylistiquement moins élégant en français). L’usage canonique en milieu universitaire commande de réserver le syntagme à la tradition issue de Brentano, Stumpf et de l’École de Graz, en le distinguant nettement des théories de l’action motrice ou comportementale (action theory).

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour saisir toute l’envergure conceptuelle de la psychologie de l’acte, il est indispensable de comprendre le paysage intellectuel dans lequel elle s’est articulée. Dans le dernier quart du XIXe siècle, la psychologie s’émancipe de la métaphysique en revendiquant un statut de science empirique autonome. Cependant, deux grandes voies méthodologiques et ontologiques se dessinent. D’un côté, le structuralisme et la psychophysique tentent d’analyser la conscience à la manière de la chimie : en décomposant les états mentaux en leurs atomes constitutifs (sensations visuelles, auditives, kinesthésiques, tonalités affectives élémentaires). Selon cette approche dite de l’Inhaltspsychologie, l’esprit est un réceptacle contenant des « contenus » de conscience passibles d’une mesure chronométrique ou psychophysique.

À l’exact opposé, Franz Brentano avance que cette atomisation dénature profondément le fait mental. Pour lui, la conscience n’est jamais un ensemble de contenus inertes reliés par des lois mécaniques d’association, mais une trame ininterrompue d’activités dirigées. Il formule ainsi le critère décisif qui départage de manière définitive les phénomènes physiques des phénomènes psychiques : l’inexistence intentionnelle (intentionale Inexistenz). Ce concept, souvent mal interprété en raison du sens courant du mot « inexistence », ne signifie nullement l’absence d’existence, mais dérive du latin in-sistere, signifiant l’« existence-dans » ou la présence immanente d’un objet au sein de l’acte.

Dans tout phénomène psychologique, il existe une référence nécessaire à un corrélat objectif. Dans l’acte de voir, il y a quelque chose de vu ; dans l’acte d’entendre, quelque chose d’entendu ; dans l’acte de désirer, quelque chose de désiré ; dans l’acte de détester, quelque chose de détesté. Le phénomène physique (une onde lumineuse, une fréquence acoustique, ou même la tache de couleur en tant qu’objet visé) ne possède aucune orientation vers autre chose que lui-même : il est simplement là. En revanche, l’acte psychologique est intrinsèquement relationnel, ouvert, vectorisé. Il n’existe pas d’acte de penser sans pensée orientée, pas d’amour sans être aimé, pas de doute sans proposition mise en suspens.

Cette distinction engendre une division fondamentale du travail scientifique. Pour les tenants de la psychologie de l’acte, ce que Wundt et les psychophysiciens mesurent ne relève pas de la psychologie pure, mais de la physiologie ou de l’analyse des stimuli physiques. La psychologie authentique doit être une psychologie descriptive (deskriptive Psychologie ou Psychognosie) qui inventorie, analyse et classifie les diverses modalités selon lesquelles la conscience opère sur ses objets. L’accent glisse donc irrévocablement de la matière vécue vers la forme dynamique du vécu.

De surcroît, la psychologie de l’acte pose que tout acte mental s’accompagne d’une conscience interne immédiate de lui-même. Lorsque je perçois une mélodie, j’ai conscience de la mélodie (objet primaire de l’acte), mais j’ai simultanément une conscience non réflexive, accessoire et immédiate de mon acte même d’entendre (objet secondaire). Brentano récuse l’idée d’une introspection rétrospective laborieuse ou d’une observation interne qui diviserait l’esprit : la conscience est immédiatement auto-lumineuse dans l’exercice même de son acte. Cette thèse magistrale élimine le risque d’une régression à l’infini (une conscience qui observe une conscience qui observe…) et ancre la certitude épistémique au cœur même du fonctionnement psychique.

5. Développement historique

L’acte de naissance officiel de la psychologie de l’acte coïncide avec la parution, en 1874 à Vienne, de l’ouvrage capital de Franz Brentano : Psychologie vom empirischen Standpunkt. Cette même année 1874 voyait paraître la première édition des Grundzüge der physiologischen Psychologie de Wilhelm Wundt. Cette conjonction chronologique marque la bifurcation inaugurale de la psychologie scientifique européenne entre le pôle expérimental-structuraliste de Leipzig et le pôle phénoménologique-intentionnel de Vienne.

Brentano, ancien prêtre catholique et lecteur assidu d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin, entendait construire une psychologie rigoureuse, fondée sur l’expérience (empirique au sens large de ce qui est attesté par la perception interne directe), mais affranchie du matérialisme réducteur. À l’Université de Vienne, son enseignement charismatique attire une génération exceptionnelle d’étudiants qui marqueront profondément la philosophie et la psychologie du XXe siècle. Parmi eux figurent Edmund Husserl, Alexius Meinong, Carl Stumpf, Christian von Ehrenfels, Anton Marty, Kazimierz Twardowski, ainsi qu’un jeune étudiant en médecine nommé Sigmund Freud.

Au tournant des années 1880 et 1890, les disciples de Brentano disséminent et ramifient la psychologie de l’acte dans plusieurs directions majeures :

  • L’École de Graz : Fondée par Alexius Meinong, elle développe la théorie des objets (Gegenstandstheorie), cherchant à distinguer rigoureusement l’acte psychologique, son contenu représentatif et l’objet visé, qu’il existe réellement (une table) ou qu’il soit un objet idéal voire impossible (un cercle carré).
  • L’École de Berlin : Dirigée par Carl Stumpf, titulaire de la chaire de psychologie à Berlin. Stumpf applique les concepts de la psychologie de l’acte aux phénomènes acoustiques et à la perception musicale, fondant l’Institut de psychologie de Berlin où se formeront les pères de la Gestalt : Max Wertheimer, Wolfgang Köhler et Kurt Koffka.
  • L’École de Wurtzbourg : Sous l’impulsion d’Oswald Külpe (pourtant formé auprès de Wundt), des chercheurs comme Karl Bühler et Narziss Ach découvrent expérimentalement la « pensée sans images » (ungeschauliches Denken) et les « tendances déterminantes ». Ils démontrent que les processus de pensée supérieurs sont des actes intentionnels dirigés vers des buts, irréductibles à de simples agrégats d’images sensorielles, validant expérimentalement les thèses de Brentano.
  • L’École de Lvov-Varsovie : Initiée par Kazimierz Twardowski en Pologne, elle applique la rigueur de la distinction entre acte, contenu et objet à la logique, à la sémantique et à la philosophie analytique naissante.

Enfin, Edmund Husserl, tout en rendant hommage à l’impulsion décisive de Brentano, soumettra la psychologie de l’acte à une critique interne dans ses Recherches logiques (1900-1901). Husserl reprochera à Brentano de n’avoir pas su s’émanciper totalement du psychologisme, transformant la psychologie descriptive des actes en une phénoménologie transcendantale autonome, dédiée à l’essence des vécus intentionnels indépendamment de toute considération naturaliste empirique.

6. Fondements théoriques

Les fondements théoriques de la psychologie de l’acte reposent sur une armature conceptuelle d’une rigoureuse cohérence, construite en opposition symétrique avec les présupposés de l’associationnisme anglo-saxon (Locke, Hume, Mill) et de l’élémentarisme wundtien. Le postulat premier affirme l’irréductibilité ontologique du psychique : un fait de conscience ne peut être ramené à une chaîne causale physiologique sans perdre sa propriété définitionnelle première, qui est de signifier ou de viser un objet.

Le deuxième fondement concerne la structure tripolaire du fait mental, telle que systématisée par Brentano puis clarifiée par son élève Kazimierz Twardowski dans son essai séminal de 1894, Sur la théorie du contenu et de l’objet des représentations. Selon ce modèle, l’expérience psychique se déploie selon trois dimensions interdépendantes :

1. L’acte (Akt) : la fonction psychologique en exercice, l’opération cognitive ou affective (l’acte de peindre, de se souvenir, d’affirmer, d’espérer).

2. Le contenu (Inhalt) : la composante immanente à l’esprit, le véhicule psychologique subjectif ou l’image mentale par laquelle l’acte s’effectue.

3. L’objet (Gegenstand) : l’entité transcendante ou visée par l’acte, qui se tient en face de la conscience, qu’elle soit matérielle, idéale, imaginaire ou abstraite.

Le troisième fondement théorique réside dans la doctrine de la classification unitaire des phénomènes mentaux. Rejetant les classifications traditionnelles des facultés de l’âme héritées de Christian Wolff (mémoire, imagination, raison, volonté), Brentano propose une taxonomie révolutionnaire reposant exclusivement sur la manière dont l’objet entre en relation avec la conscience. Cette architectonique postule que toute fonction psychique complexe dérive de trois classes fondamentales d’actes qui s’édifient hiérarchiquement les unes sur les autres.

Enfin, un quatrième fondement théorique repose sur le principe de fondation hiérarchique : aucun acte de niveau supérieur (juger, ressentir, vouloir) ne peut avoir lieu sans qu’une représentation sous-jacente ne lui fournisse sa matière intentionnelle. La vie de l’esprit est ainsi conçue comme une structure intégrée et articulée, où les affects et les jugements prennent appui sur les présentations premières de la conscience.

7. Composantes clés, typologies et dimensions

Dans sa taxonomie descriptive, Franz Brentano subdivise l’intégralité des actes conscients en trois classes fondamentales et irréductibles, qui constituent le cœur de la typologie de la psychologie de l’acte :

  • Les représentations ou présentations (Vorstellungen) : Il s’agit du niveau basal de l’activité mentale. Dans la terminologie brentanienne, « se représenter » ne signifie pas rappeler un souvenir en mémoire, mais le simple fait qu’un objet apparaisse à la conscience. C’est l’acte de simple appréhension sans prise de position : voir une couleur, entendre un accord musical, concevoir une forme géométrique. Rien n’y est affirmé ni nié, rien n’y est jugé bon ou mauvais. La représentation constitue le socle indispensable : « Rien ne peut être jugé, rien ne peut être désiré sans être préalablement représenté. »
  • Les jugements (Urteile) : Cette deuxième classe d’actes introduit une modalité entièrement neuve par rapport à la simple présentation. Le jugement consiste à poser l’objet représenté comme réel ou irréel, à l’admettre comme vrai ou à le rejeter comme faux. Contrairement à la logique classique qui définissait le jugement comme l’union d’un sujet et d’un prédicat, Brentano démontre que le jugement est un acte existentiel simple : affirmer « un arbre existe » ou nier « un dragon n’existe pas » est un acte d’acceptation (Anerkennung) ou de rejet (Verwerfung) d’un objet préalablement représenté.
  • Les mouvements affectifs et conatifs (Gemütsbewegungen ou phénomènes d’amour et de haine) : Cette troisième classe regroupe ce que la psychologie nomme les émotions, les sentiments, les désirs et les actes de la volonté. Brentano les unifie sous une même loi fonctionnelle : de même que le jugement pose la vérité ou la fausseté d’une représentation par l’affirmation ou la négation, les phénomènes affectifs posent la valeur positive ou négative d’un objet par l’attraction ou la répulsion, l’amour ou la haine, l’approbation morale ou la désapprobation. La volonté n’est qu’un désir devenu résolu au sein de cette même catégorie relationnelle.

Par ailleurs, la psychologie de l’acte distingue plusieurs dimensions cruciales dans l’analyse de ces phénomènes :

  • La direction d’ajustement intentionnel : La façon dont l’acte mental se conforme à l’objet ou vise à transformer la réalité en accord avec la visée subjective.
  • Le mode de donation (Gegebenheitsweise) : La modalité spécifique sous laquelle l’objet se présente (de façon intuitive, symbolique, vague, distincte ou médiatisée).
  • La polarité axiologique : Les actes de jugement et les actes affectifs comportent une polarité intrinsèque binaire (vrai/faux pour le jugement, bon/mauvais ou agréable/désagréable pour l’affectivité), alors que la représentation est axiologiquement neutre.

8. Exemples et cas illustratifs

Pour illustrer la distinction cardinale entre la psychologie de l’acte et la psychologie du contenu, considérons l’exemple canonique de la perception auditive d’une note de musique (par exemple, le la 440 Hz joué au violon).

Un psychologue du contenu (wundtien ou psychophysicien) analysera l’expérience en se concentrant sur les caractéristiques sensorielles : la hauteur tonale perçue, l’intensité acoustique subjective, le timbre résultant de la somme des harmoniques, et la tonalité affective de plaisir ou de déplaisir qui y est mécaniquement associée. L’expérience est disséquée en un paquet d’impressions sensorielles passives enregistrées par le système nerveux.

Pour le tenant de la psychologie de l’acte, cette analyse rate l’essentiel du phénomène psychique. Le phénomène n’est pas le son physique ni la sensation acoustique brute, mais l’acte d’entendre (das Hören). Cet acte se structure en plusieurs strates intentionnelles :

1. La représentation : L’auditeur entend le son. L’acte dirige la conscience vers le son en tant qu’objet sonore distinct émergeant de l’environnement.

2. Le jugement : L’auditeur identifie immédiatement : « Ceci est un violon qui joue un la ». Il y a acte affirmatif d’existence et reconnaissance d’une régularité objective.

3. L’évaluation affective : L’auditeur apprécie la justesse et la beauté de la note ou, au contraire, répugne à une disharmonie. Il pose un acte affectif d’approbation esthétique.

Un deuxième cas illustratif concerne l’expérience de la mélancolie ou de la tristesse dépressive. Une approche structuraliste ou purement biologique décrira cet état par une diminution de l’énergie vitale, un ralentissement psychomoteur ou des sensations corporelles de lourdeur thoracique. La psychologie de l’acte, quant à elle, conceptualise la mélancolie comme un acte affectif global récurrent qui qualifie le monde : la conscience triste pose l’ensemble des projets ou des objets représentés sous la modalité du vain, de la perte ou du non-valable. La tristesse n’est pas une humeur diffuse sans objet, mais un acte intentionnel d’évaluation dépréciative du monde et de soi.

Un troisième exemple emblématique est celui de la pensée mathématique abstraite, mise en lumière par l’école de Wurtzbourg. Lorsqu’un individu résout un problème géométrique, son esprit n’est pas rempli d’une suite cinématographique d’images visuelles parfaites de triangles ou de formules. Très souvent, la pensée s’effectue par des actes de saisie relationnelle directe (« saisir une proportion », « exclure une impossibilité »), sans support imagé direct. C’est l’acte intentionnel de viser un sens abstrait qui accomplit le travail cognitif, prouvant que la pensée est un acte pur et non un défilé d’images mentales.

9. Mesure et évaluation

La question méthodologique a constitué la ligne de fracture la plus polémique entre la psychologie de l’acte et la psychologie expérimentale de Leipzig. Brentano s’opposait vigoureusement à l’illusion selon laquelle toute la psychologie pourrait être quantifiée par des instruments de laboratoire tels que le tachistoscope ou le chronoscope de Hipp.

Selon la psychologie de l’acte, les méthodes d’évaluation et d’observation doivent respecter la nature spécifique de leur objet d’étude :

  • La perception interne (innere Wahrnehmung) opposée à l’observation interne (innere Beobachtung) : Brentano pose une distinction épistémologique majeure. L’observation interne (l’introspection classique revendiquée par les structuralistes) est selon lui impossible et fallacieuse : si j’essaie d’observer attentivement ma propre colère pendant que je suis en colère, mon acte d’observation modifie et dissout instantanément l’émotion que je prétends observer. En revanche, la perception interne est une appréhension concomitante et indubitable de l’acte au moment où il s’accomplit. L’évaluation psychologique repose donc sur l’explicitation phénoménologique rigoureuse de ce qui est saisi avec évidence dans la perception interne immédiate.
  • L’analyse descriptive et l’induction rétrospective : L’examen des actes mentaux s’appuie sur la mémoire immédiate (les vécus venant tout juste de s’écouler) et sur l’analyse phénoménologique structurale des catégories d’actes. Il s’agit d’isoler les lois d’essence régissant les rapports entre actes et objets (par exemple : un acte de choix implique obligatoirement une délibération préalable).
  • L’expérimentation qualitative de Wurtzbourg : Les successeurs de Brentano ont développé des dispositifs expérimentaux novateurs. La méthode de la « provocation systématique d’états de conscience » suivie d’une « rétrospection fractionnée » permettait de soumettre des sujets à des tâches cognitives complexes (jugements logiques, associations sémantiques contraintes) pour recueillir immédiatement après des protocoles verbaux descriptifs détaillant les phases dynamiques des actes de pensée.

Bien que la psychologie de l’acte classique n’ait pas produit d’échelles psychométriques chiffrées au sens moderne, elle a posé les fondations des méthodes qualitatives d’explicitation cognitive (telles que les entretiens d’explicitation développés par Pierre Vermersch à la fin du XXe siècle) et des protocoles de verbalisation continue (think-aloud protocols) largement utilisés aujourd’hui en ergonomie cognitive et en psychologie de la résolution de problèmes.

10. Applications et portée pratique

Si la psychologie de l’acte s’est initialement déployée comme un modèle théorique et descriptif fondamental, ses répercussions pratiques et appliquées se sont révélées massives dans divers secteurs des sciences humaines et de la clinique :

En psychologie clinique et psychiatrie :
En redéfinissant la maladie mentale non pas comme un simple déficit mécanique d’associations d’idées ou une lésion anatomique directe, mais comme un trouble fondamental de la structure intentionnelle, la psychologie de l’acte a ouvert la voie à la phénoménologie clinique. Les travaux de Karl Jaspers (notamment sa Psychopathologie générale), puis de Ludwig Binswanger (l’analyse existentielle ou Daseinsanalyse) et d’Eugène Minkowski, dérivent directement de cette conception : le délire, l’angoisse ou la mélancolie sont abordés comme des manières spécifiques d’être-au-monde, des altérations des actes de donation du sens où la visée intentionnelle de l’altérité et du réel se trouve modifiée.

En psychanalyse naissante :
Bien que Sigmund Freud ait choisi le modèle énergétique et pulsionnel des sciences naturelles de son époque, il a suivi pendant deux ans les cours de Franz Brentano à Vienne. Les historiens contemporains s’accordent à reconnaître que la notion freudienne de « pulsion » (Trieb) orientée vers un objet, ainsi que l’idée d’un investissement dynamique des représentations psychiques, portent l’empreinte incontestable de la théorie brentanienne de l’intentionnalité et de l’acte mental.

En pédagogie et psychologie du développement :
En démontrant que la compréhension n’est pas l’enregistrement passif de données transmises, mais un acte de synthèse et de jugement, l’école des actes a nourri le constructivisme pédagogique. Les recherches de Karl Bühler et de son épouse Charlotte Bühler sur le développement de l’enfant et la psychologie de la pensée ont jeté les bases d’approches éducatives fondées sur l’éveil du jugement critique, l’autonomie de la pensée synthétique et la découverte active par le sujet apprenant.

En ergonomie cognitive et conception des interfaces (UX Design) :
L’affirmation que l’action mentale structure l’objet perçu trouve aujourd’hui son écho le plus moderne dans l’ergonomie cognitive. L’utilisateur d’un système informatique ou d’un dispositif technique ne perçoit pas des pixels neutres, mais des opportunités d’action intentionnelle (notion d’affordance, théorisée ultérieurement par James J. Gibson sous une filiation écologique directe avec les successeurs de Brentano). Concevoir une interface consiste à harmoniser le système avec les actes intentionnels fondamentaux de l’usager (rechercher, décider, valider, rejeter).

11. Recherche et données empiriques

L’histoire de la recherche empirique issue de la psychologie de l’acte est riche de confrontations méthodologiques décisives. Le jalon expérimental le plus retentissant demeure sans conteste les travaux conduits entre 1901 et 1908 par l’École de Wurtzbourg, sous la direction d’Oswald Külpe. Cherchant à explorer par l’expérience les processus de pensée que Wilhelm Wundt jugeait inaccessibles à la méthode expérimentale, des chercheurs comme Karl Marbe, Narziss Ach et Karl Bühler ont systématiquement réfuté l’empirisme mécaniste.

Karl Marbe a mené des expériences sur le jugement en demandant à des participants de comparer des poids de masses variées et de juger lequel était le plus lourd. À la surprise des tenants du structuralisme, les protocoles rétrospectifs ont révélé qu’au moment précis où le jugement intervient, les sujets ne rapportent aucune image mentale particulière ni aucune sensation distinctive : le jugement émerge comme une certitude directe, un acte non imagé qu’il a nommé « état de conscience » (Bewusstseinslage).

Narziss Ach a prolongé ces découvertes en introduisant la notion de tendance déterminante (determinierende Tendenz). En manipulant des consignes préliminaires données à des sujets (par exemple, donner une rime ou donner un antonyme face à un mot inducteur), Ach a démontré que la consigne met en place une orientation intentionnelle inconsciente préalable qui sélectionne immédiatement la réponse adéquate, sans passage par une chaîne d’associations passives. L’acte de volonté n’est pas une simple somme de sensations d’effort musculaire, mais une disposition directrice dynamique qui régit le décours de la pensée.

Cette controverse historique, connue sous le nom de « querelle de la pensée sans images » opposant Wundt à Külpe et Bühler, a trouvé un prolongement empirique spectaculaire dans les sciences cognitives contemporaines. Les paradigmes actuels sur l’amorçage sémantique (semantic priming), les processus d’inhibition cognitive (notamment via la tâche de Stroop), et les études en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) sur l’attention exécutive valident l’hypothèse de la psychologie de l’acte : le cerveau active des réseaux exécutifs fronto-pariétaux organisés autour de « visées de tâche » (task sets) bien avant que les représentations sensorielles spécifiques ne soient traitées par le cortex associatif.

12. Considérations culturelles et transculturelles

Bien que la psychologie de l’acte ait été formulée dans l’espace universitaire austro-allemand sous l’influence conjuguée de la tradition aristotélicienne et de la philosophie des Lumières, ses principes présentent des échos transculturels profonds et des variations contextuelles notables.

Dans la tradition philosophique occidentale, la psychologie de l’acte a constitué une tentative d’échapper au dualisme cartésien rigide. En substituant à la « chose pensante » (res cogitans) statique l’activité dynamique de visée intentionnelle, elle s’accorde singulièrement avec certaines conceptions non occidentales de l’esprit. Dans la philosophie bouddhiste classique (notamment au sein de l’école de l’Abhidharma et de la doctrine du Vijñānavāda ou « conscience seule »), l’esprit n’est jamais conçu comme une substance ou une entité permanente, mais comme un courant discontinu d’instants de conscience (citta) qualifiés par des facteurs mentaux actifs (cetasika). Chaque instant d’esprit est défini précisément comme la saisie intentionnelle d’un objet (ārambaṇa). Les chercheurs comparatistes contemporains ont mis en évidence la frappante convergence structurale entre la taxonomie des actes chez Brentano et l’analyse phénoménologique des facteurs mentaux dans les traditions orientales.

D’un point de vue transculturel moderne, la conception de l’esprit comme acte ou comme contenu varie selon les styles cognitifs documentés par la psychologie culturelle contemporaine (notamment les travaux de Richard Nisbett). Les cultures occidentales individualistes, axées sur la focalisation sur l’objet et la décontextualisation analytique, ont historiquement oscillé entre le culte du contenu matériel et l’affirmation de la volonté individuelle (acte de décision souverain). En revanche, les cultures holistes d’Asie orientale tendent à percevoir l’activité mentale comme foncièrement relationnelle et intégrée au contexte situationnel, une vue qui rejoint l’accent mis par les successeurs de Brentano (comme Stumpf et les théoriciens de la Gestalt) sur l’indivisibilité fondamentale entre l’acte, le fond et la figure globale perçue.

13. Critiques, controverses et limites

Malgré sa puissance rénovatrice, la psychologie de l’acte a été l’objet de vives critiques épistémologiques et méthodologiques, émanant d’horizons théoriques opposés :

  • La critique wundtienne de l’illusionnisme méthodologique : Wilhelm Wundt et son disciple Edward Titchener ont soutenu que la psychologie de l’acte effectuait une régression non scientifique en ramenant la psychologie dans le giron de la philosophie spéculative. Pour Wundt, l’acte n’est rien d’autre qu’un processus complexe qui doit lui-même être disséqué expérimentalement en sensations et sentiments ; ériger l’acte en entité première et irréductible reviendrait selon lui à ressusciter l’ancienne théorie métaphysique des « facultés de l’âme » sous un déguisement sémantique moderne.
  • La critique phénoménologique husserlienne : Bien qu’admiratif de son maître, Edmund Husserl reproche à Brentano de concevoir l’intentionnalité de manière encore trop empirique et naturaliste. Dans ses Recherches logiques, Husserl montre que Brentano confond l’acte psychologique réel en tant qu’événement temporel dans l’esprit empirique d’un individu et la signification idéale ou l’essence visée par cet acte. Cette confusion menaçait d’engloutir la logique et les mathématiques dans un relativisme psychologique (le psychologisme).
  • La critique béhavioriste radicale : L’émergence du béhaviorisme aux États-Unis avec John B. Watson, puis B. F. Skinner, a frappé d’anathème aussi bien la psychologie de l’acte que celle du contenu. Pour les béhavioristes, discourir sur des « actes mentaux », l’« inexistence intentionnelle » ou des « jugements intérieurs » relève de la superstition animiste invérifiable. Seul le comportement moteur publiquement observable et mesurable en réponse à un stimulus physique possède une légitimité scientifique.
  • La difficulté d’opérationnalisation quantitative : La limite pragmatique majeure de la psychologie de l’acte réside dans sa répugnance initiale à formaliser ses principes sous forme de lois mathématiques testables. En refusant l’assimilation de la psychologie aux méthodes de la physique ou de la physiologie mécanique, l’école brentanienne a parfois eu des difficultés à rivaliser sur le plan de la reproductibilité standardisée avec les paradigmes expérimentaux dominants du XXe siècle.

14. Termes connexes et distinctions

La compréhension rigoureuse de la psychologie de l’acte nécessite d’éclairer ses frontières avec plusieurs notions et courants connexes :

  • Psychologie du contenu (Inhaltspsychologie) : Modèle représenté par Wilhelm Wundt et Edward Titchener. Elle conçoit la conscience comme une collection d’expériences subjectives immédiates (sensations, images) passives, analysables en éléments statiques. Distinction : La psychologie du contenu s’intéresse à ce qui est perçu (le contenu sensoriel), tandis que la psychologie de l’acte s’intéresse à l’opération de percevoir elle-même (l’acte intentionnel).
  • Intentionnalité (Intentionalität) : Concept forgé par la scolastique médiévale et revivifié par Franz Brentano, désignant la propriété par laquelle l’esprit se rapporte à des objets extérieurs à lui-même. Distinction : L’intentionnalité est la caractéristique ontologique fondamentale qui définit et rend possible l’acte mental ; la psychologie de l’acte est l’édifice théorique global construit sur ce principe.
  • Phénoménologie : Courant philosophique fondé par Edmund Husserl qui propose une méthode descriptive d’élucidation du sens des essences telles qu’elles apparaissent à la conscience transcendantale. Distinction : La psychologie de l’acte est une discipline empirico-psychologique qui étudie les actes d’un sujet individuel réel, alors que la phénoménologie pure suspend la thèse de l’existence du monde pour étudier la structure universelle de la conscience constituante.
  • Psychologie de la Gestalt (Gestaltpsychologie) : Théorie psychologique née à Berlin affirmant que les ensembles organisés possèdent des propriétés autonomes que l’on ne peut déduire de la somme de leurs parties élémentaires. Distinction : Directement issue des travaux de Stumpf et von Ehrenfels (élèves de Brentano), la Gestalt déplace l’accent de l’acte individuel de la conscience vers les lois d’organisation immanentes des structures globales du champ perceptif.
  • Béhaviorisme (ou psychologie du comportement) : Approche centrée sur l’analyse expérimentale des comportements observables et mesurables. Distinction : Si le béhaviorisme s’intéresse à des « actions » ou « réponses motrices », il s’agit d’actes purement physiques et mécaniques observables de l’extérieur, dénués de toute intériorité ou conscience intentionnelle, soit l’antithèse absolue de l’acte mental brentanien.

15. Résumé et points clés

La psychologie de l’acte constitue un monument intellectuel fondateur de l’histoire des sciences de l’esprit. Pour en retenir l’essentiel :

  • Primauté de la fonction sur le contenu : L’esprit n’est pas un conteneur passif stockant des sensations ou des images moléculaires ; il est constitué d’opérations dynamiques, d’actes vivants et transitifs.
  • L’intentionnalité comme signature du mental : Tout acte mental est intrinsèquement relationnel et polarisé ; il contient en lui-même un objet vers lequel il est tourné (inexistence intentionnelle), ce qui démarque radicalement les phénomènes psychiques des processus physiques.
  • La tripartition des actes de l’esprit : Tous les actes conscients se ramènent à trois grandes classes irréductibles mais hiérarchisées : les représentations (l’objet apparaît), les jugements (l’objet est affirmé ou nié comme vrai), et les phénomènes d’amour et de haine (l’objet est valorisé ou rejeté par l’affect et la volonté).
  • Perception interne et auto-luminosité : L’acte psychologique s’accompagne toujours d’une conscience immédiate et indubitable de lui-même, écartant les écueils de l’observation introspective destructrice.
  • Filiation majeure de la modernité : En servant de berceau conceptuel à la phénoménologie de Husserl, à la théorie des objets de Meinong, à la psychologie de la pensée de Wurtzbourg et à la théorie de la Gestalt, la psychologie de l’acte a fourni le socle théorique irremplaçable sur lequel reposent aujourd’hui les modèles modernes de la cognition active et incarnée.

Références

  • Brentano, F. (1874). Psychologie vom empirischen Standpunkt. Duncker & Humblot. (Trad. franç. par M. de Gandillac, Psychologie du point de vue empirique, Aubier, 1944).
  • Husserl, E. (1900-1901). Logische Untersuchungen. Max Niemeyer. (Trad. franç. par H. Élie, A. L. Kelkel et R. Schérer, Recherches logiques, Presses Universitaires de France, 1961).
  • Külpe, O. (1893). Grundriss der Psychologie auf experimenteller Grundlage dargestellt. Wilhelm Engelmann.
  • Meinong, A. (1904). Untersuchungen zur Gegenstandstheorie und Psychologie. Barth.
  • Stumpf, C. (1883-1890). Tonpsychologie (Vol. 1 & 2). Hirzel.
  • Twardowski, K. (1894). Zur Lehre vom Inhalt und Gegenstand der Vorstellungen: Eine psychologische Untersuchung. Hölder.

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 22). Psychologie de l’acte : La conscience en action. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=psychologie-de-lacte-conscience-action
Looti, Mohammed. “Psychologie de l’acte : La conscience en action.” Base de données de psychologie en français, 22 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=psychologie-de-lacte-conscience-action.
Looti, Mohammed. “Psychologie de l’acte : La conscience en action.” Base de données de psychologie en français. octobre 22, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=psychologie-de-lacte-conscience-action.