Dans le domaine des sciences psychologiques et biomédicales, la quête d’objectivité se heurte constamment aux biais cognitifs, aux attentes inconscientes des chercheurs et aux réactions comportementales des participants. Pour neutraliser ces interférences subjectives délétères, la démarche scientifique a développé un paradigme méthodologique fondamental : la procédure à l’aveugle. Ce dispositif expérimental rigoureux, décliné sous forme de simple, double ou triple aveugle, constitue l’un des piliers épistémologiques les plus décisifs pour garantir la validité interne des recherches empiriques contemporaines.
L’Aveugle en psychologie et méthodologie scientifique
1. Définition concise
En méthodologie expérimentale et en psychologie, le terme « aveugle » désigne un dispositif de contrôle au sein duquel certaines informations critiques concernant l’attribution des conditions expérimentales ou la nature des traitements sont délibérément dissimulées aux participants, aux expérimentateurs ou aux évaluateurs. Ce masquage informationnel vise à empêcher que les attentes, les préjugés théoriques ou les motivations des individus n’altèrent la collecte, l’observation ou l’interprétation des données empiriques.
Au-delà de la stricte méthodologie d’investigation, le terme s’étend également en neuropsychologie et en psychologie cognitive pour qualifier la privation sensorielle visuelle (la cécité physique ou corticale) ainsi que des anomalies perceptives attentionnelles spécifiques telles que la cécité d’inattention ou la cécité au changement. Dans son acception méthodologique prédominante, l’aveuglement scientifique représente la réponse opérationnelle à l’inévitable porosité de l’esprit humain face aux phénomènes de suggestibilité.
2. Étymologie et origine linguistique
Le mot français « aveugle » dérive du bas-latin ab oculis, signifiant littéralement « privé d’yeux » ou « privé de la vue ». Cette locution prépositionnelle s’est progressivement substituée au terme latin classique caecus, qui a néanmoins fourni à la langue française des dérivés savants tels que « cécité » ou « cæcum ».
Dans le lexique méthodologique anglo-saxon et international, le mot blind (issu du proto-germanique *blindaz, « obscur, opaque ») a été introduit au cours des premières formalisations des essais expérimentaux. La transposition de la métaphore de la privation de vision physique vers l’ignorance délibérée d’une information analytique s’est stabilisée au cours des XVIIIe et XIXe siècles, avant d’être codifiée en français sous les expressions consacrées de « simple aveugle », « double aveugle » et « insu méthodologique ».
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le mot se prononce /a.vœɡl/ en français standard. Il peut exercer la fonction d’adjectif qualificatif épithète ou attribut (par exemple dans l’expression « une étude en double aveugle » ou « un protocole expérimental maintenu aveugle ») ou de substantif (« l’aveugle », désignant traditionnellement la personne privée de vision, ou le « masquage en aveugle »).
Dans la littérature scientifique francophone spécialisée en épidémiologie, en psychopharmacologie et en psychométrie, on observe fréquemment l’usage nominal de la locution « l’insu » comme parfait équivalent conceptuel et stylistique du terme « aveugle ». Ainsi, l’expression « essai à l’insu » équivaut rigoureusement à « essai à l’aveugle », l’adjectivisation demeurant largement usitée dans toutes les sous-disciplines des sciences du comportement.
4. Explication conceptuelle détaillée
L’aveuglement méthodologique repose sur une prémisse épistémologique centrale : l’esprit humain ne perçoit jamais la réalité objective de manière neutre ou passive. Dès lors qu’un sujet sait qu’il reçoit un traitement thérapeutique actif ou un protocole psychologique innovant, son système psychologique mobilise des schémas d’attente, de l’espoir, ou de l’anxiété qui modifient ses réponses physiologiques et comportementales. De manière symétrique, le chercheur qui connaît la condition attribuée à un participant est susceptible, même avec la plus absolue probité intellectuelle, d’orienter subtilement ses consignes, de scruter avec plus d’insistance les indices de guérison, ou d’interpréter des réponses ambiguës dans le sens de ses hypothèses théoriques de départ.
La mise en œuvre de l’aveugle consiste donc à introduire une rupture épistémique contrôlée entre la distribution réelle des conditions expérimentales et la représentation mentale qu’en ont les protagonistes de la recherche. Ce verrouillage technique neutralise l’impact délétère de plusieurs artéfacts majeurs décrits en psychologie sociale et cognitive : les caractéristiques de la demande expérimentale (où le participant devine l’hypothèse et adapte son comportement pour complaire au chercheur), le biais de confirmation du scientifique, et les variations de réactivité liées à l’évaluation.
Sur le plan fonctionnel, l’aveuglement permet d’isoler avec une précision analytique la relation de causalité directe existant entre la variable indépendante manipulée (par exemple une psychothérapie cognitivo-comportementale spécifique, une molécule antidépressive, ou un entraînement attentionnel informatisé) et la variable dépendante observée (la réduction des scores de détresse psychologique, la vitesse de traitement de l’information, ou la plasticité synaptique). En l’absence de procédure aveugle, il devient rigoureusement impossible de démêler la part imputable à l’intervention propre de celle résultant des dynamiques relationnelles, de l’effet Hawthorne ou de l’effet placebo.
Enfin, le périmètre du concept d’aveugle dépasse aujourd’hui le simple binôme chercheur-participant. Les exigences méthodologiques contemporaines ont élargi la logique de l’aveuglement à l’ensemble de la chaîne de production scientifique, incluant les personnes chargées de l’administration des tests psychométriques, les professionnels responsables du codage des transcriptions qualitatives, et les biostatisticiens procédant à la modélisation mathématique des distributions numériques.
5. Développement historique
L’histoire de l’aveuglement scientifique trouve ses premières racines empiriques documentées à la fin du siècle des Lumières en France. En 1784, le roi Louis XVI mandate une commission royale officielle, composée notamment de Benjamin Franklin, Antoine Lavoisier et Jean Sylvain Bailly, afin d’examiner le magnétisme animal théorisé par Franz Anton Mesmer. Pour vérifier si les effets curatifs proclamés découlaient d’un véritable fluide invisible ou de l’imagination des malades, Lavoisier et ses confrères conçoivent une expérience ingénieuse : ils bandent les yeux des sujets pour qu’ils ignorent si le baquet magnétique supposé actif se trouve en leur présence ou non. Lorsque les sujets croient le magnétiseur présent alors qu’il est absent, des crises surviennent ; inversement, en présence réelle de l’opérateur non aperçu, aucun phénomène ne se déclenche. La preuve est faite par l’aveuglement visuel direct que les manifestations thérapeutiques résultent de la suggestion psychologique.
Au milieu du XIXe siècle, les pionniers de la médecine expérimentale consolident ces intuitions. Le médecin écossais John Forbes et le physiologiste français Claude Bernard insistent sur l’indispensable neutralité de l’observateur. En 1853, le chimiste Michael Faraday applique la procédure aveugle aux médiums et spirites adeptes des tables tournantes, démontrant que les mouvements des meubles ne dérivent pas de forces occultes mais de légers mouvements musculaires involontaires (effet idéomoteur), éliminés dès lors que l’illusionniste ou le sujet est privé de rétroaction visuelle sur ses propres gestes.
Le XXe siècle institutionnalise formellement l’aveuglement au sein de la psychopharmacologie et de la psychologie scientifique naissantes. Dans les années 1930 et 1940, des pharmacologues et psychiatres introduisent le recours systématique à un placebo inerte administré sans que le médecin ni le patient ne sachent qui reçoit le produit actif. En 1954, le modèle méthodologique du « double aveugle » (double-blind) est officiellement théorisé et popularisé dans les revues biomédicales internationales. Dans la foulée, le psychologue Robert Rosenthal publie ses travaux canoniques sur l’effet Pygmalion et les attentes de l’expérimentateur dans les années 1960, démontrant empiriquement que des rats de laboratoire apprennent plus vite un labyrinthe si l’on a préalablement induit chez les étudiants-chercheurs la fausse croyance qu’il s’agissait de rongeurs génétiquement surdoués. Ces découvertes scellent définitivement la nécessité absolue du protocole à l’aveugle au sein de toutes les sphères de la psychologie empirique.
6. Fondements théoriques
L’assise épistémologique de la méthode aveugle repose principalement sur le faillibilisme poppérien et le post-positivisme critique. La science moderne reconnaît que l’observation pure, vierge de tout cadre théorique a priori, est une illusion intenable. L’observateur est toujours engagé dans son objet d’étude, projetant sur lui ses catégories conceptuelles et ses attentes heuristiques. La procédure aveugle constitue donc une technologie méthodologique d’émancipation cognitive, dressée pour prémunir le chercheur contre ses propres désirs d’aboutissement probatoire.
Sur le versant psychosocial, la théorie des rôles et l’approche interactionniste d’Erving Goffman éclairent pourquoi l’aveugle est indispensable : une situation d’expérimentation humaine constitue une micro-société dans laquelle les acteurs s’échangent des micro-signaux non verbaux permanents (intonation vocale, clignements des yeux, posture corporelle). Si le chercheur sait qu’un sujet appartient au groupe expérimental recevant un programme novateur d’estime de soi, il modifiera imperceptiblement son empathie ou ses encouragements, invalidant l’équivalence initiale entre les groupes.
Enfin, la psychologie cognitive contemporaine fonde la nécessité de l’aveugle sur la dynamique des biais heuristiques modélisée par Daniel Kahneman et Amos Tversky. Les mécanismes de confirmation d’hypothèse et l’ancrage mental agissent de façon totalement automatique et impénétrable à l’introspection consciente. L’expérimentateur le plus chevronné ne peut pas « décider » de ne pas être biaisé ; la seule façon d’échapper à la distorsion heuristique réside dans la suppression matérielle de l’information source par le biais du protocole d’insu.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
L’aveuglement méthodologique se structure en plusieurs degrés et modalités d’application rigoureusement hiérarchisés :
- Le simple aveugle (Single-blind) : Seul le participant ignore la condition expérimentale à laquelle il est assigné (groupe contrôle, groupe placebo ou groupe traité). L’expérimentateur possède la clé de répartition. Cette modalité protège la recherche contre les attentes directes du sujet, mais laisse subsister intégralement le risque de biais d’observation chez le chercheur.
- Le double aveugle (Double-blind) : Ni le participant ni l’expérimentateur chargé de l’administration du protocole ne connaissent l’attribution des traitements. Cette configuration représente l’étalon-or (gold standard) méthodologique dans les essais contrôlés randomisés en psychologie de la santé, en psychiatrie et en neurosciences comportementales.
- Le triple aveugle (Triple-blind) : Au-delà du participant et de l’expérimentateur clinique, les évaluateurs indépendants mesurant les variables dépendantes ainsi que les statisticiens analysant les jeux de données demeurent aveugles à la signification des groupes (désignés arbitrairement par des codes alphabétiques « A » et « B » jusqu’à la finalisation des calculs statistiques). Ce dispositif élimine le biais de sélection dans le choix des modèles d’analyse multivariée.
- L’aveuglement partiel ou asymétrique : Situation fréquente en psychothérapie où il est matériellement impossible de cacher au thérapeute la nature de l’approche délivrée (par exemple une thérapie psychodynamique face à une thérapie d’exposition). Dans ce cadre, l’aveugle est reporté sur un évaluateur indépendant externe qui examine le patient sans savoir quelle prise en charge il a suivie.
- La cécité attentionnelle et cognitive (Neurosciences) : Dimension cognitive distincte où le terme renvoie à l’incapacité du système perceptif humain à détecter un stimulus pourtant pleinement visible dans son champ visuel dès lors que les ressources attentionnelles sont monopolisées par une tâche concurrente exigeante.
8. Exemples et cas illustratifs
L’un des exemples historiques les plus frappants de la vulnérabilité méthodologique en l’absence de protocole aveugle est l’affaire du cheval Hans le Malin (Kluger Hans) au début du XXe siècle à Berlin. Ce cheval semblait capable d’effectuer des opérations arithmétiques complexes et d’épeler des mots en frappant le sol de son sabot. L’investigation rigoureuse menée par le psychologue Oskar Pfungst en 1907 a démontré que le cheval perdait toute compétence intellectuelle dès lors que son maître Wilhelm von Osten ou les examinateurs ignoraient eux-mêmes la réponse à la question posée, ou lorsque le cheval était placé derrière un paravent sans visibilité sur leurs visages. Hans réagissait simplement à d’infimes relâchements musculaires et mouvements involontaires de tête des spectateurs qui intervenaient exactement lorsque le nombre exact de coups de sabot était atteint.
Un autre cas paradigmatique en psychologie sociale s’illustre dans les expériences sur l’effet Rosenthal en milieu scolaire. Lorsqu’on informe arbitrairement des enseignants que certains élèves présentent selon des tests d’intelligence un potentiel d’épanouissement exceptionnel (alors qu’ils ont été tirés au sort de manière purement aléatoire), ces élèves réalisent à la fin de l’année scolaire des progrès académiques et cognitifs statistiquement supérieurs à leurs camarades. Les maîtres d’école, non aveugles au prétendu statut de génie des enfants, leur ont inconsciemment offert un climat affectif plus chaleureux, des explications plus détaillées et davantage de temps de réponse.
Dans le domaine des neurosciences de la perception, l’expérience célèbre du « gorille invisible » orchestrée par Christopher Chabris et Daniel Simons illustre l’aveuglement attentionnel. Les spectateurs chargés de compter précisément les passes de ballon entre joueurs vêtus de blanc ne remarquent pas, dans plus de 50 % des cas, un individu déguisé en gorille qui traverse la scène, s’arrête au milieu et se frappe la poitrine pendant plusieurs secondes. La mobilisation totale de l’attention sélective induit une véritable cécité phénoménologique temporaire face à un événement visuel saillant.
9. Mesure, évaluation et vérification du protocole
Instaurer un protocole aveugle dans un devis de recherche ne suffit pas : il est impératif d’évaluer quantitativement si l’insu a réellement été maintenu tout au long de l’expérimentation, un processus désigné sous le terme de contrôle de l’intégrité de l’aveugle (blinding integrity assessment).
Pour mesurer l’efficacité de l’aveuglement, les méthodologistes soumettent systématiquement les participants et les chercheurs à des questionnaires standardisés à la fin de l’intervention. Ces outils demandent aux sujets de deviner à quel groupe ils pensent avoir appartenu (traitement actif ou placebo/contrôle) et de qualifier leur degré de certitude sur une échelle de Likert. Des indices statistiques spécifiques, tels que l’indice d’insu de James ou l’indice de Bang, permettent de quantifier si le taux de réponses exactes dépasse la probabilité du simple hasard statistique (50 % dans une étude à deux groupes parallèles).
Si une proportion substantielle de participants devine correctement son affectation en raison d’effets secondaires perceptibles (par exemple, la sécheresse buccale provoquée par un antidépresseur tricyclique face à une pilule de sucre neutre), l’aveuglement est déclaré « levé » ou « brisé » (unblinding). Dans ces circonstances, les conclusions causales de l’étude doivent être immédiatement réajustées ou pondérées par des modélisations statistiques intégrant la perception subjective du sujet comme covariable.
10. Applications et portée pratique
La mise en œuvre des procédures en aveugle s’étend à un très large spectre d’activités cliniques, diagnostiques et sociétales :
- Évaluation des psychothérapies : Même si le psychothérapeute ne peut être aveugle à la technique qu’il déploie, les essais randomisés de haute volée méthodologique font appel à des évaluateurs indépendants en aveugle (qui évaluent la sévérité des symptômes dépressifs ou phobiques sans connaître le bras thérapeutique du patient) afin de neutraliser le biais d’évaluation.
- Auditions et recrutements professionnels : L’instauration d’évaluations en aveugle (CV anonymisés sans mention du nom, du genre, de l’âge ou de l’origine ethnique, ou auditions d’orchestres symphoniques derrière un paravent) permet de réduire drastiquement les biais d’embauche implicites et de favoriser l’équité méritocratique.
- Justice et criminologie : Les protocoles de tapissages de police (présentation de suspects à une victime ou un témoin) utilisent désormais la procédure en double aveugle. L’officier de police qui présente les photographies ne doit pas savoir qui est le suspect potentiel identifié par l’enquête, évitant ainsi d’influencer le témoin par des signaux non verbaux confirmatoires au moment de la désignation.
- Évaluation par les pairs (Peer-reviewing) : Les revues scientifiques académiques de premier plan adoptent largement le double aveugle (les évaluateurs ignorent le nom et l’affiliation des auteurs du manuscrit, et réciproquement), limitant ainsi les effets de notoriété institutionnelle ou les conflits d’intérêts interpersonnels.
11. Recherches et preuves empiriques
La littérature méta-analytique a largement prouvé la nécessité de l’aveugle en quantifiant l’ampleur mathématique des distorsions constatées lorsque le protocole n’est pas blindé. L’épidémiologiste Peter Jüni et ses collègues ont publié des travaux déterminants dans le British Medical Journal démontrant que les essais cliniques non randomisés ou non menés en double aveugle surestiment systématiquement l’efficacité thérapeutique des interventions médicales et psychiatriques de 17 % à plus de 30 % par rapport aux études rigoureusement masquées.
Dans le domaine psychopharmacologique, David Healy et ses collaborateurs ont mis en évidence la fréquence à laquelle les effets indésirables ou les bénéfices ressentis sont amplifiés par la levée accidentelle de l’insu. Lorsque les patients identifient les signes physiologiques mineurs du médicament, le conditionnement pavlovien et les attentes d’amélioration s’enclenchent immédiatement, produisant des tailles d’effet artificiellement gonflées.
Par ailleurs, les travaux neurobiologiques contemporains en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) menés sur la cécité corticale (notamment le phénomène de la vision aveugle ou blindsight théorisé initialement par Lawrence Weiskrantz) apportent une perspective biologique fascinante. Des patients présentant des lésions du cortex visuel primaire (V1) affirment être totalement aveugles dans une partie de leur champ visuel, mais sont pourtant capables de deviner avec une exactitude bien supérieure au hasard la direction d’un faisceau lumineux ou l’expression émotionnelle d’un visage présenté dans leur zone aveugle. Ces données démontrent empiriquement que le traitement sensoriel de l’information peut s’opérer par des voies sous-corticales (le colliculus supérieur) en dehors de tout accès phénoménal à la conscience.
12. Considérations socioculturelles et contextuelles
La réception et l’acceptabilité éthique des protocoles en aveugle sont profondément modulées par les contextes culturels et juridiques. Dans de nombreuses traditions thérapeutiques non occidentales axées sur le holisme et la relation intersubjective sacralisée entre le soignant et le soigné, la méthodologie de l’aveugle et du placebo peut être perçue avec méfiance, voire vécue comme une duplicité trompeuse incompatible avec l’alliance de guérison.
Même au sein des sociétés occidentales contemporaines, le concept de consentement éclairé subit une tension paradoxale face à l’aveugle. Le participant accepte contractuellement d’ignorer ce qu’il va recevoir, ce qui exige un niveau de confiance institutionnelle très élevé envers les comités de protection des personnes et les instances de régulation bioéthique. En période de crise sanitaire ou face à des pathologies mentales sévères mettant en jeu le pronostic vital (comme la dépression mélancolique résistante avec risque suicidaire aigu), l’acceptation de l’affectation aveugle à un bras placebo ou contrôle soulève des résistances socioculturelles et morales majeures chez les usagers et leurs proches.
De surcroît, les normes de reporting scientifique internationales, telles que les lignes directrices CONSORT (Consolidated Standards of Reporting Trials), imposent désormais une translucidité absolue dans la description des méthodes d’aveuglement au sein de toutes les cultures scientifiques, afin d’harmoniser la qualité des publications d’un continent à l’autre.
13. Critiques, controverses et limites méthodologiques
Bien que considéré comme la panacée méthodologique pour garantir la validité interne, l’aveuglement soulève d’importantes controverses méthodologiques et conceptuelles, en particulier dans le champ de la psychologie clinique et des sciences de l’éducation :
La première critique majeure concerne l’impossibilité pratique de l’aveuglement dans de multiples interventions psychosociales. Il est par définition impossible de concevoir une condition d’insu pour le praticien qui administre une psychothérapie d’inspiration psychanalytique, une thérapie d’acceptation et d’engagement ou une formation à la pleine conscience. Même pour le participant, il est extrêmement ardu de fabriquer une « fausse psychothérapie » (ou placebo psychologique crédible) qui mime l’écoute bienveillante et l’interaction humaine sans mobiliser de facteurs thérapeutiques communs réels (effet Rosenzweig ou Dodo Bird Verdict).
La deuxième limite réside dans la fragilité structurelle de l’insu. Dans les études évaluant des molécules psychoactives à fortes répercussions sensorielles (comme la kétamine, les psychédéliques ou les stimulants), la quasi-totalité des sujets et des expérimentateurs découvrent leur affectation dans les premières minutes suivant l’administration, brisant de facto le double aveugle et réintroduisant tous les biais d’attente initiaux. Les chercheurs tentent de contourner cet écueil en utilisant des « placebos actifs » (substances mimant des sensations corporelles mineures sans avoir d’action sur la cible psychiatrique visée), mais la controverse persiste sur leur équivalence psychologique réelle.
Enfin, certains épistémologues soulignent que l’aveuglement forcé peut réduire la validité écologique de la recherche. Dans la vie clinique quotidienne, les patients et leurs soignants interagissent en sachant pertinemment quel traitement est mis en œuvre. La synergie naturelle entre l’alliance thérapeutique, la conviction du clinicien et l’optimisme du malade fait partie intégrante du processus de guérison. Éliminer artificiellement cette dimension subjective via l’aveuglement expérimental permet d’isoler la molécule ou l’ingrédient technique isolé, mais conduit parfois à sous-estimer la dynamique globale des soins réels en situation concrète.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
- Insu (Blinding / Masking) : Synonyme méthodologique direct d’« aveugle » dans la terminologie des essais contrôlés. L’usage du mot « insu » est souvent préféré par les puristes francophones pour son élégance sémantique et pour éviter toute confusion avec le handicap sensoriel visuel.
- Placebo : Traitement inerte d’apparence identique au traitement actif. Le placebo est l’instrument matériel indispensable permettant la mise en œuvre de la procédure en aveugle, mais les deux concepts ne doivent pas être confondus : le placebo est la substance ou la condition simulée, tandis que l’aveugle est l’état cognitif d’ignorance du sujet à son égard.
- Randomisation (Random allocation) : Processus de répartition des sujets par tirage au sort entre les différentes conditions expérimentales. La randomisation et l’aveuglement sont complémentaires mais fondamentalement distincts : la randomisation équilibre les variables confondantes préexistantes à l’inclusion, tandis que l’aveugle prévient les biais différentiels émergeant durant l’administration et l’évaluation du traitement.
- Cécité d’inattention (Inattentional blindness) : Concept de psychologie cognitive désignant l’incapacité d’un observateur à remarquer un stimulus inattendu survenant sous ses yeux car son attention est saturée par une tâche concurrente. Diffère totalement du masquage méthodologique.
- Vision aveugle (Blindsight) : Trouble neuropsychologique dissociatif où un patient cérébrolésé réagit à des stimuli visuels sans en avoir l’expérience perceptive consciente.
15. Résumé et points clés à retenir
Le concept d’aveugle en psychologie et dans les disciplines scientifiques connexes incarne l’exigence suprême de neutralisation des biais humains inhérents à l’acte d’observation. Ses composantes fondamentales se résument ainsi :
- Vocation épistémologique : Supprimer les représentations, préjugés et attentes des participants et des scientifiques afin d’isoler avec exactitude la relation causale entre une variable manipulée et les résultats observés.
- Gradation méthodologique : Structuré en simple aveugle (sujet non informé), double aveugle (sujet et praticien non informés) et triple aveugle (sujet, praticien, évaluateurs et analystes non informés).
- Rempart contre les biais : Constitue la parade définitive contre l’effet Rosenthal (attentes de l’observateur), les caractéristiques de la demande sociale de Martin Orne, et l’amplification indue de l’effet placebo.
- Nécessité de contrôle empirique : L’efficacité de l’aveugle ne doit jamais être présumée ; elle se valide en fin d’étude par des questionnaires de contrôle d’intégrité de l’insu mesurant le succès des devinettes statistiques.
- Démarche adaptative : En psychothérapie et en intervention comportementale où le double aveugle parfait est matériellement irréalisable, la méthode s’adapte par le recours systématique à des évaluateurs indépendants maintenus à l’insu strict.
Références
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- Chabris, C. F., & Simons, D. J. (2010). The Invisible Gorilla: How Our Intuitions Deceive Us. Crown Archetype.
- Jüni, P., Altman, D. G., & Egger, M. (2001). Assessing the quality of randomised controlled trials. BMJ, 323(7303), 42–46. https://doi.org/10.1136/bmj.323.7303.42
- Pfungst, O. (1911). Clever Hans (The Horse of Mr. von Osten): A Contribution to Experimental Animal and Human Psychology (C. L. Rahn, Trad.). Henry Holt and Company.
- Rosenthal, R., & Fode, K. L. (1963). The effect of experimenter bias on the performance of the albino rat. Behavioral Science, 8(3), 183–189. https://doi.org/10.1002/bs.3830080302
- Weiskrantz, L. (1986). Blindsight: A Case Study and Implications. Oxford University Press.