Au carrefour de la philosophie phénoménologique et de la psychologie clinique, la mauvaise foi désigne cette troublante propension de l’être humain à se mentir sciemment à lui-même pour esquiver l’angoisse de sa propre liberté. Ce phénomène transcende la simple tromperie interpersonnelle pour toucher aux racines mêmes de la subjectivité, de l’identité et de l’auto-illusion cognitive.
Mauvaise foi
1. Définition concise
La mauvaise foi se définit comme une attitude psychologique et existentielle par laquelle un individu se dissimule la vérité à lui-même, adoptant une posture d’auto-tromperie délibérée sans recourir à une scission inconsciente rigide. Elle consiste à fuir sa liberté fondamentale et la responsabilité inhérente à ses choix en prétendant être déterminé par des contraintes extérieures, des rôles sociaux immuables ou une prétendue nature biologique figée.
Sur le plan psychologique contemporain, la mauvaise foi s’apparente à une forme sophistiquée d’auto-illusion (self-deception) et de rationalisation motivée. L’acteur de mauvaise foi est simultanément le trompeur et le trompé : il a conscience, à un certain degré de lucidité phénoménologique, de la vérité qu’il s’efforce d’occulter, tout en s’investissant émotionnellement et intellectuellement dans la croyance erronée qu’il s’est forgée pour préserver son confort narcissique ou éviter l’angoisse existentielle.
Contrairement au mensonge ordinaire qui s’adresse à autrui avec une claire intention de duperie, la mauvaise foi est un mensonge dirigé vers soi-même au sein d’une conscience unique et unifiée. Elle ne relève pas nécessairement d’une pathologie psychiatrique structurée, mais représente plutôt une modalité défensive commune de l’expérience humaine face aux vertiges du choix éthique et personnel.
2. Étymologie et origine linguistique
L’expression « mauvaise foi » dérive directement du latin mala fides, qui possédait initialement une acception juridique et commerciale désignant l’intention frauduleuse, la déloyauté contractuelle ou la duplicité commise dans l’exécution d’un engagement. Dans la tradition théologique et scolastique médiévale, elle désignait également l’adhésion corrompue ou le refus obstiné de se soumettre à la vérité divine révélée.
Le basculement décisif de la sphère juridique vers le champ philosophique et psychologique s’opère au milieu du XXe siècle, sous la plume de Jean-Paul Sartre dans son ouvrage fondamental L’Être et le Néant (1943). Sartre arrache la formule au vocabulaire du droit pour en faire un concept technique d’ontologie phénoménologique, désignant l’artifice par lequel la conscience se chosifie elle-même.
Dans la littérature scientifique anglophone, la notion a été traduite par l’expression bad faith, mais elle est régulièrement discutée au sein des sciences cognitives et de la psychologie sociale sous les appellations de self-deception (auto-illusion), de motivated reasoning (raisonnement motivé) ou encore d’inauthenticity (inauthenticité existentielle).
3. Prononciation et forme grammaticale
Le terme se prononce phonétiquement [mɔ.vɛz fwa] en français standard. D’un point de vue grammatical, il s’agit d’une locution nominale féminine singulière, invariable dans ses usages conceptuels courants, bien que l’adjectif « mauvais » s’accorde en genre avec le substantif « foi » (du latin fides).
Dans le discours psychologique et psychopathologique, on l’emploie soit comme substantif désignant un état global (« vivre dans la mauvaise foi »), soit comme qualificatif comportemental (« une conduite de mauvaise foi »). On rencontre également l’adjectif dérivé « de mauvaise foi », appliqué à un sujet qui met en œuvre ces stratégies d’auto-occultation ou qui manipule sciemment des arguments fallacieux.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender la mauvaise foi dans toute sa densité clinique et théorique, il convient d’examiner le problème du dédoublement de la conscience. Dans un mensonge classique, l’émetteur connaît la vérité absolue et formule délibérément une proposition fallacieuse destinée à un récepteur qui, lui, est ignorant. Dans la mauvaise foi, l’émetteur et le récepteur ne font qu’un. Comment une conscience peut-elle simultanément savoir la vérité et se la cacher à elle-même sans imploser sous le poids de la contradiction cognitive ?
La réponse sartrienne repose sur la texture même de la conscience humaine, caractérisée par une dualité irréductible entre la facticité et la transcendance. La facticité représente l’ensemble des données objectives et contingentes qui constituent la situation d’un individu : son corps, son passé, son statut social, sa génétique, ses erreurs passées. La transcendance représente quant à elle la capacité infinie de la conscience à se projeter au-delà de ces déterminismes, à donner du sens et à choisir librement son avenir. La mauvaise foi consiste précisément à jouer perpétuellement sur ces deux tableaux pour fuir sa condition : tantôt le sujet affirme qu’il n’est que pure transcendance pour nier les conséquences de ses actes réels, tantôt il prétend n’être que pure facticité pour affirmer qu’il « ne pouvait pas faire autrement ».
Sur le versant psychologique, ce mécanisme se manifeste par une altération sélective du traitement de l’information. Lorsqu’un individu est confronté à des preuves empiriques contredisant l’image qu’il souhaite préserver de lui-même, il ne rejette pas brutalement ces éléments de façon psychotique. Il adopte plutôt une attitude d’inattention motivée ou de croyance vacillante. Il décide spontanément d’abaisser ses critères de rationalité : des arguments fragiles mais rassurants sont immédiatement validés, tandis que des faits accablants sont soumis à un scepticisme démesuré.
Cette posture permet d’endiguer temporairement l’angoisse. En effet, reconnaître sa liberté absolue implique d’assumer l’entière responsabilité de son existence, de ses échecs, de sa solitude et de sa finitude. En se réfugiant dans l’illusion d’une nature prédéterminée (« je suis né colérique, je n’y peux rien », ou « le système m’oblige à agir contre mes valeurs »), l’individu troque son angoisse créatrice contre la sécurité rassurante mais aliénante d’un objet inanimé.
5. Évolution historique
Bien avant sa conceptualisation formelle au XXe siècle, les racines de la mauvaise foi irriguent la tradition philosophique et morale occidentale. Chez les stoïciens, tels qu’Épictète et Marc Aurèle, l’asservissement aux passions reposait déjà sur des jugements erronés que l’âme s’imposait à elle-même par paresse ou lâcheté rationnelle. Plus tard, au XVIIe siècle, Blaise Pascal analyse dans ses Pensées la dynamique du divertissement, dispositif par lequel l’homme s’étourdit délibérément dans des agitations frivoles pour occulter le spectacle insoutenable de sa misère existentielle.
Au XIXe siècle, Søren Kierkegaard offre une préfiguration clinique remarquable de la mauvaise foi à travers sa typologie du « désespoir ». Dans Le Traité du désespoir (1849), Kierkegaard décrit le désespoir de ne pas vouloir être soi-même, ou au contraire de vouloir être un soi autonome coupé de sa source spirituelle, comme une forme d’aveuglement volontaire de la conscience. Parallèlement, Friedrich Nietzsche dissèque les hypocrisies de la morale du ressentiment, affirmant que les faibles se convainquent de la supériorité morale de leur passivité pour masquer leur impuissance.
L’année 1943 marque le point d’orgue théorique avec la publication de L’Être et le Néant de Jean-Paul Sartre. Sartre y consacre un chapitre entier (« Les conduites de mauvaise foi ») conçu en opposition directe avec la psychanalyse freudienne. Refusant l’hypothèse d’un inconscient opaque qui dédouanerait le sujet de sa lucidité, Sartre soutient que la mauvaise foi opère au sein d’une conscience totalement transparente à elle-même.
Durant la seconde moitié du XXe siècle, le concept s’hybride avec la psychologie scientifique anglo-saxonne. Leon Festinger, en introduisant en 1957 la théorie de la dissonance cognitive, fournit le substrat empirique des manœuvres de mauvaise foi décrites par les existentialistes. Dans les décennies 1970 à 1990, des philosophes de l’esprit et psychologues tels que Donald Davidson, David Pears et Robert Trivers intègrent l’auto-tromperie dans des modèles évolutionnistes et computationnels, démontrant que la mauvaise foi peut offrir des avantages adaptatifs spécifiques dans les dynamiques de compétition interpersonnelle.
6. Fondements théoriques
La compréhension contemporaine de la mauvaise foi s’articule autour de trois paradigmes théoriques majeurs : la phénoménologie existentielle, la psychanalyse et la psychologie cognitive et sociale.
Le paradigme phénoménologique existentialiste, incarné par Sartre mais aussi développé par Simone de Beauvoir et Maurice Merleau-Ponty, postule que « l’existence précède l’essence ». L’être humain n’est défini par aucune nature préalable ; il est un projet continu jeté dans le monde. Dans ce cadre, la mauvaise foi est comprise comme une tentative d’inverser cet ordre ontologique : l’individu s’attribue une « essence » figée pour échapper à l’indétermination de son existence. Il se vit comme « en-soi » (chose opaque, inerte) plutôt que comme « pour-soi » (conscience libre, dynamique et ouverte sur le néant des possibles).
Le paradigme psychanalytique aborde ce phénomène sous l’angle du refoulement et des mécanismes de défense du Moi. Sigmund Freud soutient que la véritable auto-tromperie ne peut se concevoir sans une partition topique de l’appareil psychique : le Moi conscient ignore sincèrement les pulsions et représentations refoulées dans le Ça sous l’action de la Censure. Pour les psychanalystes contemporains, ce que les existentialistes nomment mauvaise foi correspondrait plutôt à une collaboration entre des mécanismes de déni (Verleugnung), de clivage du Moi et d’isolation de l’affect, permettant à l’appareil psychique d’éviter l’angoisse de castration ou l’effondrement narcissique.
Le paradigme cognitif et socio-psychologique contemporain rejette tant la transparence sartrienne absolue que le déterminisme pulsionnel freudien. Il envisage la mauvaise foi à travers le prisme des biais cognitifs, de l’attention sélective et du modèle du « savant biaisé » ou de « l’avocat intérieur ». Les travaux sur le raisonnement motivé démontrent que le cerveau humain ne traite pas l’information comme un processeur neutre, mais mobilise des ressources logiques pour justifier des conclusions prédéterminées par les désirs ou les peurs du sujet. La mauvaise foi s’explique ainsi par une boucle de rétroaction neurologique où le système limbique oriente la sélection des représentations mentales validées par le cortex préfrontal.
7. Composantes clés, types et dimensions
La mauvaise foi psychologique ne constitue pas un bloc monolithique, mais s’exprime à travers plusieurs dimensions fonctionnelles et typologies comportementales distinctes :
- La réification de soi (chosification) : Tendance à considérer ses traits psychologiques, ses habitudes ou ses choix de vie comme des propriétés physiques immuables. Le sujet affirme : « Je suis ainsi fait, c’est mon caractère », occultant qu’un trait de personnalité s’entretient par la réitération quotidienne d’actes spécifiques.
- L’instrumentalisation du rôle social : Absorption complète de l’identité personnelle dans une fonction ou un statut professionnel conventionnel. L’individu calque ses gestes, ses opinions et ses affects sur les attentes d’un personnage public pour ne plus avoir à penser par lui-même.
- L’adhésion vacillante (croyance de mauvaise foi) : Modalité épistémique particulière où l’individu fait le choix délibéré de croire en une illusion tout en sachant au fond qu’elle repose sur du vide. Il s’auto-persuade par répétition incantatoire, tout en redoutant l’épreuve des faits.
- La fuite dans la transcendance désincarnée : Forme inversée où le sujet refuse d’assumer la réalité matérielle et historique de ses actes passés en se réfugiant dans un monde d’intentions pures et de potentialités imaginaires (« Ce que j’ai fait ne reflète pas qui je suis véritablement au fond »).
- La mauvaise foi projecte-victimaire : Attribution systématique de la responsabilité de ses échecs ou de ses angoisses à des tiers, à des complots ou à des structures impersonnelles, déchargeant totalement le sujet de son pouvoir d’action et d’auto-détermination.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la mécanique intime de la mauvaise foi, Sartre a immortalisé deux scènes célèbres devenues des cas d’école de la psychologie clinique et philosophique. La première est celle du « garçon de café ». En observant ce serveur dont la démarche est un peu trop vive, la voix un peu trop empressée et le port du plateau excessivement stylisé, Sartre montre que l’homme joue à être garçon de café comme un acteur joue un rôle. Il mime les gestes mécaniques de sa profession pour se convaincre et convaincre autrui qu’il n’est rien d’autre que cette fonction sociale rassurante, fuyant ainsi la vertigineuse liberté de pouvoir quitter son tablier à tout instant.
La seconde illustration met en scène une femme lors d’un premier rendez-vous galant. Son partenaire lui prend la main en esquissant une déclaration explicite. La jeune femme, pour ne pas briser le charme du moment tout en refusant d’assumer le choix décisif de céder ou de repousser cette avance sexuelle, laisse sa main inerte entre celles de son prétendant. Elle poursuit la conversation intellectuelle la plus désincarnée possible, traitant son propre corps comme une simple masse biologique déconnectée de sa conscience, maintenant la situation dans un entre-deux ambigu par pure mauvaise foi.
Dans la pratique psychothérapeutique contemporaine, la mauvaise foi s’observe fréquemment chez les personnes souffrant de conduites addictives ou engagées dans des relations toxiques. Considérons le cas d’un cadre d’entreprise dépendant à l’alcool qui affirme ne boire « que pour maintenir sa sociabilité professionnelle et gérer une charge exceptionnelle de travail imposée par sa direction ». Bien qu’il subisse des signaux biologiques et relationnels alarmants, il orchestre un discours pseudo-rationnel pour ne pas admettre qu’il utilise l’alcool comme anxiolytique face à son propre vide existentiel. Il sait pertinemment qu’il est dépendant, mais décide au quotidien d’accorder du crédit à sa propre narration fictive.
9. Mesure et évaluation
En tant que construction hybride entre philosophie existentialiste et psychologie cognitive, la mauvaise foi pose des défis méthodologiques considérables en matière d’évaluation psychométrique. Toutefois, les chercheurs ont développé des instruments indirects robustes permettant de quantifier ses composantes psychologiques centrales :
L’évaluation la plus proche dans le domaine de la personnalité s’effectue au moyen de l’inventaire BIDR (Balanced Inventory of Desirable Responding) conçu par Delroy L. Paulhus. Cet outil distingue nettement deux dimensions fondamentales de la désirabilité sociale :
- L’auto-illusion positive (Self-Deceptive Enhancement) : Mesure la tendance inconsciente ou semi-consciente du sujet à s’attribuer systématiquement des qualités positives, reflétant le mécanisme central de la mauvaise foi.
- La gestion des impressions (Impression Management) : Mesure la dissimulation consciente destinée à tromper autrui, permettant de discriminer le mensonge social externe de l’auto-illusion interne.
Un autre instrument de référence est l’Échelle d’authenticité (Authenticity Scale) développée par Alex M. Wood et ses collaborateurs en 2008. Cette échelle mesure l’inauthenticité à travers trois dimensions cliniques qui recoupent précisément les conduites de mauvaise foi : l’aliénation de soi (le sentiment de ne pas se connaître), la vie influencée par autrui (la soumission passive aux attentes normatives extérieures) et le rejet des expériences internes réelles au profit de représentations idéalisées.
En contexte clinique, l’analyse de la mauvaise foi ne s’appuie pas exclusivement sur des questionnaires standardisés, mais sur l’évaluation qualitative du discours du patient. Les thérapeutes traquent les discordances narratives, les rationalisations excessives, l’usage défensif d’un déterminisme passif (« c’est plus fort que moi », « la société m’impose cela ») et l’incapacité à reconnaître son implication directe dans la perpétuation de ses propres souffrances.
10. Applications et pertinence pratique
L’analyse des conduites de mauvaise foi revêt une importance critique dans de nombreux secteurs de la psychologie appliquée, à commencer par la psychothérapie existentielle initiée par Ludwig Binswanger, Viktor Frankl et théorisée par Irvin Yalom. Dans cette approche, l’objectif curatif n’est pas simplement de supprimer un symptôme, mais d’amener le patient à identifier ses stratégies de mauvaise foi pour accéder à une existence authentique, en assumant la pleine responsabilité de ses choix de vie et de son rapport au monde.
En psychologie du travail et des organisations, la mauvaise foi institutionnelle constitue un frein majeur au développement du leadership éthique et à la prévention des risques psychosociaux. De nombreux cadres et collaborateurs se réfugient derrière des injonctions procédurales (« j’applique simplement le protocole », « ce sont les chiffres qui l’exigent ») pour commettre ou tolérer des actes de maltraitance managériale. Dénouer cette mauvaise foi systémique permet de réintroduire le sens moral et l’initiative individuelle au cœur des collectifs de travail.
Dans le domaine de la médiation conjugale et familiale, la mauvaise foi est le carburant principal des conflits chroniques et des dynamiques de victimisation mutuelle. Chaque partenaire utilise la facticité de ses comportements (« j’ai crié parce que tu m’as provoqué ») tout en revendiquant la transcendance de ses motivations (« mon intention était pure »), bloquant ainsi toute possibilité de communication empathique véritable et de négociation constructive.
11. Recherche et données empiriques
Les investigations empiriques en neurosciences cognitives et en psychologie expérimentale ont apporté un éclairage inédit sur la manière dont le cerveau humain orchestre l’auto-illusion caractéristique de la mauvaise foi. Les expériences menées par Michael Gazzaniga auprès de patients ayant subi une commissurotomie (cerveau divisé ou split-brain) ont mis en évidence l’existence d’un « interpréteur » situé dans l’hémisphère gauche. Lorsqu’un comportement est déclenché de façon autonome par l’hémisphère droit, l’hémisphère gauche invente instantanément une explication rationnelle fictive mais cohérente pour justifier l’action observée, le sujet croyant sincèrement à son propre mensonge narratif.
En psychologie sociale, les protocoles expérimentaux d’engagement et de soumission librement consentie, initialement formalisés par Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois, prouvent qu’un individu amené à poser un acte problématique dans un contexte où il s’est senti libre réajuste immédiatement ses valeurs profondes pour les aligner avec cet acte. Ce phénomène montre que la conscience fabrique de la mauvaise foi rétrospective pour masquer à ses propres yeux les contradictions éthiques de son comportement.
De son côté, le biologiste évolutionniste Robert Trivers a postulé et modélisé la valeur adaptative de l’auto-illusion. Selon ses recherches, les êtres humains excellent dans l’art de se mentir à eux-mêmes parce que l’auto-illusion élimine les marqueurs comportementaux et physiologiques du mensonge (micro-expressions faciales, modifications du ton vocal, variations du rythme cardiaque). Se tromper soi-même en toute mauvaise foi permettrait ainsi de tromper autrui avec une efficacité et une force de conviction infiniment supérieures dans la compétition pour les ressources sociales.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La notion de mauvaise foi, forgée dans le creuset de la philosophie existentielle européenne, reflète une conception individualiste de l’être humain, valorisant au plus haut point l’autonomie, l’auto-création et la rupture avec les traditions héritées. Dans les sociétés occidentales individualistes, la conformité aveugle aux normes communautaires est fréquemment étiquetée comme une lâcheté morale ou une aliénation inauthentique relevant directement de la mauvaise foi.
À l’inverse, dans les cultures collectivistes et holistes d’Asie orientale ou d’Afrique subsaharienne, l’effacement de l’individualité derrière un rôle social strict (filial, professionnel ou communautaire) n’est pas perçu comme une conduite d’évitement ou d’auto-tromperie dégradante, mais comme l’accomplissement vertueux de l’harmonie collective (comme dans le concept confucéen de piété filiale ou la notion africaine d’Ubuntu). Ce que l’analyste occidental qualifie de mauvaise foi et de chosification du sujet peut être vécu dans ces cultures comme une adhésion éthique mature et un sacrifice nécessaire de l’ego.
Les recherches transculturelles contemporaines démontrent néanmoins que le sentiment d’aliénation et le conflit intérieur entre les aspirations profondes et les comportements publics existent dans toutes les sociétés. Cependant, les modalités narratives employées pour justifier ces compromis varient considérablement : rationalisations métaphysiques ou karmiques en Orient, rationalisations rationalistes et déterministes en Occident.
13. Critiques, débats et limites
Le concept de mauvaise foi a suscité d’âpres controverses théoriques depuis sa formulation sartrienne, principalement en raison de ses exigences psychologiques considérées comme irréalistes par de nombreux penseurs.
La principale objection philosophique et clinique provient de la psychanalyse orthodoxe. Des auteurs post-freudiens ont reproché à Sartre de poser une conception idéaliste et omnisciente de la conscience. En rejetant l’existence d’un inconscient dynamique structurel, Sartre rend le paradoxe de la mauvaise foi presque insoluble : comment une conscience translucide pourrait-elle se duper sans être instantanément consciente de sa duperie ? Pour la psychanalyse, la mauvaise foi sartrienne n’est qu’un avatar superficiel de mécanismes inconscients bien plus profonds que le sujet ne maîtrise aucunement.
Une seconde critique, d’inspiration sociologique et matérialiste (notamment portée par Pierre Bourdieu), dénonce la mauvaise foi sartrienne comme une illusion typique de philosophe bourgeois. En affirmant que l’individu est toujours totalement libre de choisir sa posture, l’existentialisme négligerait le poids écrasant de l’habitus, des capitaux culturels, des dominations de classe et des traumatismes historiques. Pour Bourdieu, un individu précarisé ou soumis à des violences structurelles ne vit pas dans la « mauvaise foi » lorsqu’il se résigne à sa condition : il subit un déterminisme social réel que la seule volonté ne saurait abolir.
Enfin, en neurobiologie et en psychologie cognitive, les modèles modulaires de l’esprit ont largement relativisé l’idée d’une conscience unifiée. Dès lors que le cerveau est conçu comme un ensemble de sous-systèmes fonctionnels relativement autonomes, l’auto-illusion n’exige plus aucun artifice phénoménologique paradoxal : un module cognitif peut détenir une information tout en la masquant aux modules responsables de la verbalisation consciente.
14. Termes connexes et distinctions
La précision clinique impose de distinguer rigoureusement la mauvaise foi de plusieurs concepts psychologiques voisins :
- Mensonge ordinaire : Contrairement à la mauvaise foi qui s’opère au sein d’une seule et même conscience, le mensonge implique deux entités distinctes : un menteur qui possède la vérité intégrale et un dupe qu’il trompe sciemment.
- Refoulement (freudien) : Le refoulement relègue une représentation insoutenable dans l’inconscient psychique inaccessible à la volonté ordinaire, tandis que la mauvaise foi s’exécute à la surface même de la conscience lucide qui organise son propre aveuglement.
- Déni (Denial) : Le déni psychiatrique porte sur la perception même d’une réalité extérieure objective (refuser de voir qu’un proche est mort), alors que la mauvaise foi porte sur le sens, la portée morale et la responsabilité des faits reconnus.
- Dissonance cognitive : La dissonance cognitive désigne l’état de tension aversive causé par la coexistence de deux croyances contradictoires ; la mauvaise foi est l’une des stratégies narratives défensives mises en place par le sujet pour réduire cette tension sans modifier ses actes.
- Anosognosie : Troubles neurologiques réels où le patient est biologiquement incapable d’avoir conscience de son déficit corporel ou cognitif, à l’opposé de la mauvaise foi qui est un choix existentiel motivé.
15. Résumé et points clés
La mauvaise foi représente une pierre d’angle fondamentale pour l’analyse de la subjectivité et des paradoxes de l’agentivité humaine :
- Elle désigne l’acte par lequel une conscience unique s’aveugle volontairement sur sa propre liberté et ses responsabilités, en se chosifiant dans des rôles convenus ou des déterminismes imaginaires.
- Forgée au carrefour de la tradition juridique et de l’existentialisme sartrien, elle s’explique aujourd’hui à travers les modèles du raisonnement motivé et de l’auto-illusion cognitive.
- L’individu de mauvaise foi oscille en permanence entre la facticité (ses limites matérielles réelles) et la transcendance (sa liberté d’action), invoquant l’une ou l’autre pour fuir l’angoisse inhérente au choix personnel.
- Ses retombées pratiques sont immenses en psychothérapie existentielle, dans l’évaluation psychométrique de l’authenticité et dans la compréhension des dérives managériales et relationnelles contemporaines.
- L’antidote psychologique à la mauvaise foi réside dans l’authenticité : le courage d’assumer sa lucidité émotionnelle, ses contradictions intérieures et l’inconfort structurant de sa liberté.
Références
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- Sartre, J.-P. (1943). L’Être et le Néant : Essai d’ontologie phénoménologique. Éditions Gallimard. https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Tel/L-etre-et-le-neant
- Wood, A. M., Linley, P. A., Maltby, J., Baliousis, M., & Joseph, S. (2008). The authentic personality: A theoretical and empirical conceptualization and the development of the Authenticity Scale. Journal of Counseling Psychology, 55(3), 385–399. https://doi.org/10.1037/0022-0167.55.3.385