L’exploration des réponses neurophysiologiques humaines a révolutionné notre compréhension de la cognition et du traitement sensoriel au cours des dernières décennies. Au carrefour de la biophysique, de l’audiologie clinique et de la psychologie cognitive, les réponses bioélectriques générées le long des voies auditives offrent une fenêtre d’une précision temporelle inégalée sur l’architecture fonctionnelle du système nerveux central.
Potentiel évoqué auditif
1. Définition concise
Le potentiel évoqué auditif (PEA) désigne la variation transitoire de l’activité électrique produite par les structures nerveuses du système auditif en réponse à une stimulation acoustique calibrée. Enregistrée à la surface du scalp au moyen d’électrodes reliées à un système d’acquisition électroencéphalographique, cette réponse reflète la propagation séquentielle et synchronisée de dépolarisations neuronales le long des voies auditives afférentes, depuis le nerf cochléaire jusqu’aux aires corticales spécialisées.
Sur le plan conceptuel et méthodologique, le potentiel évoqué auditif s’inscrit dans la famille élargie des potentiels évoqués sensoriels et des potentiels liés aux événements. Parce que l’amplitude de ces signaux est infinitésimale (de l’ordre de quelques fractions de microvolt à quelques microvolts) comparativement aux fluctuations spontanées continues du cerveau, leur mise en évidence repose obligatoirement sur des techniques de traitement numérique du signal, au premier rang desquelles figure le moyennage synchronisé d’un nombre élevé de présentations du stimulus acoustique.
En psychologie et en neurosciences cognitives, ces potentiels constituent un instrument d’investigation fonctionnelle inestimable : ils permettent d’évaluer non seulement l’intégrité anatomique des structures sous-corticales du tronc cérébral sans requérir la participation active de l’individu, mais également de disséquer les mécanismes d’attention sélective, d’encodage mnésique automatique et de traitement sémantique au sein du cortex cérébral.
2. Étymologie et origine linguistique
L’expression « potentiel évoqué auditif » est un syntagme terminologique issu de la convergence des vocables de la physique, de la physiologie et de l’acoustique. Le terme « potentiel » tire son origine du latin classique potentia, signifiant « puissance », « force » ou « capacité d’action », lui-même dérivé du verbe posse (« pouvoir »). Dans le champ de la biophysique et de l’électrophysiologie, le mot a été adopté au XIXe siècle pour décrire la différence de charge électrique existant entre deux points distincts du tissu biologique, notamment de part et d’autre de la membrane neuronale.
L’adjectif « évoqué » provient du verbe latin evocare, composé du préfixe ex- (« hors de ») et de vocare (« appeler »), signifiant littéralement « faire sortir par un appel » ou « susciter ». En neurophysiologie, ce terme a été introduit pour distinguer sans ambiguïté les activités électriques déclenchées de manière synchrone par un stimulus externe précis des rythmes cérébraux autonomes ou spontanés identifiés initialement lors de la découverte de l’électroencéphalographie.
Enfin, l’adjectif « auditif » dérive du latin auditivus, issu du verbe audire (« entendre »). L’expression a été formalisée dans la littérature scientifique anglophone sous la dénomination Auditory Evoked Potential (AEP) au milieu du XXe siècle, avant d’être transposée de manière standardisée dans les corpus académiques francophones sous le sigle générique « PEA ».
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan morphosyntaxique, le terme « potentiel évoqué auditif » est un groupe nominal masculin singulier (au pluriel : « potentiels évoqués auditifs »). Sa transcription phonétique en alphabet phonétique international (API) est la suivante : /pɔ.tɑ̃.sjɛl e.vo.ke o.di.tif/.
Dans la littérature biomédicale et neuropsychologique, le terme apparaît couramment sous forme d’acronymes spécialisés déclinés selon le niveau anatomique ciblé par l’investigation :
- PEA : Potentiels évoqués auditifs (désignation générale couvrant l’ensemble des réponses temporelles).
- PEAP : Potentiels évoqués auditifs précoces, également nommés potentiels du tronc cérébral (ou ABR pour Auditory Brainstem Response, et BERA pour Brainstem Evoked Response Audiometry).
- PEML : Potentiels évoqués de moyenne latence (ou MLR pour Middle Latency Response).
- PEAT : Potentiels évoqués auditifs tardifs ou corticaux (ou LLR pour Late Latency Response).
L’usage impose l’accord au masculin pluriel lorsque le praticien ou le chercheur fait référence à la succession globale des ondes composant le tracé électrophysiologique (« les potentiels évoqués auditifs ont été enregistrés avec un seuil conservé »).
4. Explication conceptuelle détaillée
Le recueil d’un potentiel évoqué auditif repose sur les propriétés fondamentales de la conduction volumique au sein des tissus biologiques. Lorsqu’une impulsion sonore atteint l’organe de Corti dans la cochlée, la déflexion mécanique des cils des cellules ciliées internes déclenche une libération de neurotransmetteurs à la base de la fente synaptique, provoquant la dépolarisation synchrone des axones du nerf cochléaire (VIIIe nerf crânien). Cette cascade d’événements électrochimiques génère des micro-courants extracellulaires qui se propagent de proche en proche à travers le parenchyme cérébral, les méninges, le liquide céphalo-rachidien, la boîte crânienne et le derme jusqu’aux électrodes cutanées.
La chaîne de traitement auditif s’articule le long d’un parcours anatomique hautement structuré comprenant plusieurs relais sous-corticaux et corticaux :
- Le nerf auditif (premier neurone afférent).
- Les noyaux cochléaires ventraux et dorsaux au sein du bulbe rachidien.
- Le complexe olivaire supérieur, premier centre où s’effectue la sommation binaurale.
- Le lemnisque latéral et le colliculus inférieur situés dans le tronc cérébral moyen.
- Le corps genouillé médial du thalamus.
- Le cortex auditif primaire (gyrus de Heschl ou aire 41 de Brodmann) et les aires associatives temporo-pariétales.
À chaque étape synaptique et le long des faisceaux de fibres myélinisées, une population dense de neurones activés de manière hautement coordonnée génère un dipôle électrique équivalent. Selon l’orientation de ce dipôle par rapport à l’électrode d’enregistrement (couramment positionnée au vertex ou sur le haut du front) et à l’électrode de référence (fixée sur la mastoïde ou le lobe auriculaire ipsilatéral ou controlatéral), le signal mesuré se traduit par une succession stéréotypée de déflexions positives et négatives sur l’axe des ordonnées en fonction du temps écoulé depuis l’émission du son.
La résolution temporelle constitue la force maîtresse de cette méthode : là où la résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) opère à l’échelle de la seconde en s’appuyant sur les variations hémodynamiques, les potentiels évoqués auditifs échantillonnent l’activité nerveuse à la milliseconde près. Les premières ondes sous-corticales apparaissent ainsi dès les 1,5 à 10 millisecondes suivant l’impact acoustique, tandis que les processus attentionnels et intégrateurs supérieurs s’échelonnent entre 50 et plusieurs centaines de millisecondes.
5. Évolution historique
La découverte des potentiels évoqués auditifs est intimement liée aux progrès de l’électronique biomédicale au cours du XXe siècle. Dès 1939, Pauline et Hallowell Davis décrivent pour la première fois chez l’humain éveillé des modifications lentes du tracé électroencéphalographique en réponse à des stimulations tonales, ouvrant la voie à l’exploration des réponses corticales auditives.
Toutefois, la découverte majeure qui allait asseoir la réputation universelle de cette technique fut l’invention du moyennage analogique puis numérique. En 1947, George Dawson met au point le premier système électromécanique de sommation de signaux répétitifs, permettant d’extraire des potentiels d’amplitude minuscule masqués par le « bruit de fond » de l’activité cérébrale globale. Cette avancée technique cruciale a permis d’isoler des signaux récurrents dont l’amplitude était inférieure au seuil de résolution visuelle sur un tracé brut.
Au début des années 1970, Don Jewett et J.S. Williston accomplissent une avancée décisive en publiant l’identification systématique des ondes précoces du tronc cérébral chez l’être humain. Ils introduisent la nomenclature en chiffres romains (ondes I à V, voire VI et VII) encore utilisée universellement aujourd’hui dans tous les laboratoires d’audiologie et de neurologie clinique. Ces travaux ont prouvé que chaque déflexion correspondait de manière quasi chirurgicale à un segment distinct du trajet ascendant du signal dans le tronc cérébral.
Parallèlement, dans le domaine de la psychologie cognitive, Samuel Sutton et ses collaborateurs découvrent en 1965 le potentiel P300, une onde tardive déclenchée par l’apparition de stimuli inattendus ou pertinents pour une tâche mentale. En 1978, le chercheur finlandais Risto Näätänen identifie la négativité de discordance (ou Mismatch Negativity, MMN), démontrant que le cerveau traite automatiquement et inconsciemment la moindre variation physique d’un train d’ondes acoustiques sans requérir l’attention dirigée du sujet. Ces découvertes ont définitivement hissé les potentiels évoqués auditifs au rang d’outils majeurs de la chronométrie mentale.
6. Fondements théoriques
Sur le plan des théories neuropsychologiques du traitement de l’information, le potentiel évoqué auditif incarne la décomposition hiérarchique et modulaire du flux acoustique par le système nerveux central. Selon le paradigme du traitement ascendant (« bottom-up ») et descendant (« top-down »), le signal auditif subit d’abord une série d’opérations d’extraction de caractéristiques élémentaires avant d’être intégré dans des schémas perceptifs conscients.
Les théories actuelles du codage prédictif (predictive coding), développées notamment par Karl Friston, offrent un cadre théorique robuste pour interpréter les potentiels auditifs moyens et tardifs. Dans cette perspective, le cerveau ne se borne pas à enregistrer passivement les signaux acoustiques : il génère en permanence des modèles prédictifs du flux sonore environnemental. Les composantes telles que la MMN reflètent directement l’« erreur de prédiction » (prediction error) calculée par les circuits neuronaux lorsque le stimulus réel s’écarte de la régularité statistique anticipée par le système.
Un autre cadre théorique fondamental est celui du filtrage sensoriel ou sensory gating, formalisé notamment par Robert Freedman. Les neurones du système limbique et thalamique utilisent les premiers relais corticaux pour atténuer la réponse à des stimuli répétitifs non pertinents, protégeant ainsi les structures cognitives supérieures d’une surcharge informationnelle. La composante P50 constitue l’indicateur électrophysiologique de référence de cette régulation inhibitrice.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’analyse d’un tracé de potentiels évoqués auditifs s’articule autour de fenêtres temporelles précises, chacune renvoyant à des structures génératrices et à des fonctions psychophysiologiques distinctes :
- Potentiels précoces du tronc cérébral (0 à 10 ms) : Ils sont composés de cinq à sept ondes numérotées en chiffres romains :
- Onde I : Activité synchrone de la portion distale du nerf cochléaire.
- Onde II : Portion proximale du nerf auditif lors de son entrée dans le tronc cérébral.
- Onde III : Noyaux cochléaires situés dans la protubérance inférieure.
- Onde IV : Complexe olivaire supérieur et lemnisque latéral.
- Onde V : Terminaison du lemnisque latéral et colliculus inférieur. Elle est la composante la plus stable, robuste et indispensable en audiométrie objective.
- Potentiels de moyenne latence (10 à 50 ms) : Comprennent les ondes Na, Pa, Nb et Pb (ou P50). Elles marquent la transition entre les structures mésencéphaliques, les radiations thalamo-corticales et le cortex auditif primaire.
- Potentiels tardifs ou corticaux lents (50 à 250 ms) :
- Onde N100 (ou N1) : Large déflexion négative culminant autour de 100 ms, sensible aux caractéristiques physiques du son (intensité, fréquence) et à l’état d’éveil.
- Onde P200 (ou P2) : Onde positive associée à la catégorisation perceptive et aux processus d’inhibition centrale.
- Négativité de discordance (MMN, 150-250 ms) : Réponse pré-attentionnelle générée par le cortex temporal supérieur signalant une déviation acoustique (hauteur, durée, localisation spatiale).
- Potentiels cognitifs et endogènes (au-delà de 250 ms) :
- Onde P300 (P3a et P3b) : Onde positive ample survenant vers 300 ms, indicatrice de l’allocation active de l’attention et de la mise à jour de la mémoire de travail (P3b) ou de la capture involontaire de l’attention par un son surprenant (P3a).
- Onde N400 : Onde négative liée à l’incongruité sémantique, particulièrement utile dans l’évaluation de la compréhension du langage parlé.
8. Exemples et cas illustratifs
Afin de mieux appréhender la valeur pratique de ces biomarqueurs, trois situations cliniques et neuropsychologiques types illustrent leur portée empirique :
Cas 1 : Le dépistage universel de la surdité néonatale
Un nourrisson né prématurément échoue au test systématique par otoémissions acoustiques. Une séance de potentiels évoqués auditifs précoces du tronc cérébral est programmée au repos naturel. Le clinicien présente des clics d’intensité décroissante (de 80 dB HL jusqu’à 20 dB HL). La persistance claire de l’onde V à 25 dB permet de confirmer une audition périphérique normale et d’écarter une surdité de perception sévère, attribuant l’échec initial à la présence banale de liquide amniotique dans le conduit auditif externe.
Cas 2 : Suspicion de neurinome de l’acoustique (schwannome vestibulaire)
Une patiente de 45 ans consulte pour des acouphènes unilatéraux et une sensation d’oreille cotonneuse. L’enregistrement des PEAP montre un allongement pathologique de l’intervalle inter-pics I-III et I-V sur l’oreille symptomatique, associé à un retard de latence absolue de l’onde V par rapport à l’oreille saine. Cette asymétrie de conduction oriente immédiatement vers une lésion rétro-cochléaire compressive sur le trajet du VIIIe nerf crânien, ultérieurement confirmée par l’imagerie par résonance magnétique.
Cas 3 : Exploration du filtrage sensoriel dans la schizophrénie
Dans un protocole expérimental employant le paradigme « conditionnement-test » (deux clics auditifs identiques espacés de 500 ms), un individu témoin présente une onde P50 au second clic dont l’amplitude est réduite de plus de 80 % par rapport au premier, témoignant d’un filtrage pré-attentionnel efficace. Chez un patient souffrant de schizophrénie, la seconde onde P50 conserve une amplitude quasi équivalente à la première. Cet échec de suppression de l’onde P50 illustre une défaillance des mécanismes inhibiteurs cérébraux, contribuant à la sensation d’inondation sensorielle décrite par les patients.
9. Mesure et évaluation
L’enregistrement rigoureux d’un potentiel évoqué auditif exige une méthodologie rigoureuse afin de minimiser les artefacts musculaires, oculaires et environnementaux :
Le montage d’électrodes s’appuie sur le système international 10-20. Pour les potentiels du tronc cérébral, l’électrode active est positionnée au vertex (Cz) ou sur le front haut (Fz), tandis que les électrodes de référence sont placées sur les mastoïdes (M1, M2) ou sur les lobes d’oreilles (A1, A2). Une électrode de masse est communément placée sur la glabelle ou le front médian. Les impédances de contact doivent impérativement être abaissées sous le seuil de 5 kOhms, avec un équilibre strict entre chaque dérivation.
Les stimuli acoustiques sont diffusés au moyen d’écouteurs à insertion ou de casques circum-auriculaires blindés évitant les artefacts de couplage électromagnétique :
- Le clic : Impulsion brève (environ 100 microsecondes) à large spectre fréquentiel, idéale pour déclencher une décharge neuronale synchrone massive le long du tronc cérébral.
- Le tone burst : Bouffée tonale focalisée sur une fréquence précise (500 Hz, 1 kHz, 4 kHz), indispensable pour construire un audiogramme électrophysiologique fréquence par fréquence.
- Le chirp : Signal acoustique novateur compensant le délai de propagation de l’onde le long de la membrane basilaire cochléaire, permettant de stimuler simultanément toutes les fibres et d’obtenir des ondes V de plus grande amplitude.
Le traitement du signal repose sur l’amplification (gain de 10 000 à 100 000), le filtrage analogique ou numérique passe-bande (typiquement 100 Hz à 3 000 Hz pour le tronc cérébral ; 0,1 Hz à 30 Hz pour les composantes cognitives lentes) et le moyennage portant généralement sur 1 000 à 2 000 répétitions pour les PEAP, et sur 50 à 100 essais pour les composantes tardives comme la P300.
10. Applications et portée pratique
La polyvalence des potentiels évoqués auditifs confère à cette modalité un vaste champ d’applications cliniques, diagnostiques et scientifiques :
En audiologie pédiatrique, les PEAP représentent le standard d’or pour évaluer le seuil auditif des nouveau-nés, des nourrissons et des enfants polyhandicapés incapables de réaliser une audiométrie tonale comportementale. La détermination du seuil de détection de l’onde V guide avec une grande précision l’adaptation précoce de prothèses auditives conventionnelles ou l’indication d’un implant cochléaire avant l’âge critique de l’acquisition du langage oral.
En neurologie adulte et réanimation, les potentiels du tronc cérébral participent à l’évaluation du coma, au diagnostic de l’état de mort encéphalique (où l’onde I persiste parfois tandis que toutes les composantes centrales ultérieures ont disparu) et au dépistage de la sclérose en plaques, où la démyélinisation des voies centrales ralentit le temps de conduction inter-pics.
En psychiatrie et neuropsychologie cognitive, les ondes cognitives apportent des biomarqueurs d’une valeur inestimable :
- La négativité de discordance (MMN) est altérée de façon précoce dans la schizophrénie, corrélée aux troubles fonctionnels et au déficit des récepteurs glutamatergiques NMDA.
- L’onde P300 sert d’indice pour mesurer la charge cognitive et le déclin des ressources attentionnelles dans le vieillissement pathologique, le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) et la maladie d’Alzheimer.
- Les interfaces cerveau-machine (ICM / BCI) exploitent le potentiel P300 auditif ou visuel pour permettre à des patients atteints de syndrome de désafférentation motrice totale (locked-in syndrome) de sélectionner des lettres et d’écrire des messages en focalisant leur attention sur un stimulus sonore cible.
11. Recherche et données empiriques
Depuis les publications fondatrices de Don Jewett et Williston en 1971 démontrant la constance des ondes I à V chez les sujets sains, la littérature empirique s’est considérablement enrichie. Les travaux pionniers de Terence Picton (1974, 2011) ont cartographié les générateurs anatomiques des composantes humaines à l’aide de modèles dipolaires couplés à la magnétoencéphalographie (MEG).
Dans le domaine cognitif, John Polich a publié une méta-analyse fondamentale en 2007 détaillant la théorie unifiée de la P300. Il a mis en évidence la distinction fonctionnelle entre la P3a (frontale, liée au basculement involontaire de l’attention sous modulation dopaminergique) et la P3b (pariéto-centrale, dépendant de l’activité du locus coeruleus et du système noradrénergique, reflétant la clôture du traitement mnésique).
Les recherches menées par Risto Näätänen et son équipe (2007) ont documenté la robustesse de la MMN comme traceur pré-attentionnel du système de mémoire échoïque. Leurs données démontrent que l’amplitude de la MMN est proportionnelle à la distance perceptive séparant le son standard du son déviant, ce qui en fait un instrument de choix pour étudier la plasticité cérébrale chez les musiciens experts ou les personnes apprenant une seconde langue.
12. Considérations culturelles et transculturelles
Si la transmission du signal électrique le long du tronc cérébral (ondes I à V) présente une invariance biologique universelle à travers les populations humaines — ne dépendant que de paramètres anatomiques élémentaires comme la longueur du tronc cérébral, la taille de la tête, l’âge et le sexe —, les potentiels auditifs de latence moyenne et tardive sont quant à eux profondément influencés par les expériences socioculturelles et linguistiques.
L’étude de la réponse en fréquence soutenue (Frequency-Following Response ou FFR), qui traduit l’encodage subcortical de la hauteur tonale de la parole, révèle des différences frappantes entre locuteurs natifs de langues tonales (comme le mandarin ou le vietnamien) et locuteurs de langues non tonales (comme le français ou l’anglais). Les recherches de Nina Kraus et de son laboratoire ont prouvé que l’exposition précoce à une langue tonale raffine la précision du codage temporel au niveau du tronc cérébral auditif dès les premiers mois de la vie.
De même, l’expertise musicale façonne durablement les composantes N100, P200 et MMN. Chez les individus ayant bénéficié d’un apprentissage musical formel précoce au sein de traditions modales ou harmoniques complexes, les amplitudes des potentiels corticaux en réponse à de subtiles déviations microtonales ou temporelles sont nettement supérieures à celles observées chez des non-musiciens, illustrant la manière dont la culture auditive remodèle les réseaux neurophysiologiques centraux.
13. Critiques, débats et limites
En dépit de son apport scientifique indiscutable, l’enregistrement des potentiels évoqués auditifs fait face à d’importantes limites méthodologiques et théoriques qui alimentent les débats académiques contemporains :
Le premier écueil réside dans le problème inverse électromagnétique : il est mathématiquement impossible de déduire avec une certitude absolue la localisation exacte d’une source intracérébrale à partir de la seule distribution du potentiel électrique à la surface du crâne. La localisation fine des générateurs sous-jacents nécessite l’apport conjoint de la magnétoencéphalographie et de modèles d’imagerie par résonance magnétique anatomique du sujet.
La deuxième contrainte tient au rapport signal/bruit défavorable. Les amplitudes mesurées lors des potentiels précoces dépassent rarement 0,5 microvolt, ce qui rend l’examen extrêmement sensible aux parasites environnementaux (champs électromagnétiques 50/60 Hz du secteur hospitalier) et aux contractions musculaires de la mâchoire, du cou ou des yeux. Chez les patients agités ou anxieux, l’interprétation des tracés peut devenir particulièrement hasardeuse sans sédation légère ou état de veille calme.
Enfin, au plan psychologique, il existe un débat soutenu concernant la spécificité des biomarqueurs cognitifs comme l’atténuation de la MMN ou de la P300. Bien que ces anomalies soient abondamment documentées dans la schizophrénie, des diminutions similaires d’amplitude sont également relevées dans les troubles bipolaires, le trouble dépressif caractérisé sévère et les démences neurodégénératives. Dès lors, le potentiel évoqué auditif ne saurait constituer à lui seul un outil diagnostique nosologique isolé en psychiatrie, mais plutôt un indicateur dimensionnel de vulnérabilité ou d’altération des circuits cognitifs.
14. Termes associés et distinctions
Pour éviter toute confusion taxonomique, il convient d’expliciter les relations et divergences entre le potentiel évoqué auditif et les concepts voisins :
- Électroencéphalographie spontanée (EEG) : L’EEG enregistre en continu les fluctuations globales des rythmes cérébraux corticaux (ondes delta, thêta, alpha, bêta, gamma), alors que le PEA correspond spécifiquement à la réponse transitoire extraite par moyennage à la suite d’un stimulus sonore identifié dans le temps.
- Otoémissions acoustiques (OEA) : Les OEA sont des signaux acoustiques libérés dans le conduit auditif par les cellules ciliées externes contractiles de la cochlée, reflétant la biomécanique cochléaire périphérique, tandis que les PEA enregistrent l’activité bioélectrique neurale du nerf et des centres cérébraux.
- Potentiels évoqués visuels (PEV) et somesthésiques (PES) : Ces potentiels partagent les mêmes principes biophysiques de recueil et de moyennage, mais explorent respectivement les voies visuelles (stimulation par damier alternant ou flash) et la sensibilité tactile/proprioceptive (stimulation électrique du nerf médian ou tibial).
- Potentiels liés aux événements (ERP / PÉÉ) : Les ERP englobent toute réponse cognitive déclenchée par un événement interne ou externe toutes modalités sensorielles confondues. Les potentiels auditifs tardifs (P300, MMN, N400) représentent le versant auditif de cette vaste catégorie de potentiels cognitifs.
15. Résumé et points clés
Les potentiels évoqués auditifs représentent une méthode non invasive d’une précision chronométrique exceptionnelle pour sonder l’intégrité et la dynamique fonctionnelle du système auditif, du nerf auditif périphérique jusqu’aux structures associatives du cortex :
- Origine physiologique : Sommation temporelle et spatiale de potentiels post-synaptiques et de potentiels d’action se propageant séquentiellement de la cochlée aux aires cérébrales temporo-frontales.
- Architecture temporelle : Les signaux se divisent en potentiels précoces du tronc cérébral (0-10 ms, ondes I à V de Jewett), potentiels de moyenne latence (10-50 ms, relais thalamo-corticaux) et potentiels tardifs ou cognitifs (50-500 ms, N100, MMN, P300, N400).
- Applications de premier ordre : Dépistage systématique de la surdité néonatale, diagnostic topographique des neuropathies auditives et des schwannomes vestibulaires, exploration du coma et étude des déficits attentionnels et sensoriels en psychiatrie.
- Puissance méthodologique : Capacité à capturer les mécanismes pré-attentionnels automatiques sans nécessiter la réponse active ou le langage du sujet examiné.
Références
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- Jewett, D. L., & Williston, J. S. (1971). Auditory-evoked far fields averaged from the scalp of humans. Brain, 94(4), 681–696. https://doi.org/10.1093/brain/94.4.681
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- Näätänen, R., Paavilainen, P., Rinne, T., & Alho, K. (2007). The mismatch negativity (MMN) in basic research of central auditory processing: A review. Clinical Neurophysiology, 118(12), 2544–2590. https://doi.org/10.1016/j.clinph.2007.04.026
- Picton, T. W. (2011). Human auditory evoked potentials. Plural Publishing.
- Polich, J. (2007). Updating P300: An integrative theory of P3a and P3b. Clinical Neurophysiology, 118(10), 2128–2148. https://doi.org/10.1016/j.clinph.2007.04.019
- Sutton, S., Braren, M., Zubin, J., & John, E. R. (1965). Evoked-potential correlates of stimulus uncertainty. Science, 150(3700), 1187–1188. https://doi.org/10.1126/science.150.3700.1187