Dans le domaine de l’évaluation psychologique et de la recherche comportementale, la collecte de données authentiques se heurte constamment aux filtres conscients que les individus érigent pour préserver leur image. Pour contourner les mécanismes de défense, l’autocensure et les artifices suscités par l’observation directe, les chercheurs ont développé des paradigmes ingénieux capables de saisir les processus mentaux à l’insu du sujet. La mesure dissimulée constitue ainsi l’un des piliers méthodologiques les plus sophistiqués pour sonder les dimensions implicites, controversées ou inconscientes du psychisme humain.
Mesure dissimulée
1. Définition concise
Une mesure dissimulée (ou mesure masquée) désigne un dispositif méthodologique ou psychométrique conçu pour évaluer un construit psychologique, une attitude, un trait de personnalité ou un comportement sans que le participant ne prenne conscience de l’objet réel de l’évaluation, ni parfois même du fait qu’une mesure est en cours. Son objectif fondamental est de neutraliser la réactivité du participant afin d’obtenir des indices comportementaux, physiologiques ou cognitifs non altérés par des processus d’autocontrôle.
Dans la pratique scientifique, cette approche englobe aussi bien les instruments indirects de laboratoire que les protocoles observationnels naturalistes. Le chercheur structure la tâche de manière à ce que les réponses manifestes ou les performances physiques du sujet servent d’indicateurs indirects d’une variable latente distincte de celle apparente. Par exemple, une tâche présentée comme un test d’acuité perceptive peut en réalité quantifier le niveau d’anxiété implicite ou la saillance d’un stéréotype social.
Contrairement aux auto-évaluations déclaratives classiques, où le répondant interprète consciemment les énoncés et sélectionne sa réponse sur une échelle graduée, la mesure dissimulée déplace l’attention cognitive du sujet. Elle permet d’accéder aux composantes spontanées de la vie psychique tout en minimisant radicalement l’interférence des motivations stratégiques de présentation de soi.
2. Étymologie et origine linguistique
Sur le plan étymologique, le substantif « mesure » provient du latin mensura, dérivé du verbe metiri (« mesurer, évaluer, arpenter »), qui renvoie à l’acte de quantifier une dimension, une étendue ou une intensité selon un étalon déterminé. L’adjectif « dissimulée » puise ses racines dans le verbe latin dissimulare, composé du préfixe privatif ou réflexif dis- et de simulare (« feindre, rendre semblable, simuler », lui-même issu de similis, semblable). Littéralement, dissimuler signifie rendre une chose invisible en masquant son apparence ou en la faisant passer pour autre chose.
L’expression équivalente anglophone concealed measure, couramment associée dans la littérature méthodologique aux termes disguised measure, indirect measure ou unobtrusive measure, a émergé au milieu du XXe siècle au sein de la psychologie sociale et de la sociologie empirique. Elle visait à qualifier les techniques d’investigation capables de contourner la vigilance du sujet expérimental face aux questionnaires d’attitude standardisés.
En langue française, la terminologie s’est enrichie au contact des sciences du comportement et de la psychométrie. On retrouve ainsi des déclinaisons telles que « mesure masquée », « évaluation indirecte » ou « mesure non réactive », chacune insistant soit sur le subterfuge informationnel mis en place par l’expérimentateur, soit sur l’absence de réaction défensive de la part de l’individu examiné.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français standard, l’expression se prononce phonétiquement /mə.zyʁ di.si.my.le/. Il s’agit d’un syntagme nominal féminin singulier composé du nom commun féminin « mesure » et du participe passé à valeur d’adjectif qualificatif « dissimulée ».
Au pluriel, la locution devient « mesures dissimulées » (/mə.zyʁ di.si.my.le/). Sur le plan syntaxique, le terme s’emploie principalement comme complément d’objet direct ou sujet dans les contextes de méthodologie de la recherche, de psychométrie appliquée, d’évaluation diagnostique et de psychologie expérimentale (par exemple : « L’expérimentateur a privilégié une mesure dissimulée afin de prévenir tout biais de conformisme social »).
Dans les rédactions universitaires et académiques, on observe plusieurs variantes synonymiques ou quasi-synonymiques interchangeables selon l’accent mis sur la procédure : « mesure masquée » (mettant l’accent sur le voilement de l’objectif), « mesure non réactive » (mettant l’accent sur l’absence de modification comportementale induite par l’observateur) ou « procédure d’évaluation indirecte ».
4. Explication conceptuelle détaillée
La compréhension en profondeur de la mesure dissimulée exige de déconstruire la relation triadique qui s’établit au sein de toute situation évaluative : l’évaluateur (ou le dispositif de mesure), le participant évalué, et le construit psychologique ciblé. Dans les paradigmes classiques explicites (tels que l’inventaire de personnalité ou l’entretien semi-directif), le sujet a un accès transparent à la nature du trait mesuré. Cette transparence active immédiatement une chaîne de métacognitions : le sujet s’interroge sur la finalité du test, sur le jugement de valeur qui en découle, et tente d’anticiper les attentes présumées du chercheur.
Ce phénomène altère la validité de construit en introduisant une variance non liée au trait mesuré, mais attribuable aux tactiques de gestion des impressions. La mesure dissimulée opère une rupture paradigmatique en brisant cette boucle d’auto-observation. En masquant la cible de l’investigation, elle permet de recueillir des réponses dont la signification psychologique échappe au contrôle délibéré du participant au moment où il les émet.
Le périmètre d’action de la mesure dissimulée se déploie le long d’un gradient de dissimulation. À une extrémité se trouvent les méthodes d’évaluation déguisée, dans lesquelles le sujet sait qu’il participe à une étude psychologique ou cognitive, mais ignore complètement quel construit est analysé. Par exemple, une tâche de temps de réaction mesurant l’attention sélective peut être utilisée pour quantifier un préjugé implicite ou une hypervigilance émotionnelle consécutive à un traumatisme psychologique.
À l’autre extrémité du gradient se situent les mesures purement non réactives, où l’individu ignore totalement qu’il fait l’objet d’une quelconque observation. Ces démarches reposent souvent sur l’analyse de traces comportementales physiques, d’archives numériques ou d’observations naturalistes dans l’espace public. Dans cette configuration, le comportement s’exprime dans son écologie native, totalement affranchi de l’artefact créé par la présence d’un observateur ou par l’environnement artificiel d’un laboratoire de recherche.
Les frontières conceptuelles de la mesure dissimulée doivent néanmoins être soigneusement délimitées face aux mesures projectives et aux mesures implicites. Si un test projectif traditionnel (comme le test de Rorschach) présente un matériel ambigu dont le codage clinique échappe au patient, l’individu reste parfaitement conscient qu’une analyse de sa dynamique psychologique globale est entreprise. En revanche, dans une mesure véritablement dissimulée, la relation causale entre la réponse produite et le trait évalué est délibérément rendue opaque ou attribuée à un tout autre phénomène.
5. Évolution historique
L’histoire de la mesure dissimulée s’entremêle avec l’émergence d’une prise de conscience critique au sein de la psychologie scientifique : la prise de conscience que l’acte même d’observer modifie l’objet observé, rappelant le principe d’incertitude dans les sciences physiques. Dès les années 1930, les travaux pionniers de Richard LaPiere sur l’écart flagrant entre les attitudes déclarées et les conduites effectives ont mis en évidence l’extrême vulnérabilité des questionnaires d’auto-évaluation face aux pressions normatives.
Durant l’après-guerre, le déploiement massif des tests psychométriques en milieu industriel et militaire a favorisé l’essor d’échelles de validité destinées à débusquer la dissimulation intentionnelle des candidats. Cependant, le tournant conceptuel majeur est intervenu en 1966 avec la publication de l’ouvrage fondamental d’Eugene Webb, Donald Campbell, Richard Schwartz et Lee Sechrest, intitulé Unobtrusive Measures: Nonreactive Research in the Social Sciences. Cet ouvrage a révolutionné la méthodologie en plaidant pour l’abandon de la dépendance exclusive envers les questionnaires et entretiens au profit d’indices physiques, de mesures d’érosion, d’accrétion et d’observations cachées.
Dans les décennies 1970 et 1980, les spécialistes de psychologie cognitive et sociale ont déplacé cette logique vers le laboratoire en mobilisant les techniques de temps de réaction et d’amorçage subliminal ou supraliminal. Les travaux de Russell Fazio sur l’activation automatique des attitudes ont démontré que la latence de réponse à un stimulus pouvait servir de jauge dissimulée de la force d’une association en mémoire, bien plus fiable qu’un aveu verbal.
L’avènement des technologies informatiques à la fin des années 1990, matérialisé par les travaux d’Anthony Greenwald et ses collaborateurs sur le test d’association implicite, a institutionnalisé l’usage des mesures indirectes et informatisées. Aujourd’hui, avec l’analyse des mégadonnées et les traces numériques laissées sur les réseaux sociaux, la mesure dissimulée franchit une nouvelle étape en s’appuyant sur des algorithmes capables de déduire la personnalité et les états affectifs d’un individu sans aucune passation conventionnelle de test.
6. Fondements théoriques
L’architecture théorique qui justifie l’emploi des mesures dissimulées repose sur plusieurs courants majeurs des sciences cognitives, de la psychologie sociale et de la psychométrie appliquée.
En premier lieu, les modèles de double traitement de l’information (tels que ceux conceptualisés par Daniel Kahneman avec les Systèmes 1 et 2, ou les modèles d’évaluation associative et propositionnelle de Gawronski et Bodenhausen) fournissent une assise robuste. Ces théories postulent la coexistence de deux voies cognitives : un système automatique, rapide, associatif et inconscient, et un système contrôlé, réflexif, lent et propositionnel. Les questionnaires directs sollicitent quasi exclusivement le système propositionnel, permettant au sujet de rationaliser, moduler ou fausser sa réponse. Les mesures dissimulées sont quant à elles spécifiquement calibrées pour court-circuiter le contrôle délibératif et capturer le fonctionnement brut des réseaux associatifs du Système 1.
En second lieu, la théorie des caractéristiques de la demande, formalisée par Martin Orne dans les années 1960, démontre que tout protocole de recherche véhicule des indices implicites indiquant aux sujets ce que l’expérimentateur espère ou attend d’eux. Les participants adoptent fréquemment le rôle du « bon sujet », cherchant à valider les hypothèses devinées, ou au contraire adoptent des comportements d’opposition. La dissimulation de l’objet de mesure détruit la cohérence de ces indices de contexte et neutralise la réactivité psychologique identifiée par Robert Rosenthal sous le concept de biais de l’expérimentateur.
Enfin, sur le plan psychométrique, la théorie classique des tests et la théorie de la réponse aux items considèrent les biais de réponse comme une source pernicieuse d’erreur systématique. En introduisant des protocoles dissimulés, les méthodologistes cherchent à maximiser la variance réelle du construit tout en éliminant la variance parasite générée par la gestion des impressions et l’auto-illusion défensive de l’évalué.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
Les mesures dissimulées se déclinent en une diversité de formes adaptées aux contraintes de la recherche et du diagnostic clinique. On peut les classifier selon plusieurs dimensions fondamentales :
- Les mesures comportementales non réactives (traces physiques) : indices d’érosion (usure sélective des dalles de sol devant une vitrine d’exposition pour évaluer l’intérêt réel du public) et indices d’accrétion (accumulation de dépôts, de graffitis ou d’objets laissés dans un espace donné pour mesurer des habitudes de consommation ou de civisme).
- Les mesures observationnelles masquées : observation naturaliste de comportements spontanés réalisée à l’insu des personnes (par exemple, chronométrer le temps de latence avant qu’un passant ne vienne en aide à un complice feignant la détresse, évaluant ainsi le comportement prosocial pur).
- Les mesures cognitives indirectes et chronométriques : tâches d’évaluation informatisées reposant sur des temps de latence au millième de seconde près (paradigmes de l’amorçage cognitif, tâches de Stroop émotionnelles, écoute dichotique), où le participant ignore que la vitesse d’exécution traduit l’accessibilité mnésique ou l’interférence émotionnelle d’un concept particulier.
- Les mesures psychophysiologiques dissimulées : enregistrement discret d’indices corporels autonomes dont la régulation consciente est quasi impossible (dilatation pupillaire via l’oculométrie, microsaccades oculaires, conductance électrodermale, micro-expressions faciales captées par électromyographie faciale), présentés au sujet comme un simple contrôle technique du matériel.
- Les analyses de traces numériques et mégadonnées : examen rétroactif d’historiques de requêtes sur les moteurs de recherche, de métriques d’interactions sur les réseaux sociaux ou de fréquences lexicales au sein de correspondances écrites, fournissant un profil psychologique sans sollicitation directe de l’individu.
8. Exemples et cas illustratifs
Un exemple classique d’évaluation comportementale dissimulée est illustré par la célèbre expérience de la « lettre perdue » (lost-letter technique) introduite par Stanley Milgram. Pour mesurer le niveau de préjugé ou le climat d’opinion d’une communauté urbaine envers un groupe politique ou social marginalisé, des enveloppes affranchies portant des adresses d’organisations spécifiques sont délibérément disséminées dans les rues. Le taux de retour spontané de ces lettres dans les boîtes postales par les passants constitue une mesure dissimulée du soutien ou de l’hostilité collective, exempte de tout biais d’auto-présentation.
Dans le domaine de la psychologie de la santé, imaginons une étude cherchant à évaluer l’efficacité réelle d’une campagne de prévention contre la consommation de sucre chez les étudiants. Plutôt que d’administrer un questionnaire direct sur leurs intentions de changement de régime alimentaire (souvent contaminé par l’acquiescement social), les chercheurs disposent à la sortie de l’amphithéâtre deux corbeilles identiques proposant des collations gratuites : l’une contenant des fruits frais, l’autre des confiseries industrielles ultra-sucrées. Le décompte exact des friandises prélevées sert de mesure masquée de l’impact persuasif de l’intervention.
Dans le registre clinique, l’investigation des phobies ou des traumatismes fait fréquemment appel au test de Stroop modifié. Un patient souffrant d’anxiété sociale se voit présenter des mots écrits de différentes couleurs et a pour consigne d’énoncer le plus vite possible la couleur de l’encre sans lire le mot. Le ralentissement significatif du temps de réponse lorsque le mot est à forte charge menaçante (tel que « ridicule », « rejet », « public ») constitue une mesure dissimulée de l’allocation involontaire des ressources attentionnelles vers les menaces perçues, ce qui échappe à la volonté délibérée de dissimulation du patient.
9. Évaluation et instrumentation psychométrique
La conception et la validation psychométrique d’une mesure dissimulée répondent à des exigences méthodologiques souvent plus complexes que celles des tests psychométriques traditionnels. En effet, l’absence de transparence requiert la mise en place d’un protocole d’inférence rigoureux liant la variable observée au construit théorique sous-jacent.
L’instrumentation de laboratoire repose massivement sur des logiciels de chronométrie mentale de haute précision (tels que E-Prime, PsychoPy ou Inquisit) couplés à des dispositifs d’enregistrement externe (oculomètres, capteurs électrodermaux, systèmes de capture du mouvement). La fidélité de ces instruments s’évalue principalement à travers la consistance interne de la tâche (par méthode de découpage moitié-moitié des essais expérimentaux) et la fidélité test-retest à court intervalle.
Un enjeu psychométrique crucial concerne la validité convergente et discriminante. Une mesure dissimulée doit démontrer qu’elle corrèle de manière cohérente avec d’autres indices valides du même phénomène, tout en prouvant son indépendance face aux variables parasites telles que la dextérité motrice générale, l’acuité visuelle ou la vitesse de traitement non spécifique du sujet. Les statisticiens ont développé des modèles mathématiques avancés, comme le modèle de diffusion de Ratcliff, pour décomposer les temps de réponse en paramètres distincts : temps de décision perceptif, vitesse d’accumulation de l’information et temps moteur résiduel.
10. Applications et portée pratique
Les champs d’application de la mesure dissimulée s’étendent à de multiples disciplines où l’objectivité des comportements est critique :
En psychologie du travail et des organisations, les recruteurs et consultants s’appuient sur des exercices de simulation situationnelle ou des « assessment centers » pour évaluer le leadership, la gestion du stress et l’esprit d’équipe. Le candidat est placé dans une fausse négociation où des imprévus sont orchestrés de manière clandestine, permettant d’observer sa régulation émotionnelle sous pression bien plus fidèlement que par l’intermédiaire d’un inventaire de personnalité conventionnel.
En criminologie et en psychologie légale, la détection des connaissances coupables repose sur le Concealed Information Test (CIT). Ce protocole psychophysiologique présente à un suspect une série de détails précis relatifs à une scène de crime (par exemple l’arme exacte utilisée), mêlés à des leurres plausibles. L’élévation involontaire de la conductance cutanée ou la décélération cardiaque transitoire à la vue du véritable indice constitue une mesure dissimulée de la reconnaissance mnésique de l’élément criminel, réduisant considérablement les risques d’aveux biaisés.
En marketing comportemental et en ergonomie, l’analyse des parcours visuels sur une interface web par oculométrie dissimulée permet de mesurer l’attractivité réelle des éléments graphiques. Les concepteurs évaluent ainsi l’ergonomie et la charge cognitive d’un produit logiciel sans dépendre des avis déclaratifs des utilisateurs, lesquels sont souvent imprécis ou rétrospectivement justifiés.
11. Recherches et preuves empiriques
Les recherches empiriques comparant l’efficacité prédictive des mesures directes et des mesures dissimulées ont apporté des éclairages capitaux sur l’architecture de la cognition humaine. Une méta-analyse de référence menée par Greenwald, Poehlman, Uhlmann et Banaji (2009) a examiné plus d’une centaine d’études et démontré que les mesures indirectes et masquées prédisent significativement mieux les comportements réels que les mesures explicites lorsque le domaine d’étude touche à des sujets socialement sensibles, tels que les attitudes raciales, l’orientation sexuelle ou les préjugés stigmatisants.
D’autres travaux fondateurs, comme ceux de Fazio et Olson (2003), ont analysé la dissociation fréquente entre les scores obtenus à des mesures d’attitude explicites et dissimulées. Les chercheurs ont montré que cette absence de corrélation forte ne constitue pas une faiblesse psychométrique, mais reflète l’existence de deux construits psychologiques distincts : l’évaluation automatique d’une part, et la correction motivationnelle délibérée d’autre part. Lorsque la motivation et l’opportunité de corriger son jugement font défaut (par exemple sous pression temporelle ou sous fatigue cognitive), le comportement manifeste s’aligne étroitement sur les scores de la mesure dissimulée.
Enfin, la recherche en neurosciences cognitives a corroboré ces constats empiriques. Des études d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) ont révélé que les tâches masquées activent préférentiellement des structures sous-corticales comme l’amygdale cérébrale lors de la présentation d’amorces affectives brèves, tandis que les mesures explicites sollicitent intensément le cortex préfrontal dorsolatéral, siège du contrôle exécutif et de l’inhibition volontaire.
12. Considérations socioculturelles et interculturelles
La transposition et l’efficacité des mesures dissimulées varient substantiellement selon les aires culturelles et les normes sociales régissant l’expression de soi. Dans les cultures collectivistes (notamment en Asie de l’Est), où la préservation de l’harmonie du groupe et l’évitement de la confrontation directe sont hautement valorisés, la gestion des impressions est intégrée aux interactions quotidiennes. Dans ces contextes, les mesures d’auto-évaluation explicites présentent une forte tendance au compromis ou au recentrage sur les valeurs moyennes.
L’utilisation de mesures comportementales ou cognitives dissimulées s’avère particulièrement éclairante dans ces sociétés, car elle permet d’extraire les préférences et tensions individuelles qui ne peuvent être énoncées verbalement sans enfreindre les règles de politesse collective. Toutefois, les stimuli employés dans ces tâches doivent être rigoureusement étalonnés sur le plan socioculturel sous peine d’induire des erreurs d’interprétation massives.
De surcroît, le degré de méfiance envers les protocoles expérimentaux varie selon les populations. Dans les communautés historiquement marginalisées ou ayant subi des abus institutionnels, tout protocole perçu comme opaque, trompeur ou dissimulé peut susciter une réactivité défensive accrue, détruisant la neutralité recherchée de la mesure. Les chercheurs interculturels doivent impérativement s’assurer de la pertinence écologique des situations construites pour masquer la mesure.
13. Critiques, controverses et limites éthiques
En dépit de leur élégance méthodologique, les mesures dissimulées font l’objet de vifs débats au sein de la communauté scientifique, portant tant sur leur rigueur épistémologique que sur leur dimension déontologique :
Sur le plan éthique, l’utilisation de la dissimulation (deception en anglais) entre en tension directe avec le principe fondamental du consentement éclairé régi par la déclaration d’Helsinki et les codes de conduite de l’Association américaine de psychologie (APA). Obtenir l’accord d’un individu sans lui révéler la nature exacte de ce qui est évalué pose la question du respect de son autonomie morale. Pour remédier à cette difficulté, les comités d’éthique de la recherche imposent désormais un débriefing exhaustif et obligatoire à la fin de l’expérience, durant lequel l’expéditeur dévoile la véritable finalité de l’étude et offre au participant la possibilité de détruire ses données s’il s’estime lésé.
Sur le plan psychométrique, la stabilité temporelle des mesures indirectes chronométriques est régulièrement pointée du doigt. Plusieurs études de réplicabilité ont souligné que le coefficient test-retest de certains tests associatifs implicites oscille souvent entre 0,40 et 0,60, ce qui demeure en deçà des standards habituels de la psychométrie pour un diagnostic individuel. De ce fait, ces mesures sont d’excellents instruments pour des analyses statistiques de groupes, mais demeurent hautement critiquables si elles sont utilisées pour prendre des décisions individuelles (comme l’embauche d’un salarié ou l’expertise judiciaire d’un prévenu).
Enfin, il subsiste un débat théorique persistant quant à la nature exacte de ce qui est capturé par une mesure dissimulée : s’agit-il d’une croyance authentique et profonde de l’individu, ou simplement du reflet passif des connaissances culturelles et des stéréotypes ambiants auxquels le cerveau a été exposé au cours de la socialisation, sans que le sujet n’y adhère personnellement ?
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour éviter toute confusion lexicale et théorique, il convient de distinguer la mesure dissimulée de plusieurs concepts limitrophes de l’évaluation psychologique :
- Mesure dissimulée vs Mesure explicite : la mesure explicite sollicite délibérément l’auto-évaluation consciente du sujet sur le trait ciblé, tandis que la mesure dissimulée masque la variable étudiée pour capturer des manifestations non censurées.
- Mesure dissimulée vs Mesure non réactive (Unobtrusive measure) : toute mesure non réactive est dissimulée (le sujet ignore qu’il est évalué dans son environnement naturel), mais certaines mesures dissimulées s’exécutent en laboratoire où le sujet sait qu’il accomplit une tâche de recherche formelle.
- Mesure dissimulée vs Test projectif : le test projectif offre un stimulus volontairement ambigu sans masquer la situation de bilan psychologique global, alors que la mesure dissimulée utilise souvent des tâches très structurées et objectives pour mesurer une variable précise à l’insu du répondant.
- Mesure dissimulée vs Mesure indirecte : les deux termes sont fréquemment employés comme synonymes dans la littérature cognitive ; toutefois, la mesure indirecte renvoie à la modalité logique d’inférence statistique (déduire A à partir de la vitesse de réaction sur B), tandis que la mesure dissimulée insiste sur le dispositif psychologique de dissimulation de la cible.
- Mesure dissimulée vs Détection de mensonge : la détection de mensonge cherche à repérer la fausseté délibérée d’une affirmation verbale spécifique, alors que la mesure dissimulée s’intéresse à la quantification globale d’attitudes, de traits ou de processus mentaux latents.
15. Synthèse et points clés à retenir
La mesure dissimulée constitue un outil d’investigation essentiel de la psychologie contemporaine, conçu pour surmonter l’écueil de la réactivité humaine face au regard de l’évaluateur. En déployant des stratagèmes ingénieux qui détournent l’attention métacognitive du participant, elle permet d’observer les mécanismes psychiques dans leur spontanéité la plus authentique.
Ses déclinaisons sont vastes, allant du recueil écologique de traces physiques et de comportements naturalistes jusqu’aux paradigmes informatisés de chronométrie cognitive et à l’enregistrement d’indicateurs physiologiques autonomes. Son fondement repose sur les modèles de double traitement de l’information et sur la nécessité méthodologique d’annihiler les biais de conformisme et les caractéristiques de la demande expérimentale.
Toutefois, sa mise en œuvre exige une vigilance déontologique rigoureuse afin de concilier la dissimulation méthodologique temporaire avec l’intégrité du participant, garantie par la procédure de consentement différé et de débriefing post-expérimental. Utilisée avec discernement, la mesure dissimulée enrichit considérablement la validité écologique et interne de la recherche en sciences du comportement.
Références
- Fazio, R. H., & Olson, M. A. (2003). Implicit measures in social cognition research: Their meaning and use. Annual Review of Psychology, 54(1), 297-327. https://doi.org/10.1146/annurev.psych.54.101601.145225
- Gawronski, B., & Bodenhausen, G. V. (2006). Associative and propositional processes in evaluation: An integrative review of implicit and explicit attitude change. Psychological Bulletin, 132(5), 692-731. https://doi.org/10.1037/0033-2909.132.5.692
- Greenwald, A. G., Poehlman, T. A., Uhlmann, E. L., & Banaji, M. R. (2009). Understanding and using the Implicit Association Test: III. Meta-analysis of predictive validity. Journal of Personality and Social Psychology, 97(1), 17-41. https://doi.org/10.1037/a0015575
- Milgram, S., Mann, L., & Harter, S. (1965). The lost-letter technique: A tool of social research. Public Opinion Quarterly, 29(3), 437-438. https://doi.org/10.1086/267344
- Webb, E. J., Campbell, D. T., Schwartz, R. D., & Sechrest, L. (1966). Unobtrusive measures: Nonreactive research in the social sciences. Rand McNally.