La figure du parent de naissance constitue l’un des piliers fondamentaux de la psychologie du développement, de la clinique de la filiation et de la sociologie de la famille contemporaine. Longtemps reléguée à une position spectrale ou réduite à une pure abstraction juridique lors des procédures d’adoption fermée, cette entité relationnelle et biologique réapparaît aujourd’hui au cœur des débats théoriques portant sur l’identité narrative, le deuil non reconnu et la transmission intergénérationnelle.
Parent de naissance (ou parent biologique)
1. Définition concise
Le parent de naissance désigne l’individu géniteur ou gestateur ayant engendré un enfant sur le plan biologique et génétique, par opposition aux figures parentales qui assurent l’éducation quotidienne, la charge affective et la responsabilité juridique de cet enfant, telles que les parents adoptifs ou d’accueil. Cette terminologie précise permet de distinguer l’origine biologique de la fonction parentale développée au sein du foyer adoptif.
Sur le plan psychologique et relationnel, le parent de naissance incarne une présence à la fois réelle et imaginaire au sein de la triade adoptive composée de l’adopté, des parents adoptifs et des parents d’origine. Qu’il soit physiquement absent, impliqué dans une relation d’adoption ouverte ou simplement voilé par le secret entourant les origines, le parent de naissance participe activement à l’économie psychique de l’enfant et influence la construction de son schéma d’attachement et de sa continuité généalogique.
Dans la perspective des sciences sociales et de la santé mentale, le parent de naissance n’est plus seulement conçu comme un point de départ biologique révoqué, mais comme un sujet de souffrance éventuelle, confronté à des dynamiques de perte, de culpabilité, de deuil délégitimé et à une quête permanente de sens face à la séparation d’avec son descendant.
2. Étymologie et origine linguistique
L’expression « parent de naissance » résulte de la conjonction du substantif parent, issu du latin parens, parentis (qui engendre, père ou mère, dérivé du verbe parere, « enfanter » ou « mettre au monde »), et du mot naissance, dérivé du latin populaire nascitia, issu du verbe nasci (« naître »). Cette locution s’est progressivement imposée dans la littérature clinique francophone en traduction de l’anglo-américain birth parent (ainsi que birth mother et birth father).
Historiquement, les termes utilisés pour désigner cette réalité étaient empreints de connotations morales, juridiques ou péjoratives. Au début du XXe siècle, les appellations telles que « mère naturelle », « géniteur » ou « parent abandonnateur » prévalaient, réduisant l’individu soit à une anomalie sociale, soit à une composante purement organique. L’introduction progressive du syntagme « parent de naissance » à partir des années 1970 et 1980 s’inscrit dans un mouvement théorique visant à déstigmatiser l’acte d’abandon ou de consentement à l’adoption.
Ce glissement terminologique valorise la réalité biologique sans dévaloriser pour autant la parentalité adoptive. Contrairement au qualificatif « naturel » qui suggérait implicitement que la parentalité adoptive était artificielle ou factice, le terme « parent de naissance » circonscrit l’acte d’engendrement et de mise au monde tout en reconnaissant la validité pleine et entière du parent adoptif en tant que parent d’élection et de quotidienneté.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, l’expression se prononce en français métropolitain /pa.ʁɑ̃ də nɛ.sɑ̃s/. Au féminin et au masculin singuliers spécifiques, on rencontre les locutions « mère de naissance » (/mɛʁ də nɛ.sɑ̃s/) et « père de naissance » (/pɛʁ də nɛ.sɑ̃s/).
Sur le plan grammatical, il s’agit d’un syntagme nominal masculin composé, employé au singulier ou au pluriel (« les parents de naissance »). Le syntagme peut être utilisé comme sujet, complément d’objet ou attribut du sujet au sein de textes scientifiques, juridiques et psychosociaux. On observe également l’utilisation fréquente de synonymes techniques et médico-légaux tels que « parent biologique » ou « parent d’origine ».
Dans le discours clinique francophone, l’emploi de cette formule requiert une attention particulière, car certains auteurs préfèrent l’expression « parent d’origine » afin d’englober la dimension historique, généalogique et culturelle qui dépasse la stricte heure de la délivrance ou la transmission chromosomique.
4. Explication conceptuelle détaillée
Le concept de parent de naissance soulève des interrogations cliniques et philosophiques majeures quant à la décomposition contemporaine de la parentalité. Dans les modèles familiaux traditionnels occidentaux, la génétique, la gestation, la reconnaissance juridique et l’exercice psycho-éducatif coïncidaient idéalement au sein d’un même couple parental. L’adoption et les technologies de reproduction ont démembré cette unité, conférant au parent de naissance un statut ontologique singulier : celui d’un parent sans enfants à élever, ou du moins privé de l’exercice quotidien de la fonction paternelle ou maternelle à l’égard de cet enfant précis.
Dans la réalité intrapsychique de l’enfant adopté, le parent de naissance n’est jamais totalement absent. Il existe sous forme de fantasmes, d’interrogations identitaires et de projections affectives. L’enfant construit souvent une « scène primitive » interne, oscillant entre la figure d’un parent idéalisé qui l’aimait tellement qu’il a dû s’en séparer pour lui offrir une vie meilleure, et celle d’un parent dévalorisé ou rejetant responsable d’une blessure primitive d’abandon. La clarté de cette représentation dépend de la manière dont les parents adoptifs autorisent et soutiennent la narration des origines.
Pour le parent de naissance lui-même, le statut est marqué par une expérience psycho-affective complexe, souvent articulée autour du phénomène de « perte ambiguë ». L’enfant existe, respire et évolue dans un environnement extérieur, mais il est inatteignable et étranger au quotidien du géniteur. Contrairement à un deuil classique scellé par la mort physique, la rupture de filiation crée une absence psychologique combinée à une présence physique dans le monde, ce qui fige régulièrement le processus d’élaboration de la séparation.
Enfin, le statut du père de naissance mérite une attention conceptuelle particulière. Dans de nombreux cas d’adoption nationale ou internationale, le père génétique est le grand absent des archives, non identifié ou écarté des décisions par les dispositifs légaux ou les pressions socioculturelles. Sa place dans l’imaginaire de l’enfant est tout aussi intense, mais teintée d’un déficit d’informations encore plus profond, nourrissant des quêtes de complétude généalogique complexes à l’âge adulte.
5. Évolution historique
L’appréhension sociale et clinique du parent de naissance a traversé plusieurs paradigmes historiques radicaux au cours des XIXe et XXe siècles. Dans les sociétés occidentales du XIXe siècle, marquées par une morale religieuse stricte, la mère non mariée donnant naissance à un enfant était condamnée à la flétrissure sociale. L’institution du tour dans les hospices catholiques français permettait le dépôt anonyme des nouveau-nés, effaçant d’emblée l’identité du parent biologique pour préserver l’honneur familial ou éviter l’infanticide.
Au milieu du XXe siècle, particulièrement après la Seconde Guerre mondiale, le paradigme de l’« adoption plénière » et de la tabula rasa s’est érigé en dogme médico-légal. En France, la loi de 1966 sur l’adoption plénière a entérinné la rupture définitive et irrévocable de tout lien juridique avec la famille d’origine, complétée par le dispositif spécifique de l’accouchement sous X. L’idéologie dominante postulait qu’en supprimant complètement les traces du parent de naissance, l’enfant renaissait psychologiquement dans sa famille adoptive comme s’il y était né, permettant également à la mère d’origine d’« oublier » et de reconstruire sa vie sans entrave.
Dès les années 1970 et 1980, les travaux de cliniciens anglo-saxons et d’associations d’adoptés et de parents de naissance (comme l’organisation Concerned United Birthparents aux États-Unis) ont fait éclater ce modèle d’oblitération. Des chercheurs comme David Brodzinsky et Marshall Schechter ont démontré que le secret provoquait des névroses d’origine, tandis que les parents de naissance témoignaient de séquelles traumatiques durables, réfutant le mythe de l’oubli salvateur.
Au cours des deux premières décennies du XXIe siècle, les réformes législatives internationales, la Convention internationale des droits de l’enfant (art. 7 et 8 garantissant le droit de connaître ses origines) et la création en France du Conseil national pour l’accès aux origines personnelles (CNAOP) en 2002 ont formalisé la réhabilitation du parent de naissance. Enfin, la montée en puissance des tests ADN récréatifs en ligne a définitivement aboli le secret hermétique, obligeant la psychologie contemporaine à concevoir des cadres cliniques adaptés aux retrouvailles inattendues.
6. Fondements théoriques
L’analyse psychologique de la figure du parent de naissance s’appuie en premier lieu sur la théorie de l’attachement initialement élaborée par John Bowlby. Bowlby et ses continuateurs ont démontré que la discontinuité des soins primaires et la rupture précoce du lien avec la figure maternelle initiale activent chez le nourrisson des réponses d’angoisse et de protestation. Bien que l’attachement sécure puisse être pleinement restauré auprès des parents adoptifs, la représentation intériorisée du parent de naissance demeure liée à la vulnrabilité à la perte et à la stabilité des modèles internes opérants.
En psychanalyse, la compréhension du parent de naissance est indissociable du concept de « roman familial » décrit par Sigmund Freud. Freud souligne que tout enfant traverse une période où il rêve d’avoir d’autres parents, plus nobles ou plus parfaits que ses parents réels. Chez l’adopté, ce mécanisme psychologique dédouble concrètement les figures parentales : le parent idéalisé et le parent défaillant trouvent une répartition réelle entre le parent de naissance et le parent adoptif, compliquant le clivage des images parentales et l’intégration de l’ambivalence pulsionnelle.
Sur le plan de la dynamique de perte, la théorie du deuil délégitimé (disenfranchised grief) formulée par Kenneth Doka est particulièrement éclairante. Selon Doka, la perte subie par le parent de naissance n’est ni publiquement reconnue, ni socialement pleurée, ni ritualisée. Les parents ayant confié leur enfant à l’adoption sont privés des soutiens communautaires habituels qui entourent les événements funéraires, ce qui complique considérablement la résolution de leur détresse et engendre des formes chroniques ou masquées de deuil.
Enfin, la théorie de la perte ambiguë développée par Pauline Boss fournit une grille conceptuelle décisive. Boss identifie la rupture adoptive comme un archétype de « présence psychologique associée à une absence physique » pour le parent qui se souvient constamment de l’enfant disparu, et d’« absence psychologique associée à une présence corporelle fantasmée » pour l’enfant qui porte l’héritage génétique de personnes qu’il ne connaît pas. Cette ambiguïté permanente bloque les rituels de clôture émotionnelle tant qu’une reconnaissance narrative n’a pas été instaurée.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
La définition générique du parent de naissance masque une hétérogénéité de réalités psychologiques, sociologiques et relationnelles qu’il convient de structurer en dimensions et typologies analytiques :
- Dimension biologique et génétique : Transmission du patrimoine héréditaire, des traits morphologiques, des vulnérabilités médicales et des marqueurs épigénétiques structurant le corps propre de l’enfant.
- Dimension gestatrice et périnatale : Pour la mère de naissance, expérience somatopsychique de la grossesse, de l’environnement intra-utérin, de l’accouchement et des premiers échanges sensori-moteurs précoces.
- Parent de naissance dans l’adoption confidentielle (fermée) : Individu dont l’identité est totalement scellée ou cachée par la loi (secret des dossiers, accouchement sous X), n’ayant aucun contact ni mise à jour informative avec l’enfant après le placement.
- Parent de naissance dans l’adoption semi-ouverte : Situation où des échanges réguliers de lettres, de photographies ou de comptes-rendus médico-scolaires transitent par un organisme intermédiaire sans révélation des coordonnées directes ou des patronymes.
- Parent de naissance dans l’adoption complètement ouverte : Pratique contemporaine où les identités réciproques sont connues dès l’origine, accompagnée de rencontres en face-à-face régulières, de communications directes et d’une co-construction du récit de vie de l’enfant.
- Typologie liée au contexte de séparation : Distinction clinique entre le consentement volontaire (pressions socio-économiques, extrême jeunesse, absence de réseau), le délaissement involontaire (troubles psychiatriques graves, addictions sévères, incarcération) et le retrait judiciaire d’autorité pour maltraitance ou carences extrêmes.
- Le père de naissance « invisible » ou « dénommé » : Catégorie regroupant les pères absents des actes officiels, souvent ignorants de la gestation ou empêchés d’exercer leur droit d’intervention, par opposition aux pères identifiés ayant signé les formulaires de renonciation.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la variété et la complexité clinique de ces réalités, l’étude de cas typiques permet d’observer l’impact du statut du parent de naissance sur les individus impliqués.
Le premier cas est celui de Claire, jeune femme de 19 ans ayant accouché dans le secret sous le régime français de l’accouchement sous X. Confrontée à une précarité économique extrême et à l’abandon du père génétique, Claire renonce à l’enfant. Dix-huit ans plus tard, l’enfant, prénommé Thomas, consulte le CNAOP pour accéder à ses origines. Claire, qui a vécu pendant presque deux décennies avec un deuil délégitimé et une culpabilité silencieuse ravivée à chaque date d’anniversaire, accepte la levée du secret. La première rencontre, supervisée par un travailleur social, révèle le besoin mutuel de réconcilier les représentations fantasmées avec les visages réels : Thomas ne cherche pas une seconde mère pour remplacer ses parents adoptifs, mais le commencement manquant de sa trajectoire biographique.
Un second cas, très répandu dans les pays scandinaves et nord-américains, concerne l’adoption ouverte de Julien. Sa mère de naissance, Sophie, et ses parents adoptifs, Marc et Élise, ont convenu de contacts annuels réguliers. Sophie est présente lors de certains anniversaires importants sous son prénom. Julien grandit sans fantasme d’abandon tragique, comprenant dès sa petite enfance que Sophie l’a mis au monde sans disposer des ressources pour être son éducatrice quotidienne. Néanmoins, cette configuration réclame une constante négociation des frontières émotionnelles afin que chacun demeure à sa place sans susciter d’anxiété de loyauté chez l’enfant.
Un troisième scénario, de plus en plus fréquent à l’ère des biotechnologies, implique David, un père de naissance découvert via une base de données généalogique en libre accès par Sarah, une adoptée internationale de 28 ans. David ignorait totalement l’existence de cette grossesse, issue d’une brève liaison étudiante. Le contact direct, établi sans médiation professionnelle, génère un séisme émotionnel chez le père de naissance, bousculant sa famille actuelle, et place Sarah face à une nécessité d’accompagnement psychothérapeutique d’urgence pour éviter un choc psychologique intolérable.
9. Évaluation et méthodologies cliniques
L’évaluation de la relation au parent de naissance et des répercussions de la séparation nécessite des outils standardisés et des protocoles cliniques spécialisés. En psychologie clinique de l’adoption, plusieurs méthodologies d’évaluation sont couramment mobilisées :
L’Adult Attachment Interview (AAI), développé par Mary Main et Erik Hesse, constitue l’instrument de référence pour explorer la manière dont un individu adopté ou un parent de naissance intègre ses expériences de séparation, de deuil et d’attachement. L’analyse du discours (cohérence, lacunes de mémoire, idéalisations défensives) révèle le degré de résolution ou de non-résolution des traumatismes liés à la rupture de la filiation.
Sur le plan des dynamiques communicatives familiales, l’Adoption Openness Barometer développé par Harold Grotevant et Ruth McRoy mesure l’ouverture structurelle (fréquence des contacts concrets avec le parent de naissance) et l’ouverture communicative (facilité à parler librement du parent de naissance au sein du foyer adoptif sans générer de rivalité ou de tabou).
Pour les parents de naissance eux-mêmes, l’évaluation psychologique recourt souvent à l’Inventory of Complicated Grief (ICG) conçu par Holly Prigerson, adapté pour mesurer la persistance des réactions de deuil prolongé, le sentiment d’injustice, les réminiscences intrusives et la détresse fonctionnelle liée à l’abandon de l’enfant. En complément, des entretiens semi-structurés d’anamnèse historique et généalogique (tels que le génogramme approfondi) permettent de replacer la naissance dans l’histoire multi-générationnelle de la famille d’origine.
10. Applications et pertinence pratique
La compréhension de la réalité des parents de naissance irrigue directement plusieurs domaines professionnels, de la clinique thérapeutique à l’action sociale et judiciaire :
En thérapie familiale et pédopsychiatrie, l’acceptation explicite de la figure du parent de naissance permet de soigner les « conflits de loyauté ». Les thérapeutes aident les parents adoptifs à ne pas percevoir le souvenir du géniteur comme une menace concurrente, mais comme une composante indispensable à l’estime de soi de l’enfant. Les cliniciens encouragent la création de « livres de vie » (Life Story Books), où des photographies, des lettres et des souvenirs du parent biologique sont consignés dès le plus jeune âge.
Dans le secteur de la médiation institutionnelle et du travail social, les professionnels de l’adoption orchestrent l’accompagnement étape par étape des démarches de recherche d’origine. Ces procédures exigent une préparation rigoureuse : préparer l’adopté au fait que son parent biologique peut refuser la rencontre, souffrir d’affections psychiques ou vivre dans un dénuement total, et réciproquement préparer le parent d’origine à l’irruption soudaine de son passé.
En santé publique et médecine préventive, la reconnaissance des parents de naissance conditionne l’accès aux dossiers médicaux familiaux. Le dépistage de pathologies héréditaires (cancers génétiquement déterminés, anomalies cardiaques congénitales, vulnérabilités psychiatriques) exige un dialogue technique entre services de santé et parents d’origine, même lorsque l’anonymat personnel réciproque est maintenu.
11. Recherche empirique et données scientifiques
La recherche scientifique en psychologie du développement et en sociologie a considérablement enrichi notre connaissance du rôle et du destin des parents de naissance au cours des trois dernières décennies.
L’étude longitudinale de référence menée par Harold Grotevant et Ruth McRoy, connue sous le nom de Minnesota/Texas Adoption Research Project (MTARP), a suivi durant plus de vingt-cinq ans des centaines de familles triadiques selon différents niveaux d’ouverture de l’adoption. Leurs résultats ont démontré que, contrairement aux craintes historiques des législateurs, les mères de naissance engagées dans des adoptions ouvertes présentent une diminution significativement plus rapide de leur anxiété et une résolution plus adaptative de leur deuil que celles privées de toute information. De surcroît, les enfants adoptés de ces cohortes ne manifestent aucun trouble de l’attachement supplémentaire envers leurs parents adoptifs ; au contraire, ils bénéficient d’une meilleure cohérence identitaire à l’adolescence.
D’autres travaux, notamment ceux menés au Royaume-Uni par Elsbeth Neil (l’étude Contact After Adoption), ont analysé le profil psychosocial des parents de naissance dont les enfants ont été retirés pour raisons de protection de l’enfance. Ces recherches révèlent un niveau élevé de traumatismes infantiles cumulatifs chez les parents de naissance eux-mêmes (antécédents d’abus, ruptures d’attachement dans leur propre enfance), confirmant que l’abandon ou le délaissement constitue souvent le prolongement d’une cascade de violences ou de déprivations intergénérationnelles non soignées.
Les méta-analyses contemporaines sur la recherche d’origine soulignent par ailleurs que la démarche de l’adopté visant à retrouver son parent de naissance intervient généralement lors des grandes transitions de vie (grossesse, naissance de son propre premier enfant, décès d’un parent adoptif), réfutant l’idée que ces démarches témoignent nécessairement d’une défaillance de l’environnement familial adoptif.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La conception même du parent de naissance varie radicalement selon les cultures, les structures de parenté et les contextes juridico-religieux à travers le globe :
Dans les sociétés d’Afrique subsaharienne et océaniennes (notamment en Polynésie avec la pratique du fa’amu), la circulation des enfants relève d’une tradition sociale ancestrale : la « parenté nourricière » ou l’« enfant confié ». L’enfant est confié à un oncle, une tante ou une grand-mère pour son éducation ou pour renforcer les liens d’alliance. Dans ce cadre, le parent de naissance ne disparaît aucunement ; son identité est connue de tous, l’enfant sait d’où il vient, et la dissociation entre fonction génétrice et rôle éducatif ne génère ni honte sociale, ni deuil secret.
Dans le monde islamique traditionnel, l’adoption plénière avec substitution de filiation est explicitement prohibée en vertu de la charia, qui impose le respect inaltérable de la lignée paternelle (nasab). L’institution de la kafala (recueil légal) organise la prise en charge de l’enfant abandonné ou orphelin sans lui donner le nom de ses tuteurs ni rompre son appartenance généalogique d’origine. Le parent de naissance demeure l’unique titulaire symbolique de la lignée aux yeux de la loi et de la foi.
En revanche, dans l’adoption internationale Nord-Sud, le parent de naissance est souvent confronté à des asymétries géopolitiques et linguistiques extrêmes. Les mères de naissance d’Amérique latine, d’Asie ou d’Europe de l’Est ont souvent été dépossédées de leur consentement éclairé par la barrière de la langue, l’analphabétisme ou des réseaux d’intermédiaires mercantiles. Pour ces familles d’origine, la perte d’un enfant au profit d’adoptants occidentaux s’inscrit dans des blessures historiques post-coloniales profondes, rendant les retrouvailles futures particulièrement chargées de disparités économiques et d’incompréhensions mutuelles.
13. Critiques, débats et limites
La question du parent de naissance suscite d’âpres controverses médicales, éthiques et juridiques :
Le principal débat oppose le **droit au secret du parent** au **droit à la connaissance de ses origines par l’enfant**. En France, le maintien de l’accouchement sous X suscite régulièrement des recours devant la Cour européenne des droits de l’homme (notamment dans les affaires célèbres Odièvre c. France en 2003 et Godelli c. Italie en 2012). Les défenseurs du secret font valoir la protection de la vie privée et de la sécurité des femmes en situation de grande détresse, ainsi que la prévention des accouchements clandestins et des abandons sauvages. Les opposants rétorquent que la non-connaissance de ses racines constitue une atteinte fondamentale à l’intégrité psychologique de l’enfant, le privant d’un pan entier de son identité narrative.
Une seconde controverse concerne le développement des **tests génétiques directs aux consommateurs** via Internet. En contournant les cadres thérapeutiques et législatifs institutionnels, ces banques d’ADN forcent des démasquages non consentis : des parents de naissance ayant choisi le secret il y a plusieurs décennies voient leur anonymat brisé par des cousins éloignés ayant partagé leur profil, provoquant des répercussions familiales imprévisibles et parfois dévastatrices.
Enfin, la **procréation médicalement assistée avec tiers donneur** (don de sperme, d’ovocytes ou gestation pour autrui) relance le débat terminologique et éthique. Les donneurs de gamètes refusent majoritairement le terme de « parent de naissance », insistant sur le fait que leur démarche relève d’un don de matériel cellulaire sans aucune intentionnalité parentale, réclamant d’être appelés « géniteurs » ou « donneurs » pour se préserver de toute assignation d’ordre filial.
14. Termes connexes et distinctions
Pour clarifier la nomenclature utilisée en clinique psychologique et en droit de la famille, il est indispensable de distinguer le parent de naissance d’autres notions proches :
- Parent adoptif : Individu qui assume l’autorité parentale, la charge éducative, la filiation légale et l’investissement psycho-affectif quotidien d’un enfant issu d’une autre union biologique. Contrairement au parent de naissance, sa filiation repose sur un décret légal et un engagement affectif volontaire.
- Parent nourricier ou famille d’accueil : Personne ou structure qui héberge et prend soin matériellement de l’enfant dans le cadre d’un placement temporaire ou prolongé ordonné par l’aide sociale à l’enfance, sans posséder la filiation juridique ni l’hérédité génétique.
- Géniteur / Génitrice : Terme purement biologique et médical désignant l’apporteur du gamète (spermatozoïde ou ovocyte). Le parent de naissance inclut généralement la phase de gestation et d’accouchement, assortie d’une charge relationnelle ou fantasmatique que le simple terme de géniteur tend à évacuer.
- Mère porteuse (gestatrice pour autrui) : Femme qui porte un embryon pour le compte de parents d’intention, dans le cadre d’un accord préalable à la conception. Si elle est gestatrice, elle n’est pas toujours la mère génétique (cas du don d’ovocyte tiers) et exclut explicitement toute vocation à être désignée comme le parent de l’enfant.
- Parent social / Beau-parent : Conjoint d’un parent légal qui participe à l’éducation quotidienne d’un enfant sans lien biologique direct avec lui ni reconnaissance automatique de filiation à l’état civil.
15. Synthèse et points clés
La compréhension moderne du parent de naissance reflète la transition majeure accomplie par la psychologie au cours du dernier demi-siècle : le passage d’un paradigme d’effacement à un paradigme d’intégration narrative et relationnelle.
Le parent de naissance n’est ni un fantôme dangereux menaçant la stabilité du lien adoptif, ni un parent de substitution appelé à concurrencer les figures d’attachement réelles. Il représente l’origine biologique, temporelle et culturelle indispensable à la cohérence de l’histoire de vie de l’enfant. Pour le parent de naissance lui-même, le deuil de l’enfant confié nécessite une reconnaissance sociétale et thérapeutique active, sans laquelle la perte ambiguë engendre des blessures psychiques tenaces.
Dans une société marquée par la pluralité des formes familiales, la reconnaissance de la place du parent de naissance permet de bâtir des modèles d’adoption plus ouverts, plus éthiques et respectueux de la dignité de chacun des partenaires de la triade.
Références
- Boss, P. (2006). Loss, trauma, and resilience: Therapeutic work with ambiguous loss. W. W. Norton & Company.
- Bowlby, J. (1988). A secure base: Parent-child attachment and healthy human development. Basic Books.
- Brodzinsky, D. M., & Schechter, M. D. (Eds.). (1990). The psychology of adoption. Oxford University Press.
- Doka, K. J. (Ed.). (2002). Disenfranchised grief: New directions, challenges, and strategies for practice. Research Press.
- Grotevant, H. D., & McRoy, R. G. (1998). Openness in adoption: Exploring family connections. SAGE Publications.
- Neil, E. (2007). Post-adoption contact for children adopted from care: Contested theoretical and empirical evidence. Child and Family Social Work, 12(4), 395-404.
- Soulé, M., & Noël, J. (1999). Le secret des origines et la recherche des parents de naissance. Éditions Érès.