La compréhension psychologique d’un être humain ne peut se réduire à l’extrapolation mécanique de lois statistiques ou à la standardisation d’échelles de mesure. La méthode clinique constitue le socle fondamental sur lequel repose l’investigation approfondie, compréhensive et holistique de la psyché humaine, saisie dans toute sa complexité, sa singularité biographique et ses coordonnées relationnelles. Par sa posture épistémologique unique, elle permet d’articuler la rigueur de l’observation scientifique avec la subtilité de l’écoute subjective.
Méthode clinique
1. Définition concise
La méthode clinique désigne une démarche d’investigation, d’évaluation et d’intervention psychologique centrée sur l’étude approfondie de l’individu singulier considéré dans sa totalité, son histoire vécue et sa situation concrète. Elle repose prioritairement sur l’entretien, l’observation participante, l’analyse de la relation intersubjective et l’étude de cas, dans le dessein d’appréhender le sens des conduites plutôt que d’en quantifier isolément les manifestations.
Contrairement aux protocoles expérimentaux qui isolent des variables en laboratoire ou aux démarches purement psychométriques qui comparent un individu à une norme distributionnelle, la méthode clinique adopte une perspective idiographique. Elle postule que chaque sujet élabore une économie psychique originale, dont les dynamiques conscientes et inconscientes ne peuvent être intelligibles que replacées dans la dynamique globale de son développement, de ses conflits internes et de son environnement affectif et social.
Dans la pratique contemporaine, la méthode clinique transcende le simple diagnostic nosographique. Elle se définit avant tout comme une posture éthique et relationnelle dans laquelle le clinicien s’implique comme instrument d’observation et de résonance, transformant la rencontre interhumaine en un espace de co-construction du sens et de transformation thérapeutique ou développementale.
2. Étymologie et origine linguistique
Le syntagme « méthode clinique » conjugue deux racines grecques majeures qui éclairent sa finalité originelle et son évolution conceptuelle. Le terme « méthode » provient du grec ancien methodos (μέθοδος), composé de la préposition meta (μετά, marquant la direction, la poursuite ou la succession) et de hodos (ὁδός, la voie, le chemin). Étymologiquement, la méthode est le cheminement intellectuel ordonné suivi pour parvenir à la connaissance d’un objet ou à la vérité d’une situation.
Le qualificatif « clinique » dérive quant à lui du grec ancien klinikē (κλινική), forme féminine substantivée de l’adjectif klinikos (κλινικός), signifiant « qui concerne le lit ». Ce mot s’enracine dans le verbe klinein (κλίνειν, incliner, pencher, s’aliter) et a donné naissance au substantif klinē (κλίνη, le lit ou le divan). Dans l’Antiquité grecque, la klinikē technē désignait l’art médical exercé au chevet du patient alité, soulignant une proximité corporelle, sensorielle et singulière avec la personne souffrante, par opposition aux spéculations abstraites des dogmatiques.
L’introduction du terme en psychologie au tournant du XXe siècle, sous l’impulsion de pionniers comme Lightner Witmer aux États-Unis et Daniel Lagache en France, a conservé cette essence originelle : « se pencher sur » le sujet, non plus seulement pour scruter un corps physique défaillant, mais pour accueillir un sujet souffrant, parlant et en quête de sens au sein d’une relation humaine directe.
3. Prononciation et forme grammaticale
Le terme « méthode clinique » se prononce phonétiquement [me.tɔd kli.nik] dans l’espace francophone standard. Il s’agit d’une locution nominale féminine, formée du nom commun féminin « méthode » et de l’adjectif qualificatif féminin singulier « clinique ». Au pluriel, elle devient « méthodes cliniques » [me.tɔd kli.nik], l’adjectif s’accordant régulièrement en genre et en nombre.
Dans le discours académique et professionnel, cette locution s’emploie principalement comme substantif sujet ou complément pour désigner une démarche méthodologique globale (« appliquer la méthode clinique », « les postulats de la méthode clinique »). On la rencontre également sous forme substantive absolue (« la clinique ») pour caractériser l’ensemble des pratiques, des savoirs et des postures propres aux psychologues cliniciens et aux psychopathologues (« faire de la clinique », « la clinique à l’épreuve du terrain »).
4. Explication conceptuelle détaillée
La méthode clinique se distingue fondamentalement des méthodologies nomothétiques par son refus d’atomiser l’expérience psychique en segments isolés de comportement. Elle repose sur le postulat que la conduite humaine ne prend sa pleine signification que lorsqu’elle est rapportée à la totalité de la personnalité en situation et en évolution. Cette approche récuse l’illusion d’une neutralité désincarnée : l’observateur n’est pas extérieur au champ d’observation, il en constitue un élément déterminant par sa propre présence, ses affects et ses interventions.
Le champ d’investigation de la méthode clinique embrasse plusieurs strates interactives du fonctionnement humain : les conflits intrapsychiques, l’histoire biographique (l’anamnèse), les mécanismes de défense, les capacités cognitives et symboliques, ainsi que l’insertion socioculturelle et relationnelle. Le clinicien cherche à comprendre comment un symptôme, loin d’être un simple dysfonctionnement aléatoire, représente une tentative d’aménagement psychique, un compromis ou une solution adaptative face à une souffrance intolérable ou à une impasse existentielle.
Les frontières conceptuelles de la méthode clinique se tracent à l’intersection de deux mouvements complémentaires : l’observation armée ou désarmée, et l’écoute dynamique. L’observation clinique s’attache aux détails infra-verbaux, à la tonalité affective, aux silences, aux ruptures du discours et aux manifestations posturales. L’écoute, pour sa part, ne se limite pas au contenu manifeste du langage ; elle traque les associations latentes, les métaphores inconscientes et les résonances transférentielles qui se déploient au fil de la rencontre.
Par ailleurs, la méthode clinique n’est pas purement descriptive ; elle possède une visée intrinsèquement heuristique et thérapeutique. Même lorsqu’elle s’exerce à des fins diagnostiques ou de recherche, l’acte clinique modifie le sujet observé. En offrant un espace de réflexivité où le sujet s’entend parler et se réapproprie sa trajectoire, l’évaluation clinique constitue déjà un commencement d’élaboration psychologique et d’émancipation subjective.
5. Évolution historique
L’histoire de la méthode clinique s’inscrit dans un double héritage, médical d’abord, puis résolument psychologique et psychanalytique. Dans le champ médical, la rupture épistémologique s’opère à la fin du XVIIIe siècle avec Philippe Pinel, qui libère les aliénés de leurs fers à Bicêtre et à la Salpêtrière pour instituer l’observation méthodique des symptômes mentaux, et Jean-Martin Charcot, qui transforme la leçon clinique en un dispositif d’analyse visuelle rigoureuse des manifestations de l’hystérie.
La transposition de la clinique vers la psychologie autonome émerge en 1896 avec le psychologue américain Lightner Witmer, qui fonde la première clinique psychologique à l’Université de Pennsylvanie. Witmer applique la méthode à des enfants en difficulté scolaire, combinant évaluation diagnostique et intervention rééducative individualisée, marquant ainsi l’acte de naissance de la psychologie clinique institutionnelle.
Simultanément, Sigmund Freud révolutionne le statut de la parole et de l’écoute à travers la création de la psychanalyse. En substituant le divan à la table d’examen médical et en érigeant l’association libre et l’analyse du transfert en principes méthodologiques, Freud confère à la méthode clinique sa profondeur psychodynamique moderne : le symptôme devient un texte à déchiffrer, et la relation intersubjective devient l’épicentre de l’exploration de l’inconscient.
Dans un tout autre champ, celui du développement intellectuel, Jean Piaget forge dans les années 1920 la méthode clinique-critique (ou « examen clinique »). Récusant la rigidité des tests standardisés d’intelligence qui ne saisissent que la réussite ou l’échec, Piaget élabore un dialogue semi-structuré avec l’enfant, ponctué d’expériences sur des objets matériels. Cette méthode permet de suivre pas à pas les méandres de la pensée enfantine, d’interroger la logique de ses erreurs et de dévoiler les structures de l’intelligence opératoire.
En France, la conceptualisation canonique de la méthode clinique est parachevée par Daniel Lagache en 1949 dans son texte programmatique L’unité de la psychologie. Lagache définit la psychologie clinique comme « l’étude de la conduite humaine individuelle et de ses conditions (hérédité, maturation, conditions psychologiques et sociales), en un mot l’étude de l’homme en conflit et en situation ». Juliette Favez-Boutonier poursuivra ce mouvement en défendant une clinique « aux mains nues », indépendante du modèle médical organiciste, ancrée dans la compréhension existentielle de la personne humaine.
6. Fondements théoriques
La méthode clinique repose sur un agencement complexe d’échafaudages épistémologiques et théoriques qui la distinguent radicalement du positivisme naïf. Le premier socle relève de la distinction canonique théorisée par Wilhelm Windelband entre les sciences nomothétiques, qui recherchent des lois universelles applicables à l’ensemble des phénomènes, et les sciences idiographiques, qui s’attachent à la compréhension d’événements ou de configurations singulières et non reproductibles. La méthode clinique s’ancre délibérément dans cette seconde tradition, réaffirmée par Wilhelm Dilthey à travers la polarité entre « expliquer » (par les causes mécaniques) et « comprendre » (par la saisie interne des significations vécues).
Le second pilier théorique réside dans la phénoménologie, portée par des auteurs comme Edmund Husserl, Maurice Merleau-Ponty et Karl Jaspers. Dans la perspective phénoménologique, le clinicien s’efforce de suspendre ses préjugés nosographiques (l’époché) pour appréhender le monde phénoménal du sujet tel qu’il se donne à son expérience vécue (Lebenswelt). Le délire ou l’angoisse ne sont plus envisagés comme de simples déficits cognitifs, mais comme des manières singulières d’habiter l’espace, le temps et le lien à autrui.
Le cadre théorique psychanalytique et psychodynamique fournit le modèle métapsychologique des processus inconscients régissant la rencontre clinique. La notion d’intersubjectivité y devient centrale : les concepts de transfert (projection sur le clinicien de désirs et de figures passées) et de contre-transfert (réactions affectives conscientes et inconscientes du clinicien en écho à ce transfert) constituent non pas des biais parasites qu’il conviendrait d’éliminer, mais les instruments privilégiés de la compréhension de l’économie relationnelle du sujet.
Enfin, les approches systémiques et constructivistes enrichissent les fondements de la méthode en modélisant le sujet comme un élément d’une totalité communicationnelle ouverte (famille, institution). Dans cette optique, le symptôme est envisagé comme un message régulateur au sein d’un système homéostatique, ce qui contraint la méthode clinique à intégrer l’analyse des rétroactions circulaires et des mythes relationnels dans son corpus interprétatif.
7. Composantes clés, types et dimensions
La mise en œuvre de la méthode clinique s’articule autour d’un ensemble de dispositifs techniques rigoureusement cadrés, qui se déclinent selon des dimensions spécifiques :
- L’entretien clinique : Dispositif central de recueil et d’élaboration, il se décline en modalité non directive (écoute ouverte guidée par les associations du patient), semi-directive (centrée sur des thématiques précises tout en laissant une liberté d’expression totale) ou directive (structurée autour de canevas diagnostiques fermés).
- L’observation clinique : Examen attentif des conduites manifestes et des registres non verbaux (mimiques, tonus musculaire, prosodie, évitements oculaires). Elle peut être directe, désarmée (pure attention flottante) ou armée (guidée par des grilles d’observation systématiques ou des enregistrements vidéo dans la recherche clinique).
- L’étude de cas (monographie clinique) : Synthèse longitudinale et transversale de l’ensemble des données recueillies sur un individu singulier. Elle reconstitue l’anamnèse, analyse la situation conflictuelle actuelle, dégage les lignes de force de la structure de personnalité et propose des hypothèses compréhensives.
- La méthode clinique-critique piagétienne : Interrogation dialectique de l’enfant associée à des manipulations concrètes d’objets matériels, visant à tester la stabilité des opérations logiques face à des contre-suggestions introduites par l’expérimentateur.
- L’examen psychologique à médiation projective : Recours à des épreuves standardisées mais non fermées (comme le test de Rorschach ou le Thematic Apperception Test) où le sujet projette son monde interne, ses angoisses fondamentales et la plasticité de ses défenses face à un matériel ambigu.
- L’alliance thérapeutique et le cadre déontologique : Délimitation spatio-temporelle, contrat d’assiduité, neutralité bienveillante, confidentialité et gestion éthique du secret professionnel, indispensables à la viabilité du processus clinique.
8. Exemples et cas illustratifs
Afin de matérialiser la démarche clinique en psychopathologie adulte, considérons le cas de Julien, un homme de 38 ans adressé par son médecin traitant pour des attaques de panique invalidantes et des douleurs épigastriques chroniques sans étiologie organique décelable. Une approche purement symptomatologique se contenterait de répertorier les crises d’angoisse au moyen d’un questionnaire standardisé et de prescrire un anxiolytique ou un protocole d’exposition intéroceptive.
La méthode clinique procède tout autrement. Lors des premiers entretiens, le psychologue accueille Julien en observant sa tension posturale, son débit verbal précipité et son hypervigilance. L’anamnèse révèle que les crises ont surgi six mois plus tôt, coïncidant avec la promotion professionnelle de Julien et le décès subit de son propre père, figure autoritaire qu’il s’était toujours efforcé de satisfaire sans jamais y parvenir. L’analyse clinique permet de relier le symptôme somatique à un conflit identificatoire inconscient : accéder au statut de dirigeant réveille une culpabilité œdipienne insoutenable liée au triomphe symbolique sur la figure paternelle défunte. Les douleurs épigastriques et la panique s’avèrent être la conversion corporelle d’un affect réprimé et une autopunition inconsciente. L’éclairage de ce nouage singulier ouvre la voie à un désamorçage durable des attaques de panique.
Dans le domaine du développement cognitif, la méthode clinique-critique mise au point par Jean Piaget illustre une autre application magistrale. Face à un enfant de 6 ans, l’examinateur présente deux boules de pâte à modeler de taille et de poids identiques. Lorsque l’enfant convient de l’égalité, l’expérimentateur transforme l’une des boules en une galette aplatie sous ses yeux, puis demande : « Y a-t-il la même quantité de pâte, ou bien y en a-t-il plus ou moins ? ».
L’expérimentateur n’enregistre pas seulement la réponse erronée (« il y en a plus parce que c’est plus large »), mais engage une relance clinique critique : « Pourtant, un petit garçon m’a dit tout à l’heure qu’il y en avait moins parce que c’est plus mince, qu’en penses-tu ? ». Le clinicien observe comment l’enfant argumente, s’il vacille ou s’il tente d’ordonner la réversibilité de sa pensée par inversion ou compensation. C’est dans ce va-et-vient conversationnel que se dévoile le passage du stade préopératoire à la conservation de la substance, montrant la genèse vivante de la rationalité humaine.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation au sein de la méthode clinique s’inscrit dans un paradigme d’appréciation qualitative et holistique, souvent qualifié de jugement clinique, qui tranche avec la métrologie standardisée. Si le clinicien peut intégrer des épreuves psychométriques (échelles de Wechsler, inventaires de dépression de Beck), ces scores quantitatifs ne constituent jamais des fins en soi ; ils représentent des données secondaires qui doivent être contextualisées et interprétées à la lumière de l’attitude du sujet durant la passation.
L’histoire de la psychologie a été marquée par la controverse fondatrice soulevée par Paul Meehl en 1954 dans son ouvrage Clinical Versus Statistical Prediction. Meehl a comparé l’efficacité des prédictions basées sur l’intuition et l’intégration subjective du clinicien à celle des formules actuarielles et des algorithmes statistiques. Si les données actuarielles se révèlent souvent plus stables pour prédire des comportements récurrents dans de grandes populations (comme la récidive criminelle), le jugement clinique demeure indispensable pour cerner la configuration singulière des motivations, le degré d’insight et les leviers thérapeutiques propres à un sujet donné.
L’instrumentation clinique projective (Rorschach selon le Système Intégré d’Exner ou l’école française de psychodynamique, TAT) offre une tentative rigoureuse d’évaluation où la cotation formelle (modes d’appréhension, déterminants, cinèses) s’articule avec l’analyse du discours et des représentations d’objet. La fidélité de l’évaluation clinique ne repose pas sur une reproductibilité mécanique, mais sur la cohérence interne du faisceau d’indices recueillis, l’intersubjectivité contrôlée et la supervision par les pairs.
10. Applications et portée pratique
La méthode clinique déploie ses applications dans l’ensemble des secteurs où la souffrance psychique, l’inadaptation ou la quête de changement réclament une intervention différenciée et humaine :
- En psychopathologie et santé mentale : Elle constitue le moteur des consultations hospitalières, des centres médico-psychologiques (CMP) et des cabinets libéraux pour l’établissement de bilans psychologiques approfondis, l’orientation thérapeutique et la conduite des psychothérapies individuelles.
- En milieu scolaire et protection de l’enfance : La méthode clinique permet de démêler les troubles spécifiques des apprentissages des blocages névrotiques ou des traumatismes familiaux, guidant les mesures d’accompagnement éducatif et les décisions de protection judiciaire.
- En psychologie de la santé et services de soins palliatifs : Elle est sollicitée pour accueillir l’impact psychique de l’annonce diagnostique de maladies somatiques graves (cancers, affections neurodégénératives), soutenir l’observance thérapeutique et accompagner les fins de vie par une présence contenante.
- En criminologie et psychologie médico-légale : Les expertises judiciaires requièrent l’application de la méthode clinique pour évaluer le discernement, le degré de dangerosité criminologique, la structure de personnalité de l’auteur d’infraction ainsi que le traumatisme subi par la victime.
- En psychologie du travail et des organisations : L’analyse clinique du travail, développée notamment par Christophe Dejours sous le nom de psychopathologie et clinique du travail, utilise l’entretien et l’écoute collective pour mettre au jour les mécanismes de défense construits par les salariés face à l’intensification des contraintes managériales et à la souffrance éthique.
11. Recherche et données empiriques
La légitimité scientifique de la méthode clinique dans la recherche contemporaine fait l’objet d’une intense activité épistémologique et méthodologique. Loin de s’opposer de manière stérile à l’expérimentation, la recherche clinique s’est dotée d’outils sophistiqués permettant d’objectiver ses processus sans dénaturer la complexité du singulier. Les protocoles de recherche à cas unique (Single-Case Experimental Designs ou SCED) illustrent cette synthèse : par des mesures répétées avant, pendant et après une intervention clinique ciblée, ils démontrent empiriquement l’efficacité d’un traitement tout en préservant l’analyse fine de l’évolution du patient.
Parallèlement, les méthodologies de recherche qualitative ont connu un essor considérable au cours des trois dernières décennies. Des approches telles que l’analyse phénoménologique interprétative (IPA), la théorisation ancrée (Grounded Theory) ou l’analyse textuelle assistée par ordinateur permettent de codifier rigoureusement les entretiens cliniques et de dégager des invariants structurels à partir de corpus narratifs singuliers.
De vastes méta-analyses menées par des chercheurs comme Bruce Wampold, Adam Horvath et John Norcross ont prouvé que les facteurs relationnels centraux de la méthode clinique — notamment la qualité de l’alliance thérapeutique, l’empathie perçue, la congruence du thérapeute et la négociation des objectifs partagés — expliquent une part de la variance des résultats thérapeutiques bien supérieure à celle imputable aux techniques spécifiques ou aux protocoles manuels standardisés. Ces découvertes réaffirment que la relation humaine instituée par la posture clinique constitue l’agent actif fondamental du changement psychologique.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’universalité présumée de la méthode clinique a été profondément réinterrogée par les courants de l’ethnopsychiatrie et de la psychologie transculturelle. Initiée par Georges Devereux et prolongée en France par des figures comme Tobie Nathan et Marie Rose Moro, la critique transculturelle démontre que les concepts cliniques occidentaux (complexe d’Œdipe, frontières du Moi, causalité intrapsychique) sont intimement liés à une vision individualiste du monde qui ne saurait être plaquée sans précaution sur d’autres contextes culturels.
Dans les sociétés traditionnelles ou collectivistes, les manifestations de la souffrance s’expriment souvent par le truchement d’idiomes culturels de la détresse (attaques de nerfs, possessions, sorcellerie, somatisations diffuses). La méthode clinique doit alors élargir son cadre d’analyse pour inclure l’étiologie traditionnelle du patient, ses représentations cosmologiques et l’implication de la lignée ancestrale dans le dispositif d’écoute. L’évaluation de la causalité psychique cède la place à un décentrement culturel indispensable.
Cette exigence a conduit à l’intégration d’outils transculturels dans les nomenclatures internationales, à l’image du Plan d’Entretien pour la Formulation Culturelle (PEFC) introduit dans le DSM-5. Cet instrument clinique semi-structuré guide le praticien dans l’exploration de l’identité culturelle du sujet, des explications culturelles de sa maladie et des facteurs psychosociaux d’exposition, prévenant ainsi les erreurs diagnostiques majeures nées du malentendu ethnocentrique.
13. Critiques, controverses et limites
Malgré sa richesse heuristique, la méthode clinique essuie des critiques récurrentes émanant des tenants du néo-positivisme et des partisans stricts de la médecine fondée sur les preuves (Evidence-Based Medicine). Le grief le plus souvent formulé concerne le risque d’arbitraire et de subjectivisme interprétatif : le clinicien, guidé par son propre cadre théorique implicite, pourrait projeter sur le patient des interprétations préfabriquées, enfermant le discours de ce dernier dans une grille de lecture infalsifiable au sens de Karl Popper.
Une seconde limite concerne le manque de fidélité inter-juges et la faible reproductibilité des conclusions cliniques. Deux cliniciens d’orientations théoriques divergentes (par exemple psychanalytique et comportementale) examinant le même patient lors d’un entretien libre aboutissent souvent à des formulations diagnostiques et pronostiques discordantes, ce qui soulève des interrogations sur la standardisation de la méthode dans le champ médico-légal ou assurantiel.
On reproche également à la méthode clinique sa vulnérabilité aux biais cognitifs universels : biais de confirmation (privilégier les éléments de l’anamnèse qui confortent la première intuition diagnostique), biais d’ancrage et effet de halo. Enfin, les contraintes économiques pesant sur les institutions de santé contemporaines, qui exigent des évaluations rapides, protocolisées et quantifiables, menacent directement la méthode clinique, dont le temps d’écoute long et l’approche au cas par cas s’accordent difficilement avec les impératifs de rentabilité gestionnaire.
14. Termes connexes et distinctions
La précision conceptuelle exige de distinguer rigoureusement la méthode clinique d’autres démarches et notions voisines au sein de la psychologie contemporaine :
- Méthode expérimentale : Alors que la méthode clinique s’intéresse à l’individu dans la totalité incontrôlée de sa situation naturelle, la méthode expérimentale isole artificiellement des variables indépendantes pour observer leurs effets causaux sur des variables dépendantes, au détriment de l’individualité du sujet.
- Approche psychométrique : La psychométrie vise à quantifier une dimension psychologique précise (aptitude, trait de personnalité) par rapport à un échantillon normatif standardisé. La méthode clinique peut intégrer les résultats psychométriques, mais elle les subordonne toujours à la dynamique subjective globale.
- Consultation médicale : La consultation médicale traditionnelle se focalise sur la sémiologie d’un organe ou d’une fonction physiologique altérée en vue d’un traitement curatif biologique, tandis que la démarche clinique psychologique englobe le sens subjectif que le malade confère à son épreuve corporelle.
- Nosographie psychiatrique standardisée : Les manuels tels que le DSM ou la CIM répertorient des critères symptomatiques polythétiques et a-théoriques à des fins de classification statistique ; la méthode clinique dépasse cette nosographie pour appréhender l’organisation psychopathologique singulière sous-jacente.
- Approche phénoménologique pure : Bien qu’étroitement liée à la clinique, la phénoménologie philosophique se restreint à la description rigoureuse de la structure de l’expérience consciente, sans chercher systématiquement l’étiologie développementale ou la reconstruction de l’inconscient que poursuit la clinique psychodynamique.
15. Synthèse et points clés
La méthode clinique demeure le cœur battant de la psychologie humaniste, dynamique et compréhensive. Elle propose une voie épistémologique originale qui transcende l’alternative réductrice entre le scientisme désincarné et l’intuitionnisme non contrôlé. En fondant sa rigueur sur l’observation rigoureuse, l’écoute réflexive, la contextualisation biographique et le traitement conscient des résonances intersubjectives, elle réussit le tour de force d’ériger l’individualité irréductible en objet de connaissance scientifique et en champ d’intervention émancipateur.
Face aux mutations contemporaines de la souffrance psychique et aux pressions en faveur de l’automatisation algorithmique de la santé mentale, la méthode clinique réaffirme l’insubstituable primauté de la parole vivante, du doute bienveillant et de la rencontre singulière entre deux êtres humains.
Références
- Canguilhem, G. (1958). Qu’est-ce que la psychologie ? Revue de Métaphysique et de Morale, 63(1), 12-25. https://www.jstor.org/stable/40320297
- Devereux, G. (1967). From anxiety to method in the behavioral sciences. Mouton & Co. https://doi.org/10.1515/9783111666495
- Favez-Boutonier, J. (1959). La psychologie clinique : objet, méthode, problèmes. Bulletin de Psychologie, 13(169), 747-752.
- Freud, S. (1912). Ratschläge für den Arzt bei der psychoanalytischen Behandlung [Conseils aux médecins sur le traitement psychanalytique]. Zentralblatt für Psychoanalyse, 2, 483-489.
- Lagache, D. (1949). L’unité de la psychologie : Psychologie expérimentale et psychologie clinique. Presses Universitaires de France.
- Meehl, P. E. (1954). Clinical versus statistical prediction: A theoretical analysis and a review of the evidence. University of Minnesota Press. https://doi.org/10.1037/11281-000
- Piaget, J. (1926). La représentation du monde chez l’enfant. Félix Alcan.
- Wampold, B. E., & Imel, Z. E. (2015). The great psychotherapy debate: The evidence for what makes psychotherapy work (2nd ed.). Routledge. https://doi.org/10.4324/9780203582015