Au carrefour des premières régulations corporelles et de la structuration psychique infantile, la phase anale expulsive représente un moment fondateur où l’enfant découvre le pouvoir de donner, de refuser et d’extérioriser ses pulsions élémentaires face aux exigences du monde extérieur. Cette modalité du développement libidinal, théorisée initialement au sein du modèle psychanalytique de la sexualité infantile, articule le contrôle sphinctérien à la naissance de l’affirmation de soi, de l’agressivité et de la créativité primitive. Comprendre les dynamiques de l’expulsion anale permet d’éclairer non seulement les étapes charnières du développement de la petite enfance, mais également l’étiologie de certains traits de personnalité et organisations névrotiques à l’âge adulte.
Phase anale expulsive
1. Définition concise
La phase anale expulsive désigne, au sein de la métapsychologie psychanalytique, la première sous-phase du stade anal (survenant approximativement entre 18 mois et 3 ans), au cours de laquelle le plaisir érogène et l’affirmation pulsionnelle sont principalement centrés sur l’expulsion violente ou délibérée des matières fécales. Ce mode relationnel et somatique combine la satisfaction libidinale liée à la détente sphinctérienne avec une décharge sadique dirigée vers l’objet extérieur, transformant l’excrément en instrument d’agression, d’emprise ou de don contraignant.
Dans la perspective développementale classique, cette phase précède la sous-phase anal-rétentive. Alors que la rétention vise la conservation jalouse et le contrôle intériorisé de l’objet, l’expulsion privilégie l’anéantissement de la matière ou son éjection active comme première manifestation d’une autonomie motrice opposée aux requêtes de l’entourage. Le corps y devient le théâtre d’une négociation politique et affective où expulser équivaut à affirmer sa puissance propre, parfois au détriment des normes de propreté imposées par les figures parentales.
Sur le plan psychopathologique et caractériel, la fixation à cette phase ou sa réactivation régressive favorise l’émergence d’une organisation psychique caractérisée par le désordre, la contestation agressive de l’autorité, l’impulsivité explosive et des formes particulières de créativité non conformiste. L’individu anal-expulsif traite symboliquement le monde extérieur comme un réceptacle de ses propres décharges affectives et pulsionnelles brutes.
2. Étymologie et origine linguistique
Le syntagme « phase anale expulsive » résulte de la conjonction de plusieurs racines linguistiques et de concepts élaborés en langue allemande par les pionniers de la psychanalyse. Le terme « anal » dérive directement du latin classique anus, signifiant l’anneau, le cercle ou l’orifice terminal du tube digestif, qui a donné en français médical l’adjectif « anal » dès le début du XIXe siècle pour désigner ce qui a trait à cette zone anatomique précise.
L’adjectif « expulsif » provient du verbe latin expellere, composé du préfixe ex- (hors de, vers l’extérieur) et du verbe pellere (pousser, chasser, mettre en mouvement). Le bas-latin a dérivé de ce verbe le participe expulsivus, qui qualifie une force ou une action destinée à chasser violemment une substance d’un corps ou d’un réceptacle. En médecine ancienne, les « remèdes expulsifs » étaient destinés à favoriser l’évacuation des humeurs, des calculs ou des fèces.
Dans le lexique psychanalytique, la notion s’enracine dans les écrits de Sigmund Freud, qui forge en allemand les concepts d’anale Phase et d’Anal-Erotik (érotisme anal). La distinction clinique rigoureuse entre modalité expulsive et rétentive est toutefois formalisée et systématisée par le psychanalyste berlinois Karl Abraham, qui introduit la notion de premier stade sadique-anal (erste sadistisch-anale Stufe), caractérisé par l’expulsion et la destruction de l’objet, en contraste avec le second stade marqué par la rétention et la conservation.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, l’expression se transcrit en alphabet phonétique international sous la forme : /faz a.nal ɛk.spyl.siv/. En français standard, la liaison consonantique entre « anal » et « expulsive » ne s’effectue pas nécessairement en langage courant, mais l’articulation soignée en milieu universitaire ou clinique détache nettement chaque terme : [faz] [a.nal] [ɛk.spyl.siv].
D’un point de vue grammatical, « phase anale expulsive » est une locution nominale féminine singulière. Elle est constituée d’un substantif féminin (« phase ») déterminé par deux adjectifs qualificatifs épithètes postposés (« anale » et « expulsive »). Dans l’usage clinique et théorique, on rencontre fréquemment des déclinaisons synonymiques ou complémentaires, telles que « stade anal expulsif » (locution nominale masculine, /stad a.nal ɛk.spyl.sif/), « sous-stade sadique-anal expulsif », ou encore « caractère anal-expulsif » lorsque la notion qualifie une structure de personnalité pérenne.
L’accord grammatical suit les règles morphologiques usuelles du français : au pluriel, on parlera de « phases anales expulsives » ou de « traits anal-expulsifs ». L’usage du trait d’union apparaît de manière fluctuante selon les auteurs : certains rédigent « caractère anal-expulsif » avec un tiret pour signaler l’unité nosographique du concept, tandis que d’autres préfèrent la juxtaposition libre « caractère anal expulsif ».
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour saisir l’ampleur métapsychologique de la phase anale expulsive, il convient de situer l’expérience somatique de l’enfant dans le cadre de la théorie des stades du développement psychosexuel. Vers la seconde année de vie, la zone érogène dominante cesse d’être la muqueuse buccale pour s’ancrer dans la sphère ano-rectale. Cette mutation correspond à une étape neurophysiologique déterminante : la myélinisation progressive des voies pyramidales et la maturation des sphincters striés permettent désormais à l’enfant de différer ou de déclencher volontairement l’acte de défécation. Le corps quitte l’automatisme purement réflexe pour entrer dans le champ de la volonté motrice.
L’expulsion constitue le premier mode d’exercice de cette motricité nouvelle. Dans cette étape, l’enfant éprouve une volupté intense lors du passage de la colonne fécale à travers la muqueuse anale stimulée. Cependant, cette volupté n’est pas seulement auto-érotique : elle est fondamentalement relationnelle et agressive. Le contenu fécal, considéré par la métapsychologie comme le premier produit autonome détaché du corps propre, possède un statut hautement ambivalent. L’acte d’expulser est perçu inconsciemment par l’enfant comme une manifestation souveraine de puissance. Déféquer n’est pas simplement évacuer un déchet métabolique ; c’est projeter un fragment de son être dans l’espace partagé avec l’adulte.
Le conflit central de cette phase émerge précisément de la collision entre le plaisir brut de l’expulsion et les premières exigences socioculturelles d’inhibition pulsionnelle, portées par l’apprentissage de la propreté sphinctérienne. Les figures parentales demandent à l’enfant d’ajourner la décharge, de contrôler ses sphincters et de déposer ses matières dans un lieu et à un moment strictement déterminés (le pot ou les toilettes). En réponse à cette injonction civilisatrice, l’expulsion prend une valeur de communication agressive ou de protestation radicale : déféquer en dehors du pot, sur le sol ou dans ses vêtements devient une arme par laquelle l’enfant manifeste son refus de soumission et sa capacité à défier le désir de l’autre.
En outre, la dimension expulsive implique une conception fantasmatique de la perte et du démantèlement. Selon l’école psychanalytique des relations d’objet, le produit fécal expulsé est assimilé à un objet dangereux, souillé ou toxique, mais paradoxalement valorisé comme un trésor ou un cadeau vengeur. L’expulsion agressive permet à l’appareil psychique d’évacuer des excitations intolérables ou des pulsions de destruction internes. En projetant violemment cet objet au-dehors, l’enfant s’allège d’une tension tout en s’exposant à la terreur de détruire l’objet d’amour parental par ses projections fécales corrosives.
Les frontières conceptuelles de la phase anal-expulsive se délimitent par contraste avec la phase anal-rétentive ultérieure. Alors que la seconde opère par suspension, resserrement, rétention avare et domestication maniaque des pulsions au service de la conformité ou d’une maîtrise narcissique intériorisée, la modalité expulsive s’exprime dans l’extériorisation, l’étalement, l’éclatement et la projection. L’expulsion inaugure la polarité entre activité et passivité : être passif consisterait à subir l’injonction maternelle, tandis qu’expulser activement, même de manière inopportune, instaure le sujet dans une position d’agent de son propre destin somatopsychique.
5. Évolution historique
L’histoire de ce concept débute véritablement avec la publication en 1905 des Trois essais sur la théorie sexuelle par Sigmund Freud. Dans cet ouvrage fondateur, Freud scandalise le monde médical viennois en affirmant l’existence d’une sexualité infantile polymorphe et en érigeant la zone anale en zone érogène majeure. Freud constate que les sensations liées à l’évacuation intestinale constituent une source primitive de satisfaction voluptueuse, et relie pour la première fois les troubles de la propreté infantile aux futures névroses obsessionnelles et aux perversions adultes.
En 1908, dans son article fondamental « Caractère et érotisme anal », Freud franchit une étape supplémentaire en décrivant la fameuse « triade anale » (ordre, parcimonie, obstination) résultant de la sublimation et de la formation réactionnelle contre les pulsions anales. Toutefois, dans ces premiers écrits freudiens, la phase anale est encore appréhendée de manière globale sous le terme de « stade sadique-anal », sans distinction tranchée entre ses sous-composantes motrices.
C’est à Karl Abraham que revient le rôle historique de formaliser la scission interne du stade anal. Dans son texte magistral de 1924, Esquisse d’une histoire du développement de la libido basée sur la psychanalyse des troubles mentaux, Abraham démontre la nécessité de diviser le stade sadique-anal en deux moments distincts :
- Le premier stade sadique-anal (expulsif) : orienté vers la destruction et la perte violente de l’objet, dominé par le désir sadique d’anéantir par l’expulsion ;
- Le second stade sadique-anal (rétentif) : orienté vers la conservation possessive, la maîtrise méticuleuse et la rétention de l’objet.
Dans les décennies 1930 à 1950, l’école britannique de psychanalyse, sous l’impulsion de Melanie Klein, revisite la phase expulsive à la lumière des mécanismes d’identification projective et de l’angoisse paranoïde. Klein postule que le nourrisson utilise ses matières fécales et son urine dans ses fantasmes inconscients comme des substances destructrices, brûlantes et empoisonnées, destinées à attaquer le corps de la mère de l’intérieur. Pour l’enfant kleinien, l’expulsion anale n’est pas une simple étape somatique mais une véritable guerre fantasmatique d’agression projective.
Par la suite, Erik Erikson intègre ces intuitions dans son modèle psychosocial du développement humain (1950). Erikson renomme le conflit anal sous l’angle de la polarité « Autonomie contre Honte et Doute ». Pour lui, la modalité motrice du « laisser aller » (expulsion) et du « retenir » (rétention) structure l’équilibre fondamental entre l’affirmation d’une volonté personnelle créatrice et le risque d’une désorganisation anarchique ou d’une culpabilisation destructrice induite par le regard social.
6. Fondements théoriques
Le cadre théorique de la phase anale expulsive repose en premier lieu sur la métapsychologie des pulsions (Trieb). Freud définit la pulsion par sa source somatique (la zone érogène), sa poussée (le quantum d’énergie), son but (l’extinction de la tension d’excitation) et son objet (ce par quoi le but peut être atteint). Dans le cas de la pulsion anal-expulsive :
- La source est l’appareil sphinctérien ano-rectal et la muqueuse digestive terminale ;
- Le but pulsionnel direct est la libération violente de la pression intra-rectale et la jouissance éprouvée lors du passage abrasif des matières fécales ;
- L’objet primitif est la matière fécale elle-même, perçue comme un prolongement de la substance du moi (auto-érotisme), avant de devenir un signifiant projeté vers l’objet parental (l’adulte qui réclame la propreté).
Le second pilier théorique réside dans l’intrication pulsionnelle entre libido et pulsion de destruction (ou pulsion d’agression, puis pulsion de mort). L’expulsion anale illustre de manière paradigmatique le concept de sadisme primaire. L’évacuation est vécue comme une pulvérisation ou un déchiquetage : l’expulsion fécale met en pièces la tension corporelle et traite l’excrément comme un projectile. Ce mécanisme explique pourquoi la clinique analytique associe étroitement le sadisme anal à l’émergence des fantasmes de toute-puissance : l’enfant s’illusionne sur sa capacité à détruire le monde par l’exercice souverain de son canal d’expulsion.
Sur le plan structural, cette phase coïncide avec l’ébauche des premières instances de contrôle interne. Selon la topique freudienne, le Ça pousse à la décharge immédiate et sans condition (principe de plaisir), tandis que le Moi naissant, confronté aux pressions parentales préfigurant le Surmoi, doit négocier un compromis. L’expulsion rebelle représente un triomphe temporaire du Ça sur le Moi en cours de régulation : l’enfant choisit la décharge motrice immédiate au détriment de l’approbation extérieure.
Enfin, la théorie des relations d’objet souligne que la modalité expulsive fonde le prototype psychologique de l’expulsion psychique (la projection et le déni). Face à des angoisses insupportables ou des représentations insatisfaisantes, l’esprit humain réutilise les voies frayées par l’expulsion corporelle : rejeter hors du Moi ce qui déplaît, cracher ou expulser l’affect négatif sur autrui, transformant autrui en dépotoir fantasmatique.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’analyse structurelle de la phase anale expulsive révèle plusieurs dimensions psychophysiologiques et métapsychologiques interdépendantes :
- La dimension érogène et somatosensorielle : intensité du plaisir kinesthésique et viscéral lié à l’évacuation rapide du bol fécal ; sensibilité de la zone sphinctérienne à la chute brutale de pression mécanique ;
- La dimension agressive et sadique : utilisation fantasmatique des matières fécales comme armes destructrices, missiles corporels ou instruments de souillure visant à dégrader ou humilier l’objet externe ;
- La dimension d’affirmation d’autonomie motrice : épreuve inaugurale de la puissance individuelle face au diktat parental ; triomphe du pouvoir de dire « non » corporellement à travers le refus du pot au profit d’une expulsion sauvage ;
- La modalité relationnelle du don agressif : l’excrément n’est pas donné selon les règles de la convention sociale, mais offert par effraction, forçant l’adulte à nettoyer et à subir l’intimité organique de l’enfant ;
- La fixation expulsive (étiologie caractérielle) : persistance pathologique ou dominante de ces pulsions chez l’adulte, menant à une organisation caractérielle singulière ;
- La sublimation créative : dérivation constructive de l’impulsion expulsive vers des activités matérielles, artistiques, plastiques (peinture, modelage, écriture torrentielle) ou comportementales.
8. Exemples et cas illustratifs
Afin d’illustrer la manifestation clinique de ce construct, envisageons d’abord le cas paradigmatique d’un enfant en bas âge, puis deux manifestations caractérielles à l’âge adulte.
Cas 1 : L’opposition motrice chez l’enfant de deux ans et demi
Julien, âgé de 30 mois, refuse systématiquement de s’asseoir sur le pot que ses parents lui présentent avec insistance. Dès que l’adulte tente de l’y contraindre, l’enfant raidit le corps, hurle et retient apparemment ses selles. Cependant, quelques minutes après avoir été retiré du pot et rhabillé, Julien s’isole au milieu du salon et défèque dans sa culotte avec un sourire manifeste de défi, avant d’étaler avec jubilation ses selles sur le tapis du salon. Sur le plan psychanalytique, Julien utilise l’expulsion anale non pas comme un simple accident de contrôle somatique, mais comme un acte d’insoumission triomphant. Il affirme sa souveraineté corporelle en choisissant lui-même le lieu et le moment de l’expulsion, transformant l’excrément en instrument d’agression visuelle et olfactive contre la contrainte parentale.
Cas 2 : La personnalité adulte anal-expulsive en milieu professionnel
Marc, 38 ans, consultant d’entreprise, consulte pour des conflits chroniques avec sa hiérarchie et une instabilité relationnelle persistante. Son bureau est dans un état de désordre permanent, encombré de documents enchevêtrés, de tasses sales et de notes éparses. Marc se montre incapable de respecter les délais imposés, qu’il qualifie de « carcans bureaucratiques aliénants ». Lors des réunions de travail, il est sujet à des explosions verbales colériques, « déchargeant » sans ménagement des critiques acerbes et provocatrices sur ses collègues, les laissant sidérés par la violence de ses propos. Marc tire une fierté paradoxale de sa réputation d’homme « sans filtre », incapable de dissimulation. Ce profil incarne la persistance du caractère anal-expulsif : absence de retenue, mépris de l’ordre normatif, désordre flamboyant et projection explosive de ses affects sur autrui, vécue comme une délivrance souveraine.
Cas 3 : La sublimation créative chez l’artiste plasticien
Claire, peintre expressionniste contemporaine, est réputée pour ses toiles monumentales créées selon la technique du dripping et de l’empâtement gestuel violent. Elle n’utilise pas de pinceaux traditionnels mais projette de grands jets d’acrylique et de matière boueuse directement avec ses mains ou à l’aide de tubes pressés violemment contre la toile disposée au sol. L’acte créateur est décrit par Claire comme une transe physique intense, où elle ressent le besoin vital de « vomir et expulser tout ce qui bouillonne à l’intérieur » pour le projeter avec force sur le support blanc immaculé. Il s’agit d’une illustration remarquable de sublimation réussie : l’impulsion sadique-anale à expulser et souiller la blancheur virginale du tableau est canalisée vers une œuvre d’art socialement reconnue et esthétiquement valorisée.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation des fixations et des traits liés à la phase anale expulsive ne s’effectue pas selon les méthodes de la biométrie médicale standard, mais relève des outils diagnostiques de la psychologie clinique et projective, ainsi que de questionnaires psychométriques spécialisés inspirés des théories psychanalytiques.
Dans l’évaluation projective, le test des taches d’encre de Rorschach fournit des indices précieux. La grille d’interprétation psychanalytique identifie des réponses caractéristiques : utilisation préférentielle des planches sombres pour évoquer des images de boue, d’explosions, de volcans crachant de la lave, de débris projetés ou de figures monstrueuses déféquant. De même, au Test d’Aperception Thématique (TAT) ou au test pour enfants du test de Patte Noire de Louis Corman, les planches explorant la propreté, la souillure et le sadisme révèlent les conflits non résolus autour de l’expulsion (par exemple, la planche « Le Fumier » de Patte Noire, où le petit cochon s’exprime dans la décharge et la boue).
Sur le versant psychométrique, plusieurs chercheurs ont tenté d’opérationnaliser le caractère anal freudien. L’instrument le plus notoire est le Kline Anal-Eroticism Scale ou le questionnaire Ai3 de Paul Kline (1969). Ces échelles évaluent par auto-évaluation des dimensions opposées : d’une part, les traits anal-rétentifs (ponctualité maniaque, avarice, propreté obsessionnelle), et d’autre part, les traits anal-expulsifs, regroupant des items mesurant :
- Le goût prononcé pour le désordre, l’encombrement et la tolérance à la saleté ;
- L’inconstance temporelle, la procrastination suivie de rushs impulsifs ;
- L’expression agressive directe, les explosions d’humeur et le langage scatologique ou vulgaire ;
- Le rejet systématique de la hiérarchie et des conventions institutionnelles.
Enfin, l’entretien clinique non directif et la cure psychanalytique demeurent le cadre privilégié pour observer les manifestations de cette phase, à travers l’analyse du transfert, les lapsus, les rêves d’inondation ou de déjections massives, et la manière dont le patient gère le cadre temporel et financier des séances.
10. Applications et portée pratique
La compréhension clinique de la phase anale expulsive trouve des applications majeures dans plusieurs champs de la pratique psychologique et socio-éducative.
En psychologie du développement et en guidance parentale, ces connaissances éclairent la gestion de l’acquisition de la propreté. Les cliniciens préviennent les parents contre les méfaits d’un dressage sphinctérien trop précoce, rigide ou punitif. Lorsque l’adulte dramatise chaque accident de propreté ou punit avec sévérité les comportements d’opposition expulsive, il risque de favoriser un enkystement sadique-anal chez l’enfant, précipitant soit une rupture de confiance avec retrait rétentif (constipation psychogène d’opposition), soit une névrose obsessionnelle précoce, soit au contraire une fixation rebelle expulsive pérenne.
En psychopathologie de l’enfant, l’encoprésie fonctionnelle (émission fécale involontaire ou délibérée dans des lieux inappropriés chez l’enfant de plus de 4 ans) est directement articulée aux aléas de la phase anale expulsive. L’encoprésie est souvent comprise comme l’échec de la négociation entre expulsion agressive et rétention anxieuse, où l’enfant utilise ses selles comme une bombe relationnelle inconsciente pour déstabiliser le système familial ou exprimer une angoisse d’abandon majeure.
Dans la clinique adulte, la reconnaissance des traits anal-expulsifs guide le positionnement thérapeutique. Les patients présentant une structure de personnalité marquée par l’expulsion ont tendance à agir dans le cadre (acting out), à « décharger » des flots d’agressivité verbale sur l’analyste pour tester la solidité du cadre, ou à arriver régulièrement en retard pour bousculer la temporalité convenue. Le clinicien averti évite les interventions moralisatrices ou rigides qui rejoueraient la coercition parentale, et s’emploie à offrir un contenant psychique capable d’accueillir et d’élaborer verbalement cette décharge motrice brute sans s’effondrer ni contre-attaquer.
11. Recherche et preuves empiriques
Dès le milieu du XXe siècle, des psychologues ont cherché à soumettre les postulats freudiens et abrahamiens sur l’érotisme anal à l’épreuve de la méthode scientifique et de la recherche empirique. L’une des synthèses les plus monumentales sur le sujet a été réalisée par Seymour Fisher et Roger P. Greenberg dans leur ouvrage de référence The Scientific Credibility of Freud’s Theories and Therapy (1977, réédité en 1996).
Fisher et Greenberg ont passé au crible des dizaines d’études quantitatives explorant les corrélations entre les modalités d’apprentissage de la propreté sphinctérienne dans la petite enfance et les traits de personnalité adulte. Leurs conclusions indiquent un soutien empirique robuste à l’existence d’une constellation de traits de caractère anal (ordre, contrôle, agressivité refoulée ou exprimée, désordre d’opposition), démontrant que ces traits ont tendance à s’agréger de manière statistiquement significative au sein des profils psychologiques.
Cependant, le lien causal linéaire strict postulé par la psychanalyse classique — selon lequel un apprentissage trop laxiste ou incohérent de la propreté entraînerait inévitablement un caractère anal-expulsif, tandis qu’un apprentissage autoritaire mènerait au caractère rétentif — bénéficie d’un soutien empirique plus mitigé. Les recherches modernes en psychologie du développement soulignent que l’émergence des comportements d’opposition ou d’expulsion résulte d’une interaction complexe entre le tempérament inné de l’enfant (notamment sa réactivité émotionnelle et son seuil de tolérance à la frustration) et le style parental global (chaleur vs coercition), bien au-delà de la seule scène du pot de propreté.
Des travaux contemporains en neurosciences affectives et en régulation somatique suggèrent également que les réseaux cérébraux régissant le contrôle moteur volontaire des sphincters (cortex préfrontal, gyrus cingulaire antérieur) sont étroitement interconnectés avec les circuits de gestion de l’inhibition motrice et de la réponse agressive (amygdale, striatum). Ces corrélations neurobiologiques apportent un substrat fonctionnel moderne à l’intuition freudienne originale : l’apprentissage de la maîtrise des évacuations corporelles constitue effectivement le banc d’essai biologique où le cerveau infantile élabore ses premiers circuits d’inhibition exécutive et de canalisation de l’agressivité brute.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’universalité de la phase anale expulsive telle que conceptualisée par la psychanalyse occidentale a fait l’objet d’analyses approfondies de la part de l’anthropologie psychanalytique et de la psychologie transculturelle. Les travaux pionniers d’anthropologues comme Margaret Mead, Ruth Benedict ou Abram Kardiner ont démontré que l’importance accordée à l’expulsion fécale dépend intimement des valeurs matérielles et symboliques de chaque culture.
Dans les sociétés industrielles occidentales, marquées par une obsession hygiéniste issue des XVIIIe et XIXe siècles, la propreté sphinctérienne a été érigée en symbole de contrôle civique, de rationalité et de distinction de classe. Dans ce cadre contraignant, l’expulsion désordonnée de l’enfant est rapidement étiquetée comme déviante ou insupportable, ce qui exacerbe le potentiel de conflit sadique-anal entre parents et nourrissons. L’enfant occidental apprend très tôt que l’excrément est sale, tabou, devant être dissimulé et éliminé sans trace.
À l’inverse, dans de nombreuses sociétés traditionnelles, notamment en Afrique subsaharienne, dans certaines communautés d’Asie du Sud ou chez les peuples amérindiens, les pratiques d’hygiène infantile reposent sur ce que les ethnologues nomment « l’hygiène naturelle infantile » ou la communication d’élimination. Les mères portent leur bébé en permanence au contact de leur propre corps et apprennent à décoder les signaux avant-coureurs de la défécation (tensions posturales, bruits, frémissements) pour positionner l’enfant au-dessus d’un lieu approprié sans recourir à l’usage prolongé de couches ou à un dressage coercitif sur un pot. Dans de tels environnements, la phase d’affrontement sadique-anal autour de l’expulsion fécale est considérablement atténuée, voire inexistante, car l’expulsion n’est ni dramatisée, ni investie comme un champ de bataille d’autonomie politique contre l’adulte.
Le rapport transculturel à la saleté et au déchet module également l’expression adulte du caractère expulsif : dans certaines cultures valorisant l’accumulation matérielle et le secret privatif, l’expulsion reste fortement tabouisée et réprimée, tandis que dans d’autres espaces rituels (fêtes carnavalesques, rites de dérision, danses d’inversion), l’exhibition de la souillure et l’expulsion collective sont institutionnalisées comme des soupapes de décharge libidinale indispensables à l’équilibre social.
13. Critiques, débats et limites
Le concept de phase anale expulsive, bien que d’une grande fécondité herméneutique, se heurte à d’importantes critiques épistémologiques, méthodologiques et théoriques émanant de divers courants de la psychologie contemporaine.
La critique behavioriste et cognitiviste, historiquement portée par des auteurs comme B. F. Skinner et plus tard par la psychologie comportementale, récuse entièrement la notion d’érotisme anal et de fantasme inconscient d’expulsion agressive. Pour les béhavioristes, l’apprentissage de la propreté n’est rien d’autre qu’un conditionnement opérant standard impliquant des contingences de renforcement (félicitations, récompenses) et d’extinction. Les épisodes de défécation inopinée ne traduisent nullement un sadisme symbolique ou un refus politique de la norme, mais simplement des erreurs d’apprentissage, un déficit de discrimination des signaux intéroceptifs ou une immaturité neuromusculaire ordinaire.
Du point de vue de l’épistémologie des sciences, Karl Popper a formulé une critique radicale de la psychanalyse en soulignant son caractère infalsifiable. Si un enfant défèque partout, la théorie affirme qu’il est fixé au stade anal expulsif ; s’il devient maniaque de la propreté, la théorie soutient qu’il a bâti une formation réactionnelle contre ses pulsions anales expulso-destructrices ; s’il n’est ni l’un ni l’autre, on arguera d’une heureuse sublimation. Cette plasticité interprétative absolue rend l’hypothèse de la fixation anale difficilement testable selon les critères de réfutabilité de la science empirique moderne.
Par ailleurs, les théoriciens de l’attachement, à la suite de John Bowlby, reprochent au modèle freudien de centrer excessivement le développement affectif de l’enfant de deux ans sur la sphère sphinctérienne et pulsionnelle (modèle du « tuyau digestif »), au détriment des besoins fondamentaux de sécurité, de proximité affective et de synchronisation relationnelle. Selon Bowlby, les crises de colère et de défiance observées vers l’âge de deux ans (« terrible twos ») découlent de l’émergence normale de l’agentivité motrice et de la gestion de l’anxiété de séparation, sans qu’il soit nécessaire de supposer une prépondérance de fantasmes scatologiques destructeurs.
Enfin, les féministes et psychanalystes relationnels contemporains soulignent que la vision classique d’Abraham et de Freud sur le sadisme anal reflète une vision victorienne particulièrement patriarcale et hygiéniste de l’enfance, où le corps infantile est vu comme une bête sauvage devant être dressée et civilisée par la contrainte de la propreté.
14. Termes connexes et distinctions
Pour assurer une parfaite précision conceptuelle, il importe de distinguer la phase anale expulsive de concepts psychiatriques ou psychanalytiques voisins :
- Phase anal-rétentive : sous-stade complémentaire et généralement ultérieur du stade anal, où la satisfaction réside dans la retenue volontaire des selles, le contrôle rigide et la thésaurisation de l’objet, aboutissant chez l’adulte aux traits de parcimonie, de minutie excessive et d’obstination silencieuse, à l’opposé de l’éclatement anal-expulsif ;
- Stade oral tardif (sadique-oral) : phase antérieure (vers 6-12 mois) où l’agressivité pulsionnelle s’exprime par la morsure, l’incorporation destructive et le déchirement par les dents émergentes ; alors que le sadisme oral vise à détruire l’objet en l’avalant, le sadisme anal-expulsif vise à le détruire en le rejetant ou en le bombardant ;
- Encoprésie : trouble éliminatoire diagnostiqué selon les critères nosologiques du DSM-5 ou de la CIM-11, caractérisé par des défécations involontaires ou intentionnelles chez l’enfant au-delà de l’âge d’acquisition normale de la continence (4 ans) ; l’encoprésie est une pathologie médicale et comportementale spécifique, tandis que la phase anal-expulsive est une étape métapsychologique normale du développement universel ;
- Pulsion urétrale : composante pulsionnelle centrée sur la miction et l’érotisme urinaire, caractérisée par des fantasmes d’inondation, d’incendie éteint par le jet et d’ambition compétitive (concours du jet le plus lointain) ; bien que voisine de l’expulsion anale par son caractère excrémentiel, elle entretient des liens théoriques plus directs avec l’exhibitionnisme et la fierté phallique naissante ;
- Formation réactionnelle : mécanisme de défense psychique par lequel le Moi adopte un comportement diamétralement opposé à la pulsion refoulée ; une propreté obsessionnelle maniaque est une formation réactionnelle dirigée contre le désir primitif anal-expulsif de souiller et d’étaler ses déjections.
15. Synthèse et points clés
La phase anale expulsive constitue un jalon fondamental dans l’histoire de la métapsychologie freudienne et de la compréhension psychodynamique du développement infantile. Ses points nodaux peuvent être résumés comme suit :
- Ancrage temporel et somatique : survenant entre 18 et 36 mois, elle coïncide avec la maturation neuromusculaire des sphincters et déplace le centre d’intérêt érogène vers la zone ano-rectale.
- Dualité pulsionnelle : elle conjugue une jouissance auto-érotique viscérale lors de la décharge rapide des selles et une pulsion sadique primaire dirigée contre l’environnement par l’éjection agressive.
- Matrice d’autonomie : l’expulsion fécale constitue pour l’enfant la première arme d’insoumission motrice face aux demandes parentales de propreté, inaugurant la capacité à s’opposer, à refuser et à affirmer son Moi.
- Impact caractériel adulte : une fixation ou une régression à ce mode expulsif façonne une personnalité réfractaire aux conventions, caractérisée par le désordre, l’impulsivité émotionnelle, la franchise agressive et une créativité libérée de la norme.
- Sublimation : convenablement élaborée, l’énergie pulsionnelle expulsive s’émancipe de la sphère scatologique pour irriguer des réalisations artistiques, littéraires, chirurgicales ou des actions de déconstruction critique dans la sphère intellectuelle.
Références
- Abraham, K. (1927). Selected Papers on Psycho-Analysis. Hogarth Press. (Ouvrage original publié en 1924 sous le titre Versuch einer Entwicklungsgeschichte der Libido auf Grund der Psychoanalyse seelischer Störungen).
- Erikson, E. H. (1950). Childhood and Society. W. W. Norton & Company.
- Fisher, S., & Greenberg, R. P. (1996). Freud Scientifically Reappraised: Testing the Theories and Therapy. John Wiley & Sons.
- Freud, S. (1905). Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie. Monographien aus dem Gesamtgebiete der Neurologie und Psychiatrie. Franz Deuticke.
- Freud, S. (1908). Charakter und Analerotik. Psychiatrisch-Neurologische Wochenschrift, 9(52), 465–467.
- Klein, M. (1932). The Psycho-Analysis of Children. Hogarth Press.
- Kline, P. (1969). The Anal Character: A Cross-Cultural Study in Ghana. British Journal of Social and Clinical Psychology, 8(3), 201–210.