Le phénomène du gros mensonge constitue l’une des manifestations les plus troublantes de l’ingénierie psychosociale et de la manipulation des masses contemporaines. En défiant l’entendement par son audace démesurée, cette technique subvertit les défenses critiques individuelles et altère en profondeur le consensus épistémique d’une société.
Le gros mensonge (Big Lie)
1. Définition concise
Le gros mensonge désigne une technique de propagande et de manipulation cognitive consistant à affirmer avec aplomb une contre-vérité si colossale, récurrente et impudente que les auditeurs répugnent à croire qu’un individu puisse concevoir l’audace d’un tel déni du réel. Le postulat fondamental repose sur l’idée que le public ordinaire, habitué aux petits subterfuges de la vie quotidienne, suppose naturellement qu’une allégation d’une telle ampleur doit nécessairement contenir un fragment indéniable de réalité.
Sur le plan psychologique, ce procédé exploite plusieurs failles intrinsèques de la cognition humaine, notamment la tendance naturelle au traitement superficiel des énoncés familiers, le conformisme de groupe et l’aversion viscérale pour l’incertitude. Loin de s’apparenter à une simple ruse ou à une tromperie ordinaire, le gros mensonge se structure en un véritable système narratif totalisant destiné à redéfinir la perception collective d’un événement, d’un groupe d’individus ou d’un ordre sociopolitique entier.
Dans le domaine des sciences du comportement et de la psychologie sociale contemporaine, le terme qualifie un vecteur d’endoctrinement reposant sur l’amplification délibérée d’une prémisse fausse jusqu’à ce qu’elle supplante l’évidence factuelle au sein d’une communauté interprétative réceptive ou vulnérable.
2. Étymologie et origines linguistiques
L’expression trouve sa genèse sémantique dans la locution allemande große Lüge, introduite explicitement par Adolf Hitler en 1925 dans son manifeste programmatique Mein Kampf. Dans un passage notoire du chapitre X, l’auteur use de ce concept pour projeter fallacieusement sur la communauté juive viennoise et les sociaux-démocrates la responsabilité de l’effondrement de l’effort de guerre impérial allemand de 1918, fondant le mythe réactionnaire du « coup de poignard dans le dos » (Dolchstoßlegende).
L’argumentaire originel postulait que les masses tombent plus facilement sous l’emprise d’un grand mensonge que d’un petit mensonge, car elles-mêmes commettent régulièrement de menues fraudes mais rougiraient d’orchestrer une fabulation d’une envergure monumentale. Dès lors, l’esprit populaire ne concevrait pas la possibilité d’une fausseté absolue et accorderait une présomption de crédibilité au menteur triomphant.
Le syntagme fut ultérieurement systématisé, analysé puis disséqué en anglais sous la désignation Big Lie par les services de renseignement alliés durant la Seconde Guerre mondiale, notamment à travers les travaux du psychanalyste Walter C. Langer pour l’Office of Strategic Services (OSS) américain. Il a été naturalisé dans la langue française sous les vocables de « gros mensonge » ou « mensonge colossal », s’inscrivant durablement dans le lexique de l’analyse sémiotique, de la rhétorique politique et de la psychologie sociale appliquée.
3. Prononciation et formes grammaticales
Sur le plan grammatical, « gros mensonge » est un syntagme nominal masculin singulier (au pluriel : « gros mensonges »). Sur le plan phonétique en français standard, il s’articule /ɡʁo mɑ̃.sɔ̃ʒ/. L’adjectif épithète antéposé « gros » qualifie la démesure de l’assertion plutôt que sa dimension matérielle, indiquant une hypertrophie symbolique et persuasive.
Dans l’usage sociologique et académique, on emploie fréquemment des variantes formulaires telles que la « technique du gros mensonge », la « doctrine du grand mensonge » ou l’anglicisme d’emprunt conceptuel « Big Lie technique ». Le syntagme régit des constructions transitives directes lorsqu’il s’associe aux dynamiques de communication manipulatoire (« diffuser, orchestrer, marteler ou institutionnaliser un gros mensonge »).
L’usage contemporain distingue le gros mensonge générique, qui s’applique à toute tromperie monumentale, du Gros Mensonge institutionnalisé à visée totalisante, souvent doté de majuscules pragmatiques pour marquer son statut de paradigme idéologique unifié articulé par un appareil de pouvoir ou une faction radicalisée.
4. Explication conceptuelle détaillée
La mécanique cognitive sous-jacente au gros mensonge se distingue radicalement de la duperie interpersonnelle classique. Lorsqu’un individu ment dans une transaction quotidienne, il ajuste généralement son propos aux marges du vraisemblable afin de minimiser le risque de détection : le mensonge y demeure modeste, opportuniste et défensif. À l’opposé, le gros mensonge adopte une posture offensive et hégémonique. Son immensité même neutralise le scepticisme habituel, car un observateur rationnel éprouve une dissonance extrême à concevoir qu’un émetteur puisse inventer une réalité alternative de toutes pièces en bravant frontalement les faits vérifiables.
Ce stratagème déploie une efficacité disproportionnée par l’entremise de ce que la psychologie cognitive nomme l’effet de vérité illusoire. Selon ce principe fondamental validé par de multiples expériences en laboratoire, le cerveau humain tend à utiliser la familiarité et la fluidité de traitement perceptif comme des heuristiques indirectes d’exactitude factuelle. Lorsqu’un message est répété avec une intensité incantatoire et sans nuance, sa trace mnésique devient aisément accessible ; cette fluidité cognitive est inconsciemment assimilée à une probabilité de véracité, neutralisant l’esprit critique.
En outre, le gros mensonge modifie le seuil d’admissibilité du débat public. En posant une aberration majeure au cœur de l’arène discursive, il oblige les interlocuteurs, les détracteurs et les médias d’investigation à dépenser une énergie cognitive et argumentative disproportionnée pour en démontrer l’invalidité — un phénomène documenté en sociologie des sciences sous le nom de loi de Brandolini ou principe d’asymétrie des fadaises. Même lorsque le mensonge est réfuté de façon irréfutable, l’existence même de la controverse laisse dans l’esprit collectif un doute diffus selon lequel « il n’y a pas de fumée sans feu ».
Enfin, le gros mensonge fonctionne comme un catalyseur d’identité collective et d’alignement tribal. Pour les adeptes d’un mouvement idéologique, adhérer publiquement à une affirmation manifestement contraire au réel ne constitue pas une simple erreur de jugement, mais un serment d’allégeance sociologique. Plus l’affirmation est déconnectée de la factualité empirique, plus son adoption collective agit comme une démarcation tranchée entre le groupe d’appartenance loyal et le hors-groupe perçu comme hostile ou corrompu.
5. Évolution historique
Bien que l’expression émerge au vingtième siècle, la stratégie consistant à asseoir une domination sur un faux colossal trouve des résonances ancestrales. L’Antiquité et le Moyen Âge ont connu des falsifications majeures, à l’image de la pseudo-Donation de Constantin, forgée de toutes pièces au VIIIe siècle pour conférer à la papauté l’autorité temporelle sur l’Occident romain, et dont l’énormité juridique découragea toute contestation formelle durant des siècles jusqu’à sa déconstruction philologique par Laurent Valla au XVe siècle.
Le basculement moderne s’opère durant la première moitié du XXe siècle, avec l’avènement des médias de masse (radio, presse à grand tirage, actualités cinématographiques) qui permettent pour la première fois d’inonder simultanément l’espace mental de millions d’individus. Adolf Hitler en formalise la description réflexive en 1925, mais c’est Joseph Goebbels, ministre de la Propagande du Troisième Reich, qui en optimise l’ingénierie opérationnelle, théorisant que toute contradiction doit être impitoyablement bannie et que la simplification manichéenne outrancière constitue le pivot de l’adhésion populaire.
Durant la guerre froide, les appareils de désinformation soviétiques adaptent cette logique à travers les mesures actives du KGB. L’opération « Denver » (ou « Infektion ») menée durant les années 1980 en offre une illustration frappante : les services de renseignement de l’Est ont délibérément forgé et disséminé la théorie selon laquelle le virus du VIH/Sida aurait été conçu dans des laboratoires militaires américains à Fort Detrick. Malgré son absurdité biologique totale, cette allégation géopolitique colossale a essaimé sur plusieurs continents avant d’être officiellement rétractée sous Mikhaïl Gorbatchev.
À l’ère numérique contemporaine, le gros mensonge a muté sous l’effet des algorithmes de recommandation, des réseaux socionumériques et des chambres d’écho virtuelles. L’atomisation de l’information a permis la prolifération de récits alternatifs de masse, allant de la contestation systématique des processus électoraux démocratiques jusqu’au négationnisme climatique délibéré, démontrant que l’architecture décentralisée d’Internet n’immunise nullement les sociétés contre la cristallisation de tromperies titanesques.
6. Fondements théoriques
La pérennité et la redoutable force de persuasion du gros mensonge s’articulent à l’intersection de multiples champs de la recherche psychologique et comportementale :
D’un point de vue de la psychologie sociale, la théorie de la dissonance cognitive formulée par Leon Festinger (1957) explicite la résistance forcenée des sujets face aux faits réfutant leur croyance. Lorsqu’une communauté a investi son identité, sa loyauté émotionnelle ou son statut social dans une narration majeure, la découverte de sa fausseté engendre une tension psychique insupportable. Pour atténuer cette dissonance, les individus préfèrent rationaliser, discréditer les émetteurs de preuves factuelles ou adhérer à des ramifications conspirationnistes encore plus complexes plutôt que de reconnaître l’ampleur de leur illusion originelle.
Sur le plan des neurosciences cognitives et des modèles de double processus (comme ceux théorisés par Daniel Kahneman et Amos Tversky), le gros mensonge prend d’assaut le « Système 1 » — rapide, intuitif, gouverné par les affects et l’heuristique de représentativité — tout en saturant ou en esquivant le « Système 2 », délibératif, logique et énergivore. La charge affective (peur, fierté, indignation morale) injectée dans le message neutralise la vigilance épistémique, mécanisme adaptatif pourtant décrit par Dan Sperber pour prémunir les agents humains contre la manipulation verbale.
Dans le domaine de la sémiotique et de la sociologie de la connaissance, les travaux de Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme (1951) et Vérité et politique (1967) soulignent que le but ultime du mensonge totalitaire n’est pas tant de faire croire à une fausseté spécifique que d’annihiler chez les citoyens le sens même de la distinction entre le vrai et le faux, aboutissant à une apathie intellectuelle et à une désorientation morale favorables à l’assujettissement autoritaire.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
L’architecture opérationnelle d’un gros mensonge efficace s’articule autour de composantes structurelles et fonctionnelles précises :
- L’incommensurabilité de l’allégation : La proposition centrale ne constitue pas un infléchissement mineur des faits, mais un renversement axiologique ou ontologique complet de la réalité observable.
- Le martèlement incantatoire : L’affirmation fait l’objet d’une réitération inlassable au moyen de canaux synchronisés, saturant l’écologie attentionnelle de la cible jusqu’à ce que la répétition tienne lieu de preuve testimoniale.
- L’immunisation inférentielle : La théorie est construite de façon auto-immunisée contre la réfutation ; toute preuve contradictoire est préalablement requalifiée comme une tentative de dissimulation orchestrée par les « véritables conspirateurs ».
- La polarisation identitaire manichéenne : L’adoption du mensonge est érigée en vertu d’appartenance civique ou morale, tandis que son rejet est assimilé à une trahison, à la compromission ou à une tare cognitive du camp adverse.
- La désignation d’un bouc émissaire : La narration désigne systématiquement un groupe spécifique comme l’artisan clandestin du péril ou de la spoliation dénoncée, canalisant ainsi les frustrations socioéconomiques diffuses vers une cible tangible.
On peut distinguer trois typologies dominantes : le mensonge mythologique de fondation (visant à légitimer rétrospectivement la prise de pouvoir ou la supériorité d’une caste), le mensonge conjoncturel de crise (destiné à masquer un échec désastreux ou une défaite militaire en invoquant un sabotage interne), et le mensonge d’attribution subversive (visant à accuser l’adversaire de commettre exactement les exactions que l’on perpètre soi-même, par projection psychologique institutionnalisée).
8. Exemples et cas illustratifs
L’histoire contemporaine fournit des illustrations patentes de la mise en œuvre de cette stratégie persuasive agressive :
Un cas d’école paradigmatique demeure le mythe du « coup de poignard dans le dos » (Dolchstoßlegende) propagé par l’état-major impérial allemand (notamment les généraux Paul von Hindenburg et Erich Ludendorff) à la suite de l’armistice de 1918. Refusant d’assumer l’épuisement militaire et matériel de l’armée impériale face aux forces alliées, la hiérarchie militaire a imposé le récit fallacieux d’une armée invaincue sur le champ de bataille, prétendument trahie de l’intérieur par les socialistes, les républicains et les Juifs. Ce gros mensonge a gangrené la République de Weimar et pavé la voie psychologique à l’idéologie génocidaire nazie.
Un autre exemple retentissant concerne les prétendues « armes de destruction massive » (ADM) détenues par le régime irakien en 2003. Orchestrée au sommet de l’administration américaine, cette allégation géopolitique majeure — illustrée par la fiole brandie par Colin Powell devant le Conseil de sécurité des Nations unies — s’appuyait sur des rapports falsifiés ou décontextualisés pour justifier une invasion armée préventive, démontrant que les appareils démocratiques ne sont pas étanches à l’utilisation d’affirmations disproportionnées fondées sur la manipulation d’indices ambigus.
Plus récemment, la contestation des résultats de l’élection présidentielle américaine de 2020 a été formellement qualifiée par les politologues et les sociologues des médias de « Big Lie contemporain ». L’affirmation selon laquelle le scrutin aurait été massivement truqué par une conspiration institutionnelle transnationale, bien que rejetée par plus de soixante tribunaux et invalidée par les audits électoraux officiels, a été adoptée par des dizaines de millions de citoyens, culminant lors de l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021.
9. Mesure, évaluation et détection
La mesure empirique de l’adhésion au gros mensonge relève de la psychométrie sociale et des méthodologies expérimentales d’évaluation des croyances épistémiquement injustifiées :
Les chercheurs utilisent fréquemment des échelles d’évaluation de la pensée conspirationniste, telles que la Generic Conspiracist Beliefs Scale (GCB) ou des batteries de tests mesurant la susceptibilité aux fausses nouvelles (comme le Cognitive Reflection Test de Frederick, corrélé négativement avec la crédulité face aux énoncés fallacieux). L’évaluation de l’effet de vérité illusoire se quantifie quant à elle en mesurant l’élévation différentielle des scores de plausibilité attribués à des propositions factuellement erronées après des phases contrôlées d’exposition répétée.
En psycholinguistique computationnelle, des outils de modélisation du traitement automatique du langage naturel (TALN) permettent d’analyser la propagation virale de ces narrations sur les réseaux numériques. Les chercheurs quantifient des variables critiques telles que la vitesse de diffusion en cascade, la cohésion lexicale des messages, la charge de sentiment négatif et l’entropie textuelle, révélant que les récits fallacieux disproportionnés se propagent en moyenne plus rapidement et pénètrent plus profondément les réseaux que les rectifications factuelles.
La détection repose sur des grilles d’audit de l’intégrité informationnelle évaluant la traçabilité des sources primaires, la conformité aux méthodologies de consensus scientifique et l’identification de marqueurs rhétoriques propres à la manipulation : recours au faux dilemme, décontextualisation sélective des preuves et attaque ad hominem systématique contre les contradicteurs.
10. Applications et portée pratique
L’étude approfondie du gros mensonge offre des débouchés opérationnels majeurs dans plusieurs disciplines appliquées :
Dans le domaine de l’éducation aux médias et à l’esprit critique, la compréhension des biais cognitifs instrumentalisés par les fabrications colossales oriente la conception de programmes de « pré-bunking » ou d’inoculation psychologique. Développée par des psychologues cognitivistes, cette approche consiste à exposer préventivement les individus à une forme atténuée des tactiques de manipulation rhétorique, stimulant ainsi leurs défenses analytiques avant qu’ils ne soient confrontés à des campagnes de désinformation massives.
En communication institutionnelle et en gestion de crise, l’analyse du gros mensonge dicte des stratégies d’endiguement rigoureuses. Les spécialistes recommandent d’éviter la simple répétition du mythe pour le démentir — ce qui risquerait de renforcer par mégarde sa familiarité cognitive auprès du public —, privilégiant la méthode du « sandwich de vérité » : énoncer d’abord le fait avéré, identifier explicitement le sophisme ou le mensonge sans lui offrir le premier rôle narratif, puis réitérer l’explication factuelle.
Dans le secteur de la cybersécurité et de la gouvernance des plateformes numériques, l’analyse comportementale guide l’architecture des algorithmes de modération. Elle inspire la mise en place de frictions cognitives délibérées (comme l’invitation à lire un article avant de le partager ou l’avertissement contextuel de vérificateurs indépendants) afin d’interrompre l’impulsivité du partage sur les plateformes et de court-circuiter l’automatisation du mimétisme de masse.
11. Recherche empirique et données scientifiques
La psychologie cognitive contemporaine a validé par une vaste littérature expérimentale la vulnérabilité de l’appareil psychique humain aux narrations fausses réitérées :
Les expériences fondatrices de Hasher, Goldstein et Toppino (1977) ont établi les bases quantitatives de la répétition comme vecteur de crédibilité. Les participants jugeaient la véracité d’énoncés plausibles répétés sur plusieurs semaines : la fréquence d’exposition augmentait de manière statistiquement significative l’attribution de vérité, un résultat reproduit ultérieurement même lorsque les sujets avaient été informés au préalable de la nature fallacieuse des sources.
Les travaux de Gordon Pennycook et David Rand (2018-2020) ont enrichi cette compréhension en démontrant que l’biais de confirmation et la paresse analytique jouent un rôle déterminant dans l’acceptation des affirmations hyperboliques. Leurs protocoles empiriques révèlent que même une exposition unique préalable à un titre fallacieux monumental accroît sa véracité perçue lors d’une exposition ultérieure, indépendamment des orientations politiques initiales des participants.
Parallèlement, les recherches de Stephan Lewandowsky sur l’inertie des croyances erronées (belief perseverance) montrent que la rétractation pure et simple d’un mensonge laisse persister une empreinte cognitive durable dans le modèle mental des individus (l’effet d’influence continue). Les sujets continuent d’utiliser les éléments du mensonge pour expliquer des chaînes causales, même après avoir expressément admis que l’information initiale était frauduleuse, à moins qu’un récit alternatif complet, plausible et émotionnellement satisfaisant ne vienne combler le vide explicatif.
12. Considérations socioculturelles et contextuelles
L’efficacité du gros mensonge est intimement tributaire de l’écosystème socioculturel et des fractures historiques propres à chaque communauté humaine :
Dans les cultures caractérisées par un faible capital social et une défiance institutionnelle généralisée envers l’État, la presse établie ou le corps médical, l’acceptation de narrations hétérodoxes massives s’avère exponentielle. Le mensonge y est reçu non pas comme une tromperie, mais comme une contre-vérité émancipatrice révélant la corruption présumée des élites dirigeantes.
Les contextes de traumatisme collectif, de défaite géopolitique, de précarisation économique ou de transition sociétale rapide constituent des terreaux particulièrement propices. Dans ces configurations de vulnérabilité émotionnelle, le gros mensonge remplit une fonction anxiolytique inconsciente : en fournissant une explication monolithique, externe et intentionnelle au malheur collectif, il restaure un sentiment illusoire de contrôle et d’intelligibilité face à un réel chaotique et déstabilisant.
Par ailleurs, les variations culturelles dans les styles de communication influencent l’adoption du stratagème. Dans les sociétés à haut contexte où l’harmonie de groupe et l’adhésion aux figures d’autorité dominent la confrontation directe, la remise en cause d’un mensonge émis par un leader charismatique présente un coût social prohibitif, favorisant le silence conformiste (la « spirale du silence » modélisée par Elisabeth Noelle-Neumann) au détriment de l’intégrité factuelle.
13. Critiques, controverses et limites
Bien que son usage soit largement attesté dans l’analyse critique contemporaine, le concept de gros mensonge suscite plusieurs réserves épistémologiques et méthodologiques au sein de la communauté académique :
Certains théoriciens des sciences de la communication mettent en garde contre l’illusion de toute-puissance de la propagande (parfois qualifiée de « modèle de la seringue hypodermique »). Attribuer l’adhésion d’une foule à la seule manipulation hypnotique d’un gros mensonge revient à nier la subjectivité, la rationalité limitée et l’agentivité des récepteurs. Souvent, les individus n’adhèrent pas parce qu’ils sont passivement « dupés », mais parce que le récit sert activement leurs intérêts idéologiques, identitaires ou psychologiques préexistants.
Une seconde controverse réside dans le risque de circularité rhétorique et d’instrumentalisation partisane du label. Dans le discours politique polarisé, qualifier l’argumentaire adverse de « gros mensonge » tend à devenir une arme polémique commode pour délégitimer l’opposant sans engager de réfutation substantielle, risquant d’éroder davantage la qualité de la délibération démocratique et de neutraliser toute recherche honnête de consensus épistémique.
Enfin, sur le plan de la délimitation théorique, la frontière entre un gros mensonge délibéré, une hallucination idéologique sincère partagée par les leaders eux-mêmes, et une mythologie politique émergente demeure notoirement poreuse. Si l’intention délibérée de tromper est au cœur de la définition classique du mensonge, il est fréquemment impossible de discerner empiriquement si les acteurs qui propagent ces contrevérités colossales opèrent en cyniques manipulateurs ou en premiers convertis de leur propre système d’illusions.
14. Notions connexes et distinctions conceptuelles
Pour appréhender rigoureusement le gros mensonge, il convient de le situer par rapport à d’autres concepts frontaliers du champ de la manipulation persuasive :
- Désinformation vs Gros Mensonge : La désinformation englobe l’ensemble des contenus fallacieux disséminés de façon délibérée, quelle que soit leur envergure. Le gros mensonge en représente la modalité la plus radicale, caractérisée par une démesure structurelle qui outrepasse les micro-tromperies tactiques.
- Gaslighting (détournement cognitif) : Si le gaslighting vise à faire douter un individu de sa mémoire, de sa santé mentale et de sa perception de la réalité par des manipulations insidieuses, le gros mensonge opère à l’échelle macro-sociale par l’affirmation grandiloquente d’une fable unifiée destinée aux masses.
- Biais de confirmation : Mécanisme cognitif intrapsychique involontaire poussant à privilégier les données confirmant des hypothèses préalables. Le gros mensonge est une construction discursive intentionnelle et externe qui exploite ce biais pour s’ancrer durablement.
- Fadaise / Bullshit (sens de Harry Frankfurt) : Alors que l’artisan de fadaises se désintéresse totalement de la valeur de vérité de son propos pour se focaliser uniquement sur l’effet oratoire produit, le concepteur du gros mensonge est pleinement conscient de la réalité factuelle qu’il cherche délibérément à anéantir ou à subvertir.
- Théorie du complot : Schéma explicatif postulant l’action clandestine d’un petit groupe malveillant. Le gros mensonge sert très souvent de matrice narrative ou de noyau causal fondamental à l’émergence d’une théorie du complot.
15. Synthèse et points clés
En définitive, le gros mensonge ne se résume pas à une simple outrance verbale ; il incarne une stratégie d’agression épistémologique sophistiquée qui capitalise sur les fragilités inhérentes à la cognition sociale :
L’efficacité du dispositif repose sur un paradoxe psychologique documenté : l’ampleur démesurée de l’assertion sidère les facultés d’analyse critique, tandis que le martèlement continu exploite l’effet de vérité illusoire pour conférer à la chimère l’évidence de la familiarité.
Dans les écosystèmes sociopolitiques polarisés, le gros mensonge transcende la question de l’exactitude des faits pour devenir un marqueur d’allégeance communautaire, cimentant la cohésion interne du groupe au prix d’une rupture assumée avec la réalité empirique partagée.
Face à cette menace pesant sur les fondements du délibéralisme et de la vérité factuelle, les réponses purement factualistes de « vérification des faits » s’avèrent indispensables mais insuffisantes. La préservation de l’espace civique exige une réhabilitation globale de l’esprit critique, l’inoculation cognitive préventive et la régulation éthique des architectures numériques de diffusion de l’information.
Références
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- Festinger, L. (1957). A Theory of Cognitive Dissonance. Stanford University Press.
- Hasher, L., Goldstein, D., & Toppino, T. (1977). Frequency and the conference of referential validity. Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior, 16(1), 107–112. https://doi.org/10.1016/S0022-5371(77)80012-1
- Kahneman, D. (2011). Thinking, Fast and Slow. Farrar, Straus and Giroux.
- Lewandowsky, S., Ecker, U. K., Seifert, C. M., Schwarz, N., & Cook, J. (2012). Misinformation and its correction: Continued influence and successful debiasing. Psychological Science in the Public Interest, 13(3), 106–131. https://doi.org/10.1177/1529100612451018
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