Dans l’étude expérimentale du comportement et de la prise de décision, les mécanismes régissant la distribution temporelle et quantitative des gratifications occupent une place fondamentale. Le programme de renforcement ajustable, souvent abrégé sous le sigle ADJ dans la littérature spécialisée, constitue l’un des paradigmes les plus puissants pour quantifier avec une précision millimétrique les préférences subjectives, la tolérance à l’effort et la sensibilité temporelle des organismes vivants. En faisant varier dynamiquement ses paramètres en réponse directe aux performances antérieures de l’individu, ce protocole transcende les limites des schémas d’apprentissage traditionnels en offrant une mesure en temps réel de la valeur incitative.
Programme de renforcement ajustable (ADJ)
1. Définition concise
Un programme de renforcement ajustable (ou programme de renforcement adaptatif) est un protocole expérimental de conditionnement opérant dans lequel les paramètres constitutifs du renforçateur — tels que le délai d’obtention, la quantité de récompense ou le coût de la réponse — changent systématiquement en fonction directe des choix ou des comportements émis par le sujet lors des essais précédents. Ce dispositif méthodologique vise à modifier les contingences de façon itérative jusqu’à ce que le comportement atteigne un état d’indifférence ou un point d’équilibre stable.
Dans le cadre de l’analyse expérimentale du comportement, ce programme est couramment employé pour déterminer le point d’indifférence subjective entre deux options concurrentes, par exemple entre un gain immédiat de faible magnitude et un gain différé de magnitude plus élevée. Contrairement aux programmes à ratio ou à intervalle fixes, la contingence n’est pas statique ; elle s’ajuste continuellement selon un algorithme prédéfini, réduisant ou augmentant l’exigence de la tâche pour cartographier le paysage motivationnel du sujet.
En somme, le programme ajustable agit comme un instrument d’étalonnage psychophysique appliqué à la dynamique de la motivation, permettant de déduire mathématiquement les fonctions d’actualisation temporelle, le coût de l’effort et l’élasticité de la demande comportementale chez l’animal comme chez l’être humain.
2. Étymologie et origines linguistiques
L’expression est la traduction directe du syntagme anglais adjusting schedule of reinforcement, apparu au sein des laboratoires de psychologie expérimentale nord-américains dans les années 1970 et 1980. Le mot « programme » provient du bas-latin programma, lui-même dérivé du grec ancien πρόγραμμα (prógramma), désignant un affichage public ou une prescription écrite, reflétant le caractère formel et algorithmique des règles de distribution imposées par l’expérimentateur.
Le qualificatif « ajustable » dérive du verbe « ajuster », issu de l’ancien français formé à partir du latin populaire adjuxtare (« approcher, mettre près de »), soulignant l’idée d’une mise en correspondance fine ou d’une adaptation continue d’une variable par rapport à un critère comportemental étalon. Quant au terme « renforcement », introduit dans la langue française par le truchement des traductions des travaux de Pavlov puis formalisé par B. F. Skinner (reinforcement), il tire son origine du verbe latin renfortiare, signifiant rendre plus fort ou consolider l’apparition d’un comportement opérant.
Dans la littérature francophone d’analyse comportementale, on rencontre parfois les termes équivalents de « programme adaptatif de renforcement » ou de « procédure de titration », bien que « programme de renforcement ajustable » demeure l’expression la plus conforme et rigoureuse pour traduire le concept opérant originel.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le terme se transcrit en alphabet phonétique international sous la forme : /pʁɔ.gʁam də ʁɑ̃.fɔʁs.mɑ̃ a.ʒys.tabl/. L’abréviation internationale « ADJ » se prononce généralement lettre par lettre (/a.de.ʒi/) dans les échanges académiques francophones, bien que les chercheurs l’énoncent fréquemment sous son acronyme anglais (/eɪ.diː.dʒeɪ/).
D’un point de vue grammatical, il s’agit d’un syntagme nominal masculin singulier (au pluriel : « programmes de renforcement ajustables »). La locution s’utilise principalement comme substantif technique dans les contextes de psychologie générale, de neurobiologie de la décision et de psychopathologie quantitative.
On l’emploie couramment au sein de structures complétives telles que « soumettre un sujet à un programme de renforcement ajustable », ou sous forme adjectivale pour caractériser une tâche opérante : « procédure à délai ajustable » (adjusting-delay procedure) ou « tâche à quantité ajustable » (adjusting-amount procedure).
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender la complexité d’un programme de renforcement ajustable, il convient de le concevoir non pas comme un simple calendrier de distribution de stimuli appétitifs, mais comme une boucle de rétroaction dynamique fermée liant l’organisme et son environnement. Dans une tâche classique de conditionnement opérant, les conséquences d’un comportement sont programmées à l’avance et demeurent indépendantes de la trajectoire globale des choix de l’individu (par exemple, un ratio fixe 10 délivre une boulette de nourriture toutes les dix pressions sur un levier, immuablement). En revanche, le programme ajustable recalibre ses paramètres à l’issue de chaque essai ou bloc d’essais en fonction du patron de sélection observé.
Le fonctionnement fondamental de ce programme repose sur l’équilibrage de deux options mutuellement exclusives présentées simultanément au participant. Typiquement, l’une des options est maintenue fixe (l’option standard), offrant un ensemble invariable de paramètres (par exemple, un délai de 20 secondes pour recevoir 4 unités de récompense), tandis que l’autre option est ajustable. Si l’individu choisit l’option ajustable, l’algorithme sous-jacent considère que celle-ci possède momentanément une valeur incitative supérieure ; lors des essais subséquents, l’exigence de cette option sera alors durcie (par exemple, le délai sera rallongé ou la quantité de renforçateur sera diminuée).
Inversement, si l’organisme évite l’option ajustable et se tourne vers l’option standard, le programme assouplit les contraintes de l’option ajustable lors des blocs suivants (le délai d’attente est raccourci ou la quantité de gratification est rehaussée). Ce mouvement pendulaire itératif, analogue à un processus de titration chimique, se poursuit jusqu’à ce que les oscillations de la variable ajustable convergent vers une valeur moyenne stable. À ce stade précis, l’organisme choisit l’une ou l’autre option de manière équiprobable : c’est le point d’indifférence subjective.
La force théorique de ce modèle réside dans sa capacité à neutraliser les effets de positionnement absolu et à extraire la valeur purement psychologique d’un stimulus. Au lieu de déduire l’attractivité d’un objet de consommation à partir d’échelles verbales déclaratives sujettes aux biais de désirabilité sociale, le programme de renforcement ajustable force le système nerveux à révéler ses arbitrages coût-bénéfice par des actes moteurs concrets et répétés. L’expérimentateur n’impose pas arbitrairement une grille de valeur : c’est l’organisme lui-même qui la façonne essai après essai.
5. Évolution historique
La genèse des programmes de renforcement ajustables s’inscrit dans le prolongement direct de la révolution béhavioriste initiée par B. F. Skinner et Charles Ferster dans leur ouvrage séminal de 1957, Schedules of Reinforcement. Les programmes traditionnels (fixes ou variables, à ratio ou à intervalle) avaient permis d’établir des lois robustes de maintien du comportement, mais ils demeuraient mal adaptés pour mesurer quantitativement les préférences intimes et la dévaluation des gratifications.
Au début des années 1970, des pionniers de la psychophysique animale, notamment Donald Blough, ont commencé à transposer les méthodes d’escalier de Fechner et von Békésy aux réponses opérantes. Blough conçut des programmes où l’intensité lumineuse d’un stimulus discriminatif s’ajustait automatiquement selon que l’animal identifiait correctement ou non le signal visuel, inaugurant les procédures opérantes d’auto-titration.
Le tournant conceptuel majeur pour l’étude de la motivation s’est produit à la fin des années 1980 sous l’impulsion décisive du psychologue James E. Mazur. Dans ses publications canoniques (notamment en 1987 et 1988), Mazur formalisa la procédure à délai ajustable (adjusting-delay procedure) pour tester la théorie de l’actualisation hyperbolique chez les pigeons et les rats. Mazur démontra que lorsque l’on ajuste dynamiquement le délai d’une récompense alternative, on peut mesurer avec une extraordinaire précision mathématique le taux de dévaluation d’un renforçateur différé, surclassant largement les méthodes conventionnelles de choix discret.
Durant les décennies 1990 et 2000, le paradigme s’est étendu bien au-delà des laboratoires de psychologie animale. Des chercheurs en économie comportementale et en neurosciences de l’addiction, tels que Leonard Green, Joel Myerson et Warren Bickel, ont adapté le programme ajustable à l’espèce humaine en utilisant des récompenses monétaires réelles ou hypothétiques, validant ainsi la robustesse transculturelle et transspécifique des lois d’indifférence comportementale.
6. Fondements théoriques
Le programme de renforcement ajustable prend racine au carrefour de trois corpus théoriques majeurs : la loi d’appariement de Richard Herrnstein, les modèles d’actualisation hyperbolique et l’économie comportementale opérante.
La loi d’appariement (Matching Law), formulée initialement en 1961, stipule que dans des situations de choix concurrents, la fréquence relative des réponses émises sur une option est directement proportionnelle à la fréquence relative des renforcements obtenus sur cette même option. Dans un programme ajustable parvenu à l’état stationnaire, le sujet choisit alternativement les deux leviers à des fréquences avoisinant 50 %. Selon les postulats d’Herrnstein, cet état d’équilibre parfait indique que les valeurs subjectives globales des deux options sont rigoureusement identiques, fournissant ainsi l’équation fondamentale : V1 = V2.
Sur le plan de l’actualisation temporelle, le cadre théorique de Mazur repose sur une modélisation hyperbolique de la valeur subjective d’un stimulus, formalisée par l’équation :
V = A / (1 + kD)
Dans cette formulation mathématique, V représente la valeur subjective du renforçateur, A est la magnitude objective de la récompense, D constitue le délai imposé avant sa livraison, et k symbolise le paramètre empirique de dévaluation temporelle (taux d’impulsivité). Grâce au programme ajustable, Mazur a prouvé que la dévaluation psychologique du temps ne suit pas une décroissance exponentielle rationnelle (comme le postulait l’économie classique), mais bien une trajectoire hyperbolique rendant compte des inversions de préférence et de l’impulsivité biologique.
Enfin, le cadre de la théorie de l’allocation des ressources et de l’économie comportementale contemporaine conceptualise le programme ajustable comme une analyse d’élasticité de la demande. Le coût imposé au comportement (qu’il soit exprimé en secondes de rétention, en nombre de pressions ou en intensité aversive) est continuellement renégocié par l’algorithme jusqu’à identifier le prix psychologique exact qu’un individu est disposé à payer pour consommer une unité de ressource donnée.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
Les programmes de renforcement ajustables se déclinent en plusieurs architectures méthodologiques précises, chacune ciblant une dimension particulière du traitement des récompenses :
- Programme à délai ajustable (Adjusting-Delay Schedule) : La variable modifiée est l’intervalle temporel précédant l’octroi de la récompense. Si le sujet sélectionne l’option immédiate, le délai associé à l’alternative de plus grande magnitude est raccourci lors de la phase suivante ; s’il tolère le délai, celui-ci est augmenté. Ce format constitue l’étalon-or pour quantifier la patience et l’impulsivité motrice.
- Programme à quantité ajustable (Adjusting-Amount Schedule) : Dans cette variante, le délai est fixé pour les deux options, mais le volume, le poids ou la valeur monétaire du stimulus ajustable fluctue jusqu’à équivaloir subjectivement à une récompense étalon invariable. Il permet de mesurer la valeur hédonique relative et l’aversion au risque.
- Programme à ratio ajustable (Adjusting-Ratio / Progressive Titration) : Le paramètre incrémenté ou décrémenté correspond au nombre de réponses motrices obligatoires pour déclencher le renforçateur. Cette configuration sert à cartographier le point de rupture (breaking point) et la motivation à l’effort physique ou cognitif.
- Règle de titration (Titration Step-Size) : Représente l’amplitude du saut mathématique appliqué au paramètre à chaque réajustement. Un pas trop large génère des oscillations chaotiques, tandis qu’un pas trop étroit allonge excessivement le temps nécessaire à la convergence du comportement vers l’état stable.
- Critère de stabilité (Stability Criterion) : Règle statistique stricte définissant l’état d’équilibre final. Typiquement, un point d’indifférence est considéré comme validé lorsque la moyenne de la variable ajustable ne varie pas de plus de 5 % à 10 % sur trois à six blocs consécutifs sans tendance directionnelle unilatérale.
- Blocs d’échantillonnage forcé (Forced-Choice Trials) : Essais intercalés obligatoires au cours desquels un seul des deux choix est activé, garantissant que l’organisme prend systématiquement connaissance des nouvelles valeurs paramétriques de l’option ajustable avant de pouvoir réexercer son libre arbitre lors des essais concurrents.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer concrètement le déroulement d’une session sous programme de renforcement ajustable, considérons une expérience menée en boîte de Skinner informatisée avec un rongeur de laboratoire. Deux leviers rétractables sont présentés simultanément à l’animal. Le levier fixe (A) distribue 1 boulette alimentaire après un délai invariable de 2 secondes. Le levier ajustable (B) distribue systématiquement 4 boulettes, mais son délai d’obtention débute arbitrairement à 10 secondes. Au premier bloc d’essais, l’animal presse majoritairement le levier B, jugeant les 4 boulettes plus attractives malgré les 10 secondes d’attente. Conformément à l’algorithme du programme, le délai du levier B est augmenté de 2 secondes lors du bloc suivant, passant à 12 secondes.
Si le rongeur persiste à choisir le levier B, le délai s’allonge à 14, puis 16 secondes. À 18 secondes de délai, l’animal bascule ses préférences et sélectionne le levier A lors de la majorité des essais. Le programme réagit immédiatement en raccourcissant le délai du levier B de 1 seconde pour le bloc ultérieur (amenant l’attente à 17 secondes). Après une cinquantaine d’essais d’oscillations réduites autour de 16,5 secondes, les sélections se répartissent à égalité (50/50) entre les deux leviers. Ce délai de 16,5 secondes représente le point d’indifférence : pour cet individu précis, l’utilité subjective de 4 boulettes après 16,5 secondes équivaut rigoureusement à l’utilité immédiate d’une seule boulette.
Dans le domaine humain, transposons ce dispositif sous forme informatisée pour évaluer la dépendance à la nicotine chez un groupe de fumeurs. Le participant fait face à un écran proposant deux alternatives virtuelles : l’option standard garantit un gain fixe de 10 euros recevable dans un an calendaire ; l’option ajustable propose une somme d’argent immédiatement disponible, initiée à 5 euros. Si le participant choisit l’option immédiate de 5 euros, l’algorithme ajuste la somme immédiate à la baisse (par exemple 4,50 euros) au tour suivant afin de déterminer la valeur seuil d’acceptation. Si le sujet refuse 4,50 euros et préfère attendre les 10 euros de l’année suivante, la somme immédiate remonte à 4,75 euros. Le chiffre sur lequel le participant hésite indéfiniment reflète la valeur actuelle dévaluée de son futur monétaire.
9. Mesure et évaluation psychométrique
La transcription des données recueillies au travers d’un programme de renforcement ajustable ne repose pas sur de simples scores bruts, mais nécessite un traitement biométrique et mathématique approfondi. L’indice fondamental extrait de ces protocoles est le point d’indifférence (valeur d’équivalence subjective), mesuré sur une série de valeurs étalons croissantes.
À partir d’une collection de points d’indifférence obtenus en faisant varier systématiquement la condition standard (par exemple en testant des délais fixes de 1 jour, 1 semaine, 1 mois, 1 an), les chercheurs ajustent des courbes non linéaires à l’aide de logiciels d’analyse statistique avancée. Deux paramètres directeurs sont principalement quantifiés :
- Le paramètre k de dévaluation : Obtenu par régression non linéaire selon l’équation hyperbolique de Mazur ou le modèle hyperboloïde de Green et Myerson. Un indice k élevé signale une dépréciation fulgurante de la valeur des événements futurs et sert d’indicateur objectif de l’impulsivité décisionnelle.
- L’aire sous la courbe (Area Under the Curve – AUC) : Mesure non paramétrique normalisée comprise entre 0 et 1, préconisée pour contourner les postulats distributionnels des modèles théoriques. Une surface proche de 0 indique une intolérance sévère au délai ou à l’effort, tandis qu’une valeur tendant vers 1 caractérise une grande maîtrise de soi et une évaluation rationnelle à long terme.
- La latence de réponse : La durée écoulée entre l’apparition du signal discriminant et l’exécution du comportement moteur. L’augmentation des temps de réaction au voisinage direct du point d’indifférence apporte une validation chronométrique du conflit motivationnel intense ressenti par l’organisme.
10. Applications pratiques et portée clinique
Bien qu’initialement conçu dans un cadre de recherche fondamentale fondamentale, le programme de renforcement ajustable a essaimé dans de multiples branches appliquées de la psychologie contemporaine, de la psychiatrie biologique et de la santé publique.
En addictologie clinique, les programmes ajustables constituent l’outil prééminent pour décortiquer le phénomène de « myopie du futur ». Les patients souffrant de dépendances sévères (alcoolisme, abus d’opiacés, tabagisme ou addiction aux jeux de hasard) présentent des pentes de dévaluation temporelle substantiellement plus abruptes que les groupes témoins. Les mesures issues de protocoles ADJ permettent de prédire avec une excellente sensibilité les risques de rechute thérapeutique après une cure de désintoxication, la sévérité du sevrage et l’incapacité à différer la gratification immédiate induite par le craving.
Dans le domaine du trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), tant chez l’enfant que chez l’adulte, les paradigmes à délai ajustable ont mis en lumière une intolérance pathologique à l’attente (delay aversion). Ces résultats ont orienté la mise au point de stratégies cognitivo-comportementales et de renforcements contingents structurés en milieu scolaire, en fractionnant les tâches d’apprentissage longues en micro-objectifs immédiatement gratifiants.
En psychopharmacologie et neuroéconomie, les procédures ajustables représentent le test d’efficacité standard pour évaluer l’action de nouvelles molécules sur le cortex préfrontal et le circuit mésolimbique de la dopamine. L’administration d’agonistes dopaminergiques, de psychostimulants ou d’antidépresseurs sérotoninergiques modifie de manière reproductible la valeur du point d’indifférence sous programme ajustable, permettant de déterminer si un composé améliore la motivation au travail ou réduit la vulnérabilité aux comportements compulsifs.
11. Recherches et preuves empiriques
L’assise scientifique du programme de renforcement ajustable s’appuie sur quatre décennies de réplications rigoureuses à travers une large diversité phylogénétique, allant des invertébrés aux primates supérieurs. Les données empiriques ont invariablement conforté la supériorité méthodologique de l’ADJ face aux procédures de choix traditionnels par blocs disjoints.
Une étude emblématique conduite par Mazur (1987) a systématiquement comparé la performance d’oiseaux exposés soit à des programmes ajustables, soit à des séries d’essais à probabilités constantes. Les résultats ont révélé que les programmes ajustables éliminaient quasiment tous les artéfacts de persévération motrice et les biais de sélection latérale, produisant des courbes de dévaluation temporelle d’une régularité statistique inédite (coefficients de détermination R² excédant fréquemment 0,95).
Dans le champ des neurosciences cognitives, les travaux de recherche combinant des tâches informatisées de renforcement ajustable et l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) ont permis de cartographier les réseaux cérébraux sous-tendant la recherche du point d’équilibre. Les équipes de neurobiologistes ont démontré que les ajustements paramétriques successifs activent de façon coordonnée le striatum ventral, le cortex cingulaire antérieur et le cortex préfrontal ventromédian, cette dernière structure agissant comme un intégrateur neural encodant la valeur subjective commune calculée essai après essai par le programme ajustable.
12. Considérations socioculturelles et contextuelles
L’application des programmes de renforcement ajustable aux populations humaines soulève des interrogations cruciales quant à l’universalité des points d’équivalence mesurés. Si l’architecture algorithmique du protocole demeure objective, les variables ajustables (délai, monnaie, effort) sont profondément immergées dans l’écologie sociale et culturelle de l’individu.
Des études transculturelles utilisant des programmes à magnitude ajustable ont montré que le taux de dévaluation du temps est intimement tributaire de la stabilité socio-économique de l’environnement de vie. Chez des populations exposées à une précarité systémique, à des taux d’inflation monétaire galopants ou à une insécurité institutionnelle chronique, rejeter une petite gratification immédiate au profit d’une récompense ultérieure plus substantielle constitue un comportement hautement irrationnel au vu du risque de défaillance environnementale. L’« impulsivité » apparente révélée par le programme ajustable ne traduit pas un dysfonctionnement cognitif intrinsèque, mais une stratégie adaptative d’allocation des ressources face à un futur perçu comme fondamentalement incertain.
De surcroît, le rapport subjectif au temps varie selon les cosmologies culturelles : les sociétés favorisant une vision polychronique ou circulaire du temps présentent des profils d’ajustement structurellement distincts de ceux enregistrés dans les contextes occidentaux individualistes et monochroniques, où l’optimisation linéaire de la rentabilité temporelle est inculquée dès le plus jeune âge.
13. Critiques, controverses et limites méthodologiques
En dépit de son élégance mathématique, le programme de renforcement ajustable fait l’objet de discussions soutenues au sein de la communauté des behavioristes et des méthodologistes de l’expérimentation.
La critique principale concerne l’histoire d’apprentissage immédiate (trial-by-trial carryover effects). Comme chaque essai modifie directement les caractéristiques du suivant, les décisions du sujet ne sont jamais parfaitement indépendantes. Si un participant subit une série accidentelle de choix non optimaux consécutifs à une baisse passagère de vigilance, l’algorithme dérive dans une direction extrême dont il peut être excessivement long et laborieux de s’extraire, créant un biais d’ancrage artificiel.
Une seconde controverse réside dans l’asymétrie de la titration. Plusieurs chercheurs ont mis en évidence que la vitesse de convergence comportementale n’est pas identique selon que l’algorithme procède par étapes ascendantes (en augmentant le délai/l’effort) ou descendantes (en le diminuant), un phénomène analogue à l’hystérésis en physique. Les sujets manifestent fréquemment une aversion aux pertes qui fausse la symétrie théorique du point d’indifférence.
Enfin, sur le plan écologique, certains critiques soulignent que les environnements naturels ne fonctionnent que très rarement sous une logique d’ajustement algorithmique aussi métronomique. Dans la nature, les coûts et les gratifications changent de manière stochastique et imprévisible ; contraindre un organisme dans un moule de titration parfait risque d’engendrer des stratégies de micro-optimisation spécifiques au laboratoire, dénuées de validité externe pour appréhender les décisions du monde réel.
14. Notions connexes et distinctions différentielles
Pour prévenir toute confusion terminologique dans l’analyse comportementale, il convient de distinguer avec rigueur le programme de renforcement ajustable des concepts voisins :
- Programme à ratio progressif (Progressive Ratio – PR) : Dans un ratio progressif, l’exigence de réponses augmente de façon déterministe et arithmétique (ou exponentielle) après chaque obtention de renforçateur, indépendamment de la volonté de l’animal, jusqu’à épuisement de sa réponse. À l’opposé, le programme ajustable (ADJ) est bidirectionnel : l’exigence augmente ou diminue selon les décisions de l’individu afin de traquer son seuil de neutralité.
- Procédure à choix discret fixe (Fixed-Choice Procedure) : Consiste à proposer deux options immuables tout au long de la session. Contrairement au programme ajustable, elle nécessite de multiplier les sessions sur des dizaines de jours avec des paires de valeurs différentes pour parvenir à interpoler indirectement une courbe de préférence.
- Renforcement différentiel de taux faible/élevé (DRL / DRH) : Ces programmes renforcent le sujet uniquement si un intervalle de temps minimal (ou maximal) sépare deux réponses consécutives. Bien qu’ils modulent le débit temporel, leurs critères temporels sont rigides et prédéfinis, non adaptatifs en temps réel comme dans le protocole ADJ.
- Actualisation temporelle (Delay Discounting) : Désigne le phénomène psychologique global de perte de valeur d’un bien au fil du temps. Le programme de renforcement ajustable n’est pas le phénomène lui-même, mais la méthode instrumentale empirique qui en permet l’extraction et l’observation expérimentale directe.
15. Synthèse et points clés à retenir
Le programme de renforcement ajustable constitue une avancée méthodologique cardinale dans l’analyse scientifique du comportement opérant et de la prise de décision. En asservissant dynamiquement les contingences de renforcement aux choix effectifs de l’organisme, ce dispositif transforme une mesure statique en un étalonnage psychophysique interactif.
Ses applications ont révolutionné notre compréhension de l’impulsivité, du calcul de la valeur subjective et des mécanismes neurobiologiques de l’addiction en dégageant des indices précis, tels que le point d’indifférence et le taux de dévaluation hyperbolique. Malgré certaines contraintes liées aux effets deReport d’un essai sur l’autre et à sa technicité opératoire, l’ADJ demeure à ce jour l’une des pierres angulaires de l’évaluation quantitative des arbitrages motivationnels chez l’être humain comme chez l’animal non humain.
Références
- Ferster, C. B., & Skinner, B. F. (1957). Schedules of reinforcement. Appleton-Century-Crofts. https://psychclassics.yorku.ca/Skinner/Schedules/
- Green, L., & Myerson, J. (2004). A discounting framework for choice with delayed and probabilistic rewards. Psychological Bulletin, 130(5), 769–792. https://doi.org/10.1037/0033-2909.130.5.769
- Herrnstein, R. J. (1961). Relative and absolute strength of response as a function of frequency of reinforcement. Journal of the Experimental Analysis of Behavior, 4(3), 267–272. https://doi.org/10.1901/jeab.1961.4-267
- Mazur, J. E. (1987). An adjusting procedure for studying delayed reinforcement. In M. L. Commons, J. E. Mazur, J. A. Nevin, & H. Rachlin (Eds.), Quantitative analyses of behavior: The effect of delay and of intervening events on reinforcement value (Vol. 5, pp. 55–73). Lawrence Erlbaum Associates.
- Mazur, J. E. (1988). Estimation of indifference points with an adjusting-delay procedure. Journal of the Experimental Analysis of Behavior, 49(1), 37–47. https://doi.org/10.1901/jeab.1988.49-37