Face aux émergences infectieuses globales, l’influenza aviaire constitue bien plus qu’une simple pathologie vétérinaire : elle représente un catalyseur majeur d’anxiété collective, de traumatismes professionnels et de bouleversements psychosociaux. L’intersection entre la virologie animale et la psychologie de la santé révèle des mécanismes complexes de perception du risque, d’adaptation au deuil massif chez les éleveurs et de gestion de l’incertitude sanitaire.
Grippe aviaire (Influenza aviaire)
1. Définition concise
La grippe aviaire, ou influenza aviaire, désigne une maladie infectieuse animale causée par des souches de virus grippaux de type A de la famille des Orthomyxoviridae, touchant principalement les oiseaux sauvages et domestiques, mais présentant un potentiel zoonotique redoutable pour l’être humain. Sur le plan psychosocial et comportemental, elle constitue un objet d’étude épidémiologique et psychologique majeur, mobilisant les dynamiques de panique sanitaire, les biais cognitifs dans l’évaluation du danger invisible et les traumatismes vicariants liés à l’abattage massif d’animaux d’élevage.
Dans le champ de la psychologie de la santé et de la psychiatrie préventive, ce phénomène s’appréhende comme une crise biotique systémique. Au-delà des manifestations physiopathologiques propres au virus chez ses hôtes biologiques, l’influenza aviaire engendre une cascade de stresseurs chroniques et aigus : rupture de la sécurité alimentaire perçue, altération des moyens de subsistance économique, anxiété anticipatoire d’une pandémie globale comparable aux traumatismes collectifs passés, et désorganisation des liens affectifs et éthiques unissant l’être humain au monde animal.
2. Étymologie et origine linguistique
Le terme « grippe » provient du francique gripan signifiant « saisir brusquement » ou « attraper avec force », racine qui a également donné le verbe français « gripper ». Cette métaphore évoque la brutalité soudaine avec laquelle la maladie s’empare du corps de l’hôte, une soudaineté qui façonne historiquement les représentations collectives d’impuissance et d’effroi face à la contamination fulgurante.
Le qualificatif « aviaire » dérive directement du latin classique avis, désignant l’oiseau, associé au suffixe -arius indiquant l’appartenance ou la relation. Parallèlement, le substantif scientifique « influenza » trouve ses racines dans le latin médiéval influentia (« écoulement », « influence céleste »), adopté par l’italien au XIVe siècle pour décrire des épidémies que l’on attribuait à l’influence maligne des astres et des conjonctions planétaires sur le tempérament humain. Cette terminologie hybride s’est formalisée dans le discours médical international à la fin du XIXe siècle pour distinguer la peste aviaire classique des autres épizooties respiratoires.
3. Prononciation et forme grammaticale
En langue française, l’expression s’énonce phonétiquement sous la forme /ɡʁip a.vjɛʁ/ pour « grippe aviaire », et /ɛ̃.fly.ɛn.za a.vjɛʁ/ pour « influenza aviaire ». Il s’agit d’un syntagme nominal composé d’un nom commun féminin singulier (« grippe » ou « influenza ») déterminé par un adjectif qualificatif relationnel (« aviaire »), s’accordant au pluriel sous la graphie « grippes aviaires » ou « influenzas aviaires ».
Dans la littérature scientifique et épidémiologique contemporaine, les spécialistes privilégient la locution nominale « influenza aviaire hautement pathogène » (IAHP) ou « faiblement pathogène » (IAFP). Dans les classifications nosologiques et psychologiques internationales relatives aux répercussions des urgences de santé publique, le terme s’emploie principalement comme facteur déclencheur d’un état de crise sanitaire ou comme stresseur environnemental environnementalement induit.
4. Explication conceptuelle détaillée
L’analyse approfondie de l’influenza aviaire exige une grille de lecture interdisciplinaire associant l’infectiologie, l’anthropologie et la psychologie comportementale. D’un point de vue biologique, le virus de l’influenza aviaire mute par dérive antigénique (glissement progressif des protéines de surface hémagglutinine et neuraminidase) ou par cassure antigénique (réassortiment génétique brutal). Cette versatilité biologique nourrit, au sein des populations humaines, une terreur archétypale : celle du « saut d’espèce » (spillover zoonotique), transformant un oiseau migrateur familier en vecteur aveugle d’une catastrophe humanitaire planétaire.
Sur le plan psychologique, l’influenza aviaire déstabilise profondément le sentiment d’invulnérabilité épistémique et environnementale des sociétés humaines. L’oiseau, symbole culturel ancestral de liberté, de transcendance et de lien avec la nature, se métamorphose subitement en une menace invisible, insaisissable et aéroportée. Cette inversion cognitive génère des réponses défensives complexes allant de la phobie d’évitement (ornithophobie réactionnelle) au complotisme sanitaire, en passant par le déni actif des consignes de biosécurité. La menace ne venant pas d’un ennemi identifiable mais du vivant ordinaire, l’espace naturel lui-même devient anxiogène.
En outre, la gestion sanitaire de l’influenza aviaire impose des interventions zoosanitaires radicales, notamment l’abattage préventif (dépeuplement) de millions de volailles saines ou contaminées. Cette élimination industrielle en masse crée ce que la psychologie clinique qualifie de « détresse morale » et de « souffrance éthique partagée ». Les exploitants agricoles, les techniciens et les vétérinaires se retrouvent contraints d’annihiler des cohortes animales entières qu’ils avaient jusqu’alors pour mission de soigner et d’élever, rompant violemment l’alliance de travail et de bienveillance fondamentale liant le soignant ou l’éleveur à l’animal.
Enfin, l’impact socio-économique induit un stress financier majeur et une désintégration du tissu social rural. Les restrictions de déplacement, les mises sous quarantaine et la stigmatisation des territoires touchés créent une détresse psychologique cumulative. Le désespoir économique se combine à une fatigue décisionnelle chez les acteurs de terrain, entraînant une vulnérabilité accrue aux troubles anxiodépressifs, à l’épuisement professionnel (burnout) et à l’élévation documentée des idéations suicidaires dans les communautés paysannes ciblées par les foyers épizootiques récurrents.
5. Développement historique
La trajectoire historique de l’influenza aviaire débute scientifiquement en 1878 dans le nord de l’Italie, lorsque le vétérinaire Sebastiano Perroncito identifie une épizootie dévastatrice de volailles qu’il nomme « peste aviaire » (tifo dei polli). À cette époque, la panique paysanne et la ruine immédiate des élevages soulignent déjà la corrélation étroite entre mortalité animale brute et désarroi économique communautaire. En 1901, Centanni et Savonuzzi démontrent que l’agent responsable traverse les filtres bactériens, confirmant sa nature virale, avant que Schafer ne caractérise formellement l’agent causal comme un virus grippal en 1955.
Le tournant psychologique et médiatique moderne survient en 1997 à Hong Kong, lors de la découverte des premières infections humaines mortelles directement transmises par le sous-type A(H5N1) sans hôte intermédiaire avéré. Cet événement marque l’avènement de l’angoisse pandémique moderne dans la conscience planétaire : l’humanité découvre que les marchés d’animaux vivants peuvent servir de chambres d’écho à des pathogènes mortels susceptibles de faire vaciller les systèmes sanitaires mondiaux. L’abattage express de 1,5 million de volailles à Hong Kong impose au monde l’image traumatisante de la désinfection massive et du sacrifice prophylactique sous l’œil des caméras.
Entre 2003 et 2006, la dissémination transcontinentale du H5N1 de l’Asie du Sud-Est vers l’Europe et l’Afrique engendre une psychose collective documentée par de nombreuses études comportementales. Des stocks considérables d’antiviraux et de masques sont accumulés dans la terreur de voir ressurgir le spectre de la grippe espagnole de 1918 (dont on a découvert plus tard les origines partiellement aviaires). Au fil des décennies suivantes, l’émergence des sous-types H7N9 en Chine en 2013 et la panzootie continue du clade H5N1 2.3.4.4b à partir de 2020 ont transformé cette angoisse aiguë en un épuisement adaptatif chronique, caractérisé par une fatigue informationnelle et une résignation collective face à l’inévitabilité perçue des ruptures écosystémiques.
6. Fondements théoriques
La compréhension des impacts humains et sociétaux de l’influenza aviaire repose sur plusieurs piliers conceptuels issus des sciences psychologiques et comportementales. En premier lieu, la théorie de la motivation à la protection (Protection Motivation Theory) formulée par R.W. Rogers éclaire la manière dont les individus traitent la menace d’une épizootie. Face au risque perçu de contagion zoonotique, l’individu évalue conjointement la sévérité du danger et sa propre vulnérabilité, en miroir de son auto-efficacité perçue pour appliquer les gestes barrières ou renoncer à la consommation de produits dérivés. Une asymétrie entre une sévérité perçue extrême et une efficacité perçue médiocre produit du fatalisme ou du déni protecteur.
En deuxième lieu, le paradigme psychométrique du risque initié par Paul Slovic démontre que l’influenza aviaire coche l’ensemble des descripteurs amplificateurs de la terreur : le caractère invisible du micro-organisme, son potentiel catastrophique dévastateur, son absence de contrôle personnel direct et le caractère involontaire de l’exposition. Ces caractéristiques favorisent l’émergence d’une heuristique de l’affect, où l’émotion négative immédiate supplante l’analyse probabiliste rationnelle du risque épidémique réel.
En troisième lieu, le cadre conceptuel du traumatisme moral (moral injury), originellement développé par Jonathan Shay en contexte militaire, s’applique avec une pertinence croissante aux intervenants de première ligne des crises d’influenza aviaire. Lorsque des vétérinaires et des éleveurs sont mandatés pour procéder à l’asphyxie au gaz ou à l’électrocution de dizaines de milliers d’animaux sains au titre de périmètres de sécurité géographiques, ils éprouvent une dissonance cognitive insupportable. L’obligation de violer leurs codes déontologiques et moraux fondamentaux induit un effondrement de l’estime de soi, de la culpabilité pathologique et des états de stress post-traumatique sévères.
Enfin, l’approche écosystémique One Health (Une seule santé), soutenue par les agences internationales (OMS, WOAH, FAO), fournit le cadre théorique unifié contemporain. Elle postule que la santé humaine, la santé animale et l’intégrité environnementale sont inextricablement intriquées, stipulant que la dégradation de la santé mentale des éleveurs et des riverains constitue une composante directe du fardeau global de la maladie au même titre que la morbidité virologique.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’analyse structurée de la menace liée à l’influenza aviaire englobe plusieurs dimensions virologiques, cliniques et psychologiques interdépendantes :
- Pathogénicité virale intrinsèque : Distinction entre les souches à faible pathogénicité (IAFP), souvent asymptomatiques chez les anatidés sauvages mais capables de muter, et les souches hautement pathogènes (IAHP, telles que les clades modernes du H5N1 ou H5N8), provoquant des hémorragies viscérales massives et une mortalité approchant 100 % chez les gallinacés en quelques heures.
- Potentiel zoonotique et barrière d’espèce : Capacité du virus à reconnaître les récepteurs cellulaires de l’acide sialique de type alpha-2,6 (prédominants chez l’homme) par opposition aux récepteurs alpha-2,3 (spécifiques des voies respiratoires des oiseaux), conditionnant la transmissibilité interhumaine et nourrissant les scénarios de contagion généralisée.
- Dimension traumatique transactionnelle : Déclinée selon la proximité de l’individu avec l’épizootie : traumatisme direct de l’éleveur confronté à la perte de son outil de travail, traumatisme moral du technicien participant aux opérations d’euthanasie industrielle, et anxiété diffuse de la population consommatrice confrontée aux alertes médiatiques.
- Dimension économique et précarité existentielle : Pertes d’exploitation directes, endettement bancaire massif, isolement relationnel résultant de la mise sous séquestre des élevages, et perte de statut social dans les communautés agricoles traditionnelles.
- Biais cognitifs et désinformation sanitaire : Amplification sociale du risque via les réseaux numériques, prolifération de théories du complot sur la création délibérée des souches pour éliminer l’élevage traditionnel, et comportements d’évitement irrationnels (rejet des produits avicoles cuits ne présentant aucun risque microbiologique).
8. Exemples et cas illustratifs
Un cas clinique emblématique documenté lors des vagues successives d’IAHP dans le sud-ouest de la France concerne les exploitants de la filière palmipède. Lors de l’abattage de dizaines de milliers de canards d’engraissement ordonné par arrêté préfectoral, un éleveur d’une cinquantaine d’années a développé un tableau de trouble de stress post-traumatique aigu. Le patient relatait des reviviscences nocturnes incessantes accompagnées d’hallucinations olfactives (l’odeur du gaz carbonique et des plumes humides lors du ramassage des cadavres), d’une hypervigilance pathologique face à tout chant d’oiseau et d’un sentiment d’inutilité existentielle culminant dans un retrait social total.
Sur le plan sociétal, l’épisode du village de Hong Kong en 1997 illustre la rupture brutale de l’équilibre communautaire. Les habitants des quartiers où s’empilaient les cages de volailles ont manifesté un pic d’anxiété collective caractérisé par une somatisation intense : des centaines de personnes se présentaient aux urgences hospitalières avec de banales rhinopharyngites, persuadées d’avoir contracté la peste aviaire mortelle. Cette hypochondrie de masse a rapidement saturé les lignes d’écoute et les services hospitaliers de pointe.
Un autre cas marquant concerne les vétérinaires mandatés par les services de santé publique vétérinaire lors de la panzootie de 2021-2022 en Europe du Nord. Confrontés à des semaines ininterrompues de mise à mort mécanique par mousse asphyxiante dans des hangars confinés, plusieurs praticiens ont présenté un syndrome d’épuisement compassionnel sévère, doublé d’une aliénation professionnelle : formés pour guérir et sauver, la réduction de leur mandat à des fonctions d’assainissement mécanique a entraîné un taux record de démissions, de dépressions majeures et de ruptures de vocation au sein des cohortes inspectrices.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation des impacts de l’influenza aviaire dépasse les strictes métriques virologiques (titrages par RT-PCR, analyses phylogénétiques et sérologies animales) pour s’étendre aux instruments de mesure standardisés de la santé mentale et des sciences du comportement.
Dans le domaine de l’évaluation psychologique des crises épizootiques, les cliniciens et chercheurs emploient régulièrement l’échelle d’impact des événements révisée (Impact of Event Scale-Revised, IES-R) pour quantifier la sévérité des symptômes d’intrusion, d’évitement et d’hyperréveil chez les agriculteurs et vétérinaires après les opérations d’abattage. L’échelle de dépression, d’anxiété et de stress (DASS-21) permet d’établir un dépistage rapide du détresse psychologique générale au sein des communautés sous cordon sanitaire.
Pour mesurer les dynamiques de perception du public, les épidémiologistes comportementaux déploient des enquêtes standardisées de type CAP (Connaissances, Attitudes, Pratiques) adaptées aux alertes pandémiques. Ces outils quantifient l’adhésion aux mesures de confinement des basses-cours de loisir, le degré de confiance accordé aux autorités publiques et l’ampleur de la phobie alimentaire erronée. Les analyses statistiques de données numériques (infoveillance) complètent ces évaluations en scrutant les volumes de requêtes inquiètes sur les moteurs de recherche pour anticiper les vagues de panique consumériste.
10. Applications et portée pratique
L’intégration des dimensions psychologiques dans la gestion de l’influenza aviaire débouche sur des applications directes en santé publique, en sécurité civile et en médecine du travail agricole. Lors du déclenchement d’un foyer hautement pathogène, les protocoles modernes n’envoient plus uniquement des brigades sanitaires de désinfection, mais intègrent des cellules d’urgence médico-psychologique (CUMP) et des travailleurs sociaux spécialisés aux côtés des vétérinaires officiels.
Dans le secteur de la prévention du suicide en milieu rural, les organismes de mutualité agricole mettent en place des dispositifs d’« éclaireurs » ou de sentinelles formés pour identifier précocement les indices de détresse psychique chez les éleveurs dont le cheptel est condamné. La médiation psychologique lors de l’annonce de l’ordre d’abattage permet de désamorcer les conflits violents et de prévenir les passages à l’acte autodestructeurs face à la ruine financière ressentie.
Au niveau de la communication gouvernementale sur le risque, les enseignements tirés des fausses alertes et des paniques antérieures modifient profondément les stratégies médiatiques. Les agences privilégient désormais une communication transparente, mesurée et dénuée de catastrophisme sensationnaliste, centrée sur la promotion de mesures de protection concrètes (auto-efficacité) afin de minimiser le sentiment d’impuissance collective tout en garantissant une observance optimale des restrictions sanitaires indispensables.
11. Recherche et données empiriques
Les investigations menées par des chercheurs internationaux confirment la lourdeur des répercussions psychiques imputables aux épizooties d’influenza aviaire. Une étude fondatrice menée par Mort et al. (2005) à la suite de crises similaires dans le secteur agroalimentaire a établi que le traumatisme lié à la destruction des cheptels laisse des cicatrices durables, comparables à celles observées lors de catastrophes naturelles majeures, l’absence de cadavres visibles humains n’atténuant pas la morbidité psychiatrique du deuil économique et professionnel.
Des recherches longitudinales menées par Peng et ses collaborateurs en Asie de l’Est lors des vagues successives d’infections humaines à H7N9 ont révélé une prévalence significativement accrue de troubles anxieux généralisés (dépassant 30 % dans certaines zones de marchés avicoles fermés) et une altération durable de la qualité de vie subjective chez les exploitants pénalisés. L’incertitude quant à la transmissibilité interhumaine générait des taux d’anxiété pandémique supérieurs à ceux induits par des maladies chroniques prévisibles.
Sur le plan neurobiologique et éthologique, des travaux expérimentaux et vétérinaires ont parallèlement examiné le stress aigu subi par les oiseaux eux-mêmes lors des procédures de claustration forcée et de transport d’urgence, documentant une explosion des niveaux de corticostérone plasmatique. Ces études démontrent que les mesures prophylactiques de claustration, bien que biologiquement nécessaires pour couper le contact avec l’avifaune sauvage contaminée, créent une souffrance comportementale chez les animaux qui retentit en miroir sur les exploitants attachés aux normes du bien-être animal.
12. Considérations culturelles et transculturelles
Le sens attribué à l’influenza aviaire et la réaction psychosociale des populations dépendent étroitement des représentations cosmologiques et culturelles locales. Dans de nombreuses communautés rurales d’Afrique subsaharienne et d’Asie du Sud-Est, la volaille représente bien plus qu’une denrée marchande : elle constitue une réserve de valeur patrimoniale, une monnaie d’échange sociale pour les dots, et un support sacrificiel incontournable pour les rituels religieux ancestraux.
Dès lors, l’injonction internationale de détruire ces animaux ou de renoncer aux marchés traditionnels où les bêtes sont achetées vivantes se heurte à des résistances anthropologiques majeures. Dans certains contextes culturels, la mortalité soudaine des oiseaux a d’abord été interprétée non pas comme l’effet d’une invasion virale invisible, mais comme la manifestation d’un déséquilibre spirituel ou d’un sortilège jeté sur le village, incitant les populations à recourir à des rituels traditionnels plutôt qu’aux notifications vétérinaires officielles.
À l’inverse, dans les sociétés post-industrielles fortement urbanisées, la déconnexion d’avec le cycle de production alimentaire nourrit une anxiété décontextualisée. Le citadin occidental perçoit souvent l’oiseau migrateur comme un agresseur extérieur transgressant la sécurité des villes, ce qui alimente une demande de sur-sécurisation punitive (demande d’abattage de cygnes ou de pigeons des parcs publics) traduisant une intolérance culturelle totale à l’aléa biologique naturel.
13. Critiques, controverses et limites
La gestion contemporaine de l’influenza aviaire fait l’objet de vives controverses d’ordre éthique, économique et sociopolitique. La principale controverse scientifique et citoyenne concerne la stratégie exclusive du « tout-abattage » (stamping-out). De nombreux critiques, notamment au sein des mouvements écologistes et de défense du bien-être animal, dénoncent le sacrifice méthodique de millions d’animaux sains au nom de la seule préservation de la rentabilité commerciale des filières d’exportation avicoles indemnes de virus.
Une controverse majeure porte également sur la vaccination des volailles. Longtemps refusée par les grandes nations exportatrices par crainte de barrières commerciales (la présence d’anticorps vaccinaux compliquant la surveillance sérologique passive de l’infection active), la vaccination commence à peine à être déployée face à l’ampleur intenable des crises récentes. Ce retard historique est perçu par nombre de sociologues et de praticiens comme une défaillance morale majeure, sacrifiant l’équilibre psychologique des éleveurs et des milliards de vies animales sur l’autel de la compétitivité tarifaire internationale.
Enfin, les modèles de biosécurité industrielle sont eux-mêmes remis en question. Si les autorités incriminent prioritairement la faune sauvage migratrice comme source unique de dissémination, plusieurs virologues et agro-écologistes soulignent que les conditions de promiscuité extrême et d’uniformité génétique propres aux méga-élevages industriels constituent les catalyseurs parfaits pour sélectionner et amplifier les mutations les plus redoutables du virus, générant un faux sentiment de sécurité qui déporte la culpabilité vers la faune naturelle libre.
14. Termes connexes et distinctions
Pour éviter toute confusion lexicale et conceptuelle au sein des sciences de la santé et du comportement, il convient de distinguer l’influenza aviaire de notions voisines :
- Grippe humaine saisonnière : Infection causée par des souches de virus influenza spécifiquement adaptées à l’espèce humaine (souches H1N1 et H3N2 humaines). Contrairement à l’influenza aviaire, elle présente une transmissibilité interhumaine élevée et habituelle, mais une létalité individuelle incomparablement plus faible que les infections zoonotiques aviaires graves.
- Zoonose : Catégorie nosologique générale désignant toute maladie ou infection naturellement transmissible des animaux vertébrés à l’homme. L’influenza aviaire est une zoonose spécifique, mais toutes les zoonoses ne reposent pas sur des agents grippaux (ex. : rage, leptospirose, borréliose).
- Peste aviaire : Ancienne dénomination historique de la forme hautement pathogène de l’influenza aviaire. Ce terme est aujourd’hui désuet en virologie moderne, mais demeure parfois utilisé dans le langage populaire, entretenant une confusion anxiogène avec la peste bubonique humaine d’origine bactérienne (Yersinia pestis).
- Maladie de Newcastle : Pathologie aviaire virale causée par un paramyxovirus (orthoavulavirus aviaire 1). Bien que provoquant des mortalités massives chez les volailles et des symptômes cliniques très similaires à l’influenza aviaire hautement pathogène, son potentiel zoonotique chez l’être humain est extrêmement limité (généralement de simples conjonctivites bénignes).
- Pandémie : Épidémie survenant à l’échelle mondiale et touchant une part exceptionnellement élevée de la population après transmission interhumaine soutenue. L’influenza aviaire est actuellement une épizootie et une panzootie (épidémie animale mondiale) dotée d’un risque pandémique, mais elle ne constitue pas une pandémie humaine à ce stade.
15. Résumé et points clés à retenir
L’influenza aviaire représente un défi systémique dont l’impact déborde largement le cadre de la médecine vétérinaire pour toucher au cœur des équilibres psychologiques, éthiques et organisationnels de nos sociétés. Les points essentiels à retenir comprennent :
- Une maladie virale touchant initialement les oiseaux, dont la mutabilité constante crée une incertitude biologique permanente et la crainte chronique d’un saut d’espèce dévastateur vers l’homme.
- Une source majeure de détresse psychologique, de détresse morale et de syndrome de stress post-traumatique chez les éleveurs, les vétérinaires et les intervenants contraints de participer aux destructions massives d’animaux.
- Un puissant révélateur des failles de la perception humaine du risque, oscillant entre des épisodes de panique collective irrationnelle et une fatigue adaptative propice au déni sanitaire.
- La nécessité impérieuse d’abandonner les approches purement sanitaires et répressives au profit du modèle intégré One Health, conjuguant biosécurité écologique, soutien psychiatrique actif en milieu rural et révision éthique des modes de production agroalimentaire intensifs.
Références
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- Mort, M., Convery, I., Baxter, J., & Bailey, C. (2005). Psychosocial aspects of the 2001 UK foot and mouth disease epidemic: An overview of the research. Disasters, 29(4), 379–389. https://doi.org/10.1111/j.0361-3666.2005.00298.x
- Organisation mondiale de la santé animale (WOAH). (2024). Influenza aviaire : Menace mondiale pour la faune sauvage et l’agriculture. https://www.woah.org/fr/maladie/influenza-aviaire/
- Slovic, P. (2000). The Perception of Risk. Earthscan Publications.
- World Health Organization (WHO). (2023). Avian and other zoonotic influenza: Fact sheets. https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/influenza-(avian-and-other-zoonotic)