Instinct agressif : Aux origines de l’hostilité

L’instinct agressif désigne la prédisposition biologique innée poussant à l’attaque et à l’affirmation combative, analysée par la psychanalyse et l’éthologie.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 23, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 23, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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L’étude des comportements violents et conflictuels a conduit les sciences humaines et biologiques à s’interroger sur l’existence d’une disposition biologique fondamentale poussant l’individu à l’attaque : l’instinct agressif. Ce concept se situe à la croisée de la psychanalyse freudienne, de l’éthologie comparative et des neurosciences comportementales modernes, cherchant à déterminer si la destruction d’autrui est inscrite dans notre patrimoine phylogénétique.

Instinct agressif

1. Définition concise

L’instinct agressif désigne une prédisposition biologique innée, héritée phylogénétiquement, qui génère une tension interne motivant l’organisme à engager des conduites d’intimidation, de domination, de défense ou de destruction envers un congénère ou un élément de l’environnement.

Dans le vocabulaire des sciences du comportement, cette notion implique que les manifestations d’agressivité ne constituent pas de simples réactions accidentelles à des stimuli externes, mais dérivent d’une énergie endogène accumulée de manière spontanée. Selon cette perspective déterministe, l’organisme est périodiquement contraint de canaliser, de décharger ou de sublimer cette poussée pour maintenir son homéostasie psychique et physiologique.

Bien que le terme « instinct » ait été nuancé ou remplacé par celui de pulsion (notamment en psychanalyse avec la pulsion d’agression) ou de « propension comportementale » en neurosciences, il demeure une référence majeure pour penser la genèse des conflits interindividuels et collectifs.

2. Étymologie et origine linguistique

Le syntagme « instinct agressif » réunit deux racines latines distinctes qui éclairent la nature dynamique du concept. Le substantif « instinct » est emprunté au latin classique instinctus, participe passé du verbe instinguere, signifiant « inciter », « exciter intérieurement », « pousser en avant » ou « insuffler » (composé du préfixe in- et du radical stinguere, piquer ou aiguillonner). L’instinct renvoie donc originellement à un aiguillon intérieur, une poussée involontaire qui dicte la conduite.

L’adjectif « agressif » découle quant à lui du latin médiéval aggressivus, forgé sur le verbe latin classique aggredi, composé de ad- (vers, en direction de) et de gradi (marcher, s’avancer). Littéralement, aggredi signifie « marcher vers », « s’approcher de », prenant progressivement une connotation hostile de « marcher contre », « attaquer » ou « assaillir ». Ainsi, l’instinct agressif représente textuellement l’élan interne qui commande d’aller de l’avant avec une intention conquérante ou offensive.

La formulation germanophone correspondante s’est déclinée sous les termes d’Aggressionstrieb (introduit initialement par Alfred Adler puis discuté par Sigmund Freud) et d’instinct au sens éthologique (Instinkt ou angeborenes Verhalten) chez Konrad Lorenz dans ses traités sur l’agression naturelle.

3. Prononciation et forme grammaticale

Sur le plan phonétique, l’expression se transcrit dans l’alphabet phonétique international sous la forme : /ɛ̃s.tɛ̃ a.ɡʁɛ.sif/ (ou /ɛ̃s.tɛ̃k a.ɡʁɛ.sif/ avec une prononciation occasionnelle de la consonne finale muette par liaison ou archaïsme phonique soutenu).

Du point de vue grammatical, il s’agit d’un syntagme nominal masculin singulier. Son pluriel régulier est « instincts agressifs ». Sur le plan lexical, il fonctionne comme une locution nominale figée employée principalement dans les champs de la psychologie différentielle, de la métapsychologie, de l’éthologie et de la philosophie morale. On le retrouve souvent associé aux prépositions de cause ou de manière (« poussé par son instinct agressif », « canalisation de l’instinct agressif »).

4. Explication conceptuelle détaillée

La notion d’instinct agressif postule que l’agressivité n’est pas un phénomène adventice ou purement pathologique survenant dans le cours de la vie psychique, mais un mécanisme adaptatif universel ancré au cœur de l’organisation vivante. Selon les théoriciens de l’instinct, tout système biologique requiert une certaine capacité d’affirmation offensive pour assurer sa survie, s’approprier des ressources alimentaires, défendre sa progéniture et protéger son intégrité spatiale ou territoriale.

Dans le modèle hydraulique proposé par l’éthologie classique, l’instinct agressif fonctionne comme un réservoir d’énergie continue : l’organisme accumule spontanément du potentiel d’agression, indépendamment de la présence de menaces extérieures immédiates. Lorsque ce potentiel atteint un seuil critique, un déclencheur environnemental minime — voire parfois l’absence totale de stimulus adéquat — suffit à libérer la conduite agressive (phénomène d’activité à vide). Cette conception établit une causalité interne où l’individu n’est pas seulement passif face aux agressions d’autrui, mais activement poussé à manifester sa combativité.

D’un point de vue psychologique plus large, l’instinct agressif structure la différenciation du soi par rapport au non-soi. L’opposition, le rejet et l’affirmation vigoureuse sont indispensables pour que l’enfant se détache de la fusion maternelle primitive et instaure son autonomie. En l’absence d’une valence agressive convenablement métabolisée, l’affirmation identitaire s’étiole, cédant le pas à la passivité ou à la dépression d’impuissance.

Toutefois, la frontière entre cet instinct en tant que force adaptative vitale et sa dérive destructrice constitue le problème central de la réflexion anthropologique. Lorsque la charge agressive se détache de ses fonctions de survie élémentaires (défense, prédation, hiérarchie sociale régulée), elle peut se muer en cruauté, en volonté de domination pathologique ou en autodestruction, posant le défi de son intégration dans les cadres socioculturels et légaux.

5. Évolution historique

L’histoire de l’instinct agressif débute véritablement avec les théorisations évolutionnistes de Charles Darwin au XIXe siècle. Dans L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux (1872), Darwin montre que les mimiques de colère et les postures offensives résultent d’un héritage phylogénétique sélectionné pour intimider les rivaux et maximiser la survie individuelle et reproductive.

Au début du XXe siècle, en 1908, Alfred Adler est le premier au sein du cercle psychanalytique à formaliser l’Aggressionstrieb (pulsion ou instinct d’agression). Adler soutient que la combativité et la volonté de puissance sont antérieures et supérieures à la libido sexuelle freudienne, agissant comme des réponses structurelles au sentiment d’infériorité de l’enfant. Freud rejette initialement cette thèse avant de vivre le traumatisme historique de la Première Guerre mondiale, qui le contraint à réviser sa théorie des pulsions.

En 1920, Freud publie Au-delà du principe de plaisir, introduisant la pulsion de mort (Todestrieb), antithèse d’Éros. Dans cette conception remaniée, l’agressivité extérieure n’est qu’une dérivation vers l’objet extérieur de cette tendance mortifère primitive : l’instinct de destruction est retourné contre le monde extérieur afin de préserver l’organisme de sa propre autodestruction interne.

Dans les décennies 1950 et 1960, Konrad Lorenz apporte une dimension éthologique retentissante avec son ouvrage Das sogenannte Böse (1963, traduit par L’Agression : Une histoire naturelle du mal). Lorenz y défend l’universalité de l’instinct intraspécifique chez les animaux et l’humain, suggérant que l’absence de mécanismes inhibiteurs physiques (tels que des crocs létaux ou des cornes mortelles) a rendu l’humain vulnérable à des explosions d’agressivité massive dès lors qu’il s’est armé de technologies destructrices.

Durant les années 1970 et 1980, le concept subit les attaques virulentes du behaviorisme et de la théorie de l’apprentissage social incarnée par Albert Bandura, ainsi que les réfutations humanistes d’Erich Fromm. La Déclaration de Séville sur la violence (1986), signée sous l’égide de l’UNESCO, tente de sceller le débat en proclamant qu’il est scientifiquement incorrect d’affirmer que la guerre ou la violence organisée sont génétiquement ou instinctivement programmées dans la nature humaine.

6. Fondements théoriques

Plusieurs cadres conceptuels majeurs se sont affrontés pour modéliser le fonctionnement et la légitimité de l’instinct agressif :

Le modèle psychanalytique freudien : La métapsychologie distingue l’énergie d’Éros (conservation, liaison, création amoureuse) et celle de Thanatos (déliaison, dissolution, retour à l’inorganique). L’agressivité résulte du travail conjoint de ces deux principes. Lorsque la pulsion de destruction est tempérée et liée par la libido, elle sert des buts constructifs (travail, conquête, sport, protection). Déliée, elle se manifeste sous forme de sadisme pur, de haine aveugle ou de nihilisme destructeur dirigé vers soi-même (mélancolie, masochisme).

Le modèle psycho-éthologique de Konrad Lorenz : Lorenz s’appuie sur le mécanisme de libération innée (innate releasing mechanism). Les circuits neuronaux coordonnent des patrons moteurs fixes (FAP, fixed action patterns). Si l’animal n’a pas combattu depuis longtemps, le seuil de tolérance baisse drastiquement, rendant inévitable l’extériorisation du comportement. Lorenz insiste sur la valeur adaptative positive de cet instinct : répartition spatiale uniforme des groupes, sélection des reproducteurs les plus vigoureux et protection des nouveau-nés.

Le modèle de la frustration-agression de Dollard et Miller : Développée en 1939 à l’Université Yale par John Dollard, Leonard Doob, Neal Miller et leurs collègues, cette théorie réinterprète l’agressivité non comme un instinct spontané, mais comme une impulsion motrice réactionnelle. Toute interférence avec l’atteinte d’un but (frustration) déclenche une propension à agresser, dont l’intensité est proportionnelle à la valeur accordée à l’objectif bloqué.

L’approche de la psychologie évolutionniste : Les chercheurs contemporains comme David Buss ou Martin Daly rejettent le modèle hydraulique d’accumulation énergétique continue, mais maintiennent l’existence de modules mentaux spécialisés et évolués dédiés à l’agression. L’agression est conçue comme une boîte à outils comportementale conditionnelle, activée stratégiquement lorsque le bénéfice adaptatif (accès aux partenaires, défense de statut, rétorsion contre des usurpateurs) l’emporte sur les coûts de blessure ou de sanction sociale.

7. Composantes clés, types et dimensions

Pour déconstruire la dynamique complexe de l’instinct agressif, la psychopathologie et les neurosciences s’accordent sur plusieurs dimensions fonctionnelles :

  • L’agressivité réactive (ou impulsive) : Déclenchée en réponse à une provocation perçue ou à une menace immédiate. Elle s’accompagne d’un état affectif intense dominé par la colère, d’un emballement végétatif autonome (tachycardie, poussée d’adrénaline) et d’un échec temporaire du contrôle préfrontal régulateur.
  • L’agressivité proactive (ou instrumentale) : Calculée, froide et dépourvue d’émotivité intense. Elle est orientée vers un bénéfice spécifique (acquisition de biens matériels, domination sociale, prédation). Elle mobilise les compétences de planification cognitive sans nécessairement impliquer d’hostilité affective sous-jacente.
  • La composante neurobiologique sous-corticale : Implique le réseau d’attaque comprenant l’amygdale, l’hypothalamus médian et la substance grise périaqueducale (PAG), responsables de l’orchestration des réponses de combat-fuite (*fight-or-flight*).
  • La composante régulatrice fronto-corticale : Centrée sur le cortex orbitofrontal et le cortex cingulaire antérieur, indispensables pour freiner les pulsions motrices brutes, mesurer les conséquences morales et morales d’un acte violent et maintenir l’inhibition sociale.
  • La dimension auto-agressive : Réorientation de l’instinct de destruction vers l’organisme lui-même lorsque les barrières culturelles, la culpabilité ou des blocages relationnels interdisent son déversement vers autrui (culpabilité névrotique, automutilations, conduites sacrificielles).
  • La dimension hétéro-agressive : Déploiement de la violence vers l’altérité extérieure, qu’elle soit interpersonnelle (violence conjugale, agression de rue) ou intergroupe (xénophobie, bellicisme nationaliste, rivalités tribales).

8. Exemples et cas illustratifs

Pour illustrer la manière dont l’instinct agressif s’exprime et se négocie dans la pratique clinique et sociétale, observons quelques situations concrètes.

Cas clinique : Le trouble explosif intermittent. Un patient de 34 ans consulte en psychiatrie pour des accès de rage soudains et incontrôlables déclenchés par des contrariétés anodines (une voiture qui ne démarre pas, un mot perçu de travers au bureau). Durant ces crises, le patient détruit des meubles ou agresse verbalement ses proches sans intention préalable. Il décrit un sentiment de « cocotte-minute » qui monte physiquement en lui et qu’il ne parvient à soulager qu’au moment de l’explosion motrice. Ce tableau illustre la composante impulsive brute de l’agression et sa fonction de décharge de tension homéostatique.

Cas socio-sportif : La catharsis institutionnalisée. Les sports de combat (boxe, arts martiaux mixtes, rugby) offrent une illustration éclatante de la façon dont l’instinct combatif primaire est canalisé par des rituels stricts, des codes arbitraux et un entraînement rigoureux. Loin d’encourager la violence désordonnée, ces pratiques transforment l’agressivité brute en un art stratégique où le contrôle de soi et le respect de l’adversaire priment, attestant de la capacité humaine à sublimer la pulsion agressive.

Observation développementale : Le jeu de bataille chez l’enfant. Les conduites de chamaille (*rough-and-tumble play*) chez les jeunes enfants — se rouler par terre, simuler des combats d’épée ou de super-héros — se retrouvent dans toutes les cultures humaines ainsi que chez la quasi-totalité des mammifères supérieurs. Ces comportements ne traduisent pas une méchanceté pathologique innée, mais constituent un entraînement fonctionnel indispensable pour tester ses propres limites corporelles, décoder les signaux faciaux de souffrance chez l’autre et réguler la puissance de ses morsures ou de ses frappes.

9. Mesure et évaluation psychologique

La recherche psychologique contemporaine n’évalue plus l’instinct agressif comme une substance invisible ou une fluide mythique, mais comme une disposition comportementale et neurobiologique mesurable au moyen d’outils standardisés validés psychométriquement :

Les échelles auto-rapportées : L’outil le plus célèbre est le Buss-Perry Aggression Questionnaire (BPAQ), élaboré en 1992 par Arnold H. Buss et Mark Perry. Ce questionnaire de 29 items décompose l’agressivité en quatre dimensions distinctes : l’agressivité physique, l’agressivité verbale, la colère (composante affective) et l’hostilité (composante cognitive). D’autres échelles spécialisées, comme la Reactive-Proactive Aggression Questionnaire (RPQ), permettent de distinguer la nature impulsive ou instrumentale des passages à l’acte.

L’évaluation des traits psychopathiques et de personnalité : Le modèle du Big Five mesure l’agréabilité (dont le pôle négatif correle fortement avec la propension agressive), tandis que des instruments comme la Psychopathy Checklist-Revised (PCL-R) de Robert Hare estiment l’agressivité prédatrice, le manque d’empathie et la propension à la délinquance violente.

Les paradigmes expérimentaux de laboratoire : En psychologie sociale expérimentale, la Taylor Aggression Paradigm (TAP) teste la disposition d’un participant à administrer des chocs électriques ou des bruits stridents déplaisants à un adversaire fictif en réponse à une défaite ou à une provocation. Ce dispositif permet d’isoler l’impact de variables cognitives, émotionnelles ou chimiques (alcool, privation de sommeil) sur la libération de comportements offensifs.

Les marqueurs biologiques et neuro-imagerie : L’analyse de l’activité cérébrale par IRMf face à des visages menaçants permet d’observer la réactivité de l’amygdale et sa connectivité avec le cortex préfrontal ventromédian. Par ailleurs, des dosages de la sérotonine (associée négativement à l’agressivité impulsive) et du ratio testostérone/cortisol apportent un éclairage biologique sur le seuil d’activation des réponses agressives.

10. Applications cliniques et portée pratique

La compréhension des dynamiques de l’instinct agressif débouche sur des répercussions concrètes dans les domaines thérapeutiques, éducatifs et institutionnels :

En psychothérapie psychodynamique, l’objectif du clinicien n’est pas d’éradiquer l’agressivité — ce qui aboutirait à une inhibition névrotique délétère —, mais d’aider le patient à reconnaître ses désirs hostiles inconscients et à cesser de les retourner contre lui-même sous forme d’auto-punition dépressive. La levée du refoulement permet de transformer l’énergie agressive brute en affirmation de soi légitime, propice à la créativité et à l’autonomie existentielle.

Dans le champ des thérapies cognitivo-comportementales (TCC), les programmes de gestion de la colère (Anger Management) enseignent aux individus souffrant de désinhibition impulsive à repérer les signaux physiologiques précoces de l’activation hostile (contraction musculaire, accélération respiratoire) et à restructurer les distorsions cognitives d’attribution d’intention hostile (tendance paranoïde à interpréter des gestes ambigus comme des agressions délibérées).

En milieu éducatif et scolaire, l’acceptation de la composante énergétique de l’agressivité amène les pédagogues à favoriser des activités corporelles encadrées (jeux de lutte ritualisés, théâtre d’improvisation, débats contradictoires) au lieu de réprimer aveuglément toute velléité combative. L’interdiction pure et simple de l’énergie agressive engendre souvent des dérives sournoises telles que le harcèlement scolaire insidieux ou le cyberharcèlement.

11. Recherches et preuves empiriques

La recherche moderne s’est efforcée d’éprouver la validité des thèses instinctivistes à travers la génétique comportementale, l’éthologie humaine et la neuropsychologie.

Les études de jumeaux et d’adoption, résumées par des méta-analyses majeures comme celle de Christopher Ferguson (2010), indiquent qu’environ 40 % à 50 % de la variance des comportements d’agressivité physique et antisociale est attribuable à des facteurs génétiques héréditaires. Des gènes spécifiques, comme celui codant pour la monoamine oxydase A (MAOA), ont fait l’objet de travaux pionniers par Avshalom Caspi et ses collègues en 2002. Leur étude longitudinale a démontré que les porteurs de l’allèle à faible expression du gène MAOA présentaient un risque accru de développer des conduites violemment agressives à l’âge adulte, mais principalement s’ils avaient subi des maltraitances graves durant l’enfance, prouvant l’interaction indissociable entre substrat biologique inné et environnement développemental.

Parallèlement, la théorie du modèle d’agression générale (General Aggression Model, GAM) formulée par Craig A. Anderson et Brad J. Bushman au début des années 2000 a enrichi le modèle innéiste en intégrant les facteurs proximaux : les inputs biologiques (traits innés, tempérament) interagissent en temps réel avec les inputs situationnels (stress, chaleur, provocation verbale) pour modifier l’état interne de l’individu (affects, activation physiologique, cognitions), influençant en dernier recours le processus d’évaluation et la décision finale d’agir avec ou sans violence.

12. Considérations culturelles et transculturelles

L’expression et la tolérance à l’égard de l’instinct agressif varient grandement d’une société à une autre, ce qui met à mal l’idée d’un destin biologique immuable.

Dans les cultures valorisant les valeurs holistiques et collectivistes (comme dans certaines communautés traditionnelles asiatiques ou chez les Inuits du Groenland), l’expression directe de la colère et de l’agressivité interpersonnelle est considérée comme une anomalie grave ou une honte sociale majeure menaçant l’harmonie du groupe. L’anthropologue Jean Briggs, dans son étude classique Never in Anger (1970), a documenté comment les Utku Inuits éduquent leurs enfants dès le plus jeune âge à éliminer tout signe extérieur de colère, démontrant une capacité culturelle d’inhibition émotionnelle prodigieuse.

À l’opposé, les cultures régies par le paradigme de « l’honneur » (telles qu’étudiées dans le sud des États-Unis ou dans le bassin méditerranéen traditionnel par Richard Nisbett et Dov Cohen) valorisent la réaction violente immédiate face à toute insulte ou remise en question du statut personnel. Dans ces contextes, ne pas déployer d’agressivité en riposte à un affront est perçu comme une déchéance morale, prouvant que le déclencheur de l’instinct combatif est largement codé et validé par les normes de la communauté d’appartenance.

13. Critiques, controverses et limites

Le concept d’instinct agressif demeure l’un des plus contestés de l’histoire de la psychologie et des sciences sociales en raison de ses dérives idéologiques potentielles.

La critique de l’effet d’alibi biologique : Les sociologues et les philosophes ont souligné le danger du fatalisme. Postuler que l’agressivité est un instinct irrépressible conduit aisément à légitimer le militarisme, l’exploitation impérialiste ou le patriarcat sous prétexte que « l’homme est naturellement un loup pour l’homme ». Si la violence est inscrite inévitablement dans notre code biologique, tout effort d’ingénierie pacifique ou de justice sociale devient illusoire.

L’expérimentation de la poupée Bobo et l’apprentissage social : Les expériences révolutionnaires menées en 1961 par Albert Bandura ont porté un coup sévère aux doctrines instinctivistes pures. En montrant que des enfants observant un adulte violenter une poupée en plastique reproduisent spontanément les mêmes conduites sans avoir accumulé aucune pulsion préalable ni avoir reçu de renforcement direct, Bandura a prouvé que l’agressivité humaine s’acquiert par imitation, modélisation et socialisation vicariante.

L’invalidation du modèle de la catharsis : L’idée freudienne et lorenzienne selon laquelle « décharger » son agressivité (en frappant dans un punching-ball ou en regardant des spectacles violents) ferait baisser la pression interne a été formellement infirmée par des décennies de psychologie expérimentale. Des chercheurs comme Brad Bushman ont démontré que le fait d’évacuer sa colère par des actes agressifs ne calme pas l’organisme, mais l’échauffe davantage, renforçant les circuits neuronaux et les scripts cognitifs de l’hostilité.

14. Termes connexes et distinctions

Pour éviter toute ambiguïté conceptuelle, il importe de distinguer l’instinct agressif d’un ensemble de notions voisines :

  • Instinct agressif vs Agressivité : L’instinct renvoie au mécanisme biologique inné hypothétique qui propulse l’organisme, tandis que l’agressivité représente l’état émotionnel ou le trait de personnalité plus ou moins stable caractérisant la disposition générale d’un individu à entrer en conflit.
  • Instinct agressif vs Violence : L’instinct agressif est une énergie ou une fonction biologique naturelle qui n’est pas intrinsèquement criminelle. La violence, quant à elle, qualifie la transgression destructrice physique ou morale des normes et de l’intégrité de l’autre, souvent dépourvue de justification adaptative saine.
  • Instinct agressif vs Pulsion d’agression : Chez Freud, la pulsion (Trieb) se distingue nettement de l’instinct animal (Instinkt) en ce qu’elle est plastique, dénuée d’objet fixé biologiquement à l’avance et intimement liée aux représentations du langage, au fantasme et à l’histoire subjective.
  • Instinct agressif vs Assertion de soi : L’affirmation de soi (assertivité) mobilise l’énergie motrice pour défendre ses droits légitimes et s’exprimer fermement dans le dialogue, sans animosité destructrice ni volonté d’asservir ou de léser son interlocuteur.

15. Synthèse et points clés

L’instinct agressif a constitué une intuition théorique fondamentale pour tenter de percer le mystère de la destructivité humaine tout au long du XXe siècle :

Initialement conçu par l’éthologie et la première métapsychologie comme un flux énergétique hydraulique autonome cherchant une décharge inévitable, le concept a été profondément révisé par les neurosciences et la psychologie cognitive contemporaine. Il n’est plus envisagé comme un destin aveugle ou un besoin spontané d’annihilation, mais plutôt comme un vaste potentiel biologique interactif : une panoplie de systèmes cérébraux dédiés à la défense, à la survie et à la régulation du statut, dont la modulation ultime dépend rigoureusement du contexte affectif, de l’apprentissage éducatif et du cadre culturel qui l’accueillent.

Références

  • Adler, A. (1908). Der Aggressionstrieb im Leben und in der Neurose. Fortschritte der Medizin, 26, 577-584.
  • Anderson, C. A., & Bushman, B. J. (2002). Human aggression. Annual Review of Psychology, 53(1), 27-51.
  • Bandura, A., Ross, D., & Ross, S. A. (1961). Transmission of aggression through imitation of aggressive models. The Journal of Abnormal and Social Psychology, 63(3), 575-582.
  • Buss, A. H., & Perry, M. (1992). The Aggression Questionnaire. Journal of Personality and Social Psychology, 63(3), 452-459.
  • Freud, S. (1920). Jenseits des Lustprinzips. Internationaler Psychoanalytischer Verlag.
  • Lorenz, K. (1963). Das sogenannte Böse: Zur Naturgeschichte der Aggression. Dr. G. Borotha-Schoeler Verlag.

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 23). Instinct agressif : Aux origines de l’hostilité. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=instinct-agressif
Looti, Mohammed. “Instinct agressif : Aux origines de l’hostilité.” Base de données de psychologie en français, 23 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=instinct-agressif.
Looti, Mohammed. “Instinct agressif : Aux origines de l’hostilité.” Base de données de psychologie en français. octobre 23, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=instinct-agressif.