Ligne de base : Le repère du comportement

La ligne de base comportementale désigne la mesure systématique et continue d’un comportement avant toute intervention. Découvrez ses fondements, types et méthodes.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 26, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 26, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

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En psychologie scientifique et dans l’analyse appliquée du comportement, la ligne de base comportementale constitue l’étalon fondamental à partir duquel toute modification psychologique ou comportementale est évaluée avec rigueur. Sans cette mesure initiale des régularités d’un individu en l’absence de manipulation délibérée, il demeure méthodologiquement impossible de distinguer l’effet réel d’une intervention des fluctuations naturelles du vivant. Ce concept structure l’ensemble des devis expérimentaux à cas unique et offre aux praticiens comme aux chercheurs une ancre empirique pour objectiver le changement humain.

Ligne de base comportementale

1. Définition concise

La ligne de base comportementale désigne le relevé quantitatif et qualitatif systématique des occurrences, de l’intensité, de la durée ou de la fréquence d’un comportement cible avant l’introduction d’une variable expérimentale, thérapeutique ou éducative. Elle fait office de contrôle intra-individuel, permettant d’observer le comportement dans ses conditions environnementales naturelles ou habituelles.

Sur le plan fonctionnel, cette phase d’observation initiale vise à déterminer le profil d’émission du comportement sans interférence délibérée de l’observateur. La ligne de base ne se résume pas à une simple moyenne numérique pré-interventionnelle ; elle englobe la variabilité intrinsèque, le rythme circadien, la tendance évolutive spontanée et les patterns de réponse face aux contingences environnementales préexistantes.

Dans la recherche contemporaine, notamment en analyse appliquée du comportement (ABA) et en thérapies cognitives et comportementales (TCC), l’obtention d’une ligne de base stable est considérée comme une condition préalable indispensable pour attribuer avec certitude la causalité des gains observés à la procédure mise en œuvre, éliminant ainsi les biais de maturation ou de régression vers la moyenne.

2. Étymologie et origines linguistiques

L’expression « ligne de base comportementale » est un calque direct du syntagme anglo-saxon behavioral baseline. Le mot « ligne » provient du latin classique linea, désignant à l’origine un fil de lin servant d’instrument de mesure et de guidage aux charpentiers et géomètres, conférant dès l’Antiquité une notion de rectitude et de référence spatiale étalonnée.

Le terme « base » s’enracine quant à lui dans le grec ancien basis (βάσις), qui signifie le point d’appui, le socle ou la marche sur laquelle repose un édifice, avant d’être emprunté par le latin tardif pour désigner le fondement structurel d’une entité. Enfin, l’adjectif « comportementale » dérive du verbe « comporter », issu du latin comportare (« porter ensemble » ou « rassembler »), dont la forme réflexive a pris en français classique le sens de se conduire et d’agir.

Dans la littérature scientifique du XXe siècle, le terme baseline s’est d’abord imposé en topographie, en géodésie et en électronique pour qualifier le signal de référence zéro ou le niveau de bruit de fond contre lequel un nouveau signal est discriminé. Ce n’est que lors de l’émergence du béhaviorisme opérant skinnérien dans les années 1930 et 1950 que l’expression a été transférée vers la dynamique comportementale pour désigner l’état régulier de l’organisme avant tout renforcement contingent.

3. Prononciation et forme grammaticale

En français, « ligne de base » se prononce couramment /liɲ də baz/ selon l’alphabet phonétique international. L’adjectif « comportementale » s’accorde en genre et en nombre avec le nom féminin « ligne », donnant au pluriel « lignes de base comportementales » (/liɲ də baz kɔ̃.pɔʁ.tə.mɑ̃.tal/).

Sur le plan grammatical, il s’agit d’un groupe nominal complexe constitué d’un substantif recteur (« ligne »), d’un complément du nom prépositionnel (« de base ») et d’un adjectif relationnel (« comportementale »). Dans le jargon professionnel de la neuropsychologie et de l’ergonomie, on rencontre fréquemment l’emploi métonymique abrégé « la baseline », bien que l’Académie des sciences et l’Office québécois de la langue française recommandent systématiquement l’usage des locutions françaises « ligne de base », « niveau de base » ou « état initial de référence ».

4. Explication conceptuelle détaillée

La ligne de base comportementale n’est pas une simple collection statique de chiffres ou une mesure ponctuelle effectuée à un instant t. Il s’agit d’un processus dynamique et continu de quantification qui capture la cinétique naturelle d’un comportement. Dans tout écosystème psychologique, un individu interagit en permanence avec des stimuli environnementaux préexistants, établissant des cycles d’action et de réaction. La ligne de base décrit la fréquence d’émission, l’amplitude, la latence et la topographie de ces réponses motrices, verbales ou physiologiques lorsque le contexte expérimental demeure neutre ou constant.

La valeur fondamentale de la ligne de base réside dans sa fonction prédictive. En psychométrie et en méthodologie expérimentale, elle répond à la question suivante : « Si aucune intervention thérapeutique, pédagogique ou environnementale n’est introduite, quel sera le comportement de l’individu dans les prochaines sessions d’observation ? » L’observateur cherche à atteindre ce que Murray Sidman qualifiait d’état d’équilibre (steady state), une phase au cours de laquelle le comportement cible présente une variance minimale et aucune pente ascensionnelle ou descendante marquée attribuable à des artéfacts externes.

Trois propriétés fondamentales caractérisent une ligne de base exploitable sur le plan clinique et scientifique :

  • La stabilité du niveau : La valeur moyenne du comportement doit demeurer relativement constante sur plusieurs périodes de mesure successives sans dérive inexpliquée.
  • La tendance (ou pente) : L’orientation générale de la trajectoire comportementale. Si un comportement problématique décroît déjà spontanément, il est impossible de démontrer que la baisse ultérieure est due à l’intervention.
  • La variabilité : Le degré de dispersion des points de données autour de la moyenne. Une variabilité extrême suggère que des variables non contrôlées régulent le comportement en dehors du champ de l’expérimentateur.

En somme, la ligne de base opère comme un miroir du statut écologique de l’organisme. Elle circonscrit les limites d’adaptation du sujet face à son milieu de vie ordinaire, délimitant avec clarté la frontière entre ce qui relève de l’équilibre homéostatique initial et ce qui découle de l’apprentissage nouveau induit par le clinicien ou l’expérimentateur.

5. Évolution historique

L’édification de la ligne de base comportementale est indissociable de l’histoire des sciences du comportement et du passage des méthodologies de groupe aux méthodologies centrées sur l’organisme individuel. Au tournant du XXe siècle, les travaux d’Ivan Pavlov sur les réflexes conditionnels ont mis en lumière la nécessité d’enregistrer les sécrétions salivaires initiales en l’absence de stimulus sonore ou lumineux pour certifier la création d’un réflexe conditionné.

Dans les années 1930, B. F. Skinner formalise l’usage de la ligne de base avec l’invention de la boîte opérante et de l’enregistreur cumulatif. Skinner démontre que le taux de réponse spontané d’un pigeon ou d’un rongeur pressant un levier (le taux opérant de base) constitue la référence indispensable pour examiner les effets des calendriers de renforcement. Pour Skinner, faire des statistiques sur d’immenses cohortes d’animaux masquait la réalité de l’apprentissage individuel ; la ligne de base intra-sujet s’est alors imposée comme le rempart méthodologique du béhaviorisme radical contre les approches moyennes agrégées.

En 1960, le psychologue Murray Sidman publie son ouvrage séminal Tactics of Scientific Research. Ce traité consacre la méthodologie de l’état stable (steady-state strategy) et érige la ligne de base en condition sine qua non de toute inférence causale en analyse comportementale. Sidman y théorise que la variabilité n’est pas une propriété intrinsèque de l’organisme qu’il faut noyer dans un test statistique, mais le reflet direct d’un défaut de contrôle expérimental.

À la fin des années 1960, Donald Baer, Montrose Wolf et Todd Risley étendent ces principes aux contextes humains appliqués dans leur manifeste de 1968 créant le Journal of Applied Behavior Analysis. Dès lors, la ligne de base comportementale n’appartient plus uniquement aux laboratoires de physiologie animale, mais devient l’outil maître pour évaluer les interventions auprès des personnes avec autisme, des patients psychiatriques et des enfants scolarisés, standardisant les protocoles d’inversion dits ABAB.

6. Fondements théoriques

Le soubassement épistémologique de la ligne de base s’ancre principalement dans le déterminisme environnemental et le modèle de la sélection par les conséquences défendu par le conditionnement opérant. Selon ce modèle, tout comportement persistant est maintenu par des contingences de renforcement ou de punition déjà présentes dans l’environnement. La ligne de base constitue donc la mesure empirique de ces contingences préexistantes à l’état d’équilibre.

Un autre pilier théorique réside dans la méthodologie expérimentale à cas unique (Single-Case Experimental Design, SCED). Contrairement à l’approche nomothétique fondée sur la comparaison d’un groupe expérimental et d’un groupe contrôle via le modèle de Fisher, les devis à cas unique utilisent le sujet comme son propre témoin. Dans cette perspective, la phase de ligne de base (généralement désignée phase A) représente la condition contrôle, tandis que la phase d’intervention (phase B) représente la condition expérimentale. L’expérimentateur infère la causalité par l’alternance répétée de ces phases.

La théorie du signal et de l’information apporte également un éclairage crucial sur ce concept. Toute action motrice ou verbale d’un sujet est immergée dans un bruit de fond comportemental issu de processus physiologiques, de micro-événements affectifs ou d’aléas contextuels. La ligne de base formalise la distribution probabiliste de ce bruit de fond. Ce n’est que lorsque l’intervention induit un déplacement de la distribution nettement supérieur aux fluctuations stochastiques du niveau de base que l’analyste conclut à l’existence d’un effet thérapeutique authentique.

7. Composantes clés, types et dimensions

La ligne de base s’articule autour de composantes métrologiques précises et se décline en plusieurs modalités selon le protocole de recherche ou de soins déployé :

  • Ligne de base stable : Profil caractérisé par une absence de pente ascendante ou descendante et une dispersion minime des mesures sur au moins trois à cinq points temporels consécutifs.
  • Ligne de base ascendante ou descendante : Série temporelle qui présente une dérive monotone spontanée. Une ligne de base décroissante pour un comportement d’automutilation est problématique pour démontrer l’effet d’un traitement, car l’amélioration précède l’intervention.
  • Ligne de base variable : Enregistrement marqué par une grande dispersion sans schéma visible. Elle signale la présence d’antécédents écologiques incontrôlés qu’il convient d’identifier avant d’engager un protocole.
  • Ligne de base concurrente (lignes de base multiples) : Évaluation simultanée de plusieurs comportements chez un même individu, ou d’un même comportement à travers plusieurs contextes ou participants, permettant d’introduire l’intervention de manière décalée dans le temps.
  • Dimensions quantifiables de la mesure :
    • Fréquence/Taux : Nombre d’occurrences du comportement par unité de temps standardisée.
    • Durée : Temps total écoulé entre le début et la fin de l’émission comportementale.
    • Latence : Intervalle de temps entre l’apparition d’un stimulus déclencheur et le déclenchement de la réponse.
    • Intensité/Magnitude : Force physique ou impact acoustique/moteur du comportement observé.

8. Exemples et cas illustratifs

Pour appréhender concrètement l’application d’une ligne de base comportementale, examinons le cas de Julien, un enfant de 7 ans présentant un trouble du spectre de l’autisme accompagné de vocalisations disruptives en classe. Avant d’instaurer un protocole d’extinction ou de renforcement différentiel d’un comportement incompatible (DRI), un psychologue comportementaliste observe Julien pendant deux semaines consécutives. La mesure montre que Julien émet en moyenne 42 vocalisations par heure, avec une variance très faible (entre 39 et 45). Ce profil stable constitue la ligne de base. Lorsque le renforcement est introduit et que la fréquence chute à 6 vocalisations par heure, la comparaison directe avec la ligne de base initiale prouve l’impact sans équivoque de l’intervention.

Dans le domaine de la psychologie de la santé, considérons une patiente suivie pour un trouble d’insomnie chronique dans le cadre d’une thérapie cognitive et comportementale de l’insomnie (TCC-I). Le protocole exige systématiquement que la patiente remplisse un agenda du sommeil standardisé pendant 14 jours consécutifs avant toute consigne de restriction du temps passé au lit. Cet agenda établit la ligne de base de la latence d’endormissement (par exemple, une moyenne de 78 minutes) et de l’efficacité du sommeil (62 %). Cette mesure d’ancrage servira d’étalon comparatif à chaque étape du suivi thérapeutique.

Un autre exemple s’observe en psychologie du travail et des organisations, où un consultant en gestion de la performance comportementale (Organizational Behavior Management) cherche à réduire les omissions du port de lunettes de protection chez des ouvriers d’usine. En observant les postes de travail de manière discrète durant trois semaines avant tout affichage ou incitation, il consigne une adhésion de 54 %. Cette ligne de base permet d’attester scientifiquement que le saut qualitatif ultérieur à 92 % résulte bien du nouveau système de rétroaction par les pairs, et non d’une coïncidence saisonnière.

9. Mesure et évaluation

La validité d’une ligne de base comportementale repose intégralement sur la rigueur des méthodes d’observation et d’échantillonnage temporel. L’évaluation directe est toujours privilégiée par rapport aux déclarations rétrospectives, ces dernières étant vulnérables aux biais de mémoire et de désirabilité sociale. Les cliniciens recourent à plusieurs techniques d’échantillonnage standardisées :

L’enregistrement continu consiste à noter exhaustivement chaque manifestation du comportement ainsi que ses coordonnées temporelles exactes. Lorsque la surveillance permanente s’avère matériellement impossible, on utilise l’échantillonnage temporel par intervalles (intervalles complets ou intervalles partiels) ou encore l’échantillonnage momentané de temps (MTS, pour Momentary Time Sampling), où l’observateur consigne uniquement la présence ou l’absence du comportement à la fin d’intervalles temporels prédéterminés (par exemple, toutes les deux minutes).

La fiabilité de la ligne de base exige l’évaluation de l’accord inter-juges (Interobserver Agreement, IOA). Deux observateurs indépendants codent simultanément la même session sans communiquer. Le coefficient de fidélité, calculé par la formule classique des accords divisés par le total des accords et désaccords multiplié par cent, doit idéalement dépasser le seuil standard de 80 % (ou un kappa de Cohen supérieur à 0,75) pour certifier que les données de référence ne sont pas polluées par la subjectivité de l’évaluateur.

Sur le plan analytique, la décision de clore la phase de ligne de base pour passer à l’intervention s’appuie sur des critères visuels stricts et, de plus en plus, sur des calculs d’indices non paramétriques de non-chevauchement des données, tels que le PND (Percentage of Non-overlapping Data), le NAP (Nonoverlap of All Pairs) ou le coefficient Tau-U, qui contrôle mathématiquement l’éventuelle tendance spontanée déjà présente durant la ligne de base.

10. Applications et portée pratique

L’utilité pratique de la ligne de base comportementale dépasse largement les frontières du laboratoire expérimental, irriguant de multiples secteurs de la pratique psychologique appliquée :

En psychopathologie et en psychiatrie, l’analyse fonctionnelle du comportement débute impérativement par une ligne de base des comportements défis, des rituels obsessionnels-compulsifs, des attaques de panique ou des épisodes d’agitation psychomotrice. Elle évite les surdiagnostics et permet d’ajuster la posologie pharmacologique ou les protocoles de remédiation en se basant sur des données probantes plutôt que sur des impressions subjectives du patient ou de l’équipe soignante.

En pédagogie spécialisée et en milieu scolaire ordinaire, le modèle de réponse à l’intervention (RTI) utilise la ligne de base pour dépister précocement les élèves en grande difficulté d’apprentissage de la lecture ou des mathématiques. Les trajectoires de performance obtenues lors de cette phase permettent de situer les élèves par rapport aux normes développementales et d’adapter immédiatement l’intensité du soutien éducatif.

En criminologie, en victimologie et lors d’analyses comportementales investigatrices, l’établissement d’une ligne de base non verbale constitue une étape clé de l’interrogatoire moderne. Les enquêteurs formés aux méthodes scientifiques établissent d’abord le profil gestuel, postural, respiratoire et vocal habituel du témoin ou suspect en posant des questions neutres et factuelles exemptes de stress. Ce n’est qu’en observant les écarts comportementaux significatifs par rapport à cette ligne de base initiale lors de questions critiques que des indices de charge cognitive accrue ou de dissimulation peuvent être émis avec prudence.

11. Recherches et preuves empiriques

Les protocoles fondés sur la ligne de base constituent le socle de milliers de publications empiriques depuis plus d’un demi-siècle. Les synthèses méthodologiques menées par David Barlow, Michel Hersen ou encore Robert Horner ont codifié les exigences nécessaires pour que ces données permettent des inférences causales valides. Selon les critères élaborés par le groupe d’experts du consortium What Works Clearinghouse (WWC), une ligne de base doit contenir au strict minimum trois points de mesure pour satisfaire aux critères d’évidence méthodologique minimale, et cinq points ou plus pour satisfaire sans réserve aux exigences de preuve expérimentale rigoureuse.

Les méta-analyses publiées sur l’efficacité des interventions comportementales chez les individus présentant des troubles neurodéveloppementaux démontrent de façon systématique que les études dotées de lignes de base stables et prolongées présentent des tailles d’effet plus fiables et moins susceptibles de surestimer l’efficacité réelle des traitements que les études pré-test/post-test classiques dépourvues de suivi temporel continu.

Des recherches contemporaines utilisant la modélisation statistique avancée, telles que les modèles multiniveaux hiérarchiques appliqués aux données à cas unique, corroborent que le contrôle de la variance durant la phase de référence reste le prédicteur le plus robuste pour départager un véritable gain fonctionnel d’une simple régression à la moyenne liée aux fluctuations spontanées des symptômes.

12. Considérations culturelles et contextuelles

Le comportement humain s’exprime au sein d’un réseau complexe de significations socioculturelles ; par conséquent, la définition de ce qui constitue un niveau de base « normal » ou « problématique » dépend intrinsèquement des normes de la communauté d’appartenance de l’individu. Le contact visuel, la proxémie, le volume de la parole ou le degré d’expressivité émotionnelle varient considérablement d’une culture à l’autre. Ce qui serait quantifié comme une ligne de base déficitaire en matière d’interaction sociale dans un milieu urbain nord-américain ou ouest-européen peut représenter la stricte norme de politesse et de retenue dans certaines communautés d’Asie de l’Est ou au sein de populations autochtones.

Par ailleurs, l’acte même de mesurer le comportement modifie le contexte écologique. Le phénomène de réactivité à la mesure (proche de l’effet Hawthorne) peut varier selon les cultures. Dans les milieux où l’autorité institutionnelle suscite une forte déférence ou au contraire une méfiance historique marquée, la présence d’un observateur modifie artificiellement les routines de base de l’individu. L’évaluateur doit donc consacrer une période d’acclimatation suffisante pour que sa présence devienne un stimulus discriminatif neutre et que la ligne de base reflète l’écologie réelle du milieu de vie.

13. Critiques, débats et limites

En dépit de son élégance méthodologique, l’exigence d’une ligne de base comportementale soulève d’importants dilemmes éthiques et techniques dans la pratique clinique quotidienne :

Le principal écueil éthique concerne le report délibéré de l’intervention. Lorsqu’un individu s’engage dans des comportements auto-agressifs graves, des crises de destruction majeures ou des conduites suicidaires, retarder le traitement durant plusieurs jours ou semaines sous prétexte de « stabiliser la ligne de base » constitue une faute déontologique impardonnable. Dans ces situations critiques, les praticiens doivent recourir à des lignes de base ultracourtes ou à des modèles d’intervention immédiate, sacrifiant une part de rigueur expérimentale pour garantir la sécurité physique immédiate de la personne.

Une seconde controverse découle de l’instabilité endogène de certains comportements. Les partisans d’approches dynamiques non linéaires soutiennent que le comportement humain est par nature chaotique et dépendant de conditions initiales fluctuantes. Chercher à tout prix un état stationnaire rigide (steady state) relèverait, selon certains critiques, d’une vision mécaniste réductrice qui élimine artificiellement les fluctuations adaptatives saines de l’individu.

Enfin, le débat persiste quant à l’analyse visuelle des tracés de ligne de base versus l’analyse statistique inférentielle. Les puristes de l’analyse comportementale maintiennent que seuls les effets suffisamment massifs pour être constatés à l’œil nu au-dessus de la variabilité de base ont une pertinence clinique, tandis que les méthodologistes quantitatifs soulignent le manque d’accord entre experts lors de l’interprétation visuelle de tracés complexes ou faiblement sériés.

14. Termes connexes et distinctions

Plusieurs notions gravitent autour de la ligne de base comportementale dans l’arsenal conceptuel des sciences humaines, mais ne doivent pas être confondues avec elle :

  • Ligne de base vs Pré-test : Le pré-test est une évaluation ponctuelle, unique et discrète des connaissances ou des aptitudes réalisée avant un enseignement. La ligne de base, quant à elle, requiert une série continue de mesures longitudinales dans le temps afin de capturer la variabilité et la tendance de la cible.
  • Ligne de base vs Groupe témoin : Le groupe témoin fournit une référence inter-individuelle en recevant une condition neutre parallèlement au groupe expérimental. La ligne de base opère comme un contrôle intra-individuel où le participant devient son propre témoin dans le temps.
  • Ligne de base vs État stationnaire (Steady State) : L’état stationnaire est le critère d’arrêt idéal ou la propriété mathématique recherchée durant la phase de ligne de base, signifiant que la variance reste confinée dans une fourchette acceptable sans tendance décelable.
  • Ligne de base vs Niveau opérant : Le niveau opérant désigne spécifiquement la force ou la fréquence spontanée d’un réflexe ou d’un opérant libre avant tout renforcement sélectif délibéré dans un cadre de conditionnement instrumental pur skinnérien.
  • Ligne de base vs Habitus : Issu de la sociologie de Pierre Bourdieu, l’habitus désigne un système intériorisé de dispositions durables et transférables façonné par les structures sociales, alors que la ligne de base est une quantification opérationnelle et observable d’actions précises dans un cadre chronologique délimité.

15. Synthèse et points clés

La ligne de base comportementale constitue la pierre angulaire empirique de l’observation et de la modification du comportement en psychologie scientifique. Sans présupposé subjectif, elle photographie la dynamique fonctionnelle de l’organisme avant tout changement délibéré de son écosystème.

Son établissement garantit que toute amélioration ou détérioration ultérieure du comportement cible est imputable à l’intervention évaluée, protégeant le clinicien contre les illusions de causalité et les biais méthodologiques. Qu’elle soit mise en œuvre dans un laboratoire de recherche cognitive, une classe inclusive, une clinique psychiatrique ou un milieu industriel, la ligne de base matérialise l’engagement de la psychologie contemporaine envers une pratique fondée sur les preuves, respectueuse de la réalité concrète et mesurable de l’être humain.

Références

  • Baer, D. M., Wolf, M. M., & Risley, T. R. (1968). Some current dimensions of applied behavior analysis. Journal of Applied Behavior Analysis, 1(1), 91–97. https://doi.org/10.1901/jaba.1968.1-91
  • Barlow, D. H., Nock, M. K., & Hersen, M. (2009). Single case experimental designs: Strategies for studying behavior change (3e éd.). Pearson/Allyn and Bacon.
  • Cooper, J. O., Heron, T. E., & Heward, W. L. (2020). Applied Behavior Analysis (3e éd.). Pearson.
  • Horner, R. H., Carr, E. G., Halle, J., McGee, G., Odom, S., & Wolery, M. (2005). The use of single-subject research to identify evidence-based practice in special education. Exceptional Children, 71(2), 165–179. https://doi.org/10.1177/001440290507100203
  • Kazdin, A. E. (2021). Single-case experimental designs: Methods for clinical and applied settings (3e éd.). Oxford University Press.
  • Sidman, M. (1960). Tactics of scientific research: Evaluating experimental data in psychology. Basic Books.
  • Skinner, B. F. (1953). Science and human behavior. Macmillan.

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 26). Ligne de base : Le repère du comportement. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=ligne-de-base-comportementale-2
Looti, Mohammed. “Ligne de base : Le repère du comportement.” Base de données de psychologie en français, 26 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=ligne-de-base-comportementale-2.
Looti, Mohammed. “Ligne de base : Le repère du comportement.” Base de données de psychologie en français. octobre 26, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=ligne-de-base-comportementale-2.