Conçues à l’origine pour pallier les biais linguistiques et culturels inhérents aux évaluations psychométriques traditionnelles, les Matrices Progressives Colorées de Raven représentent l’un des instruments les plus pérennes et respectés de la psychologie cognitive et différentielle. Destinées aux jeunes enfants, aux personnes âgées ainsi qu’aux populations présentant des troubles de la communication verbale, ces épreuves non verbales permettent de sonder avec une remarquable élégance la capacité d’inférence logique et le raisonnement inductif.
Matrices Progressives Colorées de Raven
1. Définition concise
Les Matrices Progressives Colorées (souvent désignées par le sigle CPM, pour Coloured Progressive Matrices) constituent un test psychométrique non verbal standardisé développé pour évaluer l’intelligence fluide et la capacité éductive chez les jeunes enfants (âgés d’environ 5 à 11 ans), les adultes plus âgés et les personnes souffrant de déficits cognitifs ou langagiers. L’épreuve requiert du sujet qu’il identifie, parmi plusieurs options illustrées, la pièce manquante permettant de compléter un motif visuel ou géométrique complexe.
Sur le plan fondamental, cet outil mesure la dimension centrale du facteur g postulée par Spearman, en s’affranchissant presque intégralement des contraintes d’expression orale, de décodage textuel ou d’acquis éducatifs formels. Contrairement aux versions pour adultes, l’introduction de fonds chromatiques vifs et contrastés vise à maintenir l’engagement attentionnel et à structurer visuellement le problème logique sans en altérer la rigueur conceptuelle.
En pratique clinique et neuropsychologique contemporaine, le test sert autant au dépistage précoce des atypies développementales qu’à la mesure des fonctions de raisonnement abstrait chez des sujets non francophones, dysphasiques ou aphasiques, offrant un indice robuste des aptitudes déductives indépendantes des apprentissages scolaires.
2. Étymologie et origines linguistiques
La dénomination de cet instrument d’évaluation repose sur une triple racine lexicale et conceptuelle. Le substantif « matrice » trouve son origine dans le latin matrix, désignant primitivement la « femelle reproductrice » ou la « matrice utérine », dérivé de mater (la mère). Par extension analogique au domaine des mathématiques et de l’imprimerie aux XIXe et XXe siècles, le terme a fini par qualifier un tableau ordonné d’éléments ou un moule régulier à l’intérieur duquel s’agencent des données structurées selon des lois formelles.
L’adjectif « progressive » dérive du latin progressivus, issu du verbe progredi (« s’avancer pas à pas », « aller de l’avant »). Dans la nomenclature de Raven, cette notion renvoie à une propriété psychométrique centrale : l’agencement séquentiel des items selon un gradient de difficulté croissant. Au fur et à mesure que le sujet résout les problèmes, la complexité des relations logiques s’intensifie, chaque réussite fournissant implicitement l’apprentissage perceptif nécessaire pour affronter la tâche suivante.
Enfin, le qualificatif « colorées » (ou « couleur ») traduit l’anglais Coloured. Introduit lors de la scission de l’épreuve originale en versions adaptées, ce terme souligne l’incorporation délibérée d’aplats colorés à deux dimensions (principalement rouge, jaune, bleu et vert) afin de stimuler le système visuel ventral et dorsal, facilitant l’intégration des rapports perceptifs chez les individus dont la maturation cérébrale ou la réserve cognitive ne permet pas l’analyse aisée de figures monochromes complexes.
3. Prononciation et forme grammaticale
Dans la littérature francophone spécialisée en psychométrie, l’expression s’emploie principalement sous la forme d’un syntagme nominal féminin pluriel : « les matrices progressives colorées » (prononcé : /ma.tʁis pʁɔ.gʁɛ.siv kɔ.lɔ.ʁe/). On observe également, dans la pratique hospitalière et universitaire, l’utilisation de l’appellation elliptique masculine singulière « le CPM » (/se.pe.ɛm/) ou « le test des matrices couleur de Raven ».
Au niveau de la morphologie grammaticale, l’accord en genre et en nombre s’applique systématiquement aux deux adjectifs épithètes qualifiant les matrices : « progressives » et « colorées ». Dans les contextes de cotation et de rédaction de bilans psychologiques, il est fréquent de trouver la désignation anglaise originelle Raven’s Coloured Progressive Matrices conservée entre parenthèses ou sous forme de sigle normé (Raven CPM-47 ou CPM-P).
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender en profondeur la mécanique des Matrices Progressives Colorées, il convient de comprendre la distinction fondamentale opérée entre la cognition éductive et la cognition reproductive. L’éduction, concept forgé à partir du latin educere (« faire sortir de », « extraire »), désigne la capacité mentale à dégager des règles et des significations nouvelles à partir de configurations perceptives données sans qu’aucun apprentissage direct ou préalable n’ait enseigné cette relation spécifique. Les Matrices de Raven représentent la matérialisation opérationnelle quasi pure de cette faculté.
Le test soumet le sujet à des stimuli non verbaux sous la forme de motifs continus ou d’assemblages discrets dont une portion a été soustraite. La résolution de chaque problème mobilise une séquence cognitive rigoureuse : exploration visuelle active, appréhension de la configuration globale, discrimination des caractéristiques pertinentes (forme, orientation, taille, texture, distribution spatiale), identification de la règle sous-jacente générant la régularité du patron, et confrontation déductive de cette règle avec six distracteurs possibles.
Le rôle de la couleur dans cette version revêt une importance architectonique particulière. Loin de constituer un simple artifice esthétique ou distrayant, la couleur remplit une double fonction neuropsychologique :
- Soutien à la discrimination perceptivo-visuelle : elle accentue les frontières entre la figure et le fond, limitant ainsi la surcharge attentionnelle chez les enfants en bas âge ou les patients cérébrolésés dont les capacités d’inhibition et de flexibilité cognitive demeurent fragiles.
- Guidage de l’attention sélective : elle attire spontanément le regard vers le champ opératoire du problème, servant d’échafaudage cognitif pour faire émerger la logique interne des relations spatiales.
Les frontières du concept se situent au confluent de l’intelligence fluide (Gf) et du traitement visuo-spatial (Gv) selon le modèle hiérarchique de Cattell-Horn-Carroll (CHC). Bien que la composante visuelle soit le support incontournable de l’item, le test n’évalue pas de simples aptitudes praxiques ou gnosiques : dès que les items progressent vers la déduction analogique complexe, c’est bien l’abstraction logique formelle qui gouverne la variance des résultats.
5. Développement historique
La genèse des matrices remonte aux travaux conduits dans les années 1930 par le psychologue britannique John Carlyle Raven, en étroite collaboration avec le généticien et théoricien Lionel Penrose. Raven, alors confronté aux difficultés diagnostiques posées par les enfants institutionnalisés ou présentant des limitations motrices et verbales, cherchait un moyen épuré d’évaluer la composante génétique et fondamentale de l’intellect sans l’interférence du langage parlé, de l’écriture ou de la dextérité manuelle.
En 1938, Raven publie les célèbres Standard Progressive Matrices (SPM), comprenant 60 matrices en noir et blanc. Très vite, l’utilisation pratique de l’épreuve auprès des très jeunes enfants, des individus souffrant de déficience intellectuelle modérée à sévère et des vétérans de guerre atteints de lésions cérébrales traumatiques mit en évidence un phénomène d’échec massif au-delà des premières séries : le plancher du test s’avérait trop élevé, générant de la frustration et un manque patent de sensibilité discriminative.
Pour combler cette lacune clinique, Raven publia en 1947 la première édition des Coloured Progressive Matrices. Conçue initialement sous forme d’un cahier relié puis déclinée en planches encastrables en bois (la forme Board), cette variante réorganisa l’épreuve originale en retenant les séries les plus simples de la version 1938 (les Séries A et B) et en insérant une série intermédiaire spécifique, baptisée Série Ab. Les décors furent pourvus de couleurs vives par lithographie pour captiver l’attention des jeunes sujets.
Tout au long de la seconde moitié du XXe siècle, sous l’égide de J. C. Raven puis de son fils John Raven et de J. H. Court, le CPM a fait l’objet de standardisations normatives continues à travers le monde. Les années 1980 et 1990 ont vu l’établissement de tables étalonnées par tranche de six mois pour les populations infantiles, ainsi que des réétalonnages spécifiques pour les personnes âgées de plus de 65 ans dans le cadre des bilans de maladies neurodégénératives.
6. Fondements théoriques
L’assise épistémologique des matrices progressives s’enracine directement dans la théorie bifactorielle de l’intelligence proposée par Charles Spearman au début du XXe siècle. Spearman soutenait que toute performance intellectuelle résulte de deux forces : un facteur général ($g$), commun à l’ensemble des activités de l’esprit, et des facteurs spécifiques ($s$), propres à chaque tâche particulière (aptitudes verbales, numériques, motrices).
Raven a conçu son test dans le but explicite d’offrir l’indicateur le plus épuré possible de ce facteur général. Selon les postulats spearmaniens, la quintessence du facteur $g$ réside dans deux opérations noétiques majeures :
- L’appréhension de l’expérience propre : la prise de conscience immédiate et introspective de nos états perceptifs et cognitifs.
- L’éduction de corrélats et de relations : la capacité à percevoir le lien qui unit deux ou plusieurs idées (éduction de relations) et, étant donné une idée de base plus une relation, d’en inférer l’idée résultante (éduction de corrélats).
Les CPM opérationnalisent magistralement cette mécanique : face à une matrice, le sujet doit « éduire » la relation régissant les figures données selon des axes horizontaux et verticaux, puis engendrer le corrélat manquant pour opérer un choix judicieux parmi les propositions. Dans la perspective moderne de l’American Psychological Association et des modèles factoriels contemporains de la cognition, le CPM sollicite simultanément la mémoire de travail visuo-spatiale, le contrôle inhibiteur (pour résister aux distracteurs perceptifs trop saillants) et la pensée analogique.
7. Composantes clés, types et dimensions
Le test des Matrices Progressives Colorées se compose invariablement de 36 items répartis de façon homogène en trois séries distinctes de 12 problèmes chacune : la Série A, la Série Ab et la Série B.
- Série A (Complétion de motifs simples et continuité spatiale) : Cette première série évalue la perception de la globalité et la continuité de lignes ou de trames. L’enfant ou le patient doit comprendre que la pièce manquante fait partie intégrante d’un motif continu (tapis, tissu, trame géométrique simple). Les opérations mentales sollicitées reposent sur les lois de la Gestalt (fermeture, symétrie, continuité) et la discrimination figure-fond élémentaire.
- Série Ab (Relations spatiales et orientation figure-objet) : Série charnière conçue spécifiquement pour la version couleur, elle s’articule autour de la perception d’objets distincts et de structures discrètes. L’individu doit analyser les relations de position spatiale (droite/gauche, haut/bas) et les variations morphologiques isolées. Les items introduisent progressivement la notion de symétrie axiale et de complétion de figures divisées en quatre quadrants.
- Série B (Pensée analogique et règles de transformation logique) : Point culminant du test, cette série sollicite la véritable déduction conceptuelle. Les stimuli imposent d’identifier une règle logique gouvernant l’évolution des éléments selon deux directions : transformations scalaires (croissance/décroissance), altérations de formes, ajouts ou soustractions géométriques. C’est ici que l’éduction de corrélats devient prépondérante.
- Format matériel (Cahier versus Planches encastrables) : Le CPM existe traditionnellement sous deux formats standardisés. Le format livret (papier ou tablette) requiert simplement une désignation du doigt ou une verbalisation de l’option choisie. Le format à planches (Board Form), constitué de plaques en relief où l’examiné manipule physiquement les morceaux mobiles pour les insérer dans le creux de la matrice, est tout spécialement dévolu aux enfants d’âge préscolaire ou aux personnes souffrant de handicaps neuromoteurs majeurs.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour mieux saisir le fonctionnement des matrices en contexte clinique réel, considérons deux applications prototypiques.
Cas 1 : Léa, 6 ans, suspicion de trouble neurodéveloppemental du langage.
Léa est orientée vers un centre de diagnostic pédiatrique pour un retard massif du langage expressif et réceptif. Les tests traditionnels d’intelligence verbale (comme les échelles de Wechsler pour jeunes enfants) génèrent chez elle une anxiété majeure et produisent des scores anormalement bas qui sous-estiment ses aptitudes réelles. L’administration du CPM-47 se déroule sans consignes orales complexes : l’examinateur mime la recherche de la pièce manquante sur l’item d’entraînement A1 (« Regarde, il manque un morceau ici. Montre-moi lequel va bien là-dedans »). Léa comprend instantanément la tâche. Elle résout la totalité de la Série A avec rapidité, franchit avec brio la Série Ab et commet seulement deux erreurs sur les items les plus complexes de la Série B. Son score brut de 31/36 la situe au 90e percentile pour son groupe d’âge. Ce résultat confirme l’intégrité parfaite de ses fonctions de raisonnement logique fluide et écarte l’hypothèse d’une déficience intellectuelle globale, orientant judicieusement les professionnels vers une prise en charge ciblée en orthophonie pour un Trouble Développemental du Langage (TDL).
Cas 2 : Monsieur R., 74 ans, suivi post-accident vasculaire cérébral (AVC) sylvien gauche.
Ancien enseignant, M. R. a été victime d’un AVC hémisphérique gauche entraînant une aphasie globale sévère le privant de l’expression orale et de la compréhension verbale complexe. L’équipe médicale s’interroge sur la présence d’un déclin cognitif sous-jacent ou d’une démence vasculaire débutante. Le neuropsychologue utilise la version planches du CPM. Sans recours à la parole, M. R. saisit les pièces présentées et tente de les encastrer dans la matrice. Bien qu’il réussisse les premières épreuves perceptives de la Série A, il échoue de manière systématique dès l’item Ab7 en sélectionnant des distracteurs ayant la même couleur globale mais une forme géométrique incompatible, puis se montre incapable d’appréhender les variations analogiques de la Série B (score total : 14/36, inférieur au 5e percentile des normes pour seniors). L’analyse qualitative des erreurs permet d’objectiver que les atteintes cérébrales dépassent le périmètre du langage et touchent également les fonctions exécutives d’abstraction et de flexibilité logique.
9. Mesure et évaluation psychométrique
La passation des Matrices Progressives Colorées obéit à un protocole standardisé strict garantissant la fiabilité des résultats. Le test ne comporte pas de limite de temps rigide, bien que l’ensemble de la passation excède rarement 15 à 25 minutes. L’absence de chronométrage élimine la pression temporelle, permettant d’évaluer la puissance cognitive pure (power test) plutôt que la seule vitesse de traitement perceptivo-moteur.
Le système de cotation s’avère particulièrement simple et objectif : chaque réponse exacte est gratifiée de 1 point, tandis qu’une omission ou une mauvaise réponse reçoit 0 point. Le score brut total oscille donc entre 0 et 36 points. Ce score brut est ensuite converti en rangs percentiles ou en scores standardisés (moyenne 100, écart-type 15) en s’appuyant sur des étalonnages spécifiques étagés par tranches d’âge chronologique précises.
D’un point de vue métrologique, le CPM affiche des propriétés psychométriques exceptionnellement robustes :
- Fidélité : La cohérence interne, mesurée par l’alpha de Cronbach ou la méthode du partage par moitié (split-half), oscille régulièrement entre 0,80 et 0,92 selon les échantillons normatifs pédiatriques ou gériatriques. La fidélité test-retest à intervalle modéré (de 2 à 8 semaines) dépasse fréquemment 0,85, attestant de la remarquable stabilité temporelle du construit mesuré.
- Validité de construit : Les analyses factorielles confirment régulièrement une saturation massive des items du CPM sur un facteur unique d’intelligence fluide, complété secondairement par une composante visuo-spatiale modérée sur les items des séries A et Ab.
- Validité concurrente : Le CPM corrèle positivement et significativement avec les échelles de raisonnement perceptif du WISC (coefficients de Pearson généralement compris entre 0,60 et 0,75), tout en maintenant des corrélations plus faibles avec les épreuves de vocabulaire pur, ce qui valide son indépendance par rapport aux compétences cristallisées.
10. Applications et portée pratique
La polyvalence et l’accessibilité du CPM lui confèrent un vaste champ d’applications dans de multiples branches de la psychologie appliquée :
- Psychologie scolaire et de l’éducation : Il représente un outil privilégié pour identifier le potentiel intellectuel chez des enfants issus de milieux défavorisés, chez les primo-arrivants allophones n’ayant pas encore acquis la maîtrise de la langue du pays d’accueil, ou encore chez les enfants présentant des difficultés attentionnelles légères qui bénéficient de la stimulation chromatique.
- Neuropsychologie pédiatrique : L’épreuve est incontournable dans l’exploration des profils cognitifs liés aux troubles du spectre de l’autisme (TSA). Il est fréquemment documenté que les enfants autistes obtiennent des résultats significativement plus élevés aux Matrices de Raven qu’aux sous-tests des échelles de Wechsler, révélant ainsi des compétences inférentielles intactes masquées par les exigences d’interaction sociale des tests classiques.
- Neuropsychologie clinique adulte et gériatrique : Le CPM est abondamment employé pour le dépistage des démences (maladie d’Alzheimer, démence fronto-temporale, démence à corps de Lewy) chez les patients âgés fragilisés par une fatigabilité accrue, ainsi que chez les personnes victimes de surdité acquise, de traumatismes crâniens ou d’accidents vasculaires ayant altéré les circuits du langage.
- Expertise médico-légale et transculturelle : Lors d’évaluations médicolégales nécessitant l’appréciation du niveau de fonctionnement intellectuel d’un individu en situation de litige sans biais culturel, le CPM fournit une estimation neutre de la capacité logique fondamentale.
11. Recherche et preuves empiriques
Depuis son introduction en 1947, le CPM a généré une littérature scientifique colossale couvrant la génétique du comportement, les neurosciences computationnelles et la psychologie développementale comparée.
Sur le plan des neurosciences cognitives modernes, des études conduites en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) durant la résolution de matrices progressives ont mis en évidence l’activation d’un réseau fronto-pariétal étendu. Les régions sollicitées incluent le cortex préfrontal dorsolatéral (responsable de la mémoire de travail et du maintien actif des règles d’assemblage), le cortex cingulaire antérieur (associé à la détection d’erreurs et à l’inhibition des réponses intuitives trompeuses), ainsi que le cortex pariétal postérieur bilatéral (impliqué dans la manipulation mentale des représentations spatiales et géométriques).
L’épreuve a par ailleurs joué un rôle central dans la mise en évidence de l’effet Flynn — ce phénomène séculaire documenté par James Flynn décrivant l’élévation continue des scores bruts aux tests d’intelligence à travers les générations au cours du XXe siècle. Les recherches ont montré que cet accroissement séculaire n’était pas homogène : il s’est manifesté avec une vigueur maximale précisément sur les épreuves de matrices de Raven (avec des gains allant jusqu’à 3 points de QI par décennie), prouvant que ce sont les compétences d’abstraction fluide et d’éduction de règles visuelles qui ont été les plus sensibles aux transformations de l’environnement moderne (scolarisation allongée, complexification visuelle de la technologie, urbanisation).
12. Considérations socioculturelles et transculturelles
L’une des plus grandes ambitions de Raven était de créer un outil culture-fair (équitable au regard de la culture), voire culture-free (exempt d’influence culturelle). Bien que le CPM ait réussi à réduire de façon spectaculaire les biais par rapport aux épreuves verbales lourdement conditionnées par le statut socio-économique et le bagage académique, la recherche contemporaine a démontré qu’aucun test ne peut se targuer d’une neutralité culturelle absolue.
En effet, la familiarité avec des représentations géométriques bidimensionnelles régulières, la lecture visuelle de gauche à droite ou de haut en bas, ainsi que l’exposition précoce à des jouets d’encastrement ou à des jeux vidéo introduisent des variations de performance intergroupes. Les populations issues de cultures sans tradition d’écriture linéaire ou peu accoutumées aux graphismes abstraits peuvent appréhender les matrices selon une perspective globale plutôt qu’analytique, modifiant la trajectoire de résolution sans que cela ne reflète une déficience de l’intelligence générale.
Néanmoins, par rapport aux batteries psychométriques généralistes, le CPM conserve une invariance de mesure transculturelle remarquablement élevée. Les psychologues transculturels l’utilisent régulièrement pour mener des comparaisons internationales du développement cognitif, pourvu que des étalonnages adaptés aux contextes locaux soient rigoureusement standardisés.
13. Critiques, débats et limites méthodologiques
En dépit de ses qualités incontestées, l’utilisation des Matrices Progressives Colorées suscite des controverses techniques et des mises en garde cliniques :
- Effet de plafond chez les enfants scolarisés : Dès l’âge de 9 ou 10 ans, les enfants au développement typique ou intellectuellement précoces atteignent rapidement le score plafond de 36/36, ce qui anéantit la sensibilité discriminative du test dans la zone des hauts potentiels. Il devient alors impératif de basculer vers les Matrices Progressives Standard (SPM).
- Interférence des troubles visuo-perceptifs : Bien que les couleurs contrastées facilitent l’accès au test pour la majorité des sujets, elles introduisent un biais indésirable chez les personnes présentant des dyschromatopsies sévères (daltonisme) ou des troubles du traitement visuel cortical (agnosies visuelles, négligence spatiale unilatérale post-AVC). L’examinateur risque alors d’interpréter à tort un déficit sensoriel ou perceptif périphérique comme une insuffisance logique centrale.
- Débat sur la pureté du facteur $g$ : Plusieurs psychométriciens font valoir que les Séries A et Ab mesurent de manière prépondérante l’organisation perceptive et la coordination visuomotrice plutôt que le raisonnement inductif pur, limitant la portée de l’interprétation en termes de pure intelligence fluide pour les bas scores.
- Vulnérabilité aux stratégies d’essai-erreur : Notamment dans la version sur planches encastrables, certains sujets impulsifs adoptent une démarche purement tactile d’insertion successive de chaque pièce jusqu’à ce que l’une d’entre elles « s’ajuste », court-circuitant ainsi l’étape d’élaboration mentale de la règle.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour situer avec exactitude le CPM au sein de l’arsenal psychométrique mondial, il est opportun de le confronter à des instruments et notions apparentés :
- Standard Progressive Matrices (SPM) : Version historique monochrome comprenant 60 matrices divisées en 5 séries (A, B, C, D, E). Le CPM emprunte les séries A et B du SPM mais intercale la série Ab et introduit la couleur pour s’adapter à des niveaux d’efficience inférieurs.
- Advanced Progressive Matrices (APM) : Variante sophistiquée en 48 items noir et blanc, destinée aux adolescents plus âgés, aux adultes et aux individus à haut potentiel intellectuel, calibrée pour éviter tout effet de plafond.
- Épreuve des Cubes de Kohs : Test manipulatif évaluant également le raisonnement visuo-spatial, mais qui requiert une coordination motrice manuelle et des praxies constructives tridimensionnelles, là où le CPM n’exige qu’une désignation passive ou un encastrement basique.
- Test d’Intelligence Non Verbale (TONI) : Épreuve non verbale concurrente éliminant également les consignes langagières, mais reposant sur des items monochromes abstraits sans structure matricielle sérielle fixe comme celle de Raven.
- Intelligence fluide ($Gf$) vs Intelligence cristallisée ($Gc$) : Le CPM mesure quasi exclusivement l’intelligence fluide (capacité à résoudre des problèmes inédits sans savoir acquis), alors que l’intelligence cristallisée renvoie à la somme des connaissances culturelles, sémantiques et scolaires accumulées au fil de la vie.
15. Synthèse et points clés
Les Matrices Progressives Colorées de Raven constituent un monument de l’évaluation psychologique moderne. Conçues pour extraire la mesure de l’intelligence logique de tout carcan linguistique et culturel, elles demeurent irremplaçables pour apprécier le potentiel intellectuel brut des individus en marge des modes d’évaluation traditionnels.
Leur format bref de 36 items organisés selon un gradient de complexité rigoureux permet d’explorer l’éduction de relations fondamentales et le déploiement de l’intelligence fluide. Qu’il s’agisse d’évaluer un enfant allophone, de poser un diagnostic différentiel d’aphasie chez l’adulte, ou de conduire des recherches internationales sur le développement cognitif, le CPM demeure l’étalon-or des tests de raisonnement analogique non verbal.
Références
- Flynn, J. R. (2007). What is intelligence? Beyond the Flynn effect. Cambridge University Press. https://doi.org/10.1017/CBO9780511605253
- Raven, J., Raven, J. C., & Court, J. H. (1998). Manual for Raven’s Progressive Matrices and Vocabulary Scales. Section 2: The Coloured Progressive Matrices. Harcourt Assessment.
- Raven, J. (2000). The Raven’s Progressive Matrices: Change and stability over culture and time. Cognitive Psychology, 41(1), 1–48. https://doi.org/10.1006/cogp.1999.0735
- Spearman, C. (1927). The abilities of man: Their nature and measurement. Macmillan.