Le harcèlement entre pairs constitue l’un des phénomènes psychosociaux les plus destructeurs du développement infanto-juvénile et de la vie adulte, fracturant le sentiment fondamental de sécurité et d’appartenance de l’individu. Bien loin de se résumer à de simples querelles d’enfants ou à des tensions interpersonnelles banales, cette dynamique destructrice engage la responsabilité d’un écosystème relationnel complexe où se conjuguent abus de pouvoir, détresse émotionnelle et mécanismes d’exclusion systémique.
Harcèlement entre pairs et intimidation (Bullying)
1. Définition concise
Le harcèlement, traditionnellement désigné dans la littérature scientifique internationale sous le terme de bullying, se définit comme une forme spécifique d’agression interpersonnelle intentionnelle, répétée dans le temps, caractérisée par un déséquilibre de pouvoir manifeste ou perçu entre l’agresseur (ou le groupe d’agresseurs) et la victime, cette dernière se trouvant dans l’incapacité de se défendre efficacement par ses propres moyens.
Sur le plan psychologique, ce phénomène transcende l’acte agressif isolé pour s’ériger en une dynamique relationnelle continue d’assujettissement. La cible subit des comportements hostiles récurrents visant à dégrader son intégrité physique, psychologique ou sociale, tandis que l’agresseur assoit son statut ou son contrôle au sein du groupe de pairs. Cette asymétrie relationnelle prive la victime de son agentivité et engendre un état d’hypervigilance chronique néfaste pour sa santé mentale.
Dans le champ de la psychologie contemporaine, le terme englobe aussi bien les agressions directes (violences physiques, intimidations verbales, extorsions) que les agressions indirectes ou relationnelles (ostracisme délibéré, diffusion de rumeurs calomnieuses), ainsi que ses déclinaisons numériques contemporaines au travers du cyberharcèlement.
2. Étymologie et origines linguistiques
L’étymologie du substantif anglais bullying trouve ses racines dans le moyen néerlandais boel, qui désignait initialement un amant, un frère ou un compagnon intime. Au fil des XVIe et XVIIe siècles, le terme a subi une dérive sémantique remarquable en moyen anglais : le mot bully, d’abord utilisé comme un qualificatif affectueux équivalent à « mon cher » ou « brave compagnon », s’est progressivement teinté d’ironie pour désigner un individu fanfaron, querelleur et intimidant, cherchant à s’imposer par la menace.
Dans l’espace francophone, l’appropriation conceptuelle du terme a suscité plusieurs traductions selon les contextes géographiques et institutionnels. Au Québec et au Canada francophone, les vocables « intimidation » et « taxage » ont été privilégiés par les instances éducatives et législatives. En France, en Belgique et en Suisse, le terme « harcèlement » — issu de l’ancien français harer (exciter un chien de chasse, pousser à l’attaque) — s’est imposé, souvent décliné sous les formulations « harcèlement scolaire », « harcèlement entre pairs » ou « harcèlement en milieu de travail ».
L’introduction formelle du concept dans la psychologie scientifique moderne s’est opérée dans les pays scandinaves à la fin des années 1960. Les chercheurs utilisaient initialement le mot suédois mobbing, emprunté aux travaux éthologiques de Konrad Lorenz décrivant l’attaque collective d’un groupe d’animaux plus petits contre un prédateur potentiel. Le chercheur Dan Olweus a ensuite formalisé le concept de bullying afin de souligner que l’agression n’est pas uniquement le fait d’une foule anonyme, mais émane très souvent d’un individu dominant soutenu par des pairs.
3. Prononciation et forme grammaticale
En langue française, l’emprunt linguistique bullying est un substantif masculin invariable, transcrit phonétiquement /ˈbʊl.i.ɪŋ/ en anglais et fréquemment adapté en français hexagonal sous la prononciation /bu.li.iŋ/ ou /bœ.li.iŋ/. Bien qu’il figure régulièrement dans la littérature spécialisée et les revues de recherche en psychologie sociale, l’Office québécois de la langue française ainsi que les institutions éducatives françaises préconisent l’usage des syntagmes nominaux équivalents tels que « harcèlement scolaire », « intimidation entre pairs » ou « persécution entre élèves ».
Sur le plan syntaxique, le terme s’articule généralement avec des prépositions marquant l’interaction ou le contexte : « être victime de bullying », « situation de harcèlement », « comportements d’intimidation ». Les dérivés morphologiques français incluent le verbe transitif « harceler », le participe passé ou adjectif « harcelé(e) », ainsi que le substantif désignant l’instigateur : « harceleur » ou « intimidateur ».
4. Explication conceptuelle approfondie
La caractérisation psychologique du harcèlement repose impérativement sur l’articulation de trois critères diagnostiques fondamentaux, formalisés de façon canonique par le psychologue Dan Olweus : l’intentionnalité hostile, la récurrence temporelle et le déséquilibre de pouvoir. L’absence de l’un de ces trois piliers disqualifie l’étiquette de harcèlement au profit d’autres catégories diagnostiques telles que le conflit interindividuel symétrique, la dispute occasionnelle ou l’acte agressif impulsif ponctuel.
L’intentionnalité implique que l’auteur adopte des comportements dont le but manifeste ou tacite est d’infliger un préjudice physique, matériel ou psychologique à la cible. Même lorsque l’agresseur dissimule son acte sous l’étiquette d’une « plaisanterie » ou d’un « jeu », la répétition délibérée face à des signaux évidents de détresse valide le caractère intentionnel de la conduite agressive.
La récurrence temporelle constitue le vecteur de l’épuisement psychologique de la victime. Contrairement à une rixe isolée, le harcèlement installe la cible dans une temporalité traumatique. La victime subit des attaques répétées sur plusieurs semaines, mois, voire années, ce qui engendre une angoisse d’anticipation constante : la souffrance ne réside pas uniquement dans l’agression vécue, mais dans la certitude anxiogène de sa réitération inéluctable.
Le déséquilibre des forces (power imbalance) représente le cœur dynamique du phénomène. Cette asymétrie peut être de nature physique (force, stature, nombre d’agresseurs), psychologique (assurance, compétences verbales, vulnérabilité affective de la victime) ou sociale (popularité, capital de sympathie, statut hiérarchique au sein du groupe). Ce déséquilibre paralyse les mécanismes de défense habituels de la cible et inhibe toute tentative de négociation ou de résistance.
Loin d’être un dyade close unissant un persécuteur et sa victime, le harcèlement constitue un phénomène éminemment groupal et systémique. Les travaux de la chercheuse finlandaise Christina Salmivalli ont démontré que le harcèlement s’inscrit au sein d’une structure sociale participative où chaque membre de la communauté assume un rôle spécifique qui maintient ou amplifie le cycle de l’intimidation.
5. Développement historique
L’étude systématique du harcèlement s’est articulée à travers plusieurs étapes historiques majeures :
Au XIXe siècle et durant la première moitié du XXe siècle, les violences entre pairs en contexte scolaire ou institutionnel (notamment dans les internats et les académies militaires) étaient couramment considérées comme des rites de passage normatifs ou des épreuves nécessaires à la « formation du caractère ». Bien que des auteurs de fiction tels que Charles Dickens dans Oliver Twist ou Thomas Hughes dans Tom Brown’s School Days aient dépeint la brutalité de ces mécanismes, le monde médical et académique est longtemps demeuré muet sur cette question.
À la fin des années 1960, le médecin suédois Peter-Paul Heinemann introduit le concept de mobbing pour décrire les comportements d’agression collective observés dans les cours d’école suédoises contre un enfant marginalisé. Ses publications alertent l’opinion publique scandinave et ouvrent la voie aux premières investigations scientifiques rigoureuses.
Le tournant paradigmatique s’opère dans les années 1970 et 1980 sous l’impulsion de Dan Olweus, professeur de psychologie à l’Université de Bergen. Suite au suicide tragique de trois adolescents norvégiens en 1982, le ministère de l’Éducation de Norvège confie à Olweus la première grande enquête nationale sur le sujet. Olweus isole les paramètres opérationnels du bullying, publie les premières monographies de référence et conçoit le premier plan mondial de prévention globale à l’échelle des établissements scolaires.
À partir des années 1990, la recherche s’internationalise rapidement. Au Royaume-Uni, Peter K. Smith impulse d’ambitieux travaux sur l’évaluation empirique des violences scolaires. Au Japon, les chercheurs se penchent sur le phénomène dramatique de l’ijime. Dans les années 2000, l’avènement des technologies de l’information et de la communication donne naissance au concept de cyberharcèlement (cyberbullying), déplaçant le théâtre des hostilités de l’enceinte de l’école vers la sphère numérique illimitée.
6. Fondements théoriques
L’analyse psychologique du harcèlement mobilise plusieurs paradigmes théoriques fondamentaux issus de la psychologie sociale, du développement et de la théorie de l’évolution :
La théorie de l’apprentissage social, théorisée par Albert Bandura, postule que les comportements d’intimidation s’acquièrent et se renforcent par modelage, imitation et observation des conséquences vicariantes. L’enfant qui observe des figures d’autorité ou des pairs dominants obtenir des gratifications matérielles ou sociales par le recours à la force apprend que l’agression constitue une stratégie instrumentale efficace pour asseoir son pouvoir.
Le concept de désengagement moral, développé également par Albert Bandura, éclaire les processus cognitifs par lesquels les agresseurs et les spectateurs s’affranchissent de leurs inhibitions morales habituelles. Par le biais de la diffusion de la responsabilité (« tout le monde le faisait »), du dénigrement de la victime (« elle l’a bien cherché ») et de l’euphémisation du vocabulaire (« c’était juste pour rire »), les individus justifient leurs conduites destructrices sans éprouver de culpabilité.
Le modèle socio-écologique d’Urie Bronfenbrenner envisage le harcèlement non pas comme une anomalie purement individuelle, mais comme la résultante de transactions continues entre de multiples systèmes interconnectés : l’ontosystème (traits de personnalité, tempérament), le microsystème (dynamique familiale, climat de classe), le mésosystème (liens école-parents), l’exosystème (politiques éducatives, quartier) et le macrosystème (normes sociétales entourant la compétition, la violence et le genre).
Les théories évolutionnistes et de la dominance sociale soutiennent que l’intimidation entre pairs répond à des fonctions adaptatives ancestrales visant l’acquisition et la préservation de ressources, l’élévation du statut hiérarchique au sein du groupe et la régulation de l’accès aux partenaires privilégiés. Dans cette perspective, le harcèlement est appréhendé comme une stratégie agressive calibrée pour maximiser les gains statutaires tout en minimisant les risques de représailles.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
La taxonomie contemporaine du harcèlement distingue plusieurs formes et dimensions opératoires :
- Harcèlement physique direct : Manifestations tangibles de violence corporelle incluant les coups, bousculades délibérées, croche-pieds, crachats, ainsi que les dégradations, confiscations ou vols récurrents d’effets personnels.
- Harcèlement verbal direct : Attaques orales explicites telles que les insultes répétées, humiliations publiques, sobriquets dégradants, sarcasmes destructeurs, provocations et menaces explicites de violences futures.
- Harcèlement indirect ou relationnel : Agressions subtiles visant à ruiner le réseau social de la victime. Cette forme inclut l’ostracisme délibéré, l’exclusion systématique des jeux ou des groupes de travail, la propagation de rumeurs fallacieuses, les ricanements et les regards hostiles coordonnés.
- Cyberharcèlement : Prolongement et amplification des dynamiques d’agression par l’entremise des plateformes numériques, réseaux sociaux, messageries instantanées et jeux en ligne. Il se caractérise par l’anonymat partiel de l’agresseur, une diffusion virale immédiate et l’absence d’espace de répit pour la cible.
- Harcèlement discriminatoire : Pratiques d’intimidation ciblées sur des caractéristiques identitaires réelles ou supposées, telles que l’orientation sexuelle (harcèlement homophobe), le genre, l’origine ethnique, la religion, ou la présence d’une neuroatypie ou d’un handicap physique ou mental.
8. Exemples et cas illustratifs
Afin de mieux appréhender les subtilités de cette dynamique dans le quotidien scolaire et relationnel, deux vignettes cliniques emblématiques peuvent être analysées :
Cas n° 1 : Harcèlement relationnel et exclusion passive. Léa, élève de 12 ans nouvellement arrivée dans son collège, fait l’objet d’un rejet concerté orchestré par l’élève la plus populaire de sa classe. Dès son entrée en salle de classe, les autres élèves se taisent brusquement ou échangent des regards entendus. Lors des travaux en équipe et au réfectoire, aucune place ne lui est accordée, les élèves plaçant volontairement leurs manteaux sur les chaises libres. Sur les réseaux sociaux, des captures d’écran de ses publications sont détournées et commentées dans un groupe de discussion privé dont elle est exclue. Bien qu’aucune violence physique ne soit constatée, l’exposition prolongée à cette invisibilisation sociale et à ce dénigrement latent provoque chez Léa un syndrome anxio-dépressif sévère et une phobie scolaire progressive.
Cas n° 2 : Harcèlement direct et cyberharcèlement articulés. Thomas, 14 ans, présente une timidité marquée et d’excellentes notes académiques. Un groupe de trois camarades le cible au quotidien : bousculades « accidentelles » dans les couloirs, extorsion de son argent de poche et moqueries répétées sur sa voix et son habillement. Les agresseurs filment une séquence où ils renversent son plateau au réfectoire et publient la vidéo sur une plateforme vidéo en ligne avec un mot-dièse humiliant. En l’espace de 48 heures, la vidéo cumule des milliers de vues et des dizaines de commentaires sarcastiques d’élèves de tout l’établissement. Thomas développe une hypervigilance somatique permanente, des insomnies sévères et des attaques de panique matinales à l’idée de franchir le portail de son école.
9. Mesure et évaluation psychologique
L’évaluation quantitative et qualitative du harcèlement représente un défi méthodologique majeur en raison de la dissimulation fréquente des faits, de la honte ressentie par les victimes et de la crainte de représailles. Les psychologues et chercheurs s’appuient sur un éventail d’instruments validés :
Le questionnaire le plus célèbre et le plus robuste demeure le Olweus Bully/Victim Questionnaire (OBVQ). Cet outil psychométrique standardisé mesure la fréquence, la nature et les lieux des agressions subies ou perpétrées au cours des mois écoulés, tout en fournissant une définition univoque du phénomène aux répondants avant la passation pour éviter les biais de subjectivité.
D’autres instruments psychométriques font autorité, tels que l’Illinois Bullying Scale (IBS), qui permet de dissocier les scores d’agression physique, verbale et de victimisation, ainsi que le Peer Relations Assessment Questionnaire (PRAQ) conçu par Ken Rigby. Dans le domaine du cyberharcèlement, la Cyberbullying and Online Aggression Survey (COAS) évalue les comportements d’agression en ligne sous différentes facettes.
Au-delà des auto-évaluations, les protocoles sociométriques issus de la tradition de Jacob L. Moreno s’avèrent indispensables. Ils reposent sur les nominations par les pairs : chaque élève identifie confidentiellement les camarades qu’il perçoit comme agresseurs, victimes, défenseurs ou suiveurs. Cette approche triangulée, complétée par les hétéro-évaluations des enseignants et du personnel de vie scolaire, permet de cartographier avec exactitude la structure socio-affective du groupe et d’identifier les signaux faibles.
10. Applications et portée pratique
La compréhension des rouages du harcèlement a conduit au développement de programmes d’intervention scolaires globaux, dits « à l’échelle de l’établissement tout entier » (whole-school approach) :
Le programme de référence le plus éprouvé empiriquement est le programme de prévention d’Olweus (OBPP). Il structure des actions simultanées à quatre niveaux : l’établissement (formation du personnel, règles claires contre l’intimidation), la classe (définition collective de chartes relationnelles, réunions régulières de régulation), l’individu (entretiens séparés et ciblés avec agresseurs et victimes) et la communauté (implication étroite des parents).
En Finlande, le programme KiVa a révolutionné la lutte contre le harcèlement en focalisant l’effort d’intervention sur les témoins et spectateurs (bystanders). Au moyen d’ateliers pédagogiques interactifs et de jeux de rôle virtuels, KiVa apprend aux élèves à modifier les normes du groupe, à refuser d’accorder du prestige social à l’agresseur et à apporter un soutien empathique explicite à la victime. Cette approche a prouvé son efficacité dans la réduction significative du harcèlement et de la détresse psychologique associée.
Dans le registre de la remédiation et de la résolution des situations déclarées, la méthode de la préoccupation partagée (élaborée par Anatol Pikas) privilégie une approche non punitive et responsabiliste. Par des entretiens individuels courts et répétés avec chaque élève impliqué, le professionnel suscite un sentiment d’empathie et conduit l’élève à formuler des propositions constructives pour améliorer le bien-être de la cible, désamorçant ainsi les réflexes défensifs habituels.
11. Recherches et preuves empiriques
Les investigations en épidémiologie psychiatrique et en neurosciences affectives ont mis en évidence l’extrême gravité des séquelles associées au harcèlement entre pairs :
Les études longitudinales de grande envergure, à l’instar de la cohorte britannique Avon Longitudinal Study of Parents and Children (ALSPAC) et des travaux de William E. Copeland, démontrent que les répercussions du harcèlement subi durant l’enfance persistent plusieurs décennies plus tard. Les adultes ayant été victimisés dans leur jeunesse présentent des taux significativement plus élevés de troubles dépressifs majeurs, de troubles anxieux généralisés, de conduites addictives et de précarité économique comparativement aux pairs non victimisés.
Sur le plan suicidaire, la méta-analyse pionnière de Mitch van Geel et ses collaborateurs a confirmé une association statistique robuste entre la victimisation par intimidation et l’émergence d’idéations suicidaires et de tentatives de suicide à l’adolescence, le risque étant encore exacerbé en cas de cyberharcèlement en raison de l’exposition permanente sans sanctuaire protecteur.
La recherche clinique a également caractérisé le profil particulier des « agresseurs-victimes » (bully-victims). Cette sous-population cumule l’impulsivité, des déficits de régulation émotionnelle, une détresse relationnelle aiguë et des taux d’adversité familiale élevés. Ces individus présentent les profils psychopathologiques les plus sévères et le pronostic développemental le plus défavorable de tous les sous-groupes examinés.
12. Considérations culturelles et transculturelles
Si la dynamique d’intimidation constitue une constante universelle de l’espèce humaine observable dans toutes les sociétés industrialisées ou traditionnelles, ses manifestations phénoménologiques varient en fonction des matrices culturelles :
Dans les sociétés occidentales individualistes, le harcèlement prend fréquemment la forme d’agressions manifestes, physiques ou verbales, visant la démarcation personnelle, l’affirmation d’un statut singulier ou l’exploitation de la faiblesse perçue d’un pair perçu comme déviant par rapport aux standards de performance.
Au Japon, le phénomène d’ijime présente des spécificités socio-culturelles notables. Ancré dans une culture collectiviste valorisant l’harmonie du groupe et la conformité stricte, l’ijime s’exprime majoritairement par un bannissement social collectif et une mise à l’écart invisible de l’individu qui dévie de la norme du groupe. Le harcèlement est souvent perpétré par des pairs de la même classe sous le regard silencieux de la majorité, aboutissant dans certains cas dramatiques au phénomène de retrait social absolu (hikikomori) ou au suicide des élèves.
En Corée du Sud, le concept de wang-tta désigne similairement une forme brutale d’ostracisme collectif où un individu est systématiquement désigné comme le paria du groupe. Ces observations transculturelles soulignent que l’expression du harcèlement est profondément médiatisée par les valeurs morales, les structures de groupe et les seuils de tolérance communautaires régissant chaque aire culturelle.
13. Critiques, controverses et limites
La recherche sur le harcèlement fait l’objet de vifs débats théoriques, méthodologiques et juridiques contemporains :
La première controverse concerne le critère canonique de « répétition ». À l’ère numérique, la publication unique d’une photographie dégradante ou d’un message insultant sur un réseau social peut être vue, partagée ou « likée » des millions de fois par des tiers. De ce fait, un acte perpétré une seule fois par un individu produit un impact répété et démultiplié à l’infini sur la victime. De nombreux chercheurs plaident ainsi pour un assouplissement de ce critère dans la définition opérationnelle du cyberharcèlement.
Une seconde limite concerne la pathologisation individuelle versus la responsabilité systémique. Les approches exclusivement centrées sur le profil psychologique de l’agresseur ou de la victime risquent de masquer les dysfonctionnements institutionnels des établissements scolaires, l’insuffisance de surveillance adulte et la responsabilité des plateformes numériques qui monétisent l’attention par des algorithmes récompensant la conflictualité et les lynchages virtuels.
Enfin, l’efficacité des politiques de « tolérance zéro » fait l’objet d’une contestation scientifique majeure. Les études de psychologie criminologique ont prouvé que l’application mécanique d’exclusions disciplinaires sévères ne réduit pas la prévalence du harcèlement et contribue au contraire à marginaliser davantage les élèves agresseurs tout en rompant le lien de confiance nécessaire au signalement par les élèves témoins.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour garantir la rigueur de l’évaluation psychologique, il convient d’opérer des distinctions nettes entre le harcèlement et d’autres concepts voisins :
- Conflit interpersonnel : Différend ou altercation opposant deux individus de pouvoir équivalent. Bien qu’il puisse générer de la colère ou des violences verbales, le conflit n’implique pas d’asymétrie structurelle insurmontable et peut se résoudre par la négociation directe.
- Chahut ou taquinerie amicale (teasing) : Interactions humoristiques réciproques entre pairs où l’intention est ludique, l’affect partagé positif, et où chaque protagoniste conserve la faculté d’interrompre l’interaction si un inconfort survient.
- Violence sporadique ou agression ponctuelle : Acte agressif isolé, physique ou verbal, survenant lors d’une montée pulsionnelle sans caractère de harcèlement récurrent ou planifié dans le temps.
- Harcèlement moral au travail (mobbing) : Forme homologue du harcèlement transposée au monde professionnel des adultes, caractérisée par des abus de pouvoir hiérarchique, des manœuvres de déstabilisation professionnelle et des atteintes à la dignité au sein d’une organisation.
- Ostracisme : Fait d’ignorer ou de rejeter délibérément un individu sans agression active, qui constitue une composante fréquente du harcèlement relationnel mais peut survenir hors d’une campagne organisée d’intimidation.
15. Synthèse et points clés
Le harcèlement entre pairs est un phénomène systémique d’agression caractérisé par trois dimensions indissociables : l’intention délibérée de nuire, la répétition temporelle et une asymétrie de pouvoir écrasante privant la cible de tout moyen d’auto-défense immédiat.
L’agression prend des formes diverses, allant de la violence physique et verbale explicite à des formes plus insidieuses d’exclusion relationnelle et de traque numérique (cyberharcèlement). Ces attaques ne peuvent être réduites à une querelle dyadique mais reposent sur un écosystème groupal complexe où les spectateurs valident ou freinent les conduites abusives.
Les conséquences sur la santé mentale sont profondes, durables et s’étendent tout au long de la vie adulte, exposant les victimes à des risques majeurs de dépression, d’anxiété et de conduites suicidaires. Les programmes de prévention les plus efficaces, tels que KiVa et l’approche d’Olweus, démontrent que seule une mobilisation collective systémique responsabilisant l’ensemble de la communauté permet d’enrayer durablement cette dynamique de destruction psychologique.
Références
- Bandura, A. (2002). Selective moral disengagement in the exercise of moral agency. Journal of Moral Education, 31(2), 101-119. https://doi.org/10.1080/0305724022014322
- Copeland, W. E., Wolke, D., Angold, A., & Costello, E. J. (2013). Adult psychiatric outcomes of bullying and being bullied by peers in childhood and adolescence. JAMA Psychiatry, 70(4), 419-426. https://doi.org/10.1001/jamapsychiatry.2013.504
- Olweus, D. (1993). Bullying at school: What we know and what we can do. Blackwell Publishers. https://www.wiley.com/en-us/Bullying+at+School%3A+What+We+Know+and+What+We+Can+Do-p-9780631193302
- Salmivalli, C. (2010). Bullying and the peer group: A review. Aggression and Violent Behavior, 15(2), 112-120. https://doi.org/10.1016/j.avb.2009.08.007
- van Geel, M., Vedder, P., & Tanilon, J. (2014). Relationship between peer victimization, cyberbullying, and suicide in children and adolescents: A meta-analysis. JAMA Pediatrics, 168(5), 435-442. https://doi.org/10.1001/jamapediatrics.2013.4143