Préférence esthétique : Les rouages du goût

Découvrez les fondements psychologiques et neurocognitifs de la préférence esthétique : symétrie, fluidité de traitement, neuroesthétique et sociologie du goût.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 22, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 22, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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La perception de la beauté et le choix spontané d’un stimulus visuel, sonore ou spatial constituent l’une des énigmes les plus fascinantes des sciences cognitives contemporaines. Pourquoi sommes-nous subjugués par une peinture abstraite, un paysage sinueux ou une mélodie harmonique tandis qu’un autre individu y reste totalement indifférent ? Loin d’être un caprice arbitraire de l’esprit, l’appréciation sensible mobilise un ensemble complexe d’opérations perceptives, affectives et neurobiologiques au cœur de la psychologie humaine.

La préférence esthétique

1. Définition concise

La préférence esthétique désigne l’évaluation affective, évaluative et comparative par laquelle un individu manifeste une inclinaison, un attrait ou une valorisation sélective envers un stimulus perçu en raison de ses qualités sensibles et formelles. Elle se manifeste par une valence hédonique positive face à des configurations visuelles, auditives, tactiles ou spatiales, dictant ainsi des choix perceptifs conscients ou implicites.

Dans le champ de la psychologie empirique et de la neuroscience cognitive, cette notion ne se réduit pas à une simple approbation intellectuelle. Elle caractérise un état psychologique intégratif articulant des réactions sensorimotrices immédiates, une activité émotionnelle sous-tendue par les circuits de la récompense et des mécanismes cognitifs de haut niveau tributaires de la mémoire, de l’expertise et des normes socioculturelles de l’observateur.

2. Origine étymologique et linguistique

L’expression associe le substantif « préférence » et l’adjectif « esthétique », chacun plongeant ses racines dans l’Antiquité classique. Le terme « esthétique » dérive du grec ancien aisthêsis (αἴσθησις), signifiant « sensation », « perception sensible » ou « faculté de sentir », lui-même issu du verbe aisthanomai (αἰσθάνομαι, « ressentir, percevoir par les sens »). C’est le philosophe allemand Alexander Gottlieb Baumgarten qui, dans son ouvrage fondateur Aesthetica (1750), a institué le vocable pour désigner la science de la connaissance sensible et de la beauté, émancipant la discipline de la seule philosophie de l’art.

Le terme « préférence » provient du latin praeferre, composé du préfixe prae- (« en avant ») et de ferre (« porter »), traduisant littéralement l’action de « porter en avant » ou « placer au-dessus ». Historiquement introduite dans la psychophysique expérimentale par Gustav Theodor Fechner à la fin du XIXe siècle, la notion de préférence esthétique (originellement ästhetische Vorliebe ou ästhetisches Wohlgefallen) visait à quantifier les jugements sensibles « par le bas » (von unten herauf), en opposition aux approches purement spéculatives et normatives de l’idéalisme philosophique.

3. Prononciation et forme grammaticale

Sur le plan phonétique, l’expression se transcrit en alphabet phonétique international sous la forme [pʁe.fe.ʁɑ̃s ɛs.te.tik]. En langue française, il s’agit d’une locution nominale féminine invariable en genre dont le pluriel s’accorde régulièrement : « des préférences esthétiques » ([pʁe.fe.ʁɑ̃s‿ɛs.te.tik]).

D’un point de vue morphosyntaxique, le substantif « préférence » régit fréquemment un régime prépositionnel introduit par « pour » ou « envers » (ex. : « une préférence esthétique marquée pour la symétrie bilatérale »). Le vocable s’emploie principalement comme variable dépendante dans les paradigmes expérimentaux ou comme construit dispositionnel pour qualifier la sensibilité différentielle d’un groupe d’individus face à une typologie spécifique de stimuli.

4. Explication conceptuelle détaillée

Comprendre la préférence esthétique exige d’analyser l’architecture fonctionnelle qui convertit une onde électromagnétique ou acoustique en une expérience subjectivement gratifiante. Lorsqu’un sujet observe une œuvre ou un objet du quotidien, le système visuel extrait des caractéristiques géométriques élémentaires : l’orientation des contours, la luminance, la saturation colorimétrique, la spatialisation et la fréquence spatiale. La préférence ne surgit pas de manière isolée ; elle résulte de la synthèse dynamique entre ces propriétés physiques et la façon dont le cortex cérébral parvient à les organiser en formes cohérentes et signifiantes.

Les frontières conceptuelles de la préférence esthétique la séparent de l’utilité fonctionnelle et du désir de possession matérialiste. Bien qu’une préférence esthétique puisse influencer un comportement de consommation, elle s’enracine originellement dans ce qu’Emmanuel Kant désignait comme une satisfaction désintéressée, c’est-à-dire une appréciation qui n’est pas subordonnée à l’exploitation instrumentale de l’objet. En psychologie cognitive, ce détachement utilitaire s’exprime par le fait que l’évaluation porte directement sur la configuration perceptive intrinsèque et sur les résonances intimes qu’elle induit chez le sujet.

Ce construit s’articule autour de deux polarités complémentaires : les déterminants bottom-up (guidés par les données sensorielles) et les déterminants top-down (guidés par les concepts et les attentes). D’une part, des invariants universels tels que l’équilibre visuel, le ratio de courbure ou la symétrie stimulent de façon quasi automatique les premières étapes du traitement cortical. D’autre part, les schémas mentaux, le niveau d’éducation artistique, les affiliations générationnelles et l’humeur momentanée orientent l’interprétation sémantique, modulant la valence finale du jugement de goût.

Enfin, la préférence esthétique n’est ni purement réflexive ni purement intellectuelle : elle repose sur une signature neurochimique précise. Les travaux contemporains en neuro-imagerie confirment que l’appréciation du beau active les structures dopaminergiques mésolimbiques traditionnellement associées aux récompenses primaires comme la nourriture ou la sexualité, conférant à l’expérience esthétique une puissance motivationnelle remarquable capable d’influencer le bien-être subjectif et l’homéostasie psychologique.

5. Développement historique

La trajectoire scientifique de la préférence esthétique débute avec les travaux séminaux de Gustav Fechner, dont la publication en 1876 de Vorschule der Ästhetik pose les jalons de l’esthétique expérimentale. Fechner s’est attaché à étudier la réaction des sujets face à des rectangles de proportions variables afin de tester empiriquement l’hypothèse du nombre d’or. En déplaçant l’interrogation du terrain métaphysique vers l’observation de laboratoire, il inaugure l’usage de la mesure quantitative des jugements d’agrément.

Au début du XXe siècle, la psychologie de la forme (Gestaltpsychologie), incarnée par Max Wertheimer, Wolfgang Köhler et Kurt Koffka, apporte une contribution décisive. Les gestaltistes démontrent que l’œil humain n’enregistre pas des éléments isolés mais des ensembles structurés selon des lois de clôture, de bonne continuité, de proximité et de similarité. Pour eux, la préférence découle directement de la « bonne forme » (Prägnanz), c’est-à-dire de la configuration la plus simple, équilibrée et économe pour le système perceptif.

Dans les années 1970, le psychologue Daniel Berlyne revitalise la discipline en introduisant une approche psychobiologique novatrice formalisée dans son ouvrage Aesthetics and Psychobiology (1971). Berlyne émet l’hypothèse que la préférence esthétique est gouvernée par le niveau d’éveil physiologique (arousal) déclenché par les variables dites « collatives » du stimulus : sa nouveauté, sa complexité, son ambiguïté et son incongruité. Selon sa courbe en U inversé, inspirée des lois de Wundt, les individus préfèrent les stimuli présentant un niveau de complexité intermédiaire.

Le tournant du XXIe siècle est marqué par l’émergence de la neuroesthétique, sous l’impulsion de pionniers comme Semir Zeki et Vilayanur Ramachandran, parallèlement à la formulation de modèles cognitifs intégrés. Le modèle élaboré par Helmut Leder et ses collaborateurs en 2004 formalise les différentes étapes séquentielles du traitement esthétique, de l’analyse perceptive élémentaire jusqu’à la classification stylistique et l’évaluation explicite, ouvrant la voie aux recherches actuelles combinant eye-tracking, imagerie cérébrale et intelligence artificielle.

6. Fondements théoriques

Plusieurs cadres théoriques majeurs coexistent pour rendre compte de la genèse et de la variabilité des préférences esthétiques, chacun privilégiant un niveau d’analyse spécifique du fonctionnement psychologique.

La théorie de la fluidité de traitement (processing fluency theory), formulée notamment par Rolf Reber, Norbert Schwarz et Piotr Winkielman, postule que la préférence esthétique est fonction de la facilité avec laquelle le système cognitif traite une information perceptive. Plus un stimulus est symétrique, contrasté, prototypique ou préalablement rencontré (effet de simple exposition décrit par Robert Zajonc), plus son décodage neuronal est fluide. Cette fluidité engendre une sensation affective positive implicite qui est spontanément attribuée aux qualités de l’objet lui-même, suscitant un sentiment de beauté.

La théorie évolutionniste de l’attrait sensible suggère que nos penchants esthétiques dérivent d’adaptations ancestrales sélectionnées pour favoriser la survie et la reproduction de l’espèce. Selon Gordon Orians et Stephen Kaplan, la préférence quasi universelle pour certains paysages naturels comportant des clairières, de l’eau douce et des panoramas dégagés (l’hypothèse de la savane) reflète des critères d’habitat optimal. De même, la préférence pour des visages hautement symétriques et réguliers signalerait la vigueur génétique et l’immunocompétence d’un partenaire potentiel, conférant une utilité biologique directe aux canons du plaisir perceptif.

Le modèle multi-étapes de traitement de l’information esthétique développé par Helmut Leder et ses collègues propose quant à lui une articulation hiérarchique : l’expérience esthétique progresse à travers l’analyse des traits visuels, l’intégration gestaltiste, la maîtrise cognitive (fondée sur la familiarité et les connaissances encyclopédiques) et enfin l’évaluation réflexive. Ce cadre permet de distinguer les préférences esthétiques spontanées, partagées par les novices, des préférences élaborées des experts capables d’apprécier la dissonance, l’ambiguïté conceptuelle ou l’audace formelle d’œuvres transgressives.

7. Composantes, dimensions et typologies

La préférence esthétique est une construction multidimensionnelle déterminée par des facteurs structurels, sémantiques et individuels :

  • La symétrie et l’équilibre spatial : Tendance robuste à privilégier les stimuli organisés le long d’un axe vertical de symétrie, perçus comme plus stables et cognitifs à traiter.
  • La complexité visuelle : Rapport entre la quantité d’éléments disparates et leur organisation cohérente, oscillant entre la monotonie du trop simple et la confusion du désordonné.
  • La courbure vs l’angularité : Préférence marquée pour les lignes douces et les formes ondulées par rapport aux angles aigus, ces derniers déclenchant une légère activation d’alarme dans l’amygdale liée à l’évitement du danger.
  • La prototypie et l’effet de centralité : Tendance à juger plus attractifs les spécimens qui se rapprochent le plus de la moyenne mathématique ou du concept central d’une catégorie donnée.
  • La coloration et l’harmonie chromatique : Impact du contraste, de la température perçue (couleurs chaudes vs froides) et des relations de résonance entre teintes complémentaires sur la valence affective.
  • La dimension sémantique et symbolique : Sens, résonance métaphorique et récit narratif projetés sur le stimulus par la mémoire autobiographique de l’observateur.
  • La dimension différentielle de l’observateur : Degré d’ouverture à l’expérience (du modèle des Big Five), besoin de fermeture cognitive, tolérance à l’ambiguïté et capital culturel personnel.

8. Exemples et illustrations empiriques

Un exemple canonique de préférence esthétique fondamentale s’observe dans les réactions comportementales face aux visages humains. Dès les premières semaines de vie, les nourrissons fixent significativement plus longtemps des visages jugés attrayants par des adultes que des visages présentant des asymétries prononcées. Cette régularité confirme l’existence de filtres précoces de détection morphologique, indépendants de toute imprégnation par la publicité ou les normes de la mode.

Dans le domaine du design automobile, les études montrent que les faces avant de véhicules suscitent des réactions analogues à des visages d’animaux ou d’humains par paréidolie. Les consommateurs novices expriment une nette préférence pour des calandres aux lignes légèrement ascendantes évoquant un sourire bienveillant et des optiques galbées, tandis que les amateurs de berlines sportives privilégient des designs anguleux et bas, traduisant une agressivité contrôlée et une dominance statutaire.

Dans le secteur muséal, une expérience menée sur la perception de l’art figuratif versus l’art abstrait illustre le clivage des préférences lié à l’expertise. Face à une composition abstraite complexe de Jackson Pollock, un public non averti tend fréquemment à rejeter l’œuvre, déplorant un manque de signification apparente et une difficulté de lecture visuelle. À l’inverse, des historiens de l’art formés aux avant-gardes y décèlent un équilibre fractal, une liberté gestuelle et une rupture historique réjouissante, manifestant un niveau de préférence élevé corrélé à une activité soutenue du cortex préfrontal dorsolatéral.

9. Mesure et évaluation

L’étude scientifique de la préférence esthétique s’appuie sur une panoplie diversifiée de méthodologies psychométriques, comportementales et physiologiques :

Au niveau subjectif et déclaratif, les chercheurs utilisent traditionnellement des échelles de Likert mesurant l’attractivité perçue, la beauté ressentie ou le désir de réexposition, ainsi que la méthode des différentiels sémantiques mise au point par Charles Osgood (opposant des adjectifs comme harmonieux/chaotique, apaisant/angoissant). La méthode des comparaisons par paires (tâche à choix forcé à deux alternatives ou 2AFC) permet de contraindre le sujet à arbitrer entre deux configurations et d’établir des échelles d’intervalles précises selon la loi du jugement comparatif de Thurstone.

Sur le plan comportemental et chronométrique, le recueil des mouvements oculaires (oculométrie ou eye-tracking) enregistre avec précision les points de fixation, la durée d’exploration visuelle et les trajets saccadiques. Des durées de fixation prolongées sur certaines zones révèlent souvent un engagement attentionnel corrélé à la préférence ou à l’effort de décodage. Les tests de temps de réaction implicite évaluent quant à eux la vitesse avec laquelle un stimulus est automatiquement associé à des concepts de valence positive ou négative.

Enfin, les neurosciences utilisent l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) pour localiser l’activation du cortex orbitofrontal médian, du striatum ventral et de l’insula antérieure lors du jugement esthétique. L’électroencéphalographie (EEG) capte la dynamique temporelle fine de la préférence en identifiant des potentiels évoqués précoces (comme la négativité liée aux traits visuels autour de 150-200 ms) et des composantes plus tardives (comme l’onde P300 ou la positivité tardive LPP) reflétant l’affect et la consolidation cognitive.

10. Applications pratiques

Les données issues de la psychologie de l’esthétique trouvent des débouchés majeurs dans de multiples secteurs de la société moderne :

En ergonomie et design d’interface (UX/UI), le principe de fluidité perceptive dicte la conception des sites web et des applications mobiles. Un agencement visuel limpide, respectant la loi de Fitts et doté d’une hiérarchie typographique harmonieuse, augmente non seulement le confort de navigation mais prédispose l’utilisateur à juger l’outil plus fiable et plus performant, un phénomène documenté sous le nom d’« effet de convivialité esthétique » (aesthetic-usability effect).

En architecture et aménagement urbain, la neuroarchitecture étudie la manière dont les hauteurs sous plafond, la pénétration de la lumière naturelle et l’intégration de motifs biophiliques (plantes, matériaux organiques) influencent le niveau de cortisol, la réduction du stress et l’attachement au lieu de vie. L’intégration délibérée d’éléments esthétiques réparateurs dans les hôpitaux accélère la convalescence des patients et atténue la fatigue attentionnelle du personnel soignant.

Dans le champ du marketing et du comportement du consommateur, la structure esthétique d’un emballage, le design d’un logo ou le parfum d’ambiance d’un magasin sont méticuleusement élaborés pour induire une réponse hédonique favorable préalable à l’évaluation du prix. Une identité visuelle équilibrée et prototypique déclenche une préférence d’achat immédiate en réduisant l’effort mental nécessaire à la reconnaissance de la marque.

Dans le domaine de l’art-thérapie et de la santé mentale, l’exposition répétée à des environnements artistiques conformes aux préférences sensibles des patients favorise la régulation émotionnelle, stimule la réminiscence mémorielle chez les personnes atteintes de démences neurodégénératives et contribue à restaurer une sensation de contrôle existentiel par le réenchantement sensoriel.

11. Recherche empirique et données contemporaines

La recherche académique des deux dernières décennies a profondément renouvelé la compréhension des mécanismes sous-jacents aux choix esthétiques. Les travaux de Claus-Christian Carbon et de ses collaborateurs ont notamment mis en lumière le paradigme du « design répété » (Repeated Evaluation Technique, RET), démontrant que la préférence initiale pour des formes trop familières s’érode rapidement avec le temps, tandis que des designs novateurs d’abord jugés perturbants gagnent progressivement l’adhésion des sujets après exposition réitérée, validant la dialectique entre nouveauté et acceptabilité.

Parallèlement, les études conduites par Marcos Nadal et son équipe à l’université des îles Baléares ont questionné l’idée d’un « centre cérébral universel de la beauté ». Leurs méta-analyses en IRMf démontrent que l’expérience esthétique n’est pas confinée à un module neural dédié mais mobilise un réseau hautement distribué, le default mode network (réseau du mode par défaut), couplé aux aires sensorimotrices et limbiques. Lorsque nous contemplons un objet jugé profondément beau, ce réseau introspectif s’active, attestant que la préférence esthétique suprême met en jeu le sens du soi et l’écho existentiel individuel.

D’autres recherches quantitatives, menées notamment par Paul Silvia sur les émotions esthétiques, ont permis de différencier le simple plaisir hédonique superficiel d’expériences complexes telles que l’intérêt, la fascination ou le sublime. Silvia a démontré que si la préférence ordinaire est étroitement corrélée à la fluidité et à la familiarité, l’intérêt esthétique exige au contraire de la nouveauté, de l’ambiguïté stimulante et une perception par l’individu de ses propres capacités de compréhension, ouvrant la voie à une psychologie de la curiosité épistémique.

12. Considérations culturelles et transculturelles

Si certains invariants perceptifs comme la sensibilité à la symétrie ou l’attrait pour les paysages fertiles semblent partagés par l’ensemble de l’humanité, l’expression concrète de la préférence esthétique varie considérablement selon le contexte socio-historique et géographique.

Dans les cultures occidentales, marquées par un héritage philosophique axé sur l’autonomie et l’analyse focale, l’attention esthétique a traditionnellement privilégié le sujet central isolé de son arrière-plan, la clarté formelle et la recherche d’une perfection immuable. À l’inverse, l’esthétique traditionnelle d’Asie orientale, illustrée par la philosophie japonaise du wabi-sabi, accorde une valeur primordiale à l’imperfection, à l’asymétrie, à l’impermanence et à la patine du temps (kintsugi), manifestant une préférence esthétique pour la fragilité et la transitoirité des phénomènes.

Au niveau sociologique, les travaux fondateurs de Pierre Bourdieu dans La Distinction (1979) ont mis en garde contre l’illusion d’un goût individuel pur et inné. Bourdieu a démontré que les préférences artistiques, musicales ou décoratives fonctionnent comme de puissants marqueurs de classe sociale (l’habitus). Le refus populaire de l’art hermétique et la valorisation aristocratique de l’abstraction ou de l’expérimentation formelle s’inscrivent dans des stratégies d’incorporation et de distinction statutaire, prouvant que l’appréciation sensible est constamment façonnée par les capitaux culturels hérités et acquis.

13. Critiques, controverses et limites

L’étude psychologique de la préférence esthétique fait l’objet de vifs débats épistémologiques et méthodologiques qui traversent les sciences cognitives et les humanités.

La critique principale émane de la philosophie de l’art et des historiens de la culture, qui reprochent à l’esthétique expérimentale son réductionnisme outrancier. En isolant des patchs de couleur, des polygones réguliers ou des photographies décontextualisées sur des écrans d’ordinateur, les psychologues risqueraient de détruire la substance même de l’expérience esthétique authentique, laquelle ne peut exister hors d’une narration, d’une aura historique et d’une présence matérielle singulière (comme l’affirmait Walter Benjamin).

Une seconde controverse majeure réside dans le statut de la « fluidité de traitement ». Si la fluidité explique de façon convaincante pourquoi nous aimons les formes équilibrées, elle échoue à expliquer la fascination pérenne de l’humanité pour les œuvres dérangeantes, tragiques ou grotesques. L’attrait pour des toiles sombres de Francis Bacon, des opéras bouleversants ou des tragédies théâtrales démontre que la préférence esthétique ne saurait être assimilée à une simple recherche d’apaisement cognitif indolore, mais qu’elle intègre la confrontation avec le conflit existentiel et la dissonance cognitive.

Enfin, la crise de la réplicabilité qui a secoué les sciences du comportement a également touché l’esthétique empirique. Plusieurs paradigmes célèbres, tels que l’universalité stricte de la préférence pour le rectangle d’or fechnérien, se sont révélés très fragiles lors de réplications méthodologiques rigoureuses contemporaines, rappelant la prudence nécessaire face aux généralisations hâtives des lois géométriques universelles du goût.

14. Termes connexes et distinctions

Il convient de distinguer la préférence esthétique de notions connexes avec lesquelles elle est parfois amalgamée dans le discours vernaculaire :

  • Jugement esthétique vs Préférence esthétique : La préférence relève d’une disposition affective personnelle et subjective (« ceci me plaît »), tandis que le jugement esthétique revendique une portée normative, discursive et critique étayée par des critères artistiques (« cette œuvre est réussie »).
  • Sensibilité esthétique : Capacité différentielle d’un individu à détecter, discriminer et répondre avec nuance aux subtilités formelles et harmoniques d’une configuration, préalable cognitif à la formation d’une préférence affirmée.
  • Attitude esthétique : Posture d’attention désintéressée adoptée volontairement par un observateur lorsqu’il choisit d’aborder un objet sous l’angle exclusif de ses qualités sensibles plutôt que de sa valeur fonctionnelle.
  • Goût : Disposition socioculturelle intériorisée façonnant l’ensemble des choix d’un individu (vestimentaires, gastronomiques, décoratifs) à travers les normes d’un groupe social donné, notion plus large et sociologiquement ancrée que la préférence perceptive immédiate.
  • Plaisir esthétique : Résonance émotionnelle et neurophysiologique gratifiante ressentie au moment même de la rencontre avec l’objet, constituant l’aboutissement hédonique de la préférence.

15. Synthèse et points clés

La préférence esthétique constitue un carrefour fondamental entre la biologie sensorielle, l’architecture cognitive et les constructions culturelles de l’humanité. Loin d’être une opinion arbitraire ou un phénomène purement mystique, elle obéit à des principes organisateurs mesurables où dialoguent la simplicité de décodage perceptif, la régularité géométrique, l’histoire adaptative de notre espèce et la trajectoire éducative singulière de chaque observateur.

Les neurosciences cognitives ont démontré que l’appréciation du beau recrute les circuits ancestraux de la gratification dopaminergique, confirmant que le plaisir esthétique partage des soubassements physiologiques avec les récompenses vitales tout en s’ouvrant, grâce au néocortex, à la transcendance sémantique et à l’interrogation métaphysique. De l’ergonomie des technologies quotidiennes à l’architecture hospitalière en passant par la médiation muséale, la compréhension fine de nos préférences esthétiques demeure un levier essentiel pour concevoir des environnements humains porteurs de sens, d’harmonie et d’épanouissement psychologique.

Références

  • Berlyne, D. E. (1971). Aesthetics and Psychobiology. Appleton-Century-Crofts.
  • Bourdieu, P. (1979). La distinction : Critique sociale du jugement. Les Éditions de Minuit.
  • Fechner, G. T. (1876). Vorschule der Aesthetik. Breitkopf & Härtel.
  • Leder, H., Belke, B., Oeberst, A., & Augustin, D. (2004). A model of aesthetic appreciation and aesthetic judgments. British Journal of Psychology, 95(4), 489-508. https://doi.org/10.1348/0007126042369811
  • Reber, R., Schwarz, N., & Winkielman, P. (2004). Processing fluency and aesthetic pleasure: Is beauty in the perceiver’s processing experience? Personality and Social Psychology Review, 8(4), 364-382. https://doi.org/10.1207/s15327957pspr0804_3
  • Zeki, S. (1999). Inner Vision: An Exploration on Art and the Brain. Oxford University Press.

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 22). Préférence esthétique : Les rouages du goût. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=preference-esthetique-psychologie-du-gout
Looti, Mohammed. “Préférence esthétique : Les rouages du goût.” Base de données de psychologie en français, 22 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=preference-esthetique-psychologie-du-gout.
Looti, Mohammed. “Préférence esthétique : Les rouages du goût.” Base de données de psychologie en français. octobre 22, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=preference-esthetique-psychologie-du-gout.