Le plan expérimental A-B-A-C-A constitue l’un des dispositifs méthodologiques les plus sophistiqués et rigoureux issus de l’analyse appliquée du comportement et de la psychologie expérimentale à cas unique. Conçu pour isoler rigoureusement les variables explicatives sans recourir à des cohortes massives d’individus, ce protocole longitudinal permet d’évaluer, de comparer et de valider scientifiquement l’efficacité relative de deux interventions distinctes chez un même participant. En alternant méthodiquement des périodes d’observation brute et des phases d’application thérapeutique ciblées, ce modèle offre aux chercheurs et cliniciens un puissant levier d’inférence causale tout en respectant la singularité clinique de chaque trajectoire comportementale.
Plan expérimental A-B-A-C-A
1. Définition concise
Le plan expérimental A-B-A-C-A est un protocole de recherche quasi expérimental à sujet unique (ou plan intra-individuel à séries temporelles interrompues) fondé sur le principe du renversement ou du retrait successif. Il se compose d’une phase initiale de ligne de base (A1), suivie de l’introduction d’un premier traitement expérimental (B), d’un premier retrait rétablissant la ligne de base (A2), de l’introduction d’un second traitement expérimental distinct (C), et enfin d’un second retrait restaurant une ultime ligne de base (A3).
Dans la taxonomie de l’analyse appliquée du comportement, ce schéma d’investigation vise à établir une démonstration empirique sans équivoque du contrôle expérimental exercé par deux variables indépendantes distinctes sur une même variable dépendante. La répétition méthodique des retraits permet de vérifier si les modifications comportementales observées sont directement imputables aux composantes spécifiques de chaque traitement ou si elles résultent d’artefacts temporels, de l’histoire du sujet ou de processus d’habituation.
Ce design méthodologique se distingue particulièrement par sa capacité à opérer une comparaison intrasujet entre deux interventions hétérogènes (B et C). En mesurant les oscillations de la cible comportementale par rapport à un niveau de référence intermédiaire (A2), le chercheur est en mesure d’isoler la magnitude propre de chaque intervention, documentant avec une grande précision analytique les dynamiques d’efficacité différentielle.
2. Étymologie et origines linguistiques
La nomenclature du plan A-B-A-C-A découle de l’adoption conventionnelle de lettres majuscules de l’alphabet latin pour désigner les différentes conditions environnementales ou phases expérimentales au sein de la psychologie expérimentale skinnérienne des années 1950 et 1960. La lettre « A » est universellement assignée à la condition de référence ou ligne de base (de l’anglais baseline), représentant l’état habituel du comportement en l’absence de manipulation variable.
Les lettres successives de l’alphabet, à savoir « B » et « C », désignent quant à elles les variables indépendantes actives introduites de manière séquentielle dans l’écosystème du sujet. Le terme « B » fait référence à la première modalité thérapeutique ou pédagogique mise à l’épreuve (première variable d’intervention), tandis que « C » désigne une seconde modalité qualitativement ou quantitativement distincte (seconde variable d’intervention).
L’intégration de cette formule dans la littérature francophone s’est opérée principalement par le biais de la traduction des traités d’analyse comportementale opérante et de méthodologie de recherche intra-individuelle. Bien que désigné en français sous l’appellation de « plan à renversements successifs pour traitements multiples », l’acronyme littéralisé « plan A-B-A-C-A » demeure la convention dominante adoptée par la communauté scientifique internationale pour préserver la standardisation des comptes rendus empiriques.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, l’expression se prononce en français sous la forme d’un épellation séquentielle articulée : /a.be.a.se.a/. Les phonèmes vocaliques et consonantiques se succèdent avec une égale intensité tonale, sans élision, reflétant fidèlement la chronologie des phases empiriques.
D’un point de vue grammatical, « plan A-B-A-C-A » est un syntagme nominal masculin singulier (les plans A-B-A-C-A au pluriel). Il s’utilise comme un nom composé ou une locution nominale qualifiant une structure d’expérimentation. On l’associe fréquemment aux prépositions « selon un » ou « au moyen d’un » (par exemple : « L’efficacité des renforçateurs a été démontrée selon un plan A-B-A-C-A »).
Sur le plan morphologique et syntaxique, les lettres sont invariablement reliées par des traits d’union dans la littérature spécialisée afin de souligner le caractère indissociable, séquentiel et interdépendant des phases temporelles. L’omission des traits d’union constitue une entorse formelle aux normes typographiques de l’analyse expérimentale du comportement.
4. Explication conceptuelle détaillée
Le plan A-B-A-C-A repose sur une architecture logique rigoureuse articulée autour du paradigme de la vérification, de la prédiction et de la réplication intra-individuelle. L’objectif fondamental de ce dispositif est de surmonter les limites inhérentes aux études de cas traditionnelles non contrôlées en conférant aux protocoles sur sujet unique un niveau élevé de validité interne. Chaque phase joue un rôle déductif précis dans l’établissement d’une relation fonctionnelle irréfutable entre les interventions et les modifications observables du comportement.
La phase initiale A1 constitue la ligne de base d’ancrage. Durant cette étape prolongée, la fréquence, la durée, l’intensité ou la latence du comportement cible sont consignées de manière répétée jusqu’à l’obtention d’une stabilité statistique démontrable (absence de tendance directionnelle ascendante ou descendante et faible variabilité). Cette stabilité permet au chercheur de prédire avec confiance la trajectoire future du comportement si aucune modification environnementale n’était introduite.
L’avènement de la phase B introduit la première manipulation expérimentale. Si le comportement dévie significativement de la trajectoire préalablement prédite, une corrélation est établie, mais la causalité demeure hypothétique à ce stade. C’est l’introduction de la phase A2, consistant en l’interruption complète du traitement B et le retour aux conditions environnementales initiales, qui permet d’isoler la variable. Si le comportement régresse vers ses niveaux observés en phase A1, l’hypothèse d’une causalité directe se trouve puissamment confortée, écartant l’hypothèse de facteurs confondants extérieurs concomitants.
La singularité du protocole A-B-A-C-A se déploie lors de l’instauration de la phase C. À ce moment, le praticien ou chercheur introduit une intervention d’une autre nature. La comparaison entre la ligne de base A2 et la phase C permet d’objectiver l’effet net de cette nouvelle modalité. Enfin, l’ultime retour à la ligne de base (phase A3) offre la confirmation expérimentale définitive : le retour du comportement vers son niveau de référence non traité achève la démonstration du contrôle fonctionnel exercé spécifiquement par l’intervention C, tout en fournissant une base comparative rigoureuse avec l’intervention B.
Ce protocole exige néanmoins que le comportement sous étude soit intrinsèquement « réversible ». Si l’acquisition d’une habileté lors de la phase B ou C modifie de manière permanente les structures cognitives ou le répertoire moteur de l’individu (comme l’apprentissage de la lecture ou d’une règle arithmétique complexe), le retrait du traitement ne provoquera aucun déclin comportemental. Dans de telles circonstances, l’application du schéma A-B-A-C-A devient méthodologiquement caduque et inadéquate, justifiant le recours à d’autres architectures de recherche telles que les plans à lignes de base multiples.
5. Évolution historique
L’essor des plans à retraits successifs s’inscrit au cœur de la révolution méthodologique orchestrée par Burrhus Frederic Skinner et ses collaborateurs dans le cadre de la psychologie opérante au cours de la première moitié du XXe siècle. Skinner rejetait fermement l’hégémonie des plans factoriels de groupe promus par Ronald Aylmer Fisher, arguant que les moyennes de groupe masquent les dynamiques fonctionnelles réelles et la variabilité propre aux organismes individuels.
Dans les années 1960, avec la parution des travaux fondateurs de Montrose Wolf, Donald Baer et Todd Risley (notamment leur article séminal de 1968 dans le Journal of Applied Behavior Analysis), les principes du laboratoire skinnérien ont été formellement transposés aux contextes cliniques, thérapeutiques et éducatifs. C’est durant cette période que les plans de renversement élémentaires de type A-B-A et A-B-A-B ont été complexifiés pour répondre à des interrogations cliniques plus nuancées, nécessitant la comparaison de plusieurs paquets thérapeutiques distincts, donnant naissance au protocole A-B-A-C-A.
Durant les décennies 1970 et 1980, des méthodologistes émérites tels que David Barlow, Michel Hersen et Alan Kazdin ont théorisé, formalisé et standardisé l’usage des plans à traitements alternés et successifs. Ils ont minutieusement documenté les écueils potentiels liés aux effets d’ordre et de report séquentiel inhérents aux designs A-B-A-C-A, incitant à une formalisation statistique et visuelle plus rigoureuse des données recueillies au fil des phases successives.
Au cours des années 1990 et 2000, l’avènement des normes de pratique fondée sur des données probantes (Evidence-Based Practice) dans les sciences de la santé mentale a réhabilité l’autorité épistémologique des plans à sujet unique. L’American Psychological Association (APA), à travers sa division 16 (School Psychology) et sa division 12 (Clinical Psychology), ainsi que le What Works Clearinghouse (WWC), ont officiellement reconnu les protocoles de type A-B-A-C-A répondant à des critères stricts de réplication intra-individuelle comme des sources légitimes et valides d’évidence scientifique de haut niveau.
6. Fondements théoriques
Le socle théorique du plan A-B-A-C-A s’enracine principalement dans le béhaviorisme radical et l’analyse fonctionnelle des contingences environnementales. Selon cette perspective, le comportement d’un organisme n’est pas dicté par des entités intrapsychiques hypothétiques, mais par des relations ordonnées et observables entre les stimuli antécédents, les réponses motrices ou physiologiques et les conséquences de renforcement ou de punition fournies par l’environnement.
D’un point de vue épistémologique, le plan opérationnalise le modèle baconien et inductif de la science. Au lieu d’imposer un cadre statistique hypothético-déductif a priori sur une population d’individus hétérogènes, le chercheur manipule systématiquement les conditions environnementales en temps réel afin d’observer directement les régularités cinétiques du comportement de l’individu, garantissant une forte validité écologique.
Un autre pilier conceptuel de cette approche réside dans la théorie du contrôle expérimental intra-individuel. Dans ce cadre épistémique, chaque individu sert de son propre groupe témoin. En maintenant constants les paramètres de l’environnement physique et social tout en faisant varier de manière discrète et isolée la composante d’intervention (B ou C), le chercheur élimine la variance interindividuelle qui pollue traditionnellement les études comparatives de groupe traditionnelles.
Enfin, le modèle s’appuie sur la théorie de la causalité probabiliste par discontinuité sérielle. Le protocole présuppose que si un événement comportemental subit des modulations répétées, synchrones et directionnellement conformes aux moments précis où les conditions expérimentales sont introduites puis révoquées, la probabilité que ces altérations soient imputables au hasard ou à des fluctuations stochastiques décroît de manière exponentielle, validant la pertinence causale du paradigme thérapeutique.
7. Composantes clés, types et dimensions
Pour être qualifié de scientifiquement valide et méthodologiquement recevable, un protocole A-B-A-C-A doit comporter une série de dimensions opératoires et structurelles invariables :
- Ligne de base initiale (Phase A1) : Phase de mesure systématique sans intervention, destinée à établir le niveau spontané, la tendance évolutive (croissante, décroissante ou nulle) et la variabilité du comportement cible sur un nombre suffisant de points temporels consécutifs.
- Première condition expérimentale (Phase B) : Implantation contrôlée d’une intervention thérapeutique, éducative ou pharmacologique spécifique, documentée de manière opérationnelle pour en garantir l’intégrité de mise en œuvre.
- Ligne de base intermédiaire de retrait (Phase A2) : Retrait complet et délibéré de l’intervention B afin de provoquer, si la relation fonctionnelle est authentique, une extinction ou une réversion du comportement vers son profil initial.
- Seconde condition expérimentale (Phase C) : Introduction d’une stratégie d’intervention distincte par sa nature, sa posologie, sa fréquence de distribution ou ses mécanismes sous-jacents, visant la même variable dépendante.
- Ligne de base finale de retrait (Phase A3) : Interruption intégrale de la condition C rétablissant l’environnement initial afin de confirmer expérimentalement le contrôle propre exercé par la seconde modalité sur le phénomène observé.
- Contrôle de l’intégrité du traitement : Mesure parallèle et documentée attestant que les phases B et C ont été délivrées avec une fidélité parfaite par les expérimentateurs ou intervenants.
- Définition opérationnelle de la cible : Formulation comportementale univoque, observable et quantifiable du comportement étudié, éliminant tout recours à des interprétations subjectives.
8. Exemples et cas illustratifs
Considérons le cas d’un élève de huit ans présentant un trouble du spectre de l’autisme accompagné de vocalisations perturbatrices fréquentes en milieu scolaire ordinaire. L’objectif clinique consiste à déterminer quelle modalité de soutien comportemental s’avère la plus efficiente pour diminuer la fréquence de ces vocalisations afin de favoriser son inclusion pédagogique.
Durant la phase A1 (deux semaines), l’enseignant et l’analyste du comportement observent et dénombrent les vocalisations lors des périodes de travail individuel sans modifier leurs réactions habituelles : l’enfant émet en moyenne 25 vocalisations par heure. Durant la phase B, l’équipe introduit un système d’économie de jetons avec renforcement différentiel d’un comportement incompatible (l’enfant reçoit un jeton toutes les cinq minutes s’il demeure silencieux et s’engage dans sa tâche). Sous cette condition, le taux moyen s’effondre à 6 vocalisations par heure.
Lors de la phase A2, le système de jetons est temporairement retiré. Conformément aux prédictions fonctionnelles du design de renversement, le taux de vocalisations remonte promptement pour atteindre une moyenne de 22 occurrences par heure, prouvant la puissance fonctionnelle de l’intervention B. Lors de la phase C, l’équipe met en œuvre une stratégie alternative reposant sur l’enrichissement sensoriel antécédent (accès continu à des objets d’apaisement sensoriel proprioceptif durant l’activité). Le taux de vocalisations se stabilise alors autour de 14 par heure.
Enfin, en phase A3, l’accès aux objets sensoriels est suspendu. La fréquence des vocalisations remonte à 23 par heure. Grâce à l’architecture A-B-A-C-A, les chercheurs ont pu démontrer non seulement que les deux modalités exerçaient un contrôle causal réel sur le comportement perturbateur, mais également que l’économie de jetons (condition B) produisait un effet clinique nettement supérieur à l’enrichissement environnemental passif (condition C), guidant ainsi un choix thérapeutique fondé sur l’évidence empirique personnalisée.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation des données issues d’un protocole A-B-A-C-A a longtemps reposé exclusivement sur l’analyse visuelle rigoureuse des tracés graphiques (visual inspection). Les analystes évaluent systématiquement six caractéristiques fondamentales entre les phases contiguës : le niveau moyen de performance, la direction et l’inclinaison de la pente (tendance), la variabilité ou dispersion des points autour de la droite d’ajustement, l’immédiateté de l’effet lors des transitions de phase, le degré de chevauchement des données (overlap), et la cohérence globale des patterns à travers les phases similaires (A1, A2, A3).
Face aux critiques relatives à la subjectivité potentielle de l’inspection visuelle seule, la psychologie scientifique moderne intègre désormais des métriques quantitatives d’amplitude d’effet non paramétriques spécifiquement adaptées aux séries temporelles à cas unique. Parmi les plus répandues figurent le pourcentage de données non chevauchantes (PND, Percentage of Non-Overlapping Data), le pourcentage de données excédant la médiane (PEM), ainsi que le Tau-U, une statistique puissante capable de quantifier la taille d’effet tout en contrôlant les tendances monotones préexistantes dans les phases de ligne de base.
Sur le plan inférentiel, les chercheurs mobilisent de plus en plus les modèles mixtes linéaires (modélisation multiniveau) et les analyses de régression autorégressive intégrée de moyenne mobile (ARIMA). Ces outils statistiques avancés permettent de surmonter le défi posé par l’autocorrélation sérielle — c’est-à-dire la tendance des mesures rapprochées dans le temps à être positivement corrélées entre elles —, assurant ainsi que les seuils de significativité statistique calculés ne souffrent d’aucune inflation indue de l’erreur de type I.
10. Applications et pertinence pratique
La polyvalence du plan A-B-A-C-A en fait un instrument de choix dans de multiples branches appliquées de la psychologie et des sciences comportementales. En psychologie clinique et en psychiatrie, ce modèle s’avère particulièrement fécond pour les essais pharmacothérapeutiques individualisés (souvent dénommés études N-de-1). Il permet d’évaluer l’impact différentiel d’un médicament psychotrope (B) comparativement à une approche de remédiation cognitive (C), ou encore d’ajuster des posologies médicamenteuses distinctes en révoquant temporairement la molécule pour mesurer le retour de symptômes chez des patients réfractaires.
Dans le domaine de l’éducation spécialisée et de la psychoéducation, les professionnels déploient le design A-B-A-C-A pour calibrer des aménagements pédagogiques précis. Par exemple, un psychologue scolaire peut évaluer si un renforcement social contingent (B) s’avère plus ou moins efficace qu’une aide visuelle procédurale continue (C) pour accroître l’attention soutenue d’un élève souffrant de trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH).
Dans le champ de la réadaptation neuropsychologique, ce protocole soutient l’évaluation des techniques d’entraînement de la mémoire de travail ou de stimulation cérébrale non invasive (telle que la stimulation transcrânienne à courant continu). En alternant les séquences d’activation et de repos, les cliniciens peuvent attester de l’efficacité intrinsèque des exercices cognitifs tout en écartant l’hypothèse d’une récupération spontanée ou d’un simple effet de familiarisation avec les tests psychométriques.
Enfin, en psychologie du travail et des organisations, ainsi que dans le management comportemental (Organizational Behavior Management), le plan A-B-A-C-A permet de mesurer avec rigueur l’impact de deux politiques incitatives divergentes (par exemple, un feedback managérial hebdomadaire formalisé versus un système de primes collectives ciblées) sur la productivité ou le respect des protocoles de sécurité industrielle chez des équipes ciblées.
11. Recherche et preuves empiriques
La littérature scientifique atteste abondamment de l’utilité des designs à retraits comparatifs dans le développement de thérapies comportementales fondées sur la preuve. Historiquement, les investigations consacrées à la réduction de l’automutilation sévère chez les personnes avec handicaps développementaux ont établi des normes d’intervention grâce à ces structures. Les publications classiques de chercheurs comme Brian Iwata et Wayne Fisher ont démontré par des protocoles A-B-A-C-A comment l’extinction fonctionnelle (B) se révélait significativement supérieure à l’enrichissement environnemental non contingent (C) pour neutraliser des comportements auto-agressifs entretenus par l’attention sociale.
Dans le champ de la médecine comportementale et des troubles psychosomatiques, des chercheurs ont utilisé le schéma A-B-A-C-A pour comparer des interventions de biofeedback à des techniques d’hypnothérapie ou de relaxation musculaire progressive dans le traitement de migraines chroniques et de douleurs neuropathiques. Les données ont fréquemment révélé des tailles d’effet marquées lors des phases de traitement actif, suivies d’une réapparition modulée de la douleur lors des phases de retrait A2 et A3, prouvant ainsi la spécificité mécanistique des protocoles neurophysiologiques étudiés.
Plus récemment, des méta-analyses publiées dans des revues phares d’évaluation méthodologique ont souligné que les études de cas uniques utilisant des retraits multiples et atteignant au moins cinq phases (à l’instar du modèle A-B-A-C-A) présentent des coefficients de certitude scientifique comparables à ceux obtenus par des essais contrôlés randomisés (ECR) traditionnels de moyenne envergure, pourvu que l’indépendance des observations et la fidélité de mise en œuvre soient rigoureusement documentées.
12. Considérations culturelles et transculturelles
Bien que le plan A-B-A-C-A repose sur une épistémologie nomothétique et universaliste propre aux sciences de laboratoire nord-américaines et européennes, son application dans des contextes culturels diversifiés soulève d’importants enjeux pragmatiques et éthiques. La définition même de ce qui constitue un « comportement cible problématique » devant faire l’objet d’une intervention B ou C varie profondément selon les normes sociales, familiales et culturelles locales.
Dans certaines sociétés collectivistes, où l’harmonie groupale et l’acceptation de l’adversité sont valorisées au détriment de l’individualisme méthodologique occidental, l’idée de focaliser des ressources considérables sur l’observation exhaustive et le conditionnement d’un individu unique peut susciter des réserves ou de l’incompréhension au sein de la communauté. L’adhésion des familles et des acteurs locaux au protocole expérimental requiert une négociation culturelle approfondie des objectifs thérapeutiques retenus.
De surcroît, la mise en œuvre de la phase de retrait (A2 et A3) est particulièrement délicate d’un point de vue interculturel. Dans certaines communautés, l’interruption délibérée d’une démarche d’aide jugée bénéfique par les proches pour de stricts motifs de « vérification scientifique » peut être interprétée comme un manquement éthique grave ou un comportement professionnel incompréhensible, sapant l’alliance de travail indispensable au recueil des mesures.
13. Critiques, débats et limites méthodologiques
La critique la plus saillante et persistante adressée au plan A-B-A-C-A relève de l’éthique de la recherche appliquée. Retirer délibérément un traitement thérapeutique efficace (lors des phases A2 et A3) chez une personne manifestant des comportements autodestructeurs graves, des agressions physiques, des crises de panique aiguës ou des décompensations dépressives constitue un dilemme déontologique majeur. De nombreux comités d’éthique de la recherche (CER) refusent désormais l’autorisation de protocoles impliquant le retrait volontaire d’un soutien psychologique protecteur lorsque ce retrait expose directement le participant ou son entourage à un risque de préjudice corporel ou psychologique.
Une seconde limite majeure réside dans la vulnérabilité intrinsèque de ce modèle aux effets d’ordre et de report (carryover effects). L’exposition préalable à la condition expérimentale B peut influencer durablement la réactivité du participant lorsqu’il entre ultérieurement dans la condition C, faussant ainsi l’évaluation isolée de cette dernière. Même si la phase intermédiaire A2 vise précisément à purger l’écosystème de ces résidus thérapeutiques, certaines modifications cognitives, affectives ou neuronales s’avèrent irréversibles à court terme, créant un artefact de séquence indéniable.
Pour contrer cet écueil séquentiel sans sacrifier la logique expérimentale, les chercheurs sont souvent contraints de répliquer l’étude sur un second participant en inversant l’ordre d’administration des traitements (selon un schéma parallèle A-C-A-B-A), une contrainte logistique qui alourdit considérablement le dispositif expérimental.
Enfin, la question de l’irréversibilité comportementale constitue une frontière infranchissable pour ce protocole. Dès lors qu’une intervention engendre un apprentissage cumulatif consolidé ou une restructuration conceptuelle (par exemple, l’assimilation d’une stratégie métacognitive de résolution de problèmes mathématiques), le comportement ne peut régresser à son état vierge lors des phases de retrait, rendant caduque la démonstration expérimentale du contrôle fonctionnel au moyen d’un plan de renversement.
14. Termes connexes et distinctions notionnelles
Il est indispensable de distinguer précisément le plan A-B-A-C-A d’autres dispositifs méthodologiques proches utilisés dans le domaine de la méthode expérimentale sur sujet unique :
- Plan A-B-A-B (Reversal Design classique) : Ne teste qu’une seule intervention expérimentale (B). Après la ligne de base A1, l’intervention B est introduite, retirée en A2, puis réintroduite définitivement en B2 pour stabiliser le gain clinique, évitant ainsi de laisser le patient dans un état non traité à la fin de l’étude.
- Plan à traitements alternés (Alternating Treatments Design ou ATD) : Présente deux ou plusieurs interventions de manière rapide et aléatoire au cours d’une même phase temporelle (par exemple matin B et après-midi C), sans exiger de longues phases de retrait pour prouver l’efficacité comparative.
- Plan à lignes de base multiples (Multiple Baseline Design) : Privilégié lorsque le comportement cible est irréversible ou que le retrait du traitement soulève des objections éthiques insurmontables. L’intervention est introduite de façon échelonnée dans le temps à travers différents participants, comportements ou contextes distincts.
- Plan à critère changeant (Changing Criterion Design) : Implique une seule intervention progressive dont les exigences d’atteinte comportementale (critères de renforcement) sont modifiées par étapes incrémentales successives, sans nécessiter de retour à la ligne de base zéro.
15. Résumé et points clés
Le plan expérimental A-B-A-C-A est un dispositif intra-individuel séquentiel à retraits successifs, conçu pour comparer l’efficacité causale de deux interventions distinctes (B et C) chez un même participant, tout en isolant rigoureusement leur impact au moyen de trois lignes de base réparties dans le temps (A1, A2, A3).
Ce design offre une validité interne robuste en démontrant par la réplication des retraits que les variations du comportement sont strictement fonction des interventions environnementales administrées, excluant les biais d’histoire, de maturation ou d’instrumentation propres aux designs observationnels simples.
Son déploiement requiert impérativement un comportement cible intrinsèquement réversible et une situation clinique où l’interruption temporaire des soins ne met pas en péril la sécurité physique ou morale du patient. En présence de ces conditions et moyennant un contrôle rigoureux des effets d’ordre, le plan A-B-A-C-A demeure l’un des archétypes de la démonstration expérimentale en sciences du comportement.
Références
- Barlow, D. H., Nock, M. K., & Hersen, M. (2009). Single case experimental designs: Strategies for studying behavior change (3e éd.). Pearson.
- Cooper, J. O., Heron, T. E., & Heward, W. L. (2020). Applied behavior analysis (3e éd.). Pearson.
- Kazdin, A. E. (2011). Single-case research designs: Methods for clinical and applied settings (2e éd.). Oxford University Press.
- Kratochwill, T. R., Hitchcock, J., Horner, R. H., Levin, J. R., Odom, S. L., Rindskopf, D. M., & Shadish, W. R. (2013). Single-case intervention research design standards. Remedial and Special Education, 34(1), 26-38.
- Wolf, M. M. (1978). Social validity: The case for subjective measurement or how applied behavior analysis is finding its heart. Journal of Applied Behavior Analysis, 11(2), 203-214.