Orientation couverte : Le regard invisible de l’esprit

L’orientation couverte désigne la capacité cognitive à déplacer son attention visuelle vers un point précis de l’espace sans bouger les yeux. Découvrez les fondements, réseaux neuronaux et enjeux de ce mécanisme invisible.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · novembre 8, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : novembre 8, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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L’esprit humain possède la faculté remarquable d’explorer et de sonder son environnement visuel sans trahir le moindre mouvement oculaire apparent. Cette capacité fondamentale, connue sous le nom d’orientation couverte ou implicite de l’attention, permet à un observateur de dissocier le point de fixation fovéal du foyer central de son traitement cognitif. En révélant comment la perception peut être amplifiée dans des zones périphériques sans déplacement physique des yeux, ce mécanisme constitue l’une des pierres angulaires de la psychologie cognitive et des neurosciences contemporaines.

Orientation couverte de l’attention

1. Définition concise

L’orientation couverte (ou orientation implicite de l’attention) désigne le déplacement délibéré ou automatique de l’attention spatiale vers une région donnée du champ perceptif sans qu’aucun mouvement concomitant des yeux, de la tête ou du corps ne soit effectué. Contrairement à l’orientation manifeste (« overt orienting »), qui aligne les récepteurs sensoriels fovéaux directement avec la cible, l’orientation couverte repose exclusivement sur une allocation interne des ressources cognitives.

Sur le plan fonctionnel, ce processus agit comme un projecteur invisible ou une lentille attentionnelle modulable, capable d’augmenter le gain sensoriel et la vitesse de traitement de l’information apparaissant dans une zone périphérique ciblée. Il permet ainsi à l’organisme de scruter discrètement l’environnement, de surveiller d’éventuelles menaces ou d’anticiper des trajectoires visuelles tout en maintenant une fixité trompeuse du regard. Ce concept a mis en évidence le fait que regarder ne coïncide pas nécessairement avec prêter attention, établissant une distinction théorique et empirique majeure entre récepteurs physiologiques et sélectivité mentale.

2. Étymologie et origines linguistiques

Le syntagme « orientation couverte » est une traduction directe de l’expression anglophone covert orienting, popularisée par le psychologue américain Michael Posner à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Le vocable « couvert » dérive du participe passé du verbe latin cooperire (« recouvrir entièrement », « dissimuler », « abriter »), formé par le préfixe intensif co- et le verbe operire (« fermer », « masquer »). Dans le contexte cognitif, il a été adopté pour qualifier un phénomène qui demeure secret, caché à l’observation externe directe et soustrait aux comportements moteurs manifestes.

Le terme « orientation », quant à lui, trouve son origine dans le latin classique oriens (« se lever », « l’orient », « l’aurore »), issu du verbe oriri. En psychologie et en éthologie, l’orientation a longtemps désigné l’ajustement physique des organes sensoriels vers une source stimulante. L’adjonction de l’adjectif « couvert » à ce concept traditionnel a constitué un saut sémantique audacieux : elle postulait pour la première fois qu’un acte d’orientation spatiale pouvait être purement cérébral et dénué de composante motrice observable, marquant la naissance des paradigmes d’indiçage spatial dans l’étude scientifique de l’attention.

3. Prononciation et forme grammaticale

En français, le terme se prononce phonétiquement /ɔ.ʁjɑ̃.ta.sjɔ̃ ku.vɛʁt/. Il s’agit d’une locution nominale féminine, formée par le substantif féminin singulier « orientation » et l’adjectif qualificatif féminin « couverte » (au pluriel : « orientations couvertes »).

Dans la littérature scientifique francophone, on rencontre plusieurs variantes quasi-synonymes employées selon les traditions de recherche : « attention spatiale implicite », « orientation attentionnelle implicite », « déplacement covert de l’attention » ou encore « attention visuelle couverte ». L’usage standard privilégie néanmoins « orientation couverte » ou « attention implicite » afin de préserver l’opposition rigoureuse avec l’orientation explicite ou manifeste (« overt »).

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour appréhender l’orientation couverte dans toute sa profondeur, il convient de comprendre la manière dont le système visuel traite l’hétérogénéité spatiale du champ perceptif. La rétine humaine n’est pas uniforme : la fovéa, zone centrale d’environ un à deux degrés d’angle visuel, offre une acuité spatiale maximale grâce à une densité exceptionnelle de photorécepteurs cônes, tandis que la périphérie présente une résolution spatiale décroissante mais une sensibilité élevée au mouvement et aux contrastes transitoires. L’orientation manifeste résout ce gradient de résolution en dirigeant les yeux vers le point d’intérêt. À l’opposé, l’orientation couverte compense les contraintes spatiales sans modifier l’axe optique.

Lorsqu’un individu opère une orientation couverte, le système nerveux central met en œuvre une modulation de gain au sein des aires visuelles corticales rétinotopiques. L’activité des neurones dont les champs récepteurs correspondent à l’emplacement spatial cible se trouve facilitée : leur fréquence de décharge basale augmente, leur latence de réponse se raccourcit et le rapport signal sur bruit s’amplifie. Concrètement, cela signifie qu’un stimulus visuel de faible contraste ou bref sera détecté plus rapidement et plus fidèlement s’il survient au point focal de l’attention couverte que s’il apparaît ailleurs dans le champ visuel périphérique.

Cette forme d’attention implique une architecture neurobiologique sophistiquée orchestrée par un ensemble de structures corticales et sous-corticales interconnectées. Les régions majeures comprennent le cortex pariétal postérieur (notamment le sillon intrapariétal), les champs oculaires frontaux (FEF), le pulvinar thalamique et le colliculus supérieur. Même en l’absence de saccade oculaire finale, ces structures préparent le système sensori-moteur à une potentielle action, illustrant l’intrication étroite entre programmation motrice et sélection attentionnelle.

L’orientation couverte possède également une dynamique temporelle bien délimitée. Elle n’est pas instantanée : le transfert de l’attention d’une coordonnée spatiale à une autre exige entre 50 et 200 millisecondes selon que le guidage est endogène (volontaire, contrôlé) ou exogène (involontaire, capturé par une variation sensorielle soudaine). De plus, l’orientation couverte sert souvent de précurseur temporel et fonctionnel à l’orientation manifeste : l’attention implicite se déplace d’abord sur la cible potentielle pour analyser son intérêt comportemental, avant que l’ordre de déclencher une saccade oculaire manifeste ne soit éventuellement transmis aux motoneurones extraoculaires.

5. Évolution historique

L’intuition de l’orientation couverte remonte au XIXe siècle avec les travaux pionniers du physicien et physiologiste allemand Hermann von Helmholtz. Dans une expérience célèbre publiée dans son traité d’optique physiologique en 1867, Helmholtz fixa une petite ouverture lumineuse au centre d’une pièce plongée dans l’obscurité totale. En déclenchant une étincelle électrique instantanée qui illuminait brièvement un tableau parsemé de lettres imprimées, il constata qu’il pouvait décider à l’avance de prêter attention à une région excentrée sans quitter le point central des yeux, et rapporter distinctement les lettres situées dans cette région tout en ignorant celles du centre fovéal. Il démontra ainsi magistralement que le foyer attentionnel peut être dissocié de la ligne de visée.

Malgré cette percée, la psychologie béhavioriste dominante de la première moitié du XXe siècle relégua l’attention interne au rang de concept mentaliste inaccessible à la mesure objective. Il fallut attendre la révolution cognitive des années 1970 pour que l’orientation couverte soit réhabilitée scientifiquement. C’est en 1978 et 1980 que Michael I. Posner conçut le protocole expérimental qui allait formaliser le domaine : le paradigme de détection de cible indicée (ou tâche d’indiçage spatial de Posner).

Grâce à ce paradigme ingénieux, Posner mesura avec une précision chronométrique les « coûts » et les « bénéfices » attentionnels induits par des indices spatiaux valides, invalides ou neutres, prouvant que le déplacement interne de l’attention accélère le traitement perceptif indépendamment de tout mouvement oculaire, contrôlé rigoureusement par électro-oculographie. Dans les décennies suivantes, l’émergence de l’électroencéphalographie à haute densité, de la magnétoencéphalographie et de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) par des chercheurs comme Maurizio Corbetta, Gordon Shulman et Steven Hillyard permit de cartographier avec précision les réseaux cérébraux sous-tendant cette faculté invisible.

6. Fondements théoriques

Plusieurs cadres théoriques concurrents et complémentaires ont été échafaudés pour modéliser le fonctionnement de l’orientation couverte de l’attention :

Le premier modèle historique d’envergure est la métaphore du projecteur attentionnel (« spotlight metaphor ») proposée par Michael Posner, ultérieurement enrichie par le modèle du « zoom » (ou lentille à foyer variable) de Charles Eriksen et James St. James. Selon cette approche, l’orientation couverte déplace une zone de traitement intensifié à travers l’espace visuel d’une manière analogue au faisceau lumineux d’un projecteur. L’amplitude de cette zone peut se rétrécir pour cibler un détail infime avec une acuité maximale, ou s’élargir pour englober un ensemble d’éléments au détriment de la précision locale.

Le second modèle prééminent est la théorie prémotrice de l’attention élaborée par Giacomo Rizzolatti et ses collaborateurs à la fin des années 1980. Cette perspective révolutionnaire postule que l’orientation couverte ne dépend pas d’un système attentionnel autonome et dédié, mais représente simplement la préparation d’une commande motrice oculaire (une saccade) dont l’exécution physique finale a été inhibée. Selon cette vue motrice, déplacer son attention de manière couverte vers la droite consiste en réalité à programmer une saccade oculaire vers la droite tout en bloquant l’envoi de la commande motrice aux muscles oculomoteurs.

Enfin, le modèle contemporain des deux réseaux attentionnels formalisé par Maurizio Corbetta et Gordon Shulman (2002) distingue un réseau dorsal fronto-pariétal (comprenant le sillon intrapariétal et les champs oculaires frontaux), dévolu à la sélection endogène volontaire dirigée par les buts du sujet, et un réseau ventral temporo-pariétal (incluant la jonction temporo-pariétale et le cortex frontal inférieur), agissant comme un disrupteur d’alerte pour réorienter l’attention couverte vers des stimuli inattendus mais biologiquement saillants.

7. Composantes clés, typologies et dimensions

L’orientation couverte s’articule autour de plusieurs axes dimensionnels et phases de traitement distinctes :

  • Orientation couverte endogène (ou descendante / « top-down ») : Déplacement volontaire, contrôlé et dirigé par les intentions du sujet, ses attentes ou l’interprétation d’indices symboliques centraux (comme une flèche directionnelle). Son déploiement est plus lent (environ 200 à 300 ms), mais durable et résistant aux interférences légères.
  • Orientation couverte exogène (ou ascendante / « bottom-up ») : Capture involontaire, réflexe et automatique de l’attention provoquée par une modification soudaine de l’environnement périphérique (un flash lumineux, un bruit soudain ou un mouvement abrupt). Son déclenchement est très rapide (entre 50 et 100 ms), mais éphémère.
  • La triade des opérations attentionnelles de Posner :
    • Le désengagement : Libération des ressources attentionnelles du point de focalisation actuel (fortement liée au cortex pariétal postérieur).
    • Le déplacement (ou shift) : Translation interne du focus attentionnel d’une coordonnée spatiale à une nouvelle (associée au colliculus supérieur).
    • L’engagement : Focalisation et amplification du traitement sensoriel sur la nouvelle position spatiale (modulée par le pulvinar thalamique).
  • L’inhibition de retour (IOR – Inhibition of Return) : Phénomène adaptatif robuste consécutif à l’orientation exogène où, après un délai supérieur à environ 250 à 300 ms, la zone périphérique précédemment indicée devient temporairement défavorisée. Ce mécanisme décourage l’attention couverte de revisiter immédiatement des emplacements spatiaux déjà inspectés, optimisant ainsi l’exploration visuelle.
  • La résolution et le gradient spatial : La focalisation couverte ne forme pas une coupure binaire, mais crée un gradient continu de traitement facilitateur centré sur la cible attentionnelle avec une décroissance progressive vers la périphérie.

8. Exemples concrets et cas illustratifs

L’orientation couverte n’est pas un artifice de laboratoire confiné aux écrans d’ordinateurs ; elle structure continuellement l’action humaine au quotidien :

Dans le domaine des sports d’équipe de haut niveau, comme le basket-ball ou le football, l’orientation couverte est exploitée à son paroxysme tactique. Un meneur de jeu d’élite (tel Magic Johnson avec sa fameuse « no-look pass ») fixe ostensiblement du regard un défenseur adverse ou un joueur situé sur l’aile gauche (orientation manifeste), tout en déplaçant son attention de manière couverte vers un coéquipier démarqué sur l’aile droite. Le joueur traite la vitesse et la position exacte du receveur en vision périphérique, trompe l’adversaire sur ses intentions, puis délivre une passe décisive sans jamais avoir posé les yeux sur sa véritable cible.

Dans la conduite automobile, l’orientation couverte joue un rôle vital pour la sécurité routière. Un conducteur expérimenté maintient généralement son regard fovéal fixé droit devant lui sur sa trajectoire autoroutière, tout en allouant simultanément son attention implicite vers les rétroviseurs latéraux ou les bas-côtés de la chaussée. Cela lui permet de détecter l’apparition soudaine d’un piéton ou le freinage d’un véhicule situé dans l’angle mort bien avant que ses yeux n’effectuent un mouvement de correction fovéale.

Sur le plan des interactions sociales et de la politesse, l’orientation couverte permet à un individu engagé dans une conversation formelle de maintenir un contact visuel soutenu et respectueux avec son interlocuteur tout en surveillant discrètement, du coin de l’esprit, l’arrivée d’une personne tierce ou l’heure affichée sur une horloge murale excentrée, évitant ainsi un comportement de détournement manifeste du regard jugé impoli.

9. Mesure et évaluation

L’évaluation rigoureuse de l’orientation couverte exige un contrôle méthodologique irréprochable de la motricité oculaire afin de s’assurer que les performances mesurées résultent bien d’un traitement interne et non d’une micro-saccade oculaire dirigée vers la cible.

Le standard expérimental historique demeure le paradigme d’indiçage spatial de Posner. Dans sa configuration classique, le participant fixe en permanence une croix centrale. Un indice visuel (un signal périphérique bref pour l’indiçage exogène, ou une flèche centrale pour l’endogène) apparaît avant la survenue de la cible. Les essais sont classés en trois conditions : valides (l’indice signale l’emplacement réel de la cible future), invalides (l’indice désigne l’emplacement opposé) et neutres (l’indice n’apporte aucune information spatiale). L’orientation couverte est objectivée par la comparaison des temps de réaction : les essais valides présentent des temps de réponse significativement plus courts (bénéfice attentionnel), tandis que les essais invalides affichent des temps allongés (coût attentionnel lié au besoin de désengager puis réorienter l’attention).

Pour garantir l’absence totale de mouvement des yeux, les chercheurs associent ces tâches à l’oculométrie (eye-tracking) à haute fréquence (souvent supérieure à 1000 Hz) ou à l’électro-oculographie (EOG). Tout essai contenant une déviation de la fixation oculaire supérieure à un demi-degré ou une micro-saccade orientée est automatiquement exclu des analyses.

Parallèlement aux mesures comportementales chronométriques, l’électroencéphalographie (EEG) permet d’observer la signature neurophysiologique directe de l’orientation couverte. Deux composantes des potentiels évoqués visuels sont particulièrement reconnues : la P1 (onde positive précoce survenant vers 80-120 ms après l’apparition du stimulus dans les zones occipitales) et la N1 (onde négative vers 150-200 ms). L’orientation couverte se manifeste par une modulation d’amplitude de ces ondes, confirmant que l’attention implicite amplifie le traitement cortical sensoriel précoce dès les aires visuelles primaires et secondaires.

10. Applications et portée pratique

La compréhension des mécanismes d’orientation couverte possède des répercussions cliniques, technologiques et opérationnelles de premier ordre :

En neuropsychologie clinique, l’étude de l’orientation couverte est indispensable au diagnostic et à la rééducation de l’héminégligence spatiale unilatérale, un trouble survenant fréquemment après un accident vasculaire cérébral de l’hémisphère droit (notamment dans la région pariétale inférieure). Les patients atteints présentent une incapacité pathologique à désengager leur attention couverte du champ visuel ipsilésionnel droit pour la réorienter vers le champ hémispatial gauche négligé. Les protocoles de stimulation attentionnelle implicite aident à restaurer progressivement la plasticité synaptique et le balayage perceptif interne.

Chez les personnes présentant un trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), l’orientation couverte exogène est souvent hyper-réactive au détriment de l’orientation couverte endogène. Les patients subissent des captures attentionnelles involontaires incessantes face aux distracteurs périphériques, peinant à maintenir un engagement volontaire stable. Des thérapies de remédiation cognitive ciblent précisément le renforcement du contrôle endogène descendant.

Dans le domaine de l’ergonomie des interfaces homme-machine (IHM) et de l’aéronautique, la disposition des cockpits d’avions de chasse et des postes de contrôle de centrales nucléaires intègre la dynamique de l’attention couverte. Les signaux d’alarme critiques exploitent des clignotements périphériques calibrés pour déclencher une capture couverte instantanée sans contraindre l’opérateur à détourner les yeux de ses instruments primaires de pilotage.

11. Recherches et preuves empiriques

Le corpus de données validant l’existence et la spécificité de l’orientation couverte est l’un des plus solides de la psychologie contemporaine. Dans son étude fondatrice de 1980 publiée dans le Quarterly Journal of Experimental Psychology, Michael Posner a apporté la démonstration définitive que les sujets bénéficiaient d’un avantage de temps de réaction substantiel lors de l’indiçage valide, même lorsque toute tentative de mouvement oculaire était scrupuleusement empêchée par enregistrement électrophysiologique direct.

Des travaux fondamentaux conduits en neurophysiologie animale par Tirin Moore et Katherine Armstrong (2003) ont apporté une preuve causale décisive sur la relation entre commande oculaire et attention couverte. En appliquant une micro-stimulation électrique sous-seuil (insuffisante pour déclencher une saccade) aux neurones du champ oculaire frontal (FEF) chez le primate non humain, ils ont constaté une augmentation immédiate et spécifique de l’acuité visuelle et de la sensibilité neuronale dans l’aire corticale visuelle V4, précisément au niveau du champ récepteur correspondant à la cible non regardée. Cette expérience a démontré de manière irréfutable que les circuits moteurs préparent l’orientation couverte et modulent directement le gain sensoriel.

Des recherches en magnétoencéphalographie (MEG) ont également révélé que l’orientation couverte modifie l’activité oscillatoire cérébrale locale. L’attention portée à un hémichamp périphérique provoque une désynchronisation des rythmes alpha (8-12 Hz) dans le cortex visuel controlatéral à l’emplacement indicé (reflétant une excitabilité accrue), accompagnée d’une synchronisation alpha dans l’hémisphère ipsilatéral (marquant une suppression active des distracteurs non pertinents).

12. Considérations culturelles et contextuelles

Bien que les substrats neurobiologiques de base de l’orientation couverte soient universellement partagés par l’espèce humaine, les habitudes perceptives et le contexte socioculturel influencent sensiblement les stratégies d’allocation attentionnelle.

Les travaux en psychologie transculturelle menés par Richard Nisbett et ses collègues ont mis en lumière des divergences fondamentales entre les populations occidentales et est-asiatiques. Les observateurs issus de cultures occidentales individualistes ont tendance à privilégier une attention focalisée et analytique, dirigeant préférentiellement leur orientation couverte de manière étroite sur l’objet cible central. À l’inverse, les sujets issus de cultures est-asiatiques holistiques manifestent une orientation couverte plus large et distribuée, intégrant spontanément les relations spatiales périphériques et les éléments de contexte d’arrière-plan sans avoir besoin d’y poser le regard.

De surcroît, le sens d’apprentissage de la lecture et de l’écriture façonne un biais attentionnel spatial (connu sous le nom d’effet pseudonégligence ou biais de latéralité). Les locuteurs de langues se lisant de gauche à droite (comme le français ou l’anglais) présentent une allocation couverte initiale plus rapide et plus prononcée vers l’hémichamp gauche, tandis que les locuteurs de langues lues de droite à gauche (comme l’arabe ou l’hébreu) manifestent un biais directionnel inverse lors des tâches d’orientation implicite neutres.

13. Critiques, débats et limites

Malgré son statut canonique, l’orientation couverte suscite d’intenses controverses théoriques et méthodologiques au sein de la communauté neuroscientifique :

Le débat le plus vif concerne le rôle des microsaccades oculaires. Des chercheurs contemporains, notamment Ziad Hafed et Ralf Engbert, ont contesté la notion d’une indépendance absolue entre orientation couverte et système oculomoteur. Même lors d’une fixation rigoureusement maintenue, l’œil humain effectue d’incessants micromouvements imperceptibles (microsaccades, dérives, trémors). Des enregistrements oculométriques de haute précision ont démontré que la direction de ces microsaccades s’aligne fidèlement sur l’emplacement de l’attention couverte quelques centaines de millisecondes après la présentation d’un indice. Dès lors, certains soutiennent que l’orientation véritablement « couverte » n’existe pas dans une forme totalement dissociée du moteur, mais représente simplement une expression motrice de très faible amplitude.

Une autre controverse théorique réside dans les limites de la théorie prémotrice de l’attention. Si la préparation motrice accompagne indubitablement l’orientation couverte dans de nombreuses configurations, des dissociations fonctionnelles et anatomiques ont été rapportées par plusieurs laboratoires. Il a été prouvé que des patients souffrant de paralysies supranucléaires progressives ou d’autres lésions empêchant physiquement la génération de mouvements oculaires restent tout à fait capables d’orienter leur attention couverte vers des zones inaccessibles à leur motricité, ce qui suggère que les systèmes de sélection perceptive et de commande oculomotrice ne sont pas strictement confondus.

Enfin, la validité écologique des paradigmes de laboratoire est fréquemment questionnée. Dans la vie réelle, l’orientation couverte opère rarement de façon isolée ; elle sert presque systématiquement d’éclaireur rapide avant une saccade oculaire manifeste. Isoler l’orientation couverte en forçant un sujet à fixer fixement une croix artificielle pendant des milliers d’essais crée un état neuro-comportemental singulier qui ne reflète que partiellement le balayage visuel dynamique et naturel de scènes complexes réelles.

14. Termes connexes et distinctions

Il est indispensable de distinguer l’orientation couverte d’un ensemble de notions conceptuellement proches mais fonctionnellement distinctes :

  • Orientation manifeste (Overt orienting) : Déplacement physique et observable des récepteurs sensoriels (alignement des yeux et de la tête) vers la source de stimulation. Contrairement à l’orientation couverte, l’orientation manifeste modifie l’image rétinienne brute en plaçant l’objet directement sur la fovéa.
  • Vision périphérique : Propriété anatomique et sensorielle de la rétine en dehors de la fovéa. La vision périphérique est une structure réceptrice passive, alors que l’orientation couverte est un processus actif de modulation cognitive et attentionnelle opérant au sein de ce champ visuel.
  • Attention divisée : Capacité à distribuer simultanément les ressources de traitement entre plusieurs tâches ou stimuli distincts, alors que l’orientation couverte peut être purement focalisée sur un point unique sans division.
  • Alerte et vigilance : États toniques ou phasiques de préparation générale du système nerveux à réagir à un événement, indépendamment de la localisation spatiale de ce dernier, tandis que l’orientation couverte est intrinsèquement spatiale et sélective.
  • Microsaccades : Petits mouvements involontaires des yeux survenant lors de la fixation. Elles constituent un corrélat moteur potentiel ou un sous-produit biomécanique, mais ne se confondent pas avec le mécanisme computationnel de l’attention couverte.

15. Synthèse et points clés

L’orientation couverte de l’attention constitue l’un des mécanismes les plus fascinants de la cognition spatiale. Elle atteste du pouvoir remarquable du cerveau à dissocier la trajectoire physique du regard de son champ d’exploration mentale conscient.

Ses points fondamentaux se résument comme suit :

  • Elle correspond à la focalisation interne de l’attention sur un emplacement spatial sans mouvement corporel ou oculaire concomitant.
  • Elle peut être déclenchée de façon réflexe et rapide par des stimuli externes saillants (exogène) ou de façon volontaire et soutenue selon les buts du sujet (endogène).
  • Elle améliore objectivement l’acuité perceptive, le rapport signal sur bruit sensoriel et la vitesse de traitement de l’information située dans la zone indicée.
  • Elle repose sur un réseau neuro-anatomique intégrant le cortex pariétal postérieur, les champs oculaires frontaux, le colliculus supérieur et le pulvinar thalamique.
  • Elle soulève des débats passionnants quant à ses liens intimes avec les micromouvements oculaires et la préparation motrice inconsciente de l’action.

Références

  • Corbetta, M., & Shulman, G. L. (2002). Control of goal-directed and stimulus-driven attention in the brain. Nature Reviews Neuroscience, 3(3), 201–215. https://doi.org/10.1038/nrn755
  • Eriksen, C. W., & St. James, J. D. (1986). Visual attention within and around the field of focal attention: A zoom lens model. Perception & Psychophysics, 40(4), 225–240. https://doi.org/10.3758/BF03211502
  • Moore, T., & Armstrong, K. M. (2003). Selective gating of visual signals by microstimulation of frontal cortex. Nature, 421(6921), 370–373. https://doi.org/10.1038/nature01341
  • Posner, M. I. (1980). Orienting of attention. Quarterly Journal of Experimental Psychology, 32(1), 3–25. https://doi.org/10.1080/00335558008248231
  • Rizzolatti, G., Riggio, L., Dascola, I., & Umiltá, C. (1987). Reorienting attention across the horizontal and vertical meridians: evidence in favor of a premotor theory of attention. Neuropsychologia, 25(1A), 31–40. https://doi.org/10.1016/0028-3932(87)90041-8

Citer cet article

Looti, M. (2026, novembre 8). Orientation couverte : Le regard invisible de l’esprit. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=orientation-couverte-attention-psychologie
Looti, Mohammed. “Orientation couverte : Le regard invisible de l’esprit.” Base de données de psychologie en français, 8 novembre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=orientation-couverte-attention-psychologie.
Looti, Mohammed. “Orientation couverte : Le regard invisible de l’esprit.” Base de données de psychologie en français. novembre 8, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=orientation-couverte-attention-psychologie.