L’appréhension de l’identité de genre et des traits de personnalité a connu un tournant épistémologique décisif au début des années 1970 avec la remise en question du modèle bipolaire traditionnel opposant la masculinité et la féminité. Développé par la psychologue américaine Sandra Lipsitz Bem en 1974, le Bem Sex-Role Inventory (BSRI) a profondément redéfini la recherche psychologique en introduisant le concept novateur d’androgynie psychologique comme vecteur d’adaptabilité et de santé mentale.
Inventaire des rôles de sexe de Bem (BSRI)
1. Définition concise
L’Inventaire des rôles de sexe de Bem (communément désigné sous l’acronyme BSRI, d’après l’anglais Bem Sex-Role Inventory) est un instrument psychométrique d’auto-évaluation conçu pour mesurer l’adhésion individuelle aux traits de personnalité socialement et culturellement associés à la masculinité et à la féminité. Rompant avec l’hypothèse unidimensionnelle classique voulant que la masculinité et la féminité constituent les deux pôles mutuellement exclusifs d’un continuum unique, l’outil conceptualise ces attributs comme deux dimensions indépendantes et orthogonales, permettant à un même individu de manifester simultanément un haut niveau d’expressivité féminine et d’instrumentalité masculine.
Sur le plan clinique et théorique, cet inventaire a permis d’opérationnaliser le concept d’androgynie psychologique, état dans lequel un sujet intègre harmonieusement des caractéristiques agentiques et relationnelles. L’outil repose sur l’évaluation de soixante traits descriptifs notés sur une échelle de Likert, permettant de catégoriser les profils selon quatre quadrants distincts : androgyne, typé masculin, typé féminin, ou indifférencié.
Dans le domaine des sciences comportementales, le BSRI a constitué l’armature empirique de la théorie du schéma de genre (Gender Schema Theory). Il évalue la propension d’un individu à catégoriser et encoder les stimuli environnementaux, les interactions sociales et sa propre image de soi à travers le prisme prépondérant des stéréotypes de genre dominants.
2. Étymologie et origine linguistique
L’appellation « Bem Sex-Role Inventory » dérive directement du patronyme de sa conceptrice, Sandra Lipsitz Bem (1944–2014), pionnière de la psychologie du genre à l’université Stanford et plus tard à l’université Cornell. Le vocable anglais « Sex-Role » (rôle sexuel ou rôle de sexe) reflète la nomenclature dominante de la psychologie sociale des années 1970, époque où la distinction stricte entre « sexe » (biologique) et « genre » (socioculturel et psychologique), popularisée par Robert Stoller et Ann Oakley, commençait tout juste à s’imposer dans le discours académique.
Le terme « rôle » puise sa source étymologique dans l’ancien français rolle (rouleau de parchemin sur lequel était inscrit le texte que devait déclamer un comédien au théâtre), renvoyant ainsi à la notion sociologique de script ou de conduite prescrite par la société. L’anglais « inventory » provient pour sa part du latin médiéval inventarium (« liste des choses trouvées ou dénombrées »), soulignant le caractère descriptif et standardisé du catalogue de traits comportementaux soumis à l’auto-évaluation de la personne évaluée.
Au sein de la littérature francophone contemporaine, l’outil est couramment désigné sous les appellations d’« Inventaire des rôles de sexe de Bem », d’« Inventaire des rôles sexuels de Bem », ou tout simplement par son acronyme standard international BSRI, parfois qualifié d’échelle d’androgynie psychologique de Bem.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, l’acronyme BSRI se prononce généralement en français en épelant les lettres : /be.ɛs.ɛʁ.i/. En milieu académique anglo-saxon ou bilingue, il est souvent prononcé selon la phonétique anglaise /biː ɛs ɑːr aɪ/. L’expression complète « Bem Sex-Role Inventory » s’articule [bɛm sɛks roʊl ˈɪnvəntri].
D’un point de vue grammatical, « Inventaire des rôles de sexe de Bem » est un syntagme nominal masculin singulier (au pluriel : des inventaires des rôles de sexe de Bem). L’acronyme BSRI s’emploie avec le déterminant masculin : « le BSRI ». Lorsqu’il qualifie les traits ou les scores, le terme s’associe à des adjectifs au masculin ou au féminin selon la dimension ciblée (par exemple : le score de masculinité du BSRI, l’échelle féminine du BSRI).
4. Explication conceptuelle détaillée
La compréhension approfondie du BSRI exige de contextualiser le paradigme psychologique dominant précédant sa publication en 1974. Pendant plusieurs décennies, la psychométrie de la personnalité — illustrée notamment par l’échelle Mf du Minnesota Multiphasic Personality Inventory (MMPI) ou le California Psychological Inventory (CPI) — postulait que la masculinité et la féminité se situaient aux extrémités inverses d’un axe bipolaire. Selon cette vision linéaire classique, tout gain en masculinité impliquait nécessairement une perte équivalente en féminité, érigeant l’hyper-différenciation selon le sexe biologique en critère normatif de maturité psychique et d’équilibre émotionnel.
Sandra Bem a formulé une rupture conceptuelle majeure en démontrant que la masculinité et la féminité ne sont pas des entités antinomiques, mais deux faisceaux distincts de traits et d’orientations socio-émotionnelles. Un individu peut présenter simultanément des niveaux élevés, modérés ou faibles dans l’une et l’autre de ces sphères. La masculinité, au sens opérationnel du BSRI, renvoie principalement à l’instrumentalité ou à l’agentivité, c’est-à-dire l’aptitude à s’affirmer, à prendre des initiatives, à faire preuve d’autonomie, de rationalité orientée vers les buts et de leadership face aux exigences matérielles et décisionnelles.
À l’inverse, la féminité opérationnalisée dans l’inventaire réfère à l’expressivité et à la dimension relationnelle ou communautaire (communion), englobant la bienveillance, la réceptivité émotionnelle, la tendresse, l’empathie, l’écoute et le souci actif du bien-être d’autrui. La grille de lecture de Bem ne cherche pas à savoir si l’individu s’identifie biologiquement à un homme ou à une femme, mais dans quelle mesure sa structure d’auto-évaluation intègre ces traits valorisés par la société.
Le cœur épistémologique de cette conceptualisation réside dans l’hypothèse de l’androgynie psychologique : l’individu androgyne n’est pas une personne asexuée ou confuse dans son identité, mais un sujet doté d’une flexibilité comportementale supérieure. Capable de déployer de la force et de la combativité dans une situation compétitive, il ou elle saura tout autant manifester de la douceur et du réconfort auprès d’un enfant en détresse, sans être entravé par la rigidité des scripts de genre imposés par son milieu social.
Enfin, l’inventaire délimite la frontière entre l’androgynie et l’indifférenciation. Si l’individu androgyne cumule une haute instrumentalité et une haute expressivité, l’individu indifférencié obtient des scores bas sur les deux registres, ce qui traduit moins une libération des normes de genre qu’un déficit global d’investissement de ces compétences psychosociales.
5. Évolution historique
La genèse du BSRI s’inscrit au cœur des mutations sociopolitiques et intellectuelles des années 1960 et 1970 aux États-Unis, sous l’influence du mouvement de libération des femmes et de la deuxième vague féministe. Sandra Lipsitz Bem a entrepris ses recherches pour contrecarrer les dogmes psychanalytiques et fonctionnalistes qui postulaient qu’une femme non stéréotypée ou un homme sensible souffraient de troubles de l’adaptation psychologique. En 1974, la parution de son article fondateur, intitulé « The measurement of psychological androgyny » dans le Journal of Consulting and Clinical Psychology, a déclenché une réévaluation radicale de la psychométrie de la personnalité.
À l’origine, Sandra Bem sélectionna les éléments de son test en demandant à des panels d’étudiants de l’université Stanford d’évaluer le degré de désirabilité sociale de 400 traits de personnalité distincts : un trait n’était retenu comme « masculin » que s’il était jugé significativement plus désirable pour un homme que pour une femme dans la société américaine de l’époque, et inversement pour les traits « féminins ». Cent traits neutres complétaient ce corpus initial. Après des analyses comparatives rigoureuses, la version définitive du BSRI retint 60 items (20 masculins, 20 féminins et 20 neutres).
Dans les premières années d’utilisation (1974–1976), le système de notation de Bem reposait sur un score de différence standardisé (le Student’s t-ratio entre l’échelle de masculinité et l’échelle de féminité). Ce calcul présentait toutefois un angle mort statistique : un individu affichant des scores extrêmement élevés sur les deux dimensions recevait la même qualification d’« androgyne » qu’un individu affichant des scores extrêmement faibles, masquant ainsi l’intensité réelle des attributs. En réponse aux remarques méthodologiques cruciales de Janet Spence, Robert Helmreich et Joy Stapp en 1975, Bem a révisé sa procédure de classification en 1977 en adoptant la technique de la médiane partagée (median-split method), officialisant l’existence de la catégorie « indifférenciée ».
En 1981, Sandra Bem a publié le manuel officiel du BSRI, proposant une version abrégée (Short Form BSRI) composée de 30 items hautement saturés sur les facteurs latents d’instrumentalité et d’expressivité, tout en éliminant les qualificatifs dont la pertinence factorielle s’était affaiblie. Au fil des décennies suivantes, bien que confronté aux transformations des stéréotypes de genre et à l’émergence des études queer et non binaires, le BSRI est demeuré l’étalon-or historique le plus répliqué et étudié au sein de la psychologie différentielle.
6. Fondements théoriques
Le soubassement théorique principal du BSRI est la théorie du schéma de genre (Gender Schema Theory), articulée par Bem en 1981 pour relier la psychologie cognitive au constructivisme social. Selon cette perspective, le genre n’est pas simplement un ensemble de conduites apprises par conditionnement opérant ou imitation de modèles (comme le soutenait la théorie de l’apprentissage social), ni une conséquence inévitable du développement cognitif piagétien de la constance du sexe (comme l’avançait Lawrence Kohlberg).
Bem soutient plutôt que la culture opère une bipartition systématique de la réalité physique, sociale et symbolique en catégories binaires masculines et féminines. Dès l’enfance, les individus intériorisent cette matrice cognitive sous la forme d’un « schéma » : un réseau associatif interconnecté qui guide l’attention, filtre la perception, structure l’encodage mnésique et régule le comportement.
Dans ce cadre, le BSRI ne mesure pas directement une essence biologique de l’individu, mais le degré auquel le concept de soi d’une personne est « typé selon le genre » (gender-typed). Un individu fortement typé selon son sexe possède un schéma de genre très accessible et contraignant : il filtre instinctivement ses désirs, ses choix professionnels et ses réactions émotionnelles en fonction de leur conformité aux prescriptions de genre de sa culture.
À l’opposé, les individus androgynes sont qualifiés de non typés selon le genre (aschematic). Leurs schémas cognitifs de genre sont peu activés lors du traitement de l’information quotidienne ; ils appréhendent les situations selon des critères pragmatiques, esthétiques, relationnels ou moraux indépendamment des catégories sexuées conventionnelles. Ce modèle fait écho aux travaux sociologiques de Talcott Parsons sur la distinction entre rôles instrumentaux et expressifs, tout en rejetant son postulat selon lequel la division stricte de ces rôles entre époux est indispensable à la stabilité du système familial.
7. Composantes clés, types et dimensions
La structure psychométrique et typologique du BSRI s’articule autour d’éléments précis qui organisent l’évaluation et la classification du sujet :
- L’échelle de masculinité (Instrumentalité / Agentivité) : Composée de 20 adjectifs décrivant l’affirmation de soi, la prise de décision, la compétitivité et la force psychologique (par exemple : autonome, indépendant, affirmé, esprit de décision, aime la compétition).
- L’échelle de féminité (Expressivité / Communion) : Composée de 20 adjectifs illustrant la bienveillance relationnelle, la sensibilité interpersonnelle et l’empathie (par exemple : affectueux, compréhensif, compatissant, sensible aux besoins d’autrui, chaleureux).
- L’échelle de neutralité (Désirabilité sociale) : Composée de 20 items neutres servant de contrôle et d’amortisseur psychométrique pour masquer la visée exacte du test et détecter les biais d’approbation sociale (par exemple : amical, sincère, serviable, imprévisible, conventionnel).
- Le type androgyne : Caractérisé par un score supérieur à la médiane de l’échantillon sur l’échelle de masculinité ET sur l’échelle de féminité. Ces sujets présentent un vaste répertoire d’actions psychosociales.
- Le type masculin : Défini par un score élevé en masculinité (supérieur à la médiane) et faible en féminité (inférieur à la médiane). Il correspond à un profil hautement instrumentalisé et conforme aux attentes traditionnelles masculines.
- Le type féminin : Défini par un score élevé en féminité et faible en masculinité. Ce profil privilégie l’expressivité et l’harmonie interpersonnelle au détriment de l’affirmation agentique.
- Le type indifférencié : Caractérisé par des scores inférieurs aux médianes de référence sur les deux échelles, signalant une faible adhésion tant aux attributs instrumentaux qu’expressifs.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la mise en œuvre pratique et l’interprétation clinique du BSRI, examinons comment les différents profils typologiques réagissent à des situations concrètes du quotidien professionnel et personnel.
Considérons le cas d’une directrice de projet confrontée à une situation de crise au sein de son équipe : deux collaborateurs majeurs sont en conflit ouvert, menaçant l’échéance d’un programme capital. Évaluée comme androgyne au BSRI, elle mobilise avec aisance une posture ferme et décisive (composante masculine) pour restructurer les plannings et fixer des limites non négociables, tout en faisant preuve d’une écoute bienveillante, chaleureuse et empathique (composante féminine) en entretien individuel pour apaiser les tensions sous-jacentes. Sa réponse est parfaitement adaptée à la complexité multifactorielle de l’événement.
À l’inverse, un cadre supérieur dont le profil BSRI ressort comme strictement typé masculin confronted au même incident risque d’adopter une posture unilatérale d’autorité martiale. S’il excelle à imposer un plan d’action logique et rationnel, son rejet ou son incapacité à valider la détresse affective de ses collègues peut accentuer le ressentiment et dégrader le climat relationnel à long terme, en raison de son manque d’expressivité émotionnelle.
Un autre exemple s’observe dans la sphère du soutien parental. Un père de famille au profil androgyne pourra aussi bien réparer un équipement complexe avec patience et autonomie que soigner les blessures émotionnelles de son enfant en pleurs sans percevoir ces comportements nourriciers comme une atteinte à sa virilité. En comparaison, un individu indifférencié dans la même configuration familiale pourrait se sentir désemparé, ne trouvant ni les ressources instrumentales pour structurer l’action ni le registre émotionnel pour offrir une présence rassurante.
9. Mesure et évaluation psychométrique
La passation du BSRI s’effectue au moyen d’un questionnaire d’auto-évaluation standardisé. Pour chacun des 60 qualificatifs, le sujet doit indiquer sur une échelle de Likert en 7 points dans quelle mesure le trait le caractérise personnellement (1 = « Jamais ou presque jamais vrai pour moi », 4 = « Parfois vrai », 7 = « Toujours ou presque toujours vrai pour moi »).
Le calcul des scores bruts s’obtient en établissant la moyenne arithmétique des 20 items masculins et des 20 items féminins, générant deux scores continus compris entre 1 et 7 :
- Score de masculinité (M) : Somme des 20 items masculins divisée par 20.
- Score de féminité (F) : Somme des 20 items féminins divisée par 20.
- Score de neutralité sociale : Utilisé principalement pour vérifier la validité interne du protocole.
Bien que Bem ait initialement employé un test t de Student standardisé pour quantifier la différence relative entre M et F, le standard méthodologique contemporain repose sur la méthode de la bipartition par la médiane (median split). Les seuils médians peuvent être fixés à partir des normes standardisées établies par Bem (médianes théoriques avoisinant historiquement 4,90 pour la masculinité et 4,95 pour la féminité) ou, plus rigoureusement, calculés à partir de la médiane réelle de la population échantillonnée lors de la recherche.
La validité de construit et la fidélité de l’inventaire ont fait l’objet d’innombrables vérifications psychométriques. Le coefficient alpha de Cronbach pour les échelles de masculinité et de féminité oscille régulièrement entre 0,78 et 0,87, attestant d’une excellente consistance interne. La fidélité test-retest sur un intervalle de quatre semaines démontre également une forte stabilité temporelle (corrélations dépassant généralement r = 0,85). Néanmoins, les analyses factorielles exploratoires et confirmatoires menées depuis les années 1980 ont mis en évidence que les items ne s’organisent pas toujours en deux facteurs purs, révélant parfois des sous-dimensions telles que l’assertivité, le courage physique, la compassion ou la vulnérabilité émotionnelle.
10. Applications et portée pratique
Les applications du BSRI s’étendent bien au-delà de la recherche académique fondamentale en psychologie différentielle, touchant divers secteurs pratiques :
Dans le domaine de la psychologie clinique et de la psychothérapie, le BSRI sert d’outil d’exploration du schéma de soi. Il aide les praticiens à identifier les conflits intériorisés liés aux injonctions de genre. Les thérapeutes cognitifs et comportementaux ou d’orientation humaniste l’utilisent pour encourager l’élargissement du répertoire comportemental : aider un patient masculin surinvesti dans l’instrumentalité à développer son expressivité face à la dépression, ou aider une patiente enfermée dans la complaisance relationnelle à développer l’affirmation de soi assertive.
Au sein de la psychologie du travail et des organisations, le BSRI a profondément influencé les études sur le leadership transformationnel. Les recherches en management ont démontré que les leaders androgynes obtiennent souvent une performance managériale supérieure : ils conjuguent l’efficacité axée sur les tâches (orientation masculine vers les objectifs) avec la considération individualisée et le soutien motivationnel des équipes (orientation féminine collaborative).
En sciences de l’éducation, l’inventaire a permis d’analyser l’influence de la socialisation différentielle sur l’orientation académique et professionnelle des élèves. Les éducateurs et conseillers d’orientation s’appuient sur ces constats pour encourager les jeunes filles à s’investir dans les filières scientifiques, technologiques, d’ingénierie et de mathématiques (STIM), tout en déconstruisant les préjugés qui freinent l’accès des garçons aux professions du soin (care) et de l’enseignement primaire.
11. Recherches et données empiriques
Depuis son introduction, le BSRI a généré des milliers d’études empiriques visant à tester l’hypothèse de l’androgynie. L’un des résultats les plus constants de cette littérature concerne l’association directe entre l’androgynie psychologique et divers indices de bien-être mental. Sandra Bem, ainsi que des chercheurs tels que Spence et Helmreich, ont documenté que les individus androgynes manifestent une plus grande estime de soi, une flexibilité cognitive supérieure et une moindre propension à la détresse psychologique face au stress aigu.
Toutefois, une controverse empirique majeure est née du modèle de la masculinité (Masculinity Model of Well-being). Des chercheurs comme Whitley (1983) et Bassoff et Glass (1982) ont conduit des méta-analyses montrant que l’estime de soi et l’adaptation psychologique étaient principalement corrélées au score de masculinité plutôt qu’à l’interaction équilibrée de la masculinité et de la féminité. Ces résultats s’expliquent par le fait que les sociétés occidentales valorisent et récompensent traditionnellement davantage les traits agentiques (compétence perçue, indépendance, assurance) que les traits de communion interpersonnelle.
Dans le champ de la santé physique, des travaux ont mis en évidence que les hommes présentant des scores d’expressivité très faibles (hypermasculinité) adoptent plus fréquemment des conduites de santé à risque, tardent à consulter un médecin en cas de symptômes graves et souffrent davantage de pathologies cardiovasculaires associées au stress réprimé. À l’opposé, les personnes androgynes gèrent les conflits de manière plus constructive et nouent des relations conjugales caractérisées par une plus grande satisfaction mutuelle.
12. Considérations socioculturelles et interculturelles
L’utilisation du BSRI à l’échelle planétaire a mis en lumière l’influence prépondérante des contextes culturels sur la validité des items. Conçu dans le cadre socioculturel très spécifique des campus universitaires américains des années 1970, le BSRI repose sur des définitions de la désirabilité sociale qui ne sont pas universelles.
Des recherches transculturelles menées en Asie orientale (notamment au Japon, en Corée du Sud et en Chine) ont révélé que certains traits classés comme masculins dans le BSRI occidental, tels que la modération ou l’autonomie discrète, sont perçus différemment dans des cultures collectivistes où l’interdépendance prime sur l’individualisme agentique. De même, la valorisation de l’affirmation de soi verbale agressive peut y être interprétée de façon péjorative, quel que soit le sexe de l’individu.
En Europe et dans le monde francophone, les traductions et adaptations françaises du BSRI (notamment celles de Fontayne, Sarrazin et Famose en 2000) ont requis une réévaluation de la désirabilité différentielle des items. Certains adjectifs originaux comme « crédule » (gullible) ou « enfantin » (childlike), initialement affectés à la sous-échelle féminine, se sont avérés non pertinents, dégradants ou non discriminants à l’ère contemporaine, contraignant les chercheurs à reformuler ou épurer les échelles pour refléter les normes sociales actuelles.
13. Critiques, controverses et limites
Malgré son statut d’outil pionnier, l’Inventaire des rôles de sexe de Bem a essuyé d’importantes critiques conceptuelles et méthodologiques au cours des cinquante dernières années :
D’un point de vue méthodologique, la composition factorielle originelle a été contestée. Plusieurs analyses factorielles confirmatoires ont démontré que les échelles de masculinité et de féminité ne mesurent pas l’ensemble des rôles de genre, mais capturent de manière quasi exclusive les construits d’instrumentalité et d’expressivité, tels que définis par Janet Spence. Spence a d’ailleurs vigoureusement soutenu que nommer ces échelles « masculinité » et « féminité » relevait d’une généralisation abusive, le genre englobant des attitudes politiques, des comportements sexuels, des intérêts vocationnels et des rôles familiaux que 60 adjectifs de personnalité ne sauraient résumer.
Une seconde controverse découle de l’obsolescence historique progressive des descripteurs. Des études de réplication menées dans les années 1990 et 2000 (comme celles de Donnelly et Twenge) ont souligné que de nombreux traits jadis considérés comme spécifiquement masculins (tels que « avoir l’esprit de décision » ou « être autonome ») sont désormais jugés tout aussi désirables chez les femmes contemporaines, altérant ainsi la sensibilité de catégorisation de l’outil.
D’un point de vue épistémologique et théorique moderne, les théories post-structuralistes et non binaires reprochent au BSRI de perpétuer, en dépit de ses intentions émancipatrices, la binarité du genre. En continuant d’étiqueter certains traits comme intrinsèquement « masculins » ou « féminins », l’outil réifie des stéréotypes historiques au moment même où il prétend les transcender. Enfin, le recours au median split est régulièrement critiqué par les statisticiens pour la perte de puissance statistique et la transformation arbitraire de variables continues en catégories artificielles qu’il engendre.
14. Termes associés et distinctions conceptuelles
Afin d’éviter tout contresens dans l’évaluation psychologique, il convient d’expliciter les distinctions entre le BSRI et plusieurs concepts connexes :
- Androgynie psychologique versus Androgynie physique : Le BSRI mesure exclusivement l’adhésion psychologique à des traits de caractère comportementaux et relationnels, indépendamment de l’apparence physique, vestimentaire ou biologique d’une personne.
- BSRI versus Échelle d’attributs personnels (PAQ – Personal Attributes Questionnaire) : Conçu par Spence, Helmreich et Stapp (1974), le PAQ évalue explicitement l’instrumentalité et l’expressivité sans prétendre englober la globalité des rôles de genre, adoptant une posture épistémologique plus restreinte mais psychométriquement plus resserrée que le BSRI.
- Identité de genre versus Rôle de genre : L’identité de genre désigne le sentiment intime et subjectif d’appartenir à un genre donné (homme, femme, non binaire), tandis que le BSRI évalue le rôle de genre, c’est-à-dire l’incorporation des conduites et traits reconnus et prescrits socialement.
- Orientation sexuelle versus Typage de genre : Le BSRI ne renseigne en rien sur l’attirance affective ou sexuelle de l’individu (hétérosexualité, homosexualité, bisexualité). Un homme androgyne au BSRI peut être parfaitement hétérosexuel, tout comme une femme typée féminine peut être homosexuelle.
- Schéma de genre versus Stéréotype de genre : Le stéréotype est une croyance sociale partagée et simplifiée sur un groupe, tandis que le schéma de genre désigne la structure cognitive intra-individuelle qui traite et filtre l’information relative à soi et au monde.
15. Synthèse et points clés
En récapitulant les éléments cardinaux de cet instrument psychologique fondamental, plusieurs faits majeurs doivent être retenus :
Le Bem Sex-Role Inventory (BSRI) a marqué un tournant historique en 1974 en démontrant psychométriquement que la masculinité et la féminité fonctionnent comme deux dimensions indépendantes et non exclusives, introduisant le concept novateur d’androgynie psychologique.
L’inventaire repose sur 60 items évalués par échelle de Likert, comprenant 20 attributs instrumentaux (masculins), 20 attributs expressifs (féminins) et 20 traits neutres, permettant de classifier les profils selon quatre catégories via la méthode de la médiane : androgyne, masculin, féminin et indifférencié.
Sur le plan conceptuel, l’outil s’enracine dans la théorie du schéma de genre, qui analyse comment les individus encodent et régulent leurs comportements en fonction des représentations culturelles dominantes du masculin et du féminin.
Bien que son utilisation universelle fasse aujourd’hui l’objet de réserves méthodologiques quant à l’évolution temporelle des stéréotypes et au risque de réification des catégories de genre, le BSRI demeure un jalon académique incontournable ayant ouvert la voie aux conceptions modernes de la pluralité et de la flexibilité de l’identité humaine.
Références
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- Bem, S. L. (1977). On the utility of alternative procedures for assessing psychological androgyny. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 45(2), 196–205. https://doi.org/10.1037/0022-006X.45.2.196
- Bem, S. L. (1981). Gender schema theory: A cognitive account of sex typing. Psychological Review, 88(4), 354–364. https://doi.org/10.1037/0033-295X.88.4.354
- Fontayne, P., Sarrazin, P., & Famose, J.-P. (2000). Les rôles de sexe : inventaire et perspectives. Science & Motricité, 40, 47–56.
- Spence, J. T., Helmreich, R., & Stapp, J. (1975). Ratings of self and peers on sex role attributes and their relation to self-esteem and conceptions of masculinity and femininity. Journal of Personality and Social Psychology, 32(1), 29–39. https://doi.org/10.1037/h0076857
- Whitley, B. E. (1983). Sex role orientation and self-esteem: A critical meta-analytic review. Journal of Personality and Social Psychology, 44(4), 765–778. https://doi.org/10.1037/0022-3514.44.4.765