Le plan A-B-A représente l’un des piliers méthodologiques les plus rigoureux de l’expérimentation intra-individuelle en psychologie et en sciences du comportement. En substituant la comparaison de groupes statistiques hétérogènes par l’observation continue et répétée d’un sujet unique soumis à des alternances systématiques de conditions expérimentales, cette architecture méthodologique permet d’isoler des relations fonctionnelles précises avec un niveau élevé de validité interne.
Plan A-B-A
1. Définition concise
Le plan A-B-A, également désigné sous le terme de protocole de retrait ou devis expérimental à sujet unique, est une méthodologie de recherche quasi-expérimentale ou expérimentale dans laquelle le comportement d’un individu ou d’une entité unique est mesuré de manière continue à travers trois phases séquentielles successives : une ligne de base initiale sans intervention (phase A), l’introduction délibérée d’une variable indépendante ou traitement (phase B), et le retrait complet de cette intervention pour observer un éventuel retour aux valeurs initiales (phase A).
Au sens strict de l’analyse appliquée du comportement, ce protocole opérationnalise le principe de vérification en démontrant que les modifications observées au cours de la phase B étaient directement imputables à la manipulation expérimentale plutôt qu’à des variables parasites, des artefacts d’évaluation ou des effets d’histoire temporelle. Si la variable dépendante s’écarte de sa trajectoire de base lors de l’application du traitement, puis réintègre son niveau antérieur dès lors que la manipulation cesse, le chercheur recueille un faisceau de preuves convaincant quant à l’existence d’une relation de causalité fonctionnelle directe.
Ce protocole constitue l’architecture élémentaire des plans expérimentaux à cas unique (en anglais, single-case experimental designs). Bien qu’il serve fréquemment d’archétype pédagogique pour expliquer l’inférence causale intra-sujet, son utilisation dans la pratique clinique soulève des questions déontologiques et pratiques majeures qui ont conduit au développement de variantes plus étendues comme le devis A-B-A-B.
2. Étymologie et origine linguistique
La désignation « A-B-A » repose sur une nomenclature alphabétique standardisée introduite au milieu du XXe siècle pour classifier les composantes des plans expérimentaux séquentiels. La lettre « A » est conventionnellement assignée à la phase de contrôle ou d’observation brute (la ligne de base, ou baseline en anglais), tandis que la lettre « B » désigne la première condition d’intervention thérapeutique, éducative ou pharmacologique.
Sur le plan sémantique, l’alternance symbolique formalise le mouvement de départ, de rupture et de régression. Le substantif « devis » ou « plan », issu du latin dividere (distinguer, organiser), renvoie à l’ordonnancement calculé des conditions de mesure. Le terme anglophone original, reversal design ou withdrawal design, met l’accent sur l’acte moteur et méthodologique du chercheur : retirer délibérément la contingence environnementale afin d’interroger la réversibilité du comportement étudié.
En langue française contemporaine, le terme est entré dans le lexique académique par l’intermédiaire des manuels de psychologie expérimentale et des traités consacrés à la méthodologie de l’analyse appliquée du comportement, traduisant fidèlement la nomenclature d’outre-Atlantique tout en l’enrichissant des concepts de validité interne et de contrôle systématique.
3. Prononciation et forme grammaticale
Dans la littérature scientifique francophone, le terme s’emploie principalement sous la forme du groupe nominal masculin « le plan A-B-A » ou « le devis A-B-A ». On rencontre également, en fonction des ancrages institutionnels ou régionaux (notamment au Canada francophone), la locution féminine « la méthodologie A-B-A » ou « la recherche de type A-B-A ».
Sur le plan phonétique, l’expression se prononce distinctement en épelant chaque lettre majuscule : [a.be.a]. Le terme est invariable au pluriel pour ce qui concerne le sigle lui-même (« des plans A-B-A »). L’adjonction de tirets est impérative dans la convention typographique afin d’expliciter le déroulement chronologique discontinu des trois phases distinctes, évitant ainsi la confusion avec des acronymes compacts désignant des méthodes ou des organisations.
D’un point de vue syntaxique, l’expression fonctionne généralement comme un modificateur apposé (« une étude selon un devis A-B-A », « un protocole de type A-B-A »). Elle régit des adjectifs au masculin lorsqu’elle est combinée avec le terme « plan » ou « devis », nécessitant des accords stricts dans la prose scientifique (par exemple : « un protocole A-B-A rigoureusement contrôlé »).
4. Explication conceptuelle détaillée
Le plan A-B-A repose sur une épistémologie inductive où chaque participant constitue son propre groupe contrôle. Plutôt que de neutraliser la variabilité interindividuelle par de larges cohortes et des moyennes statistiques, ce devis neutralise la variance indésirable en documentant de manière intensive la variabilité intra-individuelle au fil du temps. La force de l’inférence causale repose sur un tripode logique rigoureux formalisé par l’analyse expérimentale du comportement : la prédiction, la vérification et la réplication.
La première phase, la ligne de base initiale ($A_1$), implique la collecte répétée de données quantitatives sur le comportement cible en l’absence de toute modification de l’environnement habituel. Cette étape a pour mission d’établir un niveau stable et une tendance prédictive fiable. Le chercheur postule que si aucune intervention n’est introduite, le comportement poursuivra sa trajectoire naturelle selon la même variabilité et la même pente. Cette stabilité est essentielle car elle constitue le point d’ancrage contrefactuel indispensable à toute inférence ultérieure.
La deuxième phase ($B$) correspond à l’introduction de la variable expérimentale. La trajectoire comportementale observée est comparée à la projection hypothétique issue de la phase $A_1$. Si un changement marqué et immédiat survient tant au niveau de la moyenne, de la tendance que de la variabilité des scores, une première hypothèse d’efficacité est formulée. Toutefois, cette corrélation temporelle ne suffit pas à prouver un lien de cause à effet : l’amélioration ou la détérioration constatée pourrait résulter d’un événement extérieur fortuit (maturation biologique, changement météorologique, événement social concomitant).
C’est précisément ici qu’intervient la singularité de la troisième phase ($A_2$). En interrompant délibérément l’intervention ou en revenant aux conditions environnementales initiales, le chercheur soumet son hypothèse à l’épreuve de la vérification. Si le comportement régresse vers ses niveaux initiaux observés durant la phase $A_1$, l’hypothèse des facteurs confondants externes s’effondre presque totalement : il est hautement improbable qu’un facteur externe soit apparu exactement au moment de l’introduction de la variable pour disparaître aussitôt qu’elle est retirée. Le contrôle expérimental est ainsi établi avec une remarquable élégance logique.
5. Développement historique
L’émergence des devis à cas unique trouve ses racines historiques dans les travaux fondateurs de la physiologie et de la psychologie scientifique du XIXe siècle, notamment chez Claude Bernard et Hermann Ebbinghaus, qui privilégiaient l’étude exhaustive d’organismes individuels par rapport à l’agrégation de données de masse. Néanmoins, la théorisation explicite du devis A-B-A est indissociable de l’essor du béhaviorisme radical au cours des années 1930 à 1950 sous l’impulsion de Burrhus Frederic Skinner.
Skinner rejetait vigoureusement l’usage exclusif des plans de groupe promus par Ronald Fisher en agronomie et en biométrie, estimant que la moyennisation statistique masque les régularités fonctionnelles réelles propres à l’organisme individuel. Dans son ouvrage séminal de 1953, Science and Human Behavior, puis à travers le développement de la boîte de Skinner, le conditionnement opérant s’est méthodologiquement structuré autour du paradigme de renforcement, d’extinction et de rétablissement des contingences, préfigurant directement le schéma A-B-A.
La formalisation technique des plans de retrait a atteint sa maturité épistémologique avec la publication de l’ouvrage classique de Murray Sidman en 1960, Tactics of Scientific Research: Evaluating Experimental Data in Psychology. Sidman y a posé les règles strictes de l’analyse visuelle, de la stabilité des états stables et de la réplication intra-sujet. Quelques années plus tard, en 1968, l’article inaugural du Journal of Applied Behavior Analysis rédigé par Donald M. Baer, Montrose M. Wolf et Todd R. Risley a officiellement transposé le protocole A-B-A du laboratoire animal vers les contextes cliniques, thérapeutiques et scolaires, marquant la naissance officielle de l’évaluation comportementale appliquée moderne.
6. Fondements théoriques
Le plan A-B-A s’enracine profondément dans une philosophie déterministe et sélectionniste du comportement humain. La prémisse centrale stipule que les conduites motrices, verbales ou émotionnelles observables ne sont pas des émanations aléatoires d’une psyché inaccessible, mais des réponses fonctionnelles façonnées par des antécédents et maintenues par des conséquences environnementales identifiables.
Sur le plan épistémologique, le modèle repose sur le principe de parcimonie (le rasoir d’Ockham) et sur le raisonnement inductif. Contrairement aux plans factoriels issus du paradigme hypothético-déductif classique, qui testent des hypothèses a priori sur des populations sélectionnées, le devis A-B-A explore la sensibilité d’un comportement opérant individuel à des perturbations environnementales introduites de façon graduelle et réversible. L’expérimentateur adopte une posture de contrôle continu où l’état stationnaire (l’équilibre asymptotique du comportement) sert de référence scientifique immuable.
Un autre fondement théorique sous-jacent est l’hypothèse de plasticité et de réversibilité comportementale. Pour qu’un devis A-B-A soit théoriquement valide, le chercheur doit présumer que le comportement étudié relève d’une régulation dépendante du maintien continu de ses conditions de renforcement direct. Si une compétence acquise devient autonome sur le plan cognitif ou s’intègre de façon permanente dans le répertoire mnésique du participant, le cadre conceptuel du retrait perd son opérabilité expérimentale.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
Le déploiement méthodique d’un protocole A-B-A requiert la maîtrise d’un ensemble de paramètres structurels et analytiques indispensables :
- La phase de ligne de base initiale ($A_1$) : Phase d’observation systématique préalable à toute intervention. Elle doit comporter un nombre suffisant de points de mesure (généralement au minimum 3 à 5 observations consécutives, selon les standards contemporains) pour démontrer l’absence de tendance préexistante dans la direction du changement thérapeutique espéré.
- La phase de traitement ($B$) : Phase au cours de laquelle la variable indépendante est systématiquement appliquée. La durée de cette phase doit être modulée en fonction de la réponse du participant jusqu’à l’obtention d’un nouveau plateau comportemental stable.
- La phase de retrait ($A_2$) : Phase de suppression délibérée du traitement rétablissant fidèlement les conditions écologiques de la phase $A_1$. Son but exclusif est de confirmer que l’extinction ou la réduction de la variable indépendante provoque la disparition des gains ou la résurgence des conduites antérieures.
- L’analyse visuelle des séries temporelles : Procédure analytique non paramétrique privilégiée qui évalue six propriétés fondamentales des tracés graphiques : le niveau (la moyenne relative des données par phase), la tendance (l’orientation ou la pente de la trajectoire), la variabilité (l’amplitude des fluctuations autour de la tendance), l’immédiateté de l’effet lors des transitions, le chevauchement (le pourcentage de points communs entre phases contiguës) et la cohérence générale des patrons.
- Les extensions structurelles : Le devis A-B-A est souvent le socle de designs plus sophistiqués, tels que le plan A-B-A-B (qui rétablit l’intervention pour ne pas laisser le participant sans bénéfice clinique), le plan B-A-B (utilisé en cas d’urgence où le traitement doit démarrer immédiatement sans ligne de base préalable) ou les plans multi-éléments.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la mise en œuvre pratique d’un devis A-B-A, considérons le cas d’une intervention ciblant l’anxiété de performance chez une sportive de haut niveau, mesurée par la fréquence des ruminations verbalisées et des épisodes de tachycardie rapportés quotidiennement lors des entraînements. Durant la phase $A_1$ (deux semaines), l’athlète consigne ses symptômes sans modifier sa routine : les données révèlent une ligne de base stable caractérisée par une moyenne élevée de 12 épisodes anxieux par séance. En phase $B$, une technique de rétroaction biologique (biofeedback) associée à une restructuration respiratoire est introduite durant trois semaines ; on observe une diminution immédiate et continue de la fréquence des crises, chutant à une moyenne de 3 par séance. Lors de la phase $A_2$, l’accès à l’appareil de biofeedback est suspendu pendant dix jours. Les ruminations et la tachycardie remontent rapidement à une fréquence de 10 à 11 épisodes. Cette remontée valide rigoureusement que la réduction observée en phase $B$ découlait bien du dispositif technologique et respiratoire, et non de facteurs saisonniers ou motivationnels fortuits.
Un deuxième exemple concret se situe dans le milieu scolaire spécialisé, face à des comportements d’agitation motrice (quitter son siège sans autorisation) manifestés par un enfant diagnostiqué avec un trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH). En phase $A_1$, l’enseignant observe en moyenne 18 levers intempestifs par tranche de deux heures. En phase $B$, un système de renforcement différentiel par jetons échangeables contre des activités privilégiées est instauré : la fréquence des levers chute drastiquement à 2 occurrences par séance. En phase $A_2$, le programme de jetons est subitement interrompu pour revenir aux consignes verbales classiques : la fréquence des levers remonte à 15 par séance. Le contrôle opérant est irréfutablement démontré.
Un troisième exemple relève de l’ergonomie et de la psychologie du travail. Une entreprise cherche à évaluer l’impact d’un éclairage circadien dynamique sur la somnolence auto-rapportée d’un opérateur de tour de contrôle effectuant des quarts de nuit. Après une ligne de base sans éclairage spécifique ($A_1$), le système dynamique est allumé pendant un mois ($B$), montrant une réduction nette des scores de somnolence sur l’échelle de Karolinska. Le retour temporaire à l’éclairage statique conventionnel ($A_2$) s’accompagne d’une résurgence immédiate de la somnolence subjective, prouvant l’effet photobiologique spécifique du dispositif.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation rigoureuse au sein d’un plan A-B-A impose une méthodologie métrologique sans faille. Contrairement aux protocoles transversaux qui s’appuient sur un ou deux temps de mesure (pré-test / post-test), le devis A-B-A exige un échantillonnage temporel dense et répété du comportement cible. La variable dépendante doit impérativement être opérationnalisée sous la forme d’un comportement observable, discret, reproductible et mesurable.
Les modes de quantification les plus courants comprennent l’enregistrement de la fréquence d’apparition (comptage par unité de temps), la durée globale de l’épisode, la latence entre le stimulus et la réponse, ou encore l’échantillonnage temporel par intervalles (intervalles partiels, intervalles entiers ou échantillonnage momentané). Pour garantir l’absence de biais d’observation, les chercheurs ont recours au calcul de l’accord inter-juges (ou fidélité inter-observateurs, interobserver agreement), où deux observateurs indépendants évaluent simultanément au moins 20 à 33 % des séances dans chaque phase. Un coefficient de concordance (fréquemment le Kappa de Cohen ou un pourcentage brut supérieur à 80-85 %) est requis pour certifier la fiabilité des données.
Sur le plan de l’analyse analytique des résultats, l’analyse visuelle traditionnelle est aujourd’hui souvent enrichie par des indicateurs statistiques de non-chevauchement (non-overlap metrics) tels que le pourcentage de données non chevauchantes (PND, Percentage of Non-Overlapping Data), le PEM (Percentage of Data Exceeding the Median) ou le coefficient Tau-U, qui permet de neutraliser statistiquement la présence d’une éventuelle tendance monotone indésirable durant la ligne de base.
10. Applications et pertinence pratique
Le spectre d’application du protocole A-B-A est vaste, bien que son usage doive constamment être arbitrée avec les contraintes du terrain clinique et éducatif :
- En psychologie clinique et comportementale : Il permet de valider empiriquement des protocoles d’extinction, de gestion des contingences ou des techniques de relaxation ciblant des tics, des phobies spécifiques non invalidantes ou des habitudes compulsives motrices.
- En éducation spécialisée et troubles du neurodéveloppement : Utilisé par les analystes du comportement certifiés (BCBA) pour vérifier la pertinence fonctionnelle de renforçateurs primaires ou secondaires auprès d’enfants avec trouble du spectre de l’autisme.
- En neuropsychologie et rééducation motrice : Utile pour attester l’efficacité spécifique d’une orthèse dynamique, d’une stimulation rythmique auditive ou d’un dispositif d’aide à la communication chez des patients post-AVC ou cérébrolésés.
- En pharmacologie clinique précoce (essais de phase I/II à cas unique) : Permet d’isoler l’action d’une molécule à demi-vie très courte en comparant l’état d’un patient sous placebo ($A$), sous principe actif ($B$), puis sous retour au placebo ($A$).
- En psychologie organisationnelle et ergonomie : Évalue l’influence directe de changements environnementaux (bruit ambiant, primes de productivité contingentes, micro-pauses guidées) sur l’attention soutenue ou la performance individuelle des collaborateurs.
11. Recherche et preuves empiriques
La littérature scientifique consacrée aux sciences du comportement regorge d’études attestant de la robustesse méthodologique des protocoles à cas unique. Des chercheurs éminents tels que David H. Barlow, Michel Hersen ou Alan E. Kazdin ont documenté dans de nombreux traités méthodologiques comment le devis de retrait offre une alternative scientifiquement irréprochable aux essais contrôlés randomisés (ECR) traditionnels, notamment lorsqu’il s’agit de populations rares ou hautement hétérogènes où la constitution de groupes homogènes est statistiquement impossible.
Les synthèses méthodologiques menées par Horner et ses collaborateurs (2005) ont établi des critères de qualité stricts pour la reconnaissance des preuves issues des protocoles à sujet unique par les organismes de santé publique et les départements d’éducation (tels que le What Works Clearinghouse de l’Institut des sciences de l’éducation américain). Selon ces standards, un plan de retrait démontre un contrôle expérimental incontestable dès lors qu’il présente au moins trois démonstrations distinctes d’un effet expérimental à des moments temporels différents.
Des travaux empiriques récents se sont également penchés sur l’intégration des modèles mixtes et de l’inférence bayésienne pour analyser les séries temporelles issues des plans A-B-A. Ces travaux démontrent que lorsque l’effet de traitement est franc et que la variabilité de la ligne de base est maîtrisée, le taux d’erreur de type I (faux positifs) dans un plan à retrait bien conduit est comparable, voire inférieur, à celui de nombreux devis factoriels inter-sujets à faible puissance statistique.
12. Considérations culturelles et contextuelles
La réception et l’implémentation du protocole A-B-A ne sont pas neutres sur le plan culturel et sociologique. Dans les cultures de recherche anglo-saxonnes, historiquement imprégnées de pragmatisme et de positivisme opérationnel, l’observation individualisée et le contrôle direct des contingences environnementales sont largement admis et valorisés tant dans le monde académique que dans les institutions de soin.
En revanche, dans les contextes thérapeutiques ou éducatifs francophones d’inspiration psychodynamique ou phénoménologique, le recours à un protocole A-B-A s’est parfois heurté à des réticences conceptuelles. La manipulation délibérée de l’environnement d’un individu et l’interruption planifiée d’un soutien psychologique peuvent y être perçues comme une instrumentalisation rigide de la relation clinique ou une réduction mécanique de la subjectivité de l’individu à des séquences comportementales automatisées.
Par ailleurs, dans les pays à ressources médicales limitées ou dans les milieux éducatifs vulnérables, la mise en œuvre de collectes quotidiennes intensives nécessaires au devis A-B-A se heurte à des contraintes logistiques sévères. Le manque de personnel formé pour assurer l’évaluation inter-juges et la surveillance en continu limite souvent la faisabilité technique de ces protocoles, restreignant leur diffusion hors des centres universitaires d’excellence.
13. Critiques, débats et limites méthodologiques
En dépit de sa rigueur logique, le plan A-B-A fait l’objet de contestations récurrentes, articulées autour de deux limitations majeures : l’inacceptabilité éthique du retrait clinique et le problème d’irréversibilité comportementale.
Sur le plan éthique, achever une intervention sur une phase de retrait ($A_2$) constitue un manquement déontologique flagrant dans de nombreux contextes cliniques. Si un chercheur parvient avec succès, en phase $B$, à réduire drastiquement des comportements d’automutilation sévères, des agressions physiques envers autrui ou des symptômes dépressifs aigus chez un patient, il est moralement indéfendable et scientifiquement inacceptable de supprimer l’intervention salvatrice au risque de voir réapparaître la souffrance ou le danger. C’est la raison pour laquelle les comités de protection des personnes et les directives de l’American Psychological Association prohibent quasi systématiquement le devis A-B-A strict au profit du devis A-B-A-B, qui restaure obligatoirement le traitement après la brève phase de vérification.
Sur le plan méthodologique et biologique, l’écueil le plus rédhibitoire est l’effet de rémanence (carryover effect) ou d’apprentissage non réversible. Certains processus psychologiques, une fois acquis, ne peuvent pas physiologiquement ou cognitivement régresser lorsque la variable indépendante est supprimée. Par exemple, si une intervention $B$ consiste à enseigner la lecture d’un mot, la résolution d’une équation ou la conduite d’un vélo, l’interruption des instructions de l’expérimentateur en phase $A_2$ n’effacera pas les connexions neuronales stabilisées : le comportement restera à son niveau acquis. Dans ces conditions d’irréversibilité fonctionnelle, le devis A-B-A échoue totalement à démontrer le contrôle expérimental, et le chercheur doit obligatoirement se tourner vers un plan à lignes de base multiples (multiple baseline design).
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour appréhender adéquatement le plan A-B-A, il est indispensable de le situer au sein de la taxonomie des devis méthodologiques contemporains :
- Plan A-B : Simple étude pré-expérimentale comparant une ligne de base et une intervention sans retrait ultérieur. Dépourvu de la phase $A_2$, il est incapable de contrôler les menaces à la validité interne comme l’histoire ou la maturation, et ne permet aucune inférence causale robuste.
- Plan A-B-A-B : Véritable étalon-or du devis de retrait, il prolonge le plan A-B-A par une seconde réintroduction de l’intervention ($B_2$). Il résout le dilemme éthique de l’abandon du patient tout en apportant une seconde preuve expérimentale par réplication directe.
- Plan à lignes de base multiples (Multiple Baseline Design) : Protocole alternatif hautement privilégié lorsque le comportement cible est irréversible ou que le retrait est éthiquement impossible. L’intervention est introduite de manière décalée dans le temps à travers différents comportements, contextes ou participants.
- Plan à traitements alternés (Alternating Treatments Design) : Devis comparant l’efficacité relative de deux ou plusieurs interventions appliquées de façon concomitante et aléatoire au même individu, sans exiger de longues phases de stabilisation préalables.
- Essai contrôlé randomisé (ECR) : Paradigme de recherche de groupe classique où les participants sont assignés par tirage au sort entre un groupe expérimental et un groupe témoin, reposant sur l’inférence statistique plutôt que sur l’inférence fonctionnelle intra-sujet.
15. Synthèse et points clés
Le plan A-B-A constitue la forme paradigmatique primitive du devis expérimental à retrait en psychologie comportementale. En séquençant chronologiquement une ligne de base d’observation brute ($A_1$), l’application délibérée d’une intervention ($B$) et la suppression de cette dernière ($A_2$), ce modèle fournit une démonstration élégante et directe du contrôle expérimental sans avoir recours à de vastes échantillons statistiques.
Son pouvoir démonstratif réside intégralement dans le phénomène de réversibilité : le retour systématique du comportement cible à son état pré-expérimental lors du retrait écarte avec une probabilité critique les hypothèses rivales liées aux facteurs confondants temporels ou écologiques.
Néanmoins, ses applications demeurent strictement circonscrites par deux verrous indépassables : d’une part, la frontière éthique qui interdit de priver un patient d’une intervention efficace lorsque sa sécurité ou son intégrité est en jeu ; d’autre part, la frontière cognitive liée aux comportements d’apprentissage permanent qui défient tout principe de réversibilité. Compris et maîtrisé dans son épistémologie propre, le plan A-B-A demeure le socle pédagogique fondamental à partir duquel toute la rigueur des méthodologies à cas unique modernes s’est déployée.
Références
- Baer, D. M., Wolf, M. M., & Risley, T. R. (1968). Some current dimensions of applied behavior analysis. Journal of Applied Behavior Analysis, 1(1), 91–97. https://doi.org/10.1901/jaba.1968.1-91
- Barlow, D. H., Nock, M. K., & Hersen, M. (2009). Single case experimental designs: Strategies for studying behavior change (3rd ed.). Pearson.
- Horner, R. H., Carr, E. G., Halle, J., McGee, G., Odom, S., & Wolery, M. (2005). The use of single-subject research to identify evidence-based practice in special education. Exceptional Children, 71(2), 165–179. https://doi.org/10.1177/001440290507100203
- Kazdin, A. E. (2011). Single-case research designs: Methods for clinical and applied settings (2nd ed.). Oxford University Press.
- Sidman, M. (1960). Tactics of scientific research: Evaluating experimental data in psychology. Basic Books.
- Skinner, B. F. (1953). Science and human behavior. Macmillan.