Mémoire collective
La mémoire collective constitue le socle invisible sur lequel reposent la cohésion sociale, l’identité des peuples et la transmission des savoirs intergénérationnels. Loin d’être une simple addition arithmétique de souvenirs individuels, elle représente un processus dynamique de reconstruction du passé à travers les prismes, les besoins et les valeurs du groupe au présent. En psychologie sociale et en sciences cognitives, ce concept permet d’élucider la manière dont les événements historiques, les traumatismes partagés et les récits fondateurs modèlent durablement les comportements et les émotions des individus au sein d’une communauté.
1. Définition concise
La mémoire collective désigne l’ensemble des représentations du passé qu’un groupe social partage, commémore et transmet, contribuant ainsi à la forge et au maintien de son identité commune. Elle se manifeste par des narrations partagées, des rituels commémoratifs, des monuments et des symboles qui cristallisent le souvenir d’événements jugés significatifs pour l’existence du collectif.
Sur le plan psychologique et sociologique, la mémoire collective ne fonctionne pas comme un enregistrement passif ou fidèle d’archives historiques, mais bien comme une reconstruction sélective et active opérée dans le présent. Les individus puisent dans des cadres sociaux de pensée pour structurer leurs propres souvenirs, intégrant ainsi des épisodes qu’ils n’ont pas nécessairement vécus à la première personne dans leur sentiment d’appartenance.
Ce phénomène s’articule à l’intersection de la cognition individuelle, de la dynamique relationnelle et de la culture matérielle. La mémoire collective englobe à la fois des dimensions sémantiques (connaissances partagées de faits historiques) et des dimensions affectives (fierté nationale, deuil collectif, culpabilité historique), influençant la manière dont les groupes perçoivent le présent et envisagent leur avenir.
2. Étymologie et origine linguistique
Le substantif « mémoire » dérive du latin classique memoria, qui renvoie à la faculté de se souvenir, à la réminiscence, mais également au récit écrit commémorant des faits passés, dérivé du radical indo-européen *mer- signifiant « se souvenir, se préoccuper de ». Le terme a évolué en ancien français sous les formes memoire et memoire dès le XIe siècle, conservant cette double polarité entre capacité cognitive de conservation mentale et trace matérielle d’un événement.
L’adjectif « collectif » provient quant à lui du bas-latin collectivus (« ramassé, recueilli en masse »), lui-même issu du verbe colligere (« rassembler, réunir »), formé du préfixe con- (« ensemble ») et de legere (« cueillir, choisir, lire »). L’adjectif implique fondamentalement une pluralité coordonnée au sein d’une même entité unifiée.
L’assemblage conceptuel « mémoire collective » a été forgé et popularisé dans le champ sociologique par l’intellectuel français Maurice Halbwachs au début du XXe siècle, notamment dans son ouvrage pionnier Les cadres sociaux de la mémoire (1925), puis développé dans son livre posthume La Mémoire collective (1950). Halbwachs a emprunté des éléments de réflexion à Émile Durkheim concernant la conscience collective tout en inscrivant la mémoire dans une réalité psychosociologique tangible.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français standard, l’expression « mémoire collective » se prononce phonétiquement /me.mwaʁ kɔ.lɛk.tiv/. Le substantif « mémoire » est employé ici au genre féminin (la mémoire collective, une mémoire collective), à ne pas confondre avec l’usage masculin « le mémoire », qui désigne un document d’analyse, un travail de recherche académique ou un exposé juridique.
Au pluriel, l’expression devient « mémoires collectives » (/me.mwaʁ kɔ.lɛk.tiv/), une graphie fréquemment mobilisée par les historiens et les psychologues sociaux pour souligner l’hétérogénéité et la pluralité des récits mémoriels coexistants au sein d’une même société. L’adjectif s’accorde régulièrement en genre et en nombre avec le nom recteur.
Dans le discours scientifique, l’expression s’utilise principalement comme un syntagme nominal autonome désignant soit l’appareil théorique de remémoration de groupe, soit le corpus de représentations propre à une communauté donnée (par exemple : « la mémoire collective de la Seconde Guerre mondiale », « une mémoire collective fragmentée »). Elle peut également être complétée par des adjectifs relationnels (mémoire collective nationale, mémoire collective générationnelle, mémoire collective traumatique).
4. Explication conceptuelle détaillée
La mémoire collective ne saurait être appréhendée comme un stock figé de données psychiques résidant dans une mystique supra-individuelle. Il s’agit plutôt d’un système distribué de cognitions, d’affects et d’artéfacts culturels. Chaque être humain naît au sein d’un univers symbolique déjà constitué, traversé de narratifs qui précèdent son existence et conditionnent la manière dont il décode les stimuli du monde environnant. Lorsqu’un sujet se remémore un fait passé, même intime, il mobilise des instruments langagiers, des catégories spatio-temporelles et des valeurs morales qui lui ont été fournis par les groupes auxquels il appartient (famille, nation, classe sociale, communauté religieuse).
Un aspect central du concept réside dans la tension constante entre continuité et malléabilité. D’un côté, la mémoire collective assure la continuité diachronique du groupe : elle permet à une communauté d’affirmer « nous sommes les descendants de ceux qui ont vécu cela », garantissant ainsi la pérennité de l’identité sociale à travers les siècles. De l’autre côté, cette mémoire fait l’objet d’une sélection rigoureuse. Les événements commémorés sont perpétuellement réinterprétés pour légitimer les aspirations présentes, justifier des politiques contemporaines ou apaiser des angoisses existentielles collectives.
Les frontières de la mémoire collective se distinguent nettement de celles de l’histoire académique. Alors que la démarche historienne vise l’objectivité critique, la vérification empirique des sources et l’analyse de la complexité sans égards pour la sensibilité des acteurs, la mémoire collective privilégie la signification vécue, la charge émotionnelle et la cohésion du groupe. L’histoire problématise et met à distance ; la mémoire sacralise, rassemble ou divise en réactivant le passé comme une réalité émotionnellement contemporaine.
Enfin, la mémoire collective possède une dimension matérielle et spatiale incontournable. Elle s’ancre dans des « lieux de mémoire » (monuments aux morts, musées, nécropoles, champs de bataille) et s’actualise par des pratiques rituelles périodiques (défilés, minutes de silence, hymnes). Ces manifestations physiques et temporelles fournissent aux individus des repères tangibles qui synchronisent leurs états mentaux et renforcent l’illusion d’une expérience partagée et immémoriale.
5. Développement historique
L’étude de la mémoire collective s’est déployée en plusieurs étapes clés à travers le XXe et le XXIe siècle, oscillant entre sociologie durkheimienne, critique philosophique et neurosciences cognitives. À la fin du XIXe siècle, Émile Durkheim pose les prémices du concept à travers sa notion de « représentations collectives » et ses analyses des rituels religieux dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912), où il démontre que les sociétés ont besoin de commémorations périodiques pour revivifier leur sentiment d’unité.
La véritable rupture épistémologique intervient dans les années 1920 avec Maurice Halbwachs, disciple dissident de Durkheim et auditeur attentif d’Henri Bergson. Halbwachs conteste la vision bergsonienne d’une mémoire purement intérieure et spirituelle. Dans Les cadres sociaux de la mémoire (1925), il soutient qu’un individu isolé du monde social ne pourrait rien se remémorer d’ordonné. C’est le cadre social — le langage, la famille, le groupe religieux — qui fournit les coordonnées permettant de repêcher et de structurer le souvenir. Déporté et mort au camp de Buchenwald en 1944, ses notes rassemblées dans La Mémoire collective (1950) posent définitivement la distinction entre histoire écrite et mémoire vécue.
Dans les décennies 1970 et 1980, le concept connaît un regain spectaculaire dans le sillage des études sur l’Holocauste, de la décolonisation et de la crise des grands récits nationaux. En France, l’historien Pierre Nora dirige entre 1984 et 1992 la monumentale entreprise éditoriale Les Lieux de mémoire, constatant paradoxalement que l’on parle d’autant plus de mémoire que celle-ci a disparu en tant que milieu vivant et organique. En Allemagne, les chercheurs Jan Assmann et Aleida Assmann affinent la théorie en distinguant la mémoire communicationnelle (liée aux interactions vivantes du quotidien sur trois ou quatre générations) de la mémoire culturelle (cristallisée dans des textes fondateurs, des monuments et des institutions séculaires).
À partir des années 2000, la psychologie sociale expérimentale et les sciences cognitives s’emparent rigoureusement du phénomène. Des chercheurs comme James Pennebaker, Dario Páez, Olivier Luminet et Henry L. Roediger III développent des protocoles pour mesurer l’impact des souvenirs flashbulb (souvenirs-éclairs) collectifs, la propagation sociale des distorsions mnésiques et les mécanismes de silence concerté, faisant entrer la mémoire collective dans l’ère de l’évaluation empirique et de la modélisation cognitive.
6. Fondements théoriques
Plusieurs modèles théoriques complémentaires rendent compte de la mémoire collective dans le champ des sciences humaines et de la psychologie contemporaine :
Le modèle sociologique des cadres sociaux (Halbwachs) : Cette théorie postule que les souvenirs ne sont pas des entités inertes enfouies dans le cerveau que la conscience irait déterrer sans modification. Le souvenir est une reconstruction continue faite sous la dictée des exigences sociétales du moment présent. Les « cadres » désignent les grilles interprétatives, les normes de convenance et les temporalités collectives par lesquelles le groupe rend intelligible le passé.
La théorie de la mémoire culturelle et communicationnelle (Jan et Aleida Assmann) : Les époux Assmann proposent une dichotomie essentielle. La mémoire communicationnelle englobe les souvenirs non formels, transmis oralement d’une génération à l’autre au sein de la vie quotidienne, avec un horizon temporel limité à environ 80 à 100 ans. Lorsque les derniers témoins disparaissent, ces événements basculent — ou non — dans la mémoire culturelle, caractérisée par des spécialistes de la mémoire (historiens, archivistes, prêtres), des supports pérennes et des rites institutionnalisés.
La théorie des représentations sociales (Serge Moscovici) : Appliquée à l’histoire, cette théorie démontre comment des savoirs historiques complexes sont simplifiés, « ancrés » dans des catégories familières et « objectivés » sous forme d’images emblématiques accessibles à l’ensemble du corps social. La mémoire collective opère ainsi comme un sens commun historique permettant aux membres d’un groupe de communiquer sans devoir réexpliquer constamment les prémisses de leurs jugements partagés.
L’approche sociocognitive de la cognition distribuée : Inspirée par les sciences cognitives modernes, cette approche envisage le groupe comme un système de traitement de l’information où la mémoire est répartie entre les individus et les artefacts environnementaux (manuels scolaires, algorithmes de recherche, plaques commémoratives). La mémoire collective émerge de l’interaction récurrente entre les cerveaux individuels et ces prothèses culturelles externes.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
L’analyse fine de la mémoire collective exige de distinguer ses composantes structurales, ses typologies d’expression et ses dimensions fonctionnelles :
- La mémoire communicationnelle : Échanges dialogiques informels, récits oraux de famille et transmission directe de récits vécus entre générations co-présentes, d’une portée temporelle n’excédant généralement pas un siècle.
- La mémoire culturelle : Systématisation institutionnelle du passé reposant sur des supports externes stables (monuments, archives, cérémonies d’État, programmes d’enseignement public), destinée à perdurer à travers les millénaires.
- Les cadres sociaux : Structures normatives, spatiales et temporelles (calendriers festifs, frontières géographiques, systèmes de valeurs morales) qui conditionnent l’évocation et la recevabilité d’un souvenir par la communauté.
- Les lieux de mémoire : Tout lieu matériel, symbolique ou fonctionnel (château de Versailles, drapeau tricolore, chanson populaire, 14-Juillet) dans lequel s’incarne et s’investit affectivement l’héritage mémoriel d’une collectivité.
- La mémoire collective officielle vs vernaculaire : La mémoire officielle est promue par les élites dirigeantes et l’appareil d’État pour forger l’unité civique, tandis que la mémoire vernaculaire émane de la base, reflétant les revendications, souffrances et expériences de communautés locales, minoritaires ou marginalisées.
- La valence émotionnelle collective : Tonalité affective dominante attachée aux représentations historiques, pouvant aller de la glorification héroïque à la honte collective, au ressentiment ou au deuil partagé.
- La transmission intergénérationnelle : Processus cognitif et communicatif par lequel des narratifs identitaires sont intériorisés par les descendants qui ne disposent d’aucun contact perceptif direct avec l’événement originel.
8. Exemples et cas illustratifs
Un exemple paradigmatique de mémoire collective réside dans la commémoration du 11 septembre 2001 aux États-Unis. Si les individus qui ont assisté directement à la chute des tours jumelles possèdent une mémoire autobiographique de la tragédie, les générations nées après cet événement partagent une mémoire collective intense de celui-ci. Celle-ci a été sculptée par la rediffusion continue des images d’avions percutant les tours, l’érection du mémorial de Ground Zero, la création du Patriot Day et les discours politiques liant indissolublement cet événement à la sécurité nationale américaine.
Un autre cas frappant concerne la construction de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale en France, brillamment théorisée par l’historien Henry Rousso sous le concept de « syndrome de Vichy ». Dans l’immédiat après-guerre, le gaullisme et le communisme ont forgé le mythe « résistancialiste », selon lequel la France entière, à quelques exceptions méprisables près, s’était soulevée contre l’occupant nazi. Cette mémoire collective héroïsée a servi à restaurer la cohésion nationale et l’estime de soi du pays, avant que les révélations documentaires des années 1970 et le travail d’historiens comme Robert Paxton n’imposent une réévaluation collective douloureuse intégrant la collaboration d’État.
Sur le plan diasporique, la mémoire collective arménienne ou juive illustre comment des traumatismes cataclysmiques (le génocide de 1915, la Shoah) s’érigent en marqueurs fondamentaux de la subjectivité collective contemporaine. Même dispersés sur plusieurs continents, coupés des territoires géographiques ancestraux, les membres de ces communautés partagent un corpus sémantique et rituel d’une remarquable fidélité, illustrant la capacité des cadres sociaux à transcender l’ancrage spatial.
9. Mesure et évaluation
Bien que la mémoire collective paraisse conceptuellement abstraite, la recherche contemporaine en sciences comportementales a développé des instruments quantitatifs et qualitatifs sophistiqués pour en évaluer les contours et les mutations :
Les enquêtes par génération et les questionnaires d’événements historiques : Les chercheurs soumettent à des échantillons représentatifs de la population des questions ouvertes du type : « Citez les trois événements les plus marquants de l’histoire humaine selon vous. » Ces études, régulièrement menées par Howard Schuman et Jacqueline Scott, révèlent l’existence d’un pic de réminiscence générationnel (critical years hypothesis) : les individus privilégient systématiquement les événements survenus entre leurs 15 et 25 ans, matrice temporelle où se forge leur conscience civique.
L’analyse computationnelle des textes et du lexique médiatique : Avec le développement du traitement automatique du langage naturel (NLP), les chercheurs quantifient la présence et la co-occurrence de mots-clés historiques dans des millions de numérisations de journaux, de manuels scolaires ou de discours parlementaires sur deux siècles. Ces métriques permettent d’observer l’émergence, la sédimentation ou l’effacement de pans entiers de souvenirs collectifs.
Les paradigmes de laboratoire sur la contagion mnésique : En psychologie sociale cognitive, des protocoles expérimentaux (tels que ceux développés par William Hirst et Gerald Echterhoff) étudient des petits groupes de discussion chargés de se remémorer une histoire lue au préalable. Les données mesurent l’oubli induit par la récupération sociale (socially-shared retrieval-induced forgetting) : lorsqu’un participant évoque certains aspects d’un événement historique partagé, il supprime involontairement dans la mémoire des auditeurs d’autres détails périphériques non mentionnés.
10. Applications et portée pratique
La compréhension des mécanismes de la mémoire collective revêt des implications sociétales et cliniques de premier ordre :
Réconciliation post-conflit et justice transitionnelle : Dans les sociétés déchirées par des guerres civiles ou des régimes d’apartheid (comme en Afrique du Sud avec la Commission vérité et réconciliation), la création d’un récit partagé, qui entérine les souffrances de toutes les victimes, est une condition sine qua non pour désarmer les mémoires belligérantes et prévenir la reprise des hostilités.
Conception des manuels scolaires et ingénierie éducative : L’enseignement de l’histoire constitue le levier le plus puissant d’institutionnalisation de la mémoire collective. Analyser les programmes scolaires permet d’identifier les stéréotypes nationaux inculqués à l’enfance, les silences institutionnels sur des épisodes coloniaux ou répressifs, et de bâtir une pédagogie critique favorisant le décentrement cognitif.
Psychothérapie transculturelle et thérapie des traumatismes historiques : De nombreux cliniciens constatent que des symptômes de détresse psychologique chez les individus issus de minorités ou de peuples autochtones s’enracinent dans un traumatisme historique transmis par la mémoire collective familiale. Recontextualiser la détresse individuelle au sein de ce grand récit collectif permet de lever le sentiment de honte et d’entamer une résilience structurante.
Gestion patrimoniale et muséographie : Les commissaires d’exposition et urbanistes mobilisent activement les théories de la mémoire collective pour concevoir des mémoriaux et des parcours muséaux capables de susciter l’empathie, la réflexion critique et le rassemblement citoyen, évitant l’écueil du nationalisme revanchard ou du sensationnalisme mortifère.
11. Recherches et données empiriques
Les investigations empiriques récentes ont permis de corroborer plusieurs postulats historiques de la discipline tout en découvrant des régularités cognitives universelles :
Dans une série d’études internationales coordonnées par James H. Liu et ses collaborateurs (portant sur des dizaines de pays à travers le monde), les chercheurs ont constaté une remarquable asymétrie mondiale dans la mémoire collective. Interrogées sur les figures et événements historiques les plus saillants, les populations planétaires citent de manière écrasante des épisodes guerriers et belliqueux plutôt que des avancées scientifiques, artistiques ou démocratiques, révélant un biais de négativité mémoriel orienté vers les conflits armés.
D’autres travaux menés par Henry L. Roediger III et ses collègues ont exploré le phénomène de narcissisme national (national collective narcissism). En demandant aux ressortissants de multiples pays d’estimer en pourcentage la contribution de leur propre nation à l’histoire mondiale globale, les scores additionnés dépassent régulièrement 150 % ou 200 %, chaque population surestimant drastiquement son rôle moteur dans la marche de l’humanité, ce qui constitue une preuve robuste de la subjectivité projective de la mémoire collective.
Sur le plan des neurosciences sociales, les travaux d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) menés lors de séances de rappel collectif montrent que la synchronie neuronale entre auditeurs s’accroît lorsque le récit historique est conté avec une structure narrative cohérente et une charge émotionnelle partagée. Cela démontre que le sentiment de fusion mémorielle repose sur des corrélats cérébraux d’alignement attentionnel et émotionnel quantifiables.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La structure et la valorisation de la mémoire collective ne sont aucunement uniformes à travers les civilisations. Les cultures occidentales individualistes tendent à appréhender la mémoire collective comme une mosaïque de droits individuels et de témoignages singuliers, avec une forte focalisation sur les devoirs de réparation juridique et morale accordés aux victimes directes.
À l’inverse, dans les cultures collectivistes d’Asie orientale ou d’Afrique subsaharienne, la mémoire s’ancre plus prioritairement dans l’harmonie du lignage, le culte des ancêtres et la préservation de la continuité relationnelle du groupe. Les récits commémoratifs mettent l’accent sur le sacrifice de soi consenti pour l’entité communautaire plutôt que sur les traumatismes psychologiques intimes subis par les individus isolés.
De surcroît, le rapport au temps cyclique ou linéaire modifie substantiellement le statut de la mémoire collective. Dans les sociétés fondées sur une ontologie cyclique, le passé commémoré n’est pas séparé du présent par un gouffre infranchissable : il est perpétuellement réactualisé dans le rituel chamanique ou coutumier, rendant les ancêtres contemporains de la vie quotidienne, loin de la muséification distanciée typique des régimes d’historicité modernes occidentaux.
13. Critiques, débats et limites
Le concept de mémoire collective fait l’objet de vives controverses épistémologiques et éthiques depuis sa formalisation :
Le risque d’essentialisation et d’illusion anthropomorphique : Certains historiens, à l’instar de Reinhart Koselleck, et certains philosophes du courant cognitiviste radical reprochent au terme de verser dans une hypostase illégitime. Un groupe en tant que tel n’a pas de système nerveux central ; seuls les cerveaux individuels se souviennent. Dès lors, parler d’une « mémoire » collective risquerait de masquer la réalité fondamentale : à savoir qu’il ne s’agit que de discours politiques, d’idéologies imposées et de propagande d’État, et non d’une mémoire organique.
La « tyrannie de la mémoire » et la concurrence victimaire : Des intellectuels comme Paul Ricœur (dans La mémoire, l’histoire, l’oubli) et Tzvetan Todorov (dans Les abus de la mémoire) ont alerté contre la sacralisation excessive du souvenir. Todorov dénonce une mémoire « littérale » qui fige le groupe dans le statut de victime perpétuelle et nourrit le ressentiment, empêchant tout pardon ou avenir partagé. Ricœur plaide quant à lui pour une « juste mémoire », régulée par le travail d’histoire critique pour échapper à la manipulation politique du deuil.
L’hégémonie mémorielle et l’écrasement des minorités : La mise en avant d’une mémoire collective nationale unifiée a souvent servi historiquement à écraser les particularismes régionaux, les mémoires des minorités ethniques ou de genre. Les contestations contemporaines autour des statues érigées à la gloire de figures esclavagistes ou impérialistes témoignent de la fracturation de ce consensus et de l’avènement de conflits mémoriels ouverts au sein des démocraties pluralistes.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour éviter toute confusion conceptuelle, il convient de différencier rigoureusement la mémoire collective des notions voisines :
- Mémoire collective vs Histoire : L’histoire est une démarche critique, méthodique et décentrée visant à restituer le passé dans sa véracité documentaire, tandis que la mémoire collective est une reconstruction affective, partielle et identitaire opérée par un groupe depuis son présent.
- Mémoire collective vs Inconscient collectif : L’inconscient collectif (au sens de Carl Gustav Jung) repose sur des archétypes universels transmis biologiquement ou phylogénétiquement, alors que la mémoire collective relève entièrement de la culture, du langage et des apprentissages sociaux historiques.
- Mémoire collective vs Mémoire publique : La mémoire publique désigne explicitement les discours, monuments et commémorations autorisés et gérés par les institutions dans l’espace civique, ne représentant qu’une sous-partie institutionnelle de la mémoire collective, laquelle inclut aussi les souvenirs privés transmis clandestinement.
- Mémoire collective vs Post-mémoire : Forgé par Marianne Hirsch, le concept de post-mémoire renvoie spécifiquement à la relation des enfants de survivants de traumatismes collectifs majeurs avec les souvenirs de leurs parents, qu’ils intègrent avec une force émotionnelle telle que ces souvenirs semblent constituer leur propre passé vécu.
15. Synthèse et points clés à retenir
La mémoire collective constitue un pont fondamental reliant la psychologie individuelle à la vie sociétale. Ses axes directeurs se résument ainsi :
Elle n’est pas un réservoir passif d’archives, mais une construction active et continue par laquelle une communauté réinterprète son passé pour répondre aux défis identitaires et éthiques de son présent. Formulée par Maurice Halbwachs, elle s’appuie sur des cadres sociaux indispensables sans lesquels le rappel individuel perdrait tout sens et tout ancrage.
Elle oscille constamment entre une dimension orale et vivante (mémoire communicationnelle) et une dimension institutionnelle et matérielle (mémoire culturelle et lieux de mémoire). Si elle est indispensable à la cohésion sociale et à la pérennité du sentiment d’appartenance, elle comporte le risque inhérent de la manipulation politique, du repli narcissique et de la concurrence victimaire.
Loin d’être figée, la mémoire collective contemporaine est un champ de tensions démocratiques où s’affrontent des revendications diverses pour la reconnaissance des blessures du passé. Son étude interdisciplinaire, mêlant sociologie, histoire, psychologie sociale et sciences cognitives, s’avère plus que jamais essentielle pour comprendre comment les sociétés négocient leur identité et construisent un destin commun pacifié.
Références
- Assmann, J. (2011). Cultural memory and early civilization: Writing, remembrance, and political imagination. Cambridge University Press. https://www.cambridge.org/core/books/cultural-memory-and-early-civilization
- Halbwachs, M. (1997). La mémoire collective (Édition critique établie par G. Namer). Albin Michel. (Ouvrage original publié en 1950). https://www.albin-michel.fr/la-memoire-collective
- Hirst, W., & Manier, D. (2008). Towards a psychology of collective memory. Memory, 16(3), 183-200. https://doi.org/10.1080/09658210701811912
- Nora, P. (Dir.). (1984-1992). Les lieux de mémoire (3 tomes). Gallimard. https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Bibliotheque-illustree-des-histoires/Les-lieux-de-memoire-1
- Ricœur, P. (2000). La mémoire, l’histoire, l’oubli. Éditions du Seuil. https://www.seuil.com/ouvrage/la-memoire-l-histoire-l-oubli-paul-ricoeur