Le litige de garde d’enfants représente l’un des carrefours les plus complexes et sensibles entre la psychologie clinique, la psychologie légale et le système judiciaire contemporain. Lorsqu’une rupture conjugale bascule dans un conflit insoluble concernant les modalités de prise en charge et le lieu de vie des mineurs, l’évaluation psychologique devient un instrument central pour déterminer les décisions conformes à l’intérêt supérieur de l’enfant.
Litige de garde d’enfants
1. Définition concise
Un litige de garde d’enfants (communément désigné en droit anglo-saxon sous l’expression custodial case) désigne une procédure judiciaire contradictoire dans laquelle deux ou plusieurs parties, généralement les parents séparés ou divorcés, se disputent l’autorité parentale, la résidence principale ou les modalités du droit de visite et d’hébergement d’un enfant mineur. Sur le plan psychologique et médico-légal, cette situation correspond à une crise systémique aiguë nécessitant une analyse approfondie des compétences parentales, des besoins développementaux de l’enfant et de la dynamique relationnelle intra-familiale.
Dans la pratique clinique et forensique, l’affaire de garde ne se résume pas à un acte de procédure civile. Elle constitue un environnement d’évaluation standardisé au sein duquel des psychologues experts sont mandatés pour observer, évaluer et éclairer la juridiction sur la trajectoire affective du mineur. L’enjeu central repose sur la recherche du milieu de vie le plus stable et sécurisant, susceptible de garantir un développement physique, affectif, intellectuel et social optimal face aux perturbations induites par la dissolution du couple parental.
Cette démarche implique d’analyser non seulement les capacités de chaque parent à offrir un étayage émotionnel cohérent, mais également d’identifier les facteurs de risque tels que les conflits de loyauté, les psychopathologies parentales, l’aliénation parentale, la maltraitance ou les violences conjugales qui sous-tendent fréquemment ces litiges de haute intensité.
2. Étymologie et origine linguistique
Le terme « garde » provient du francique *wardon (« veiller sur », « protéger » ou « prendre soin »), qui a donné en ancien français le verbe « garder », signifiant la surveillance protectrice et l’exercice d’une autorité bienveillante. Le terme « litige » dérive quant à lui du latin classique litigium (formé de lis, litis désignant le procès, le différend ou la contestation juridique, et du verbe agere, signifiant mener ou agir). Un litige désigne donc l’action de porter une contestation devant un tribunal.
Dans l’espace linguistique anglophone, le syntagme custodial case prend sa racine dans le latin custodia (« surveillance », « protection », « détention »), lui-même rattaché à custos (« le gardien » ou « le protecteur »). Historiquement, la garde a longtemps été assimilée à une forme de propriété quasi matérielle de l’enfant sous la doctrine du pater familias, avant d’évoluer radicalement au XXe siècle sous l’influence de la psychologie du développement pour devenir une fonction protectrice centrée sur les devoirs parentaux.
Dans les nomenclatures modernes du droit civil francophone, l’expression juridique traditionnelle de « droit de garde » a progressivement cédé la place à des notions plus relationnelles et psychologiques telles que « l’autorité parentale » et la « fixation de la résidence habituelle ». Néanmoins, le terme « litige de garde » demeure largement employé dans le vocabulaire forensique, clinique et psychopathologique pour caractériser l’affrontement judiciaire relatif au destin de l’enfant.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan morphosyntaxique, l’expression « litige de garde » est un groupe nominal masculin singulier (au pluriel : « des litiges de garde » ou « des litiges de garde d’enfants »). La transcription phonétique standard en français international est /li.tiʒ də ɡaʁd/. Le terme équivalent « affaire de garde » est un groupe nominal féminin (/a.fɛʁ də ɡaʁd/).
Dans l’usage médico-légal et psychologique francophone, on rencontre plusieurs variantes formelles selon les pays : « expertise en matière de garde d’enfants » en France et en Belgique, ou « expertise sur la garde et les droits d’accès » au Québec et au Canada. L’expression s’emploie principalement comme complément d’objet ou sujet dans des contextes formels tels que l’expertise psycholégale, les audiences du juge aux affaires familiales ou la médiation familiale ordonnée par le tribunal.
4. Explication conceptuelle détaillée
Le litige de garde représente l’une des manifestations les plus intenses de la crise familiale, où la désunion du couple conjugal menace directement la continuité du couple parental. Lorsqu’un conflit parental échappe aux mécanismes normaux de compromis ou de négociation à l’amiable, le système familial se fige dans une logique d’affrontement adversarial. Chaque parent tente de démontrer sa propre supériorité éducative tout en disqualifiant les compétences de l’autre, plaçant fréquemment l’enfant au cœur d’une triangulation pathogène.
Le champ conceptuel d’une affaire de garde s’articule autour de trois dimensions psychologiques majeures : l’évaluation des compétences parentales (parenting capacity), l’identification des besoins développementaux spécifiques de l’enfant et l’analyse de l’ajustement interactif parent-enfant. L’évaluation des compétences parentales ne mesure pas une perfection idéale, mais recherche ce que Donald Winnicott conceptualisait sous le terme d’environnement « suffisamment bon » : la capacité d’empathie, la stabilité émotionnelle, l’aptitude à poser des limites sécurisantes et, de façon primordiale, la volonté de soutenir et de valoriser le lien de l’enfant avec l’autre parent.
Les frontières du concept se situent au point de rencontre entre le droit civil de la famille et la santé mentale. Si le juge détient le pouvoir décisionnel régalien, la complexité des dynamiques humaines requiert l’intervention de l’expert psychologue. Ce dernier a pour mission de décrypter les signaux de détresse psychologique chez le mineur, d’évaluer la sincérité de la parole de l’enfant face à d’éventuelles pressions parentales, et d’identifier les mécanismes de défense archaïques mobilisés par les adultes, tels que le clivage, la projection ou la manipulation perverse.
Enfin, le litige de garde soulève la question épineuse de la temporalité de l’enfant face à la temporalité judiciaire. Alors que les procédures judiciaires s’étirent souvent sur plusieurs mois voire plusieurs années, le développement affectif de l’enfant s’inscrit dans une urgence temporelle. L’incertitude prolongée, l’exposition chronique aux conflits parentaux sévères et les ruptures relationnelles brutales constituent des facteurs documentés de stress toxique pouvant altérer la maturation neurobiologique et psychologique du jeune sujet.
5. Évolution historique
L’histoire de la régulation judiciaire des conflits de garde reflète les mutations profondes des représentations sociales de l’enfance et des rôles parentaux à travers les siècles. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, les systèmes juridiques occidentaux étaient régis par le principe absolu du droit paternel (doctrine de la patria potestas issue du droit romain). En cas de rupture ou de séparation, les pères obtenaient automatiquement la garde des enfants, considérés sous l’angle du patrimoine et de la perpétuation de la lignée patronymique.
À la fin du XIXe siècle et durant la première moitié du XXe siècle, l’essor de la pédiatrie et de la psychanalyse a conduit à un renversement jurisprudentiel majeur avec l’émergence de la doctrine des « années tendres » (tender years doctrine). Ce principe postulait qu’en raison de sa vulnérabilité biologique et affective, le jeune enfant avait un besoin instinctif et primordial de sa mère, accordant ainsi une présomption quasi automatique de garde maternelle pour les nourrissons et les jeunes enfants, reléguant le père au rôle subsidiaire de pourvoyeur financier doté de simples droits de visite.
Dans les années 1970, une rupture épistémologique décisive s’opère avec la publication de l’ouvrage fondamental de Joseph Goldstein, Anna Freud et Albert J. Solnit, intitulé Beyond the Best Interests of the Child (1973). Les auteurs y introduisent des concepts révolutionnaires tels que le « parent psychologique » et l’urgence de préserver la continuité relationnelle au-delà des seuls liens biologiques. Parallèlement, l’adoption progressive de la Convention relative aux droits de l’enfant par les Nations Unies en 1989 ancre définitivement le principe de l’intérêt supérieur de l’enfant comme norme juridique internationale impérative.
À partir de la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, l’évolution vers l’égalité des sexes et la coparentalité a favorisé le développement de la résidence alternée (ou garde partagée) dans de nombreuses législations occidentales. Dès lors, le litige de garde contemporain ne porte plus sur la désignation d’un parent unique détenteur du pouvoir absolu, mais sur le calibrage précis du partage du temps parental et sur la gestion clinique des coparentalités hautement conflictuelles ou dysfonctionnelles.
6. Fondements théoriques
L’appréhension psychologique des litiges de garde repose principalement sur la théorie de l’attachement initialement formulée par John Bowlby et enrichie par Mary Ainsworth. Selon ce paradigme, la formation d’un lien d’attachement sécure avec au moins une figure parentale constitue le socle indispensable au sentiment de sécurité interne, à la régulation émotionnelle et à l’exploration du monde par l’enfant. Dans un litige de garde, l’analyse porte sur la qualité de ces liens d’attachement : un attachement insécure-évitant ou désorganisé peut signaler une défaillance parentale grave ou un climat familial délétère.
Le second corpus théorique indispensable est l’approche systémique de la famille, développée par des auteurs tels que Salvador Minuchin et Murray Bowen. Cette approche conçoit la famille comme un système homéostatique régi par des frontières, des sous-systèmes (conjugal, parental, fraternel) et des règles implicites. Dans un litige de garde sévère, la frontière entre le sous-système conjugal défaillant et le sous-système parental s’effondre. Les conflits insolubles du couple d’adultes contaminent la fonction parentale, entraînant des phénomènes d’alliance perverse, de coalition transgénérationnelle et d’instrumentalisation de l’enfant.
La théorie du développement cognitif et affectif, portée par Jean Piaget, Erik Erikson et Lev Vygotski, fournit la grille de lecture indispensable pour adapter les mesures de garde à l’âge du sujet. Les besoins d’un nourrisson en phase d’accordage affectif primaire ne correspondent pas à ceux d’un adolescent en quête d’autonomie. L’expert doit ainsi évaluer l’adéquation entre l’organisation de vie proposée et les capacités cognitives de l’enfant à intégrer le temps, la séparation et la distance.
Enfin, les modèles de la psychopathologie développementale et du traumatisme psychique permettent de quantifier l’impact de l’exposition aux conflits parentaux chroniques. Ces modèles mettent en lumière le fait que l’immersion prolongée dans un climat d’hostilité interparentale constitue en soi un facteur d’altération neurologique et émotionnelle, indépendant de la rupture conjugale elle-même.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
Un litige de garde mobilise des paramètres structurels, relationnels et juridico-cliniques distincts :
- L’autorité parentale (garde juridique) : Ensemble des droits et devoirs dévolus aux parents pour protéger la santé, la sécurité et la moralité de l’enfant, et veiller à son éducation. Sauf indignité parentale avérée ou mise en danger grave, l’autorité parentale reste majoritairement conjointe, exigeant l’accord des deux parents sur les décisions fondamentales (santé, scolarité, religion).
- La fixation de la résidence (garde matérielle ou physique) : Détermination du lieu de vie habituel de l’enfant. Elle peut prendre la forme d’une résidence principale chez l’un des parents (avec droit de visite et d’hébergement accordé à l’autre parent) ou d’une résidence alternée égalitaire (par exemple sur un rythme hebdomadaire 50/50).
- L’intensité conflictuelle : Typologie clinique distinguant les conflits transitionnels modérés (réaction normale à la séparation se résolvant en un ou deux ans) des conflits chroniques de haute intensité (high-conflict custody disputes) caractérisés par des procès incessants, une hostilité haineuse fixée et une incapacité structurelle à coopérer.
- Les manifestations d’aliénation parentale : Processus dynamique complexe par lequel un enfant exprime un rejet massif, disproportionné et injustifié envers un parent autrefois aimé, sous l’influence combinée de manœuvres de dénigrement conscientes ou inconscientes de l’autre parent et des propres mécanismes défensifs de l’enfant.
- Le droit de visite médiatisé : Dispositif encadré intervenant en milieu neutre ou sous supervision d’un tiers professionnel, instauré en présence de risques avérés d’addiction, de violence, de rupture prolongée du lien ou d’instabilité psychiatrique majeure chez l’un des parents.
8. Exemples et cas illustratifs
Afin de mieux appréhender la réalité clinique d’un litige de garde, analysons le cas d’une fillette de six ans, prénommée Léa, dont les parents se déchirent devant le tribunal depuis près de trois ans. Le père sollicite une résidence alternée égalitaire, affirmant qu’il a toujours été un pourvoyeur de soins investi. La mère s’y oppose farouchement, revendiquant la garde exclusive et décrivant le père comme instable, narcissique et incapable de gérer le quotidien d’une jeune enfant. Lors des entretiens cliniques avec l’expert psychologue, Léa manifeste une anxiété d’anticipation massive avant chaque transfert de domicile, verbalisant spontanément : « Mon père est méchant, il fait pleurer maman, je ne veux plus aller chez lui ».
L’observation interactionnelle menée au cabinet révèle un tableau beaucoup plus nuancé : après dix minutes de réserve, Léa investit spontanément le jeu avec son père, montrant une complicité manifeste, une chaleur affective authentique et une recherche active de contact physique. L’expertise psychologique approfondie met en lumière un phénomène d’incorporation du discours maternel par l’enfant, confrontée à un clivage d’allégeance insurmontable : Léa ressentait le besoin de rejeter son père pour préserver l’état émotionnel fragile de sa mère, qui s’effondrait en pleurs à chaque départ. Dans cette situation, l’expert a recommandé le maintien de contacts réguliers sans basculer immédiatement vers l’alternance stricte, combiné à une thérapie systémique de coparentalité et à une prise en charge individuelle pour l’enfant.
Un autre cas représentatif concerne un adolescent de 14 ans, Lucas, pris dans un litige financier et affectif violent entre ses parents suite à la découverte d’un adultère. Lucas refuse catégoriquement d’adresser la parole à sa mère depuis huit mois, adoptant sans nuance la colère et le lexique juridique de son père. Ici, l’évaluation clinique a permis de distinguer une réelle réticence adolescente face au déchirement familial d’une dynamique de coalition aliénante entretenue par le père. L’intervention d’une médiation ordonnée par le juge et la fixation d’un cadre clair ont permis de restaurer progressivement le dialogue sans forcer brutalement les contacts, évitant ainsi une rupture définitive du lien maternel.
9. Mesure et évaluation psychologique
L’évaluation psychologique dans le contexte d’un litige de garde obéit à des protocoles méthodologiques rigoureux, fixés par des guides de bonnes pratiques professionnelles tels que les directives de l’American Psychological Association (APA). L’expert forensique ne doit jamais fonder son avis sur une simple impression subjective ou sur un entretien unilatéral. Une évaluation complète repose impérativement sur un protocole multivarié incluant :
Des entretiens cliniques semi-directifs individuels approfondis avec chaque parent, portant sur leur histoire de vie, leur parcours conjugal, leur perception de l’enfant et leur compréhension de ses besoins particuliers ; des entretiens cliniques individuels avec chaque enfant, adaptés à son niveau de langage et à sa maturité affective ; des observations directes des interactions parent-enfant au sein de séances conjointes de jeu ou de discussion libre ; et la consultation des pièces collatérales objectives (bulletins scolaires, bilans médicaux, carnets de santé, témoignages circonstanciés, signalements sociaux).
Sur le plan psychométrique, les psychologues utilisent des instruments standardisés d’évaluation de la personnalité adulte pour dépister des traits pathologiques susceptibles d’interférer avec le rôle parental. Le Minnesota Multiphasic Personality Inventory (MMPI-2 ou MMPI-3) et le Millon Clinical Multiaxial Inventory (MCMI-IV) sont largement administrés pour apprécier le profil psychiatrique, la propension à la simulation ou l’exagération défensive de l’image de soi. Des questionnaires spécifiques comme le Parenting Stress Index (PSI) mesurent l’intensité du stress ressenti dans l’exercice du rôle éducatif.
Chez l’enfant, l’investigation s’appuie sur des épreuves projectives standardisées telles que le Rorschach (système intégré d’Exner), le Thematic Apperception Test (TAT) ou le Children’s Apperception Test (CAT), ainsi que sur l’analyse clinique du dessin de la famille de Maurice Porot et Louis Corman. Des échelles d’attachement adaptées, telles que l’Attachment Story Completion Task (ASCT), complètent utilement l’exploration des représentations relationnelles internes du jeune sujet.
10. Applications cliniques et portée pratique
Les conclusions d’une évaluation psychologique dans un litige de garde ont une portée concrète majeure sur l’avenir de la famille. Dans le champ judiciaire, le rapport d’expertise constitue un document consultatif fondamental pour le magistrat (tel que le Juge aux affaires familiales en France ou le Juge de la famille au Canada). Bien que le juge ne soit pas juridiquement lié par les conclusions de l’expert, les données statistiques indiquent que les décisions judiciaires entérinent les recommandations cliniques dans une écrasante majorité des situations.
Au-delà de la décision juridictionnelle ponctuelle, le litige de garde constitue un point de départ pour des interventions thérapeutiques ciblées :
- La médiation familiale judiciaire : Processus confidentiel structuré où un médiateur assermenté aide les parents à rétablir une communication minimale et à élaborer eux-mêmes un projet d’accord parental équitable et durable.
- La coordination parentale (parenting coordination) : Modèle d’intervention hybride psycho-juridique particulièrement adapté aux affaires de haute intensité conflictuelle, où un professionnel de santé mentale aide les parents chroniquement litigieux à appliquer leur jugement de garde et à arbitrer leurs différends quotidiens sans retourner constamment devant le tribunal.
- Les thérapies de coparentalité et thérapies familiales : Interventions cliniques visant à désamorcer la haine conjugale résiduelle, à clarifier les rôles parentaux et à extirper l’enfant de la position de messager ou d’otage affectif.
- La prise en charge psychothérapeutique individuelle de l’enfant : Espace neutre et bienveillant permettant au jeune patient d’exprimer son angoisse, sa culpabilité et ses loyautés divisées en toute sécurité, à l’écart du champ de bataille parental.
11. Recherche et données empiriques
La recherche contemporaine en psychologie du développement et en sociologie de la famille a profondément transformé notre compréhension de l’impact des litiges de garde sur la santé mentale des enfants. Des chercheurs pionniers tels que Robert Emery, Judith Wallerstein, Michael Lamb et Paul Amato ont documenté de manière longitudinale les répercussions des séparations hautement conflictuelles.
Les méta-analyses conduites par Paul Amato ont démontré que ce n’est pas la séparation parentale en elle-même qui altère le bien-être de l’enfant, mais l’exposition continue à des conflits parentaux ouverts, destructeurs et non résolus. Les enfants maintenus au cœur d’un litige de garde prolongé présentent des risques significativement accrus de troubles anxio-dépressifs, d’échec scolaire, de conduites addictives et de difficultés d’attachement à l’âge adulte comparativement aux enfants de parents séparés parvenant à coopérer.
Le débat scientifique concernant la résidence alternée chez les très jeunes enfants (de 0 à 3 ans) a fait l’objet de travaux intenses menés notamment par Jennifer McIntosh et Richard Warshak. Si McIntosh a alerté sur les risques de dérégulation émotionnelle et d’insécurité affective induits par des séparations nocturnes trop fréquentes de la figure d’attachement primaire durant les premières années de vie, Warshak et un vaste consensus de spécialistes ont souligné l’importance de maintenir des contacts fréquents et réguliers avec les deux parents pour ancrer des attachements sécurisants bilatéraux, pourvu que le climat relationnel soit suffisamment stable et non violent.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La conceptualisation de la garde et de l’intérêt supérieur de l’enfant varie considérablement selon les contextes culturels, juridiques et religieux à travers le monde. Les normes occidentales contemporaines, fortement individualistes, privilégient l’autoréalisation du mineur, l’égalité stricte des sexes et le partage équitable des responsabilités parentales. À l’inverse, de nombreuses cultures traditionnelles ou collectivistes inscrivent la prise en charge de l’enfant dans le cadre élargi de la famille étendue, du clan ou du lignage ancestral.
Dans certains systèmes juridiques régis par le droit coutumier ou religieux (par exemple sous l’égide de la jurisprudence islamique traditionnelle de la Hadana), la garde des jeunes enfants est traditionnellement confiée à la mère ou aux femmes de la lignée maternelle jusqu’à un certain âge prescrit, après quoi l’autorité et la tutelle éducative reviennent prioritairement au père et à sa famille patrilinéaire. Ces divergences normatives posent des défis juridiques et cliniques complexes lors de litiges de garde binationaux ou transfrontaliers, fréquemment soumis aux règles strictes de la Convention de La Haye sur l’enlèvement international d’enfants.
L’expert psychologue intervenant dans un litige interculturel doit impérativement faire preuve d’humilité culturelle et d’acuité ethnopsychiatrique. Il convient de ne pas confondre des pratiques de parentage communautaires ou des styles d’attachement partagés (comme le multi-maternage fréquent dans certaines sociétés africaines ou océaniennes) avec des négligences ou des défaillances du lien mère-enfant selon les critères d’évaluation occidentaux standardisés.
13. Critiques, controverses et limites
L’implication de la psychologie dans les litiges de garde fait l’objet de vifs débats éthiques, méthodologiques et épistémologiques au sein de la communauté scientifique. La critique majeure porte sur la notion même d’« intérêt supérieur de l’enfant », qualifiée par de nombreux juristes et cliniciens de concept flou, indéterminé et hautement subjectif. En l’absence de définition opérationnelle univoque, le risque est grand de voir l’expert projeter ses propres valeurs morales, stéréotypes de genre ou idéaux éducatifs personnels sur le modèle parental idéal.
Une autre controverse récurrente concerne la validité scientifique des expertises psychologiques. Plusieurs auteurs rappellent qu’aucun test psychométrique, qu’il s’agisse du MMPI ou du Rorschach, n’a été spécifiquement conçu ni validé pour prédire avec certitude les compétences parentales d’un adulte au quotidien. L’extrapolation des résultats de tests de personnalité générale vers des recommandations précises sur le calendrier de garde représente parfois un saut interprétatif méthodologiquement fragile.
La polémique autour du concept d’« aliénation parentale » (initialement formulé sous le nom de syndrome d’aliénation parentale par Richard Gardner) demeure particulièrement virulente. Ses détracteurs soutiennent que cette notion est fréquemment invoquée de manière abusive par des conjoints violents ou incestueux pour discréditer les paroles de protection de l’autre parent et les allégations de maltraitance formulées par l’enfant. À l’inverse, ses défenseurs rappellent que l’emprise psychologique et le conditionnement destructeur d’un enfant contre un parent bienveillant constituent une réalité clinique avérée de maltraitance psychologique qu’il convient de diagnostiquer et de stopper d’urgence.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
- Résidence alternée vs Résidence exclusive : La résidence alternée partage le temps de vie de l’enfant entre les domiciles des deux parents sur une base paritaire (ex. 50/50), tandis que la résidence exclusive fixe l’habitat principal chez un seul parent, accordant à l’autre un droit de visite et d’hébergement plus restreint (ex. un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires).
- Autorité parentale vs Droit de visite et d’hébergement : L’autorité parentale concerne le pouvoir juridique et moral de décision globale sur l’éducation et la protection de l’enfant, alors que le droit de visite et d’hébergement ne règle que les modalités matérielles de présence physique auprès du parent non hébergeant.
- Médiation familiale vs Expertise psycholégale : La médiation est une démarche volontaire axée sur le rétablissement de la communication et l’obtention d’un consensus entre les parents, sans fonction d’évaluation pour le tribunal. L’expertise psycholégale est une procédure imposée par le juge, strictement diagnostique, évaluative et destinée à fournir un avis technique au magistrat.
- Conflit de loyauté vs Aliénation parentale : Le conflit de loyauté est une épreuve psychologique interne où l’enfant aime ses deux parents mais souffre de penser qu’aimer l’un équivaut à trahir l’autre. Dans l’aliénation parentale, le conflit est résolu de manière pathologique par le rejet total, haineux et sans ambivalence de l’un des deux parents.
15. Résumé et points clés
Un litige de garde constitue une crise familiale et juridique majeure nécessitant une articulation étroite entre droit et santé mentale. L’évaluation psychologique s’efforce de protéger l’enfant mineur des retombées délétères du conflit conjugal en s’appuyant sur des fondements scientifiques solides : la théorie de l’attachement, l’analyse systémique des relations familiales et les modèles de la psychopathologie développementale.
L’évaluation des compétences parentales, la prise en compte des besoins évolutifs de l’enfant et l’analyse de l’intensité conflictuelle guident le tribunal dans la fixation des modalités de résidence et d’exercice de l’autorité parentale. Face aux limites inhérentes à la prédictibilité psychologique et aux risques d’instrumentalisation de la parole de l’enfant, l’intervention clinique doit observer une rigueur déontologique absolue, centrée sans relâche sur la préservation du bien-être et de la sécurité affective de l’enfant.
Références
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