Le mamanais : Clé du langage précoce

Le langage adressé au bébé, ou mamanais, est un registre de parole universel caractérisé par une prosodie mélodique et une simplification structurale qui favorise l’acquisition du langage chez le nourrisson.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 25, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 25, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Le langage adressé au bébé, communément désigné sous le terme vernaculaire de « parler bébé » ou scientifiquement sous l’appellation de « mamanais », constitue l’une des adaptations communicatives les plus fascinantes de l’espèce humaine. Dès les premiers instants de la vie, les adultes modulent spontanément leurs intonations, simplifient leur syntaxe et amplifient leurs expressions faciales pour entrer en résonance avec le nourrisson en développement. Ce phénomène linguistique et psycho-affectif universel dépasse le simple babillage affectueux : il représente une véritable passerelle neurodéveloppementale facilitant l’acquisition des structures sonores et sémantiques de la langue maternelle.

Le langage adressé au bébé (mamanais)

1. Définition concise

Le langage adressé au bébé (LAB), souvent désigné dans la littérature scientifique internationale sous les termes de motherese, parentese ou infant-directed speech (IDS), est un registre de parole particulier que les adultes adoptent instinctivement lorsqu’ils s’adressent à des nourrissons et à de très jeunes enfants. Il se caractérise par une hauteur tonale élevée, une prosodie mélodique exagérée, un débit ralenti, des pauses prolongées, une simplification lexicale et syntaxique, ainsi qu’une répétition fréquente des énoncés.

Sur le plan psychologique et développemental, ce registre linguistique remplit une double fonction primordiale : d’une part, il régule les états affectifs et capte l’attention sélective du nourrisson ; d’autre part, il opère un découpage acoustique saillant de la chaîne parlée, fournissant à l’enfant les indices phonologiques indispensables à la segmentation lexicale et à l’apprentissage du langage. Loin d’être une régression infantile de l’adulte, il constitue un étayage socio-cognitif hautement sophistiqué.

2. Étymologie et origines linguistiques

L’expression française « parler bébé » provient de la juxtaposition du verbe « parler » (issu du bas latin parabolare, raconter, discourir) et du substantif « bébé », emprunté au XIXe siècle à l’anglais baby, lui-même dérivé d’onomatopées enfantines universelles évoquant les premiers babillements primaires (tels que ba-ba). Sur le plan vernaculaire, le terme désignait historiquement l’imitation par l’adulte des imperfections articulatoires de l’enfant.

Dans le domaine académique, le néologisme « mamanais » a été forgé dans le sillage du concept anglophone de mamanais (ou motherese), popularisé dans les années 1970 pour distinguer ce registre fonctionnel des déformations lexicales simplistes. La linguistique contemporaine privilégie désormais des terminologies plus inclusives et descriptives, telles que « langage adressé à l’enfant » (LAE) ou « langage adressé au nourrisson », reconnaissant que pères, grands-parents, éducateurs et pairs adoptent des ajustements prosodiques similaires.

3. Prononciation et forme grammaticale

En français, le substantif « mamanais » est un nom masculin singulier (prononcé [ma.ma.nɛ]). L’expression « langage adressé au bébé » constitue un syntagme nominal masculin composé. Le terme familier « parler bébé » s’emploie également comme un nom masculin invariable ou comme une locution verbale (« parler bébé à un enfant »).

D’un point de vue morphosyntaxique, le registre lui-même se caractérise par une forte prédominance de formes diminutives (par exemple l’utilisation de suffixes comme « -et », « -ette » ou « -ou »), la reduplication syllabique (« toutou », « dodo », « lolo ») et l’emploi fréquent de la troisième personne du singulier à la place de la deuxième (« Maman va chercher le biberon » au lieu de « Je vais chercher ton biberon »), ce qui allège la charge de traitement pronominal pour le cerveau immature de l’enfant.

4. Explication conceptuelle détaillée

Le langage adressé au bébé ne se réduit pas à une simple simplification lexicale. Il s’agit d’un système multimodal intégré de communication où la prosodie, la cinétique corporelle, le contact visuel et la proxémie s’ajustent précisément au niveau de réceptivité du nourrisson. Lorsque les adultes s’adressent à un nourrisson, ils augmentent la fréquence fondamentale (F0) de leur voix, élargissent considérablement la gamme des hauteurs tonales et dessinent des contours intonatifs amples, sinusoïdaux et prévisibles. Ces modulations acoustiques agissent comme des projecteurs attentionnels, déclenchant l’orientation sensorielle du nourrisson et stimulant les circuits dopaminergiques liés à la récompense et à l’attachement social.

Au-delà de sa dimension affective, le mamanais résout l’un des défis computationnels majeurs auxquels est confronté le cerveau humain précoce : le problème de la segmentation de la parole. Dans le flux continu de la parole adulte normale, les frontières entre les mots ne sont pas signalées par des silences physiques perceptibles. En allongeant les voyelles accentuées, en marquant des pauses nettes aux frontières syntaxiques et en isolant les mots cibles en fin d’énoncé, le locuteur fournit un échafaudage acoustique structuré. Ce phénomène, appelé « hyperarticulation vocalique », consiste à étendre l’espace acoustique des voyelles périphériques (/i/, /u/, /a/), offrant des prototypes phonétiques remarquablement nets qui accélèrent la formation des cartes tonotopiques corticales chez le bébé.

Le champ conceptuel du langage adressé au bébé englobe également une dynamique d’ajustement interactif bidirectionnel. L’adulte ne produit pas ce registre en vase clos : il calibre constamment son débit, sa hauteur vocale et sa complexité lexicale en réponse aux réactions neuro-comportementales de l’enfant (sourires, vocalises, dilatations pupillaires ou bâillements marquant la satiété stimulatoire). Il s’agit d’une boucle de rétroaction cybernétique où l’enfant modèle la parole de l’adulte autant que l’adulte structure l’accès de l’enfant au langage.

5. Développement historique

Pendant une grande partie du XXe siècle, sous l’influence des thèses structuralistes et de la psychanalyse classique, la parole que les adultes adressaient aux nourrissons était perçue avec scepticisme, voire jugée néfaste ou régressive par certains pédagogues qui craignaient qu’elle ne retarde l’apprentissage du « vrai » français. Dans les années 1960, le paradigme innéiste dominant, impulsé par le linguiste Noam Chomsky, soutenait que l’environnement linguistique de l’enfant était dégénéré, fragmenté et pauvre, postulant ainsi la nécessité biologique absolue d’un « dispositif d’acquisition du langage » (LAD) génétiquement programmé pour compenser la « pauvreté du stimulus ».

Cette conception a été remise en cause à partir des années 1970 par une série de travaux fondateurs en psycholinguistique développementale. Charles A. Ferguson (1964) publia des études pionnières documentant l’existence du « baby talk » dans de multiples systèmes linguistiques non apparentés, montrant des régularités structurales universelles. Dans la foulée, Catherine Snow (1972) et ses collègues démontrèrent empiriquement que le langage adressé à l’enfant n’était en rien « dégénéré », mais au contraire systématiquement clarifié, grammaticalement redondant et idéalement adapté aux capacités perceptives et cognitives du bébé.

Dans les décennies 1980 et 1990, la psychologue du développement Anne Fernald apporta une contribution décisive en utilisant des protocoles d’écoute préférentielle. Ses recherches ont révélé que les nourrissons manifestent une préférence innée ou très précoce pour les contours prosodiques du mamanais par rapport à la parole adressée aux adultes. Au tournant du XXIe siècle, Patricia Kuhl et ses collaborateurs ont introduit les neurosciences computationnelles et l’imagerie cérébrale dans ce champ, découvrant que l’hyperarticulation du langage parental optimise statistiquement la distribution phonologique dans le cortex auditif infantile.

6. Fondements théoriques

Plusieurs cadres théoriques majeurs de la psychologie et des neurosciences cognitives permettent d’expliquer l’existence et l’efficacité du langage adressé au bébé. L’approche interactionniste sociale, incarnée par Jerome Bruner, postule que pour compléter le dispositif inné d’acquisition du langage décrit par Chomsky, l’environnement social fournit un « Système de Support à l’Acquisition du Langage » (LASS, pour Language Acquisition Support System). Dans ce cadre, le mamanais constitue le format d’interaction privilégié à travers lequel le tuteur adulte étaye la compréhension de l’apprenant en créant des cadres d’attention conjointe ritualisés et prévisibles.

Sur le plan évolutionniste, le modèle d’Ellen Dissanayake et Dean Falk suggère que le langage adressé au bébé est apparu au cours de l’hominisation comme une nécessité adaptative liée à la bipédie. L’élargissement du bassin et l’altricialité secondaire ont conduit à la naissance de nourrissons humains particulièrement immatures et dépendants. La nécessité pour les mères hominines de poser leur progéniture au sol pour chercher de la nourriture aurait favorisé l’émergence d’une communication vocale à distance : une « caresse vocale » mélodique capable de rassurer l’enfant hors du contact cutané direct, constituant ainsi l’un des substrats précurseurs de la musique et du protolangage.

Enfin, la théorie du traitement de l’information et les théories statistiques de l’apprentissage suggèrent que le cerveau du nourrisson agit comme un calculateur bayésien extrayant les régularités distributionnelles de l’environnement sonore. Les propriétés spécifiques du mamanais (ralentissement temporel, répétition multimodale, contraste spectral accru) réduisent l’entropie acoustique du signal et maximisent le ratio signal/bruit, permettant aux réseaux neuronaux d’extraire les régularités phonotactiques avec une efficacité computationnelle optimale.

7. Composantes clés, types et dimensions

Le langage adressé au bébé se décompose en plusieurs dimensions acoustiques, lexicales, syntaxiques et pragmatiques interdépendantes :

  • Modulations prosodiques : Élévation significative de la fréquence fondamentale moyenne (F0), amplitude tonale élargie s’étendant sur plus d’une octave, contours mélodiques fluides (montées pour interpeller, descentes douces pour apaiser, courbes en cloche pour maintenir l’attention conjointe).
  • Caractéristiques temporelles : Débit de parole considérablement ralenti, allongement de la durée des syllabes toniques et allongement marqué des silences et des pauses entre les énoncés, laissant des intervalles propices à une réponse vocale ou motrice de l’enfant.
  • Hyperarticulation phonétique : Élargissement de l’espace vocalique acoustique formé par les deux premiers formants (F1 et F2) sur les voyelles cardinales, rendant les contrastes phonologiques plus nets et discriminables.
  • Simplification lexicale et redondance : Recours à un corpus lexical restreint, concret et immédiat, utilisation abondante d’onomatopées et de mots enfantins à structure syllabique simple (CV-CV, comme « lolo » ou « dodo »), et répétition continue des mots clés au sein d’une même interaction.
  • Architecture syntaxique : Énoncés extrêmement courts (faible longueur moyenne des énoncés ou LME), phrases simples bien formées, quasi-absence de propositions subordonnées complexes, et prépondérance des impératifs bienveillants et des questions rhétoriques.
  • Dimension communicative et pragmatique : Attribution systématique d’une valeur communicative aux bruits involontaires ou aux babillages de l’enfant, l’adulte traitant chaque rototo, soupir ou bâillement comme un tour de parole authentique dans le dialogue naissant (proto-conversation).

8. Exemples et cas illustratifs

Pour illustrer la transition qualitative entre le registre adressé à un adulte et le langage adressé au bébé, considérons une situation quotidienne où un parent montre un jouet à son entourage. Adressé à un autre adulte, l’énoncé adoptera une forme plate et condensée : « Regarde, le chien en peluche est tombé derrière le canapé. » Le profil acoustique se caractérisera par une fréquence fondamentale d’environ 120 Hz chez un homme ou 200 Hz chez une femme, un débit de 5 à 6 syllabes par seconde et une prosodie relativement linéaire.

Face à son nourrisson de huit mois, le même parent modulera son énoncé : « Ooooh ! Regarde le toutou ! Tu as vu le toutou ? Il est tombé, le toutou ! Boum ! Il est où le toutou ? » Dans cet exemple, la F0 monte souvent au-delà de 350 à 400 Hz, le débit chute à 2 ou 3 syllabes par seconde, le terme cible (« toutou ») est répété quatre fois, placé à des positions proéminentes dans la phrase et accompagné d’une voyelle étirée et d’un son onomatopéique percussif (« Boum ! »). Les yeux du parent s’écarquillent et sa tête hoche en rythme synchronisé avec la mélodie vocale.

Dans un contexte clinique d’observation mère-enfant, une dyade illustre la régulation affective par le mamanais : lorsqu’un nourrisson de quatre mois commence à manifester des signes de surcharge sensorielle et d’agitation motrice, la mère ajuste instinctivement sa voix. Elle délaisse les contours ascendants et vifs pour adopter une mélodie descendante, murmurée, continue et douce (« Ooooh, c’est bien mon cœur… duuucement… voilàaa… »). En quelques secondes, le rythme cardiaque du nourrisson décélère, son regard converge à nouveau vers le visage maternel et l’homéostasie émotionnelle est rétablie grâce au signal prosodique apaisant.

9. Mesure et évaluation

L’étude et la quantification du langage adressé au bébé reposent sur des outils méthodologiques rigoureux issus de la phonétique acoustique, de la psycholinguistique computationnelle et de la psychologie observationnelle :

L’analyse acoustique informatisée constitue l’étalon-or pour quantifier les dimensions prosodiques. À l’aide de logiciels spécialisés comme Praat, les chercheurs extraient et mesurent objectivement des paramètres tels que la moyenne et la variance de la fréquence fondamentale (F0), la dispersion des formants (notamment F1 et F2 pour évaluer la surface du triangle vocalique), le débit syllabique et la durée relative des segments de pause.

Sur le plan écologique, l’enregistrement en continu de l’environnement sonore de l’enfant a été révolutionné par des dispositifs technologiques ambulatoires légers, tels que le système LENA (Language ENvironment Analysis). Cet appareil porté par le nourrisson enregistre jusqu’à 16 heures continues de bain de langage naturel et applique des algorithmes de traitement automatique du signal pour quantifier le nombre de mots adultes entendus, le nombre de vocalisations produites par l’enfant et, surtout, le nombre de séquences de tours de parole conversationnels interactifs.

L’évaluation de la réceptivité et de la préférence du bébé face à ces signaux s’effectue couramment en laboratoire via le paradigme du regard préférentiel orienté par le son (Head-Turn Preference Procedure) ou par l’oculométrie (eye-tracking). Plus récemment, l’imagerie par spectroscopie proche infrarouge fonctionnelle (fNIRS) et l’électroencéphalographie (EEG) à haute densité permettent de cartographier l’activation préférentielle du lobe temporal supérieur gauche et des réseaux frontaux lorsque le nourrisson écoute du mamanais comparé à de la parole neutre.

10. Applications et portée pratique

La compréhension approfondie des mécanismes du langage adressé au bébé possède des retombées directes dans les domaines de l’éducation précoce, de la santé publique et de la prise en charge clinique des troubles du neurodéveloppement :

Dans le domaine de l’intervention précoce, des programmes d’accompagnement à la parentalité s’appuient sur l’encouragement délibéré des interactions en « parentais ». Des recherches menées par le laboratoire de Patricia Kuhl à l’Université de Washington ont prouvé que former les parents à intensifier l’usage d’un langage adressé au bébé riche, mélodique et interactif dès l’âge de 6 à 14 mois entraîne un enrichissement significatif du vocabulaire et de la syntaxe de l’enfant mesuré à 18 et 24 mois, indépendamment du statut socio-économique du foyer.

Sur le plan clinique, le langage adressé au bébé sert de biomarqueur fonctionnel dans l’évaluation des difficultés précoces de la relation parents-bébé. Dans les cas de dépression post-partum maternelle, on observe fréquemment un aplatissement prosodique caractéristique : la mère dépressive utilise un registre vocal monotone, dépourvu des variations de hauteur tonale typiques du mamanais. Ce déficit prosodique prive le nourrisson du stimulus nécessaire à son engagement social et à sa stimulation corticale, ce qui justifie des guidances interactives vidéo axées sur la réactivation vocale et prosodique.

En outre, dans le dépistage précoce des troubles du spectre de l’autisme (TSA), l’absence de préférence d’écoute pour le langage adressé au bébé chez un enfant de 12 à 18 mois constitue l’un des signes d’alerte neurodéveloppementaux les plus précoces et sensibles documentés dans la littérature contemporaine.

11. Recherche et données empiriques

Le corpus de données empiriques soutenant l’importance développementale du langage adressé au bébé s’est considérablement enrichi au cours des trois dernières décennies. L’étude fondamentale menée par Anne Fernald et ses collaborateurs en 1989 a démontré que des nourrissons dès l’âge de quatre mois se tournent plus systématiquement et maintiennent leur attention auditive significativement plus longtemps vers des haut-parleurs diffusant du mamanais que vers ceux diffusant un langage adressé aux adultes, une préférence qui persiste même lorsque les énoncés sont prononcés dans une langue étrangère inconnue de l’enfant.

Concernant l’apprentissage lexical, des travaux conduits par Erik Thiessen, Emily Hill et Jenny Saffran (2005) ont montré que des bébés de 7 à 8 mois parviennent à segmenter des mots synthétiques insérés dans un flux continu de parole artificielle uniquement lorsque ce flux est modulé avec les contours intonatifs amples du langage adressé au bébé, et échouent lorsque le flux est délivré avec la prosodie monotone du langage adressé à l’adulte. Ces résultats confirment que les oscillations prosodiques fournissent les points d’ancrage temporels indispensables au calcul statistique des régularités sous-jacentes.

Une méta-analyse d’envergure internationale menée par le consortium ManyBabies (Frank et al., 2020), englobant 67 laboratoires à travers le monde et testant plus de 2 300 nourrissons, a confirmé avec une robustesse statistique remarquable la réplication de la préférence universelle pour le langage adressé au bébé à travers divers environnements linguistiques et socio-culturels, tout en démontrant que cette préférence augmente en intensité tout au long de la première année de vie à mesure que l’expérience linguistique s’accumule.

12. Considérations culturelles et transculturelles

Si la tendance à adapter sa parole face à un nourrisson s’observe dans la grande majorité des sociétés humaines, l’intensité, les modalités et le statut de cette pratique font l’objet de variations culturelles notables qui alimentent les réflexions anthropologiques :

Dans les sociétés occidentales urbanisées contemporaines, la communication parent-enfant repose sur un modèle d’échange dyadique direct et exclusif en face-à-face, où l’enfant est considéré d’emblée comme un interlocuteur à part entière à qui l’adulte adresse de longues tirades de mamanais hyperarticulé. En revanche, les travaux ethnographiques pionniers de Elinor Ochs et Bambi Schieffelin auprès des populations kaluli de Papouasie-Nouvelle-Guinée et des communautés traditionnelles de Samoa ont documenté des modèles de socialisation linguistique divergents. Dans ces sociétés, les mères ne s’adressent que très rarement directement aux bébés par une parole simplifiée, estimant qu’il faut leur faire entendre le langage des adultes dans sa forme authentique afin qu’ils l’acquièrent correctement par immersion communautaire.

Cependant, des analyses acoustiques fines ultérieures ont nuancé ces observations : même au sein de ces cultures où les adultes évitent les interactions dyadiques prolongées, les vocalisations de réconfort ou d’alerte émises en direction des enfants portent tout de même des signatures prosodiques distinctives (hauteur élevée, contours adoucis). De surcroît, le mamanais n’est pas l’apanage des mères : au sein des systèmes d’alloparentalité répandus dans de nombreuses cultures traditionnelles, les frères et sœurs aînés, les tantes et les grands-mères emploient spontanément des variations prosodiques marquées avec les tout-petits.

13. Critiques, débats et limites

Malgré l’avalanche de preuves empiriques soulignant les bienfaits du langage adressé au bébé, plusieurs débats théoriques et méthodologiques animent la communauté scientifique :

Le premier débat porte sur l’hypothèse de l’hyperarticulation vocalique formulée par Patricia Kuhl. Certains chercheurs, à l’instar de Cristia (2011) ou Martin et ses collègues (2015), ont rapporté des situations où la variabilité acoustique induite par les fluctuations extrêmes de la F0 chez l’adulte engendre en réalité un chevauchement phonétique plus grand entre certaines voyelles, ce qui pourrait paradoxalement rendre le signal plus ambigu sur le plan strictement phonologique. La clarification auditive ne serait donc pas universelle à chaque énoncé, mais dépendrait du contexte pragmatique précis.

Une seconde controverse concerne le risque potentiel d’une infantilisation prolongée. Si le mamanais est hautement bénéfique au cours des deux premières années de vie, le maintien au-delà de 24 à 36 mois d’un vocabulaire déformé (redoublements systématiques, lexique purement enfantin de type « tonton dodo ») et d’une syntaxe excessivement appauvrie pourrait cesser de jouer son rôle de tremplin pour devenir un frein au développement lexical avancé. La trajectoire d’étayage réussie suppose que l’adulte complexifie graduellement sa syntaxe et enrichisse son vocabulaire (passant du mamanais au « langage adressé à l’enfant d’âge préscolaire ») à mesure que l’autonomie linguistique de l’enfant progresse.

14. Termes connexes et distinctions

Pour appréhender le concept avec une précision académique sans équivoque, il convient de le distinguer rigoureusement des notions voisines :

  • Mamanais vs Parler gaga / Bêtifiant : Le langage adressé au bébé est un ajustement prosodique et structural ciblé ayant une fonction pédagogique et affective inconsciente, alors que le « parler gaga » correspond à une imitation caricaturale, artificielle et dégradée de la mauvaise prononciation de l’enfant par l’adulte, souvent dépourvue de vertu structurante.
  • Langage adressé au bébé (LAB / IDS) vs Langage adressé à l’enfant (LAE / CDS) : Le premier s’adresse spécifiquement au nourrisson pré-verbal (0-12 mois) et met l’accent sur les contrastes prosodiques et affectifs ; le second s’adresse aux enfants de 1 à 4 ans et se concentre sur l’étayage syntaxique, le retour correctif implicite et l’expansion lexicale.
  • Mamanais vs Parentais : Le terme « parentais » a été introduit pour corriger le biais genré historique du mot « mamanais », reflétant le fait que les pères et les autres figures d’attachement masculines adaptent eux aussi leur voix, bien que les pères tendent à employer une F0 légèrement moins aiguë et un vocabulaire introduisant davantage de diversité lexicale (« hypothèse du pont paternel »).
  • Babillage (Babbling) : Le babillage renvoie aux productions vocales exploratoires émises par le nourrisson lui-même (syllabes répétées « ba-ba », « da-da »), tandis que le langage adressé au bébé désigne la parole produite par l’adulte vers le nourrisson.

15. Résumé et points clés

Le langage adressé au bébé (mamanais) représente une modalité d’interaction humaine universelle qui combine une prosodie mélodique chantante, une hauteur tonale élevée, un tempo ralenti, une syntaxe épurée et des répétitions fréquentes. Loin d’être un caprice affectif anodin ou une déformation linguistique indésirable, il assure un double rôle primordial : la captation de l’attention et la régulation émotionnelle du nourrisson, ainsi que la facilitation acoustique de la segmentation lexicale et de l’acquisition phonologique de la langue maternelle.

Ce mécanisme d’étayage communicatif, théorisé dans le cadre des approches interactionnistes de Bruner et soutenu par des décennies de recherche expérimentale en imagerie cérébrale et en analyse acoustique, constitue l’un des piliers les plus solides du développement neuro-cognitif précoce de l’enfant.

Références

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  • Frank, M. C., Bergelson, E., Bergmann, C., Cristia, A., Floccia, C., Gervain, J., Hamlin, J. K., Hannon, E. E., Kline, M., Levelt, C., Lew-Williams, C., Nazzi, T., Panneton, R., Rabagliati, H., Soderstrom, M., Tisoly, M., Tsuji, S., & ManyBabies Consortium. (2020). Quantifying sources of variability in infancy research using the case of infant-directed speech preference. Advances in Methods and Practices in Psychological Science, 3(1), 24-52. https://doi.org/10.1177/2515245919900809
  • Kuhl, P. K., Andruski, J. E., Chistovich, I. A., Chistovich, L. A., Kozhevnikova, E. V., Ryskina, V. L., Stolyarova, E. I., Sundberg, U., & Lacerda, F. (1997). Cross-language analysis of phonetic units in language addressed to infants. Science, 277(5326), 684-686. https://doi.org/10.1126/science.277.5326.684
  • Snow, C. E. (1972). Mothers’ speech to children learning language. Child Development, 43(2), 549-565. https://doi.org/10.2307/1127555

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 25). Le mamanais : Clé du langage précoce. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=langage-adresse-au-bebe-mamanais
Looti, Mohammed. “Le mamanais : Clé du langage précoce.” Base de données de psychologie en français, 25 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=langage-adresse-au-bebe-mamanais.
Looti, Mohammed. “Le mamanais : Clé du langage précoce.” Base de données de psychologie en français. octobre 25, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=langage-adresse-au-bebe-mamanais.