Le plan expérimental A-B constitue la structure fondamentale de l’évaluation du changement individuel au sein de la recherche à sujet unique et de la pratique clinique contemporaine. Utilisé pour objectiver l’impact d’une intervention psychologique ou comportementale, ce devis méthodologique compare une phase initiale sans traitement à une phase active d’intervention, offrant ainsi une alternative pragmatique et rigoureuse aux protocoles de groupe traditionnels.
Plan expérimental A-B
1. Définition concise
Le plan A-B est un protocole de recherche quasi-expérimental à cas unique (en anglais, single-case experimental design) composé de deux phases distinctes et successives : une phase de référence ou ligne de base (phase A), durant laquelle le comportement cible est mesuré de manière répétée en l’absence d’intervention, suivie d’une phase d’intervention (phase B), au cours de laquelle le traitement est introduit tandis que les mesures répétées se poursuivent.
Au sens strict de la méthodologie scientifique, le plan A-B cherche à déterminer si un changement observable, fiable et cliniquement significatif survient dans la fréquence, l’intensité, la latence ou la durée du comportement cible dès l’introduction de la variable indépendante. La comparaison systématique des données recueillies entre la phase A et la phase B permet d’émettre des hypothèses quant à l’efficacité thérapeutique ou éducative du protocole mis en œuvre.
Bien qu’il s’agisse de la forme la plus élémentaire des méthodologies à cas unique, le plan A-B se distingue des simples études de cas narratives en exigeant une standardisation opérationnelle rigoureuse des variables, une quantification prospective et longitudinale des observations, ainsi qu’une fidélité inter-juges documentée lors de la collecte des données.
2. Étymologie et origine linguistique
L’expression « plan A-B » dérive de la convention alphabétique adoptée par la psychologie expérimentale et l’analyse expérimentale du comportement au milieu du XXe siècle pour désigner les différentes conditions environnementales soumises à manipulation. Dans ce système de notation, la lettre « A » symbolise classiquement la condition de contrôle, d’observation naturelle ou de ligne de base (baseline), tandis que la lettre « B » désigne la première condition expérimentale ou le premier traitement appliqué.
Le mot « plan » provient du latin planus, signifiant plat, uni ou clair, qui a évolué pour désigner la représentation schématique, l’ordonnancement ou le dessein préalable d’une action complexe. En méthodologie de la recherche, il renvoie au cadre architectural organisant la collecte et le traitement des données afin de tester une relation de cause à effet.
Le terme a été formalisé dans le corpus de langue anglaise sous l’appellation A-B design ou AB single-case design avant d’être transposé dans la littérature francophone sous les dénominations de « protocole A-B », « plan quasi-expérimental à sujet unique A-B » ou « devis de recherche A-B », en particulier sous l’influence des travaux de traduction en analyse appliquée du comportement et en psychologie clinique cognitive et comportementale.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique et grammatical, le terme se prononce en français [plɑ̃ a be]. Il s’agit d’un syntagme nominal masculin singulier (au pluriel : des « plans A-B »). On rencontre également les variantes terminologiques « devis A-B » (très fréquente au Québec et au Canada francophone) et « protocole A-B ».
Dans la littérature scientifique, les lettres désignant les phases s’écrivent traditionnellement en majuscules séparées par un trait d’union (« A-B »). Il est essentiel de ne pas confondre cette notation avec le « plan AB » d’une analyse factorielle où « A » et « B » représenteraient deux facteurs distincts manipulés simultanément. Dans le contexte des séries temporelles interrompues, « A » et « B » font référence à des périodes temporelles séquentielles et mutuellement exclusives.
L’usage adjectival ou complémentaire s’observe fréquemment dans des formulations telles que : « une méthodologie de type A-B », « une structure A-B séquentielle » ou « un devis quasi-expérimental A-B ». Dans la rédaction académique, il est recommandé de préciser explicitement la nature quasi-expérimentale du devis pour éviter toute assimilation abusive avec les plans de réversion expérimentaux purs de type A-B-A ou A-B-A-B.
4. Explication conceptuelle détaillée
Le plan A-B repose sur la logique des séries temporelles interrompues appliquée à une entité individuelle ou à une unité d’analyse unique (qui peut être un patient, une dyade parent-enfant, une classe d’école ou une organisation). Contrairement aux approches nomothétiques fondées sur la comparaison de moyennes de groupes entre un groupe contrôle et un groupe expérimental, le plan A-B adopte une perspective idiographique rigoureuse où le sujet sert de son propre témoin.
La première étape conceptuelle de ce plan est la phase de ligne de base (phase A). Durant cette période, aucune variable thérapeutique nouvelle n’est introduite. L’expérimentateur ou le clinicien procède à des mesures répétées du comportement cible dans son contexte écologique ordinaire. Cette phase a deux fonctions majeures : une fonction descriptive, qui consiste à quantifier le niveau, la variabilité et la tendance actuelle du comportement, et une fonction prédictive, qui postule que si aucune intervention n’intervient, le profil comportemental se maintiendra selon la trajectoire observée.
La seconde étape est la phase d’intervention (phase B). Dès que la ligne de base présente une stabilité suffisante (absence de tendance spontanée vers l’amélioration et variabilité contenue), le traitement est déployé de façon standardisée. Les observations continuent d’être relevées avec les mêmes instruments, à la même fréquence et dans des conditions identiques. Le chercheur examine ensuite si une rupture survient dans la série temporelle : un changement de niveau immédiat, une modification de la pente (la tendance) ou une altération de la variance des données.
Le postulat central du plan A-B est que la divergence entre la projection hypothétique de la phase A et les données réelles obtenues lors de la phase B fournit un indice empirique de l’efficacité de l’intervention. Cependant, d’un point de vue épistémologique, le plan A-B ne permet pas d’établir de manière indiscutable une inférence causale univoque, car il ne contrôle pas formellement les menaces liées à l’histoire concomitante, à la maturation biologique ou à la régression vers la moyenne.
En dépit de cette restriction sur le plan de la démonstration causale absolue, le plan A-B constitue un outil d’une valeur heuristique inestimable. Il matérialise le passage de la subjectivité impressionniste à une pratique fondée sur les données probantes (evidence-based practice), permettant aux praticiens de vérifier de manière continue si leurs interventions coïncident avec l’amélioration attendue de la santé mentale ou du fonctionnement adaptatif de leurs patients.
5. Évolution historique
Les racines historiques du plan A-B s’ancrent dans la genèse de la psychologie scientifique à la fin du XIXe siècle, notamment à travers les travaux pionniers de Gustav Fechner en psychophysique et d’Hermann Ebbinghaus sur la mémoire humaine, qui étudiaient de manière intensive des sujets uniques par des mesures répétées. Néanmoins, l’avènement officiel de ce type de devis découle de la révolution opérante initiée par B. F. Skinner dans les années 1930.
Skinner rejetait l’usage exclusif des statistiques inférentielles de groupe prônées par Ronald Fisher, soutenant qu’agréger les données de multiples individus masque les dynamiques réelles du comportement individuel. Dans son ouvrage fondateur de 1938, The Behavior of Organisms, Skinner établit les principes du suivi longitudinal continu au sein d’une chambre opérante, posant ainsi les bases du contrôle intra-sujet.
Durant les années 1960 et 1970, l’analyse appliquée du comportement a étendu ces méthodologies du laboratoire animal aux milieux cliniques et éducatifs humains. L’article séminal de Donald M. Baer, Montrose M. Wolf et Todd R. Risley (1968), intitulé « Some current dimensions of applied behavior analysis », a formalisé les critères de rigueur scientifique pour l’évaluation comportementale. C’est à cette époque que le plan A-B est formellement documenté comme le canevas de base de tout protocole d’intervention.
Conscients de la vulnérabilité du plan A-B face aux biais historiques, les chercheurs ont rapidement développé des extensions plus contrôlées, comme les plans de réversion A-B-A-B présentés en détail par Michel Hersen et David H. Barlow dans leur traité classique de 1976, Single Case Experimental Designs: Strategies for Studying Behavior Change. Le plan A-B a néanmoins conservé un statut prépondérant dans la pratique appliquée, en tant que compromis pragmatique entre exigence empirique et contraintes éthiques interdisant le retrait du traitement.
Au cours des années 1990 et 2000, l’essor de la médecine fondée sur les preuves et la révision des critères de l’American Psychological Association (APA) pour les traitements empiriquement soutenus ont redonné une impulsion majeure aux devis à cas unique. Aujourd’hui, des normes méthodologiques strictes, telles que les critères SCRIBE (Single-Case Reporting Guideline In BEhavioural Sciences) publiés en 2016, encadrent rigoureusement la conduite et la communication des plans A-B dans la recherche psychologique internationale.
6. Fondements théoriques
Le cadre théorique sous-jacent au plan A-B relève principalement de l’empirisme logique et du paradigme béhavioriste, mais il s’appuie également sur la théorie des systèmes dynamiques et sur l’analyse des séries temporelles issues de l’économétrie et des statistiques industrielles. Le principe cardinal réside dans la reproduction expérimentale intra-sujet : le comportement d’un organisme est fonction directe de ses interactions actuelles et passées avec l’environnement.
Le modèle conceptuel s’appuie sur la logique contrefactuelle. Dans un plan A-B, la phase A sert à construire le « contrefactuel », c’est-à-dire l’estimation de ce que serait devenu le comportement en l’absence de l’intervention B. Si la trajectoire observée durant la phase B s’écarte substantiellement de la projection extrapolée de la ligne de base, le chercheur dispose d’un argument en faveur de l’impact de la variable manipulée.
Une autre assise théorique provient de l’approche idiographique en psychopathologie et en psychothérapie, telle que conceptualisée par Gordon Allport. Contrairement aux modèles nomothétiques qui recherchent des lois universelles valables pour des populations abstraites, les devis de type A-B soutiennent que les processus psychologiques, les déclencheurs symptomatiques et les réponses thérapeutiques s’articulent dans une configuration singulière propre à chaque individu.
Enfin, la théorie de la mesure en psychologie cognitive et comportementale soutient que la répétition temporelle d’instruments d’évaluation écologiques permet de neutraliser le bruit de mesure aléatoire. En multipliant les points d’observation, le plan A-B stabilise l’estimation de l’état fonctionnel du patient, offrant une sensibilité clinique bien supérieure à celle des évaluations pré-post traditionnelles composées de deux uniques mesures distantes dans le temps.
7. Composantes clés, types et dimensions
Pour être qualifié de scientifiquement exploitable, un plan A-B doit comporter plusieurs éléments structurels et respecter des dimensions méthodologiques précises :
- La phase A (Ligne de base) : Période de recueil des données sans intervention. Elle exige un nombre minimal de points de mesure (généralement recommandé entre 3 et 5 au strict minimum, idéalement 8 à 10) pour déterminer avec précision le niveau moyen, la stabilité et l’absence de tendance préexistante à l’amélioration spontanée.
- La phase B (Intervention) : Période d’application de la technique thérapeutique, éducative ou organisationnelle. La mesure du comportement cible s’y poursuit avec une périodicité identique à celle de la phase A afin d’assurer la comparabilité directe des séries chronologiques.
- L’opérationnalisation du comportement cible : Définition objective, observable et mesurable de la variable dépendante (par exemple, le nombre d’attaques de panique hebdomadaires, le pourcentage de tâches scolaires complétées, le score quotidien sur une échelle visuelle analogique d’anxiété).
- La stabilité temporelle : Évaluation de la variance des scores au sein de chaque phase. Une ligne de base hautement instable rend l’interprétation des données de la phase B incertaine et compromet la puissance analytique du devis.
- Le changement de niveau (Level change) : Décalage abrupt ou progressif de la valeur médiane ou moyenne de la variable observée immédiatement après la transition de la phase A vers la phase B.
- Le changement de tendance (Trend change) : Modification de la directionnalité de la courbe de données (pente ascendante, descendante ou nulle) entre les deux phases.
- La latence du changement : Intervalle de temps écoulé entre l’introduction de l’intervention au début de la phase B et l’apparition de la première modification notable du comportement.
- Variante A-B avec suivi (A-B-Follow-up) : Extension fréquente intégrant une phase ultérieure d’évaluation à distance pour mesurer le maintien des acquis thérapeutiques une fois le traitement atténué ou achevé.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour concrétiser le fonctionnement d’un plan A-B, considérons le cas d’un enfant de 8 ans présentant un trouble du spectre de l’autisme accompagné de comportements d’automutilation (se frapper la tête avec le poing). Le comportement cible est opérationnalisé comme le nombre d’occurrences d’automutilation enregistrées quotidiennement sur une session d’observation de 30 minutes en classe d’intégration.
Durant la phase A (ligne de base), qui s’étend sur 10 jours consécutifs, l’équipe éducative observe et consigne les comportements sans modifier ses pratiques usuelles. Les relevés quotidiens indiquent une moyenne de 14 épisodes par session, avec des fluctuations modérées (entre 12 et 16) et aucune tendance spontanée à la baisse. Le profil de base est jugé stable et propice à l’intervention.
Au jour 11 s’amorce la phase B, marquée par l’implémentation d’une procédure de renforcement différentiel d’un comportement incompatible (RDI), consistant à valoriser et récompenser systématiquement le maintien des mains posées sur la table avec manipulation d’un objet sensoriel apaisant. Les mesures se poursuivent dans les mêmes conditions durant 15 jours. Les résultats montrent une baisse immédiate dès le deuxième jour de l’intervention, la moyenne chutant à 3 épisodes quotidiens au cours de la deuxième semaine de traitement. Le contraste visuel entre la phase A et la phase B illustre une modification marquée du niveau et de la tendance du comportement.
Un second exemple relève de la psychothérapie pour adultes dans le cadre d’une prise en charge cognitivo-comportementale de l’insomnie chronique. La patiente évalue quotidiennement son temps de latence d’endormissement (en minutes) à l’aide d’un agenda du sommeil. Durant la phase A de deux semaines, le temps moyen d’endormissement s’élève à 75 minutes. En phase B, le clinicien introduit la thérapie par restriction du sommeil. Au fil des trois semaines d’application de la technique, la durée d’endormissement diminue progressivement pour atteindre un plateau stable de 20 minutes, objectivant le succès thérapeutique à l’échelle individuelle.
9. Mesure et évaluation méthodologique
L’évaluation des données recueillies au sein d’un plan A-B s’est historiquement fondée sur l’analyse visuelle des graphiques temporels. Les analystes du comportement examinent systématiquement six propriétés graphiques fondamentales : le niveau, la tendance, la variabilité, l’immédiateté de l’effet lors du changement de phase, le chevauchement des données (overlap) et la cohérence générale du profil de données. Bien que intuitive et cliniquement accessible, l’analyse visuelle pure souffre d’un manque d’accord inter-juges, particulièrement lorsque la variabilité intra-phase est prononcée.
Pour remédier à cette subjectivité, la recherche contemporaine combine l’inspection visuelle avec des indices quantitatifs non paramétriques d’absence de chevauchement. Parmi les plus reconnus figurent le PND (Percentage of Non-overlapping Data), le PEM (Percentage of Data Exceeding the Median), le NAP (Nonoverlap of All Pairs) et plus particulièrement le Tau-U. L’indice Tau-U présente l’avantage considérable de pouvoir contrôler statistiquement une tendance préexistante non souhaitée présente dès la phase de ligne de base.
En outre, les méthodes statistiques inférentielles adaptées aux séries chronologiques courtes ont connu un développement majeur. L’analyse par modèles linéaires mixtes, les modèles autorégressifs intégrés de moyenne mobile (ARIMA) et les tests de randomisation permettent de surmonter le problème critique de l’autocorrélation sérielle. L’autocorrélation, fréquente dans les mesures répétées chez un même sujet, viole l’hypothèse d’indépendance des erreurs des tests paramétriques classiques (comme le test t de Student ou l’ANOVA), conduisant habituellement à une inflation artificielle du taux d’erreur de première espèce (faux positifs).
L’évaluation de la qualité d’un plan A-B repose également sur la rigueur du système de mesure employé. Les protocoles exigent l’enregistrement vidéo d’un échantillon de sessions et le calcul régulier d’un coefficient de fidélité inter-observateurs (comme le coefficient Kappa de Cohen ou le pourcentage d’accord point par point), garantissant que les modifications observées entre la phase A et la phase B ne résultent pas d’une dérive de l’observateur ou d’un biais d’attente de l’évaluateur.
10. Applications et portée pratique
Le plan A-B trouve son champ d’application privilégié en psychologie clinique, en neuropsychologie, en éducation spécialisée et en ergothérapie. Dans le cadre de la prise en charge des maladies chroniques, des traumatismes crâniens ou des troubles neurodéveloppementaux, où chaque profil lésionnel ou symptomatique est unique, la mise en place d’essais randomisés contrôlés de grande envergure s’avère souvent logistiquement impossible ou peu informative pour guider la décision clinique individuelle.
En psychothérapie, le protocole A-B s’intègre naturellement dans la démarche de pratique réflexive et de suivi des progrès du patient (Progress Monitoring). En demandant au patient de compléter de brèves échelles d’évaluation avant chaque séance dès le premier contact diagnostique (phase A), puis en maintenant ces mesures lors de l’application de modules thérapeutiques ciblés (phase B), le praticien transforme sa consultation en un environnement d’investigation clinique rigoureux.
Dans le domaine scolaire et éducatif, le modèle de réponse à l’intervention (Response to Intervention – RTI) s’appuie très largement sur la logique du plan A-B. Les enseignants et psychologues scolaires documentent les performances de lecture ou de comportement d’un élève en difficulté au sein du cursus ordinaire (phase A), puis introduisent une remédiation pédagogique individualisée et intensive (phase B) pour vérifier si la trajectoire d’apprentissage s’infléchit positivement.
Enfin, en psychologie du travail et des organisations, le plan A-B est fréquemment mobilisé pour évaluer l’impact de programmes de prévention des risques psychosociaux, d’ergonomie des postes de travail ou de nouvelles politiques managériales sur des indicateurs précis tels que le taux d’absentéisme, la survenue d’incidents de sécurité ou les indices de satisfaction au travail dans un service spécifique.
11. Recherche et données empiriques
Une vaste littérature scientifique démontre l’utilité des méthodologies à cas unique, y compris du plan A-B, pour documenter l’efficacité des interventions psychologiques. Des méthodologistes renommés comme David H. Barlow, Michel Hersen, Thomas R. Kratochwill et Alan E. Kazdin ont publié de nombreux ouvrages et études démontrant comment l’accumulation systématique de plans à cas unique peut alimenter les méta-analyses et fonder des recommandations cliniques fondées sur les preuves.
Dans le domaine des troubles anxieux et phobiques, des chercheurs comme David Barlow et ses collaborateurs ont utilisé des séries temporelles de type A-B et A-B-A pour isoler les mécanismes thérapeutiques actifs de l’exposition graduée par rapport aux techniques de relaxation. Ces protocoles ont permis de vérifier avec une haute résolution temporelle que la baisse des symptômes d’évitement suit fidèlement la mise en place des exercices d’exposition, corroborant les modèles théoriques de l’extinction émotionnelle.
Dans le champ de la réadaptation neuropsychologique, les travaux de Barbara Wilson et de son équipe ont abondamment mobilisé les plans A-B pour valider des stratégies de compensation mnésique chez des patients amnésiques à la suite d’un accident vasculaire cérébral. L’analyse des courbes longitudinales a confirmé que l’apprentissage sans erreur génère une rétention significativement supérieure à l’apprentissage par essais et erreurs classique, la rupture de pente coïncidant exactement avec l’introduction de la technique.
Des méta-analyses contemporaines consacrées aux interventions en milieu scolaire (notamment celles conduites par Shadish, Hedges et leurs collègues) ont mis au point des méthodes statistiques d’agrégation permettant d’intégrer des centaines d’études à cas unique dans des synthèses quantitatives globales, octroyant ainsi à ces devis une valeur probante reconnue par des organismes régulateurs internationaux tels que le What Works Clearinghouse (WWC) du Département de l’Éducation des États-Unis.
12. Considérations culturelles et contextuelles
L’application d’un plan A-B ne s’opère pas en vase clos méthodologique ; elle est intimement tributaire du contexte culturel dans lequel les comportements cibles sont définis, évalués et modifiés. La pertinence écologique de la variable dépendante requiert une sensibilité transculturelle aiguë : ce qui est qualifié de comportement perturbateur, dysfonctionnel ou déficitaire dans une culture occidentale industrialisée peut être perçu comme normatif ou adaptatif dans un autre univers socioculturel.
Par exemple, le niveau d’affirmation de soi, la fréquence du contact visuel direct lors d’interactions sociales, ou l’expression émotionnelle manifeste sont fortement modulés par les normes culturelles collectivistes ou individualistes. L’évaluation en ligne de base (phase A) doit donc impérativement intégrer les normes de la communauté d’appartenance du patient afin de ne pas pathologiser des comportements culturellement congruents ni fixer des objectifs d’intervention inappropriés en phase B.
De plus, les outils d’auto-évaluation et les échelles psychométriques utilisés de manière répétée au cours des phases A et B doivent bénéficier d’une équivalence transculturelle validée. L’administration fréquente de questionnaires peut susciter des réactions variées selon les contextes : dans certaines cultures, la répétition d’évaluations directes peut être perçue comme intrusive, menaçante ou révélatrice d’un manque d’expertise du clinicien, incitant le sujet à adopter des biais de désirabilité sociale qui altèrent la fidélité des séries chronologiques.
Sur le plan organisationnel et des ressources sanitaires, le plan A-B s’avère particulièrement pertinent dans les contextes à faibles ressources ou dans les pays en développement. L’implémentation d’essais contrôlés randomisés y est fréquemment entravée par des impératifs économiques ou éthiques stricts, tandis que le suivi continu individualisé inhérent au plan A-B permet d’assurer une évaluation rigoureuse de l’impact des soins communautaires à coût marginal réduit.
13. Critiques, controverses et limites
La limite méthodologique la plus critique adressée au plan A-B réside dans sa vulnérabilité majeure quant à la validité interne. En raison de sa structure purement séquentielle non réversible, le devis A-B est impuissant à exclure avec certitude l’action de variables parasites contemporaines à l’introduction du traitement. Si un événement extérieur majeur survient précisément au moment du passage en phase B (par exemple, un changement d’enseignant pour un élève, le début simultané d’une médication, ou une réconciliation familiale), le chercheur risque de commettre le sophisme post hoc ergo propter hoc en attribuant à l’intervention ce qui relève de l’histoire.
Une controverse persistante concerne également le biais de maturation et la régression statistique vers la moyenne. Les patients sollicitent généralement une prise en charge au moment culminant de leur détresse symptomatique. Par conséquent, la diminution observée lors de la phase B peut refléter l’évolution naturelle et spontanée du trouble vers une atténuation plutôt qu’une véritable réponse active au traitement dispensé.
Sur le plan de l’inférence causale, la communauté scientifique considère généralement le plan A-B isolé comme un schéma quasi-expérimental non probant au sens strict du terme. Pour atteindre le statut d’expérience véritable démontrant un contrôle expérimental incontestable, il est nécessaire soit de réintroduire la ligne de base (comme dans le plan A-B-A ou A-B-A-B), soit d’échelonner l’introduction du traitement à des moments différents à travers plusieurs sujets, comportements ou contextes (plan à lignes de base multiples).
Enfin, le traitement statistique des données issues du plan A-B fait toujours l’objet de vifs débats académiques. L’absence de consensus sur la taille d’effet standardisée universelle la plus appropriée, le risque élevé de biais d’autocorrélation résiduelle et le dilemme entre fidélité clinique et puissance statistique constituent des défis constants pour les chercheurs désireux de valoriser scientifiquement des données recueillies selon ce protocole.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Afin d’éviter toute confusion au sein du lexique méthodologique de la psychologie, il importe de distinguer précisément le plan A-B de concepts voisins :
- Étude de cas narrative (Case study) : Description qualitative et rétrospective de l’histoire clinique et du traitement d’un patient. Contrairement au plan A-B, elle ne repose pas sur une opérationnalisation a priori des variables, ni sur des mesures répétées systématiques, ni sur une comparaison quantitative de phases standardisées.
- Plan de réversion A-B-A : Protocole qui ajoute au plan A-B une seconde phase A consistant à retirer temporairement l’intervention afin de vérifier si le comportement retourne vers ses valeurs initiales, établissant ainsi une démonstration de contrôle expérimental absente du plan A-B simple.
- Plan de retrait A-B-A-B : Considéré comme l’étalon-or des protocoles de réversion, il réintroduit l’intervention dans une quatrième phase (B). Il pallie le problème éthique du plan A-B-A en ne laissant pas le sujet sans traitement à la conclusion de l’étude.
- Plan à lignes de base multiples (Multiple baseline design) : Dispositif regroupant plusieurs plans A-B interconnectés où la phase B est introduite de manière décalée dans le temps pour différentes personnes, différents cadres environnementaux ou différents comportements, éliminant ainsi les menaces liées à l’histoire concomitante sans nécessiter l’interruption du traitement.
- Essai randomisé contrôlé (ERC) : Schéma méthodologique expérimental de groupe où les participants sont répartis aléatoirement entre un groupe expérimental et un groupe témoin, offrant une validité interne solide par agrégation statistique, mais occultant la variabilité du profil évolutif propre à chaque individu.
15. Synthèse et points clés à retenir
Le plan expérimental A-B constitue la pierre angulaire des méthodologies à cas unique en psychologie clinique, en analyse comportementale et en neuro-réadaptation. Il formalise une démarche d’évaluation continue en confrontant rigoureusement une phase initiale d’observation sans traitement (ligne de base A) à une phase d’implémentation thérapeutique active (phase B).
Sa force réside dans son adaptabilité écologique, son adéquation éthique avec les réalités de la clinique de terrain où le retrait thérapeutique est impossible, et sa capacité à documenter objectivement l’évolution temporelle fine d’un patient pris comme son propre témoin. En combinant l’analyse visuelle systématique des courbes de données avec les indices métriques contemporains comme le Tau-U ou les modèles pour séries chronologiques, il confère une structure scientifique rigoureuse à la démarche de soins.
Néanmoins, les cliniciens et chercheurs doivent demeurer conscients de ses limitations structurelles relatives à la validité interne, notamment le risque de confusion causale attribuable à des événements concomitants historiques ou à la maturation spontanée. En tant que tel, s’il ne peut suffire à lui seul à proclamer une preuve causale définitive, le plan A-B demeure l’outil d’excellence pour guider la pratique réflexive fondée sur les données probantes et optimiser sur mesure les interventions psychologiques.
Références
- Baer, D. M., Wolf, M. M., & Risley, T. R. (1968). Some current dimensions of applied behavior analysis. Journal of Applied Behavior Analysis, 1(1), 91–97. https://doi.org/10.1901/jaba.1968.1-91
- Barlow, D. H., Nock, M. K., & Hersen, M. (2009). Single case experimental designs: Strategies for studying behavior change (3rd ed.). Pearson Allyn & Bacon.
- Kazdin, A. E. (2011). Single-case research designs: Methods for clinical and applied settings (2nd ed.). Oxford University Press.
- Kratochwill, T. R., Hitchcock, J., Horner, R. H., Levin, J. R., Odom, S. L., Rindskopf, D. M., & Shadish, W. R. (2013). Single-case intervention research design standards. Remedial and Special Education, 34(1), 26–38. https://doi.org/10.1177/0741932512452794
- Tate, R. L., Perdices, M., Rosenkoetter, U., Shadish, W., Vohra, S., Barlow, D. H., Horner, R., Kazdin, A., Kratochwill, T., McDonald, S., Sampson, M., Shamseer, L., Togher, L., Albin, R., & Backman, C. (2016). The Single-Case Reporting Guideline In BEhavioural Sciences (SCRIBE) 2016 statement. Physical Therapy, 96(7), e1–e10. https://doi.org/10.2522/ptj.2016.96.7.e1