La question de la garde d’enfants représente l’un des carrefours les plus complexes et sensibles entre le droit de la famille et la psychologie clinique du développement. Loin de se réduire à un simple arbitrage logistique ou patrimonial consécutif à la rupture du couple parental, elle engage directement l’équilibre psychoaffectif, la continuité des liens d’attachement et la trajectoire développementale globale de l’enfant mineur.
Garde des enfants et organisation de l’hébergement
1. Définition concise
La garde d’enfants, désormais articulée dans le droit contemporain autour des notions de modalité d’hébergement et de coparentalité, désigne l’ensemble des règles juridiques et des arrangements pratiques déterminant le lieu de vie habituel d’un enfant mineur ainsi que la répartition du temps parental et de la responsabilité éducative quotidienne après la séparation ou le divorce des parents.
Sur le plan psychologique, ce concept recouvre l’environnement relationnel stable au sein duquel l’enfant négocie son sentiment de sécurité affective, intègre les repères éducatifs et structure son identité. Il englobe tant la dimension matérielle (résidence principale, hébergement alterné) que la dynamique intersubjective relative au maintien des liens avec chaque parent.
La doctrine psycho-juridique moderne distingue nettement la garde matérielle ou physique (le temps réel passé auprès de l’adulte) de la garde légale ou juridique, généralement qualifiée d’autorité parentale, qui garantit aux deux parents le droit et le devoir de prendre conjointement les décisions majeures touchant la santé, l’éducation et la religion de leur progéniture.
2. Étymologie et origine linguistique
Le substantif « garde » est issu du verbe d’origine francique wardôn, qui signifie « veiller sur », « porter attention à », ou « observer avec soin », ayant également donné l’allemand warten et l’anglais ward. Cette racine étymologique traduit historiquement une fonction de protection, de surveillance protectrice et de conservation diligente.
Le terme « enfant » provient quant à lui du latin infans, composé du préfixe privatif in- et du participe présent fans (du verbe fari, parler), désignant littéralement « celui qui ne parle pas encore ». Dans l’histoire du droit romain et féodal, l’enfant placé sous la garde ou la tutelle d’autrui était avant tout perçu comme un sujet dépendant dépourvu d’autonomie juridique propre.
L’introduction de cette notion dans le vocabulaire juridique moderne remonte aux codifications civiles du XIXe siècle, initialement marquée par une terminologie possessive et unilatérale (« droit de garde »). Sous l’influence des sciences humaines et de la Convention relative aux droits de l’enfant de 1989, le lexique s’est progressivement émancipé de la dimension patrimoniale pour privilégier l’« hébergement », la « résidence » et l’« exercice conjoint de l’autorité parentale ».
3. Prononciation et forme grammaticale
En français standard, l’expression « garde d’enfants » ou « garde des enfants » se prononce phonétiquement /ɡaʁd dɑ̃.fɑ̃/. Il s’agit d’un syntagme nominal féminin composé du nom singulier « garde » suivi du complément du nom au pluriel.
Dans la pratique contemporaine du droit francophone (notamment en France, en Belgique, en Suisse et au Canada), le mot « garde » est fréquemment remplacé par des expressions institutionnelles telles que « fixation de la résidence habituelle », « temps parental », « hébergement égalitaire » ou « garde partagée ».
Sur le plan morphosyntaxique, l’expression s’emploie principalement dans des contextes juridictionnels ou cliniques : « confier la garde », « contester la garde », ou encore « ordonner une évaluation médico-psychologique relative à la garde ».
4. Explication conceptuelle détaillée
La garde d’enfants constitue une structure écosystémique englobant les dimensions physiques, temporelles, juridiques et psychoaffectives de la vie du mineur après la dislocation de l’unité conjugale. Contrairement à une vision simpliste qui appréhenderait la séparation comme un événement ponctuel, la détermination du mode de garde s’inscrit dans un processus transitionnel à long terme, exigeant une réorganisation globale du système familial. La frontière du concept se situe précisément là où l’intérêt personnel ou conflictuel des adultes doit s’effacer devant le principe supérieur de l’intérêt supérieur de l’enfant, tel que consacré par le droit international.
D’un point de vue psychologique, la garde régit la disponibilité environnementale des figures de soin primaires. Elle conditionne la prévisibilité du quotidien, la continuité de l’environnement scolaire et amical, ainsi que la préservation des liens fraternels. Lorsque les modalités de garde sont mal adaptées aux besoins de l’enfant en fonction de son stade de développement, elles peuvent engendrer des ruptures de repères chroniques, du stress toxique et un sentiment persistant d’insécurité.
Le périmètre du concept dépasse donc largement le calcul arithmétique des nuitées. Il interroge la capacité psychologique de chaque parent à favoriser la relation de l’enfant avec l’autre géniteur (fonction d’autorisation parentale interne), à faire la distinction entre le conflit de couple et l’alliance coparentale, et à préserver l’enfant des dynamiques délétères de triangulation, de conflit de loyauté ou d’instrumentalisation émotionnelle.
Enfin, les limites conceptuelles de la garde sont bornées par les situations d’incompétence parentale, de maltraitance avérée ou de violences intrafamiliales. Dans ces configurations pathologiques, la préservation à tout prix du maintien des liens physiques cède le pas à l’impératif de protection physique et psychique, justifiant des limitations strictes du droit de visite, un hébergement médiatisé en lieu neutre, voire une déchéance temporaire ou définitive des droits de garde.
5. Évolution historique
L’histoire de la garde d’enfants reflète fidèlement les mutations des structures sociétales, de la condition féminine et des représentations de l’enfance au fil des siècles. Dans les sociétés patriarcales antiques et sous l’Ancien Régime en Europe, la garde des enfants relevait presque exclusivement de la toute-puissance paternelle (patria potestas). L’enfant était considéré comme un bien familial et économique appartenant légalement au père, qui en conservait automatiquement la garde absolue en cas de répudiation ou de rupture conjugale.
Le XIXe siècle a amorcé un basculement doctrinal spectaculaire dans le monde anglo-saxon et européen avec l’émergence de la doctrine dite des « années tendres » (Tender Years Doctrine), initiée notamment par le Custody of Infants Act de 1839 au Royaume-Uni. Sous l’influence des théories hygiénistes et de l’idéalisation de l’amour maternel, les tribunaux ont établi une présomption quasi irréfragable selon laquelle les jeunes enfants (généralement jusqu’à l’âge de 7 ans) devaient impérativement être confiés à leur mère en raison d’un lien biologique et nourricier jugé irremplaçable.
Dans le dernier tiers du XXe siècle, sous l’essor des mouvements féministes, de l’entrée massive des femmes sur le marché du travail et de l’évolution des rôles paternels, la doctrine des années tendres a été progressivement abolie au profit du principe du « meilleur intérêt de l’enfant » (best interests of the child). Les années 1970 et 1980 ont vu la formalisation de l’évaluation psychologique individualisée pour départager les parents en conflit.
Depuis le début des années 2000, l’avènement de la coparentalité égalitaire a conduit de nombreuses législations occidentales (notamment en Belgique en 2006, en France ou dans plusieurs États nord-américains) à promouvoir la résidence alternée comme modalité prioritaire à examiner par les juges, consacrant ainsi le passage d’une logique de garde exclusive maternelle à une logique de partage temporel équitable de l’éducation.
6. Fondements théoriques
Le champ de l’évaluation et de l’organisation de la garde d’enfants prend racine dans plusieurs corpus théoriques majeurs de la psychologie contemporaine. Au premier rang figure la théorie de l’attachement formulée par John Bowlby et développée par Mary Ainsworth. Ce cadre postule que l’enfant construit son sentiment de sécurité interne à partir de la sensibilité et de la réactivité des figures d’attachement primaires. Dans le contexte de la garde, les théoriciens débattent de la monotropie originelle par opposition à l’hypothèse de l’attachement multiple : les jeunes enfants peuvent-ils tisser des liens sécures simultanés avec les deux parents, ou nécessitent-ils une base de sécurité principale continue avant l’âge de deux ou trois ans ?
Un deuxième pilier théorique réside dans l’approche écosystémique d’Urie Bronfenbrenner. Cette théorie appréhende le développement de l’enfant à travers l’interaction dynamique de multiples sous-systèmes : le microsystème (les foyers respectifs de chaque parent), le mésosystème (la communication et la coordination entre ces deux foyers), l’exosystème (le cadre professionnel des parents, la disponibilité des services de garde) et le macrosystème (les normes sociétales, les valeurs culturelles et les lois régissant la famille). Selon ce modèle, la réussite d’un plan de garde dépend moins de l’exactitude mathématique du temps partagé que de l’harmonie et du faible niveau de stress dans l’ensemble de cet écosystème.
Le troisième cadre fondamental est la théorie des systèmes familiaux de Murray Bowen et Salvador Minuchin. Cette approche structurelle éclaire les pathologies relationnelles consécutives au divorce. Elle met en exergue l’importance de frontières générationnelles claires entre le sous-système parental et le sous-système filial. Lorsque le conflit conjugal persiste après la rupture, la perméabilité dysfonctionnelle des frontières peut entraîner la parentification de l’enfant, sa triangulation dans les conflits d’adultes, ou des alliances perverses où l’enfant est poussé à rejeter un parent pour maintenir l’équilibre psychique de l’autre.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
La littérature psycho-juridique classe les régimes de garde selon plusieurs dimensions structurelles et relationnelles :
- Garde exclusive ou unilatérale (résidence principale) : Modalité dans laquelle l’enfant réside principalement avec l’un des parents (le parent gardien), tandis que l’autre parent bénéficie d’un droit de visite et d’hébergement classique (traditionnellement un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires).
- Résidence alternée ou garde partagée (temps partagé paritaire) : Configuration où l’enfant partage son temps de vie de manière approximativement égale (rythme 50/50, tel que 7 jours / 7 jours, ou selon des rotations 2-2-5-5 ou 2-2-3 adaptées aux plus jeunes) entre les deux domiciles parentaux autonomes.
- Garde juridique conjointe (autorité parentale conjointe) : Dispositif légal conférant aux deux parents le pouvoir égal de décision concernant les aspects fondamentaux de l’existence de l’enfant, indépendamment de la répartition physique du temps de résidence.
- Garde séquentielle « nid d’oiseau » (nesting) : Modalité atypique et souvent transitoire où les enfants demeurent en permanence dans la maison familiale historique, tandis que les parents se relaient alternativement pour occuper le domicile familial selon un planning établi.
- Garde scindée ou divisée : Arrangement rare et généralement déconseillé par les psychologues, consistant à séparer la fratrie en attribuant la garde principale d’un ou plusieurs enfants à un parent, et celle des autres enfants au second parent.
- Visites supervisées ou accompagnées : Mesure de protection judiciaire ordonnée en cas de soupçons de maltraitance, d’addiction sévère, de troubles psychiatriques non stabilisés ou de risque élevé de soustraction d’enfant, obligeant les contacts à s’effectuer en présence d’un tiers professionnel dans un espace de rencontre neutre.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la variabilité clinique des situations de garde, considérons le cas d’Emma, âgée de 18 mois, dont les parents se séparent de manière non conflictuelle. Le père réclame immédiatement une résidence alternée sur un rythme hebdomadaire strict. L’évaluation psychologique conclut que la plasticité neurologique et la mémoire temporelle d’un enfant de cet âge rendent l’absence de l’une des figures de soin primaires pendant sept jours consécutifs source d’anxiété de séparation majeure. Les cliniciens préconisent plutôt une résidence principale chez la mère assortie de contacts très fréquents mais courts avec le père (plusieurs après-midis par semaine et un week-end élargi), avec une transition progressive vers une garde alternée vers l’âge de 4 ou 5 ans, dès lors que les capacités d’individuation de l’enfant sont consolidées.
Un second exemple emblématique concerne Lucas et Chloé (8 et 11 ans), pris dans une séparation à haut niveau de conflit conjugal destructeur. Les parents, enfermés dans des litiges judiciaires interminables, s’invectivent lors de chaque passage de bras. Malgré un hébergement alterné initialement ordonné, les enfants manifestent des troubles somatoformes (encoprésie, céphalées récurrentes), une chute des résultats scolaires et une détresse émotionnelle sévère liée à un conflit de loyauté insoutenable. Dans ce cas de figure, l’expertise psychologique recommande de suspendre l’alternance stricte pour fixer une résidence principale chez le parent démontrant la plus grande capacité d’ouverture vers l’autre, tout en instaurant des passages de bras par l’intermédiaire de l’école afin d’éviter tout contact physique direct entre les ex-conjoints.
9. Évaluation et expertise psychologique
L’évaluation psychologique en matière de garde d’enfants (souvent ordonnée par le juge aux affaires familiales sous la forme d’une expertise médico-psychologique ou d’une enquête sociale) obéit à une méthodologie rigoureuse et multifactorielle. L’expert psychologue ou psychiatre a pour mission d’éclairer l’autorité judiciaire sur les besoins spécifiques de l’enfant et sur les compétences parentales respectives, sans jamais se substituer au pouvoir décisionnel du magistrat.
Le protocole d’évaluation clinique standardisé comprend généralement :
- Des entretiens cliniques approfondis, individuels et répétés avec chacun des parents pour évaluer leur histoire personnelle, leur fonctionnement de personnalité, leur état psychopathologique éventuel et leur perception des besoins de l’enfant.
- Des entretiens non directifs et semi-structurés avec l’enfant, adaptés à son âge développemental, utilisant des épreuves projectives (comme le dessin de la famille, le test des contes de fées, le CAT ou le TAT) pour explorer ses représentations internes, son vécu du conflit et ses attachements affectifs.
- Des observations directes des interactions parent-enfant au sein de séances de jeu conjointes ou de visites à domicile, permettant d’évaluer la syntonie émotionnelle, l’étayage et la sensibilité parentale in situ.
- L’administration d’outils psychométriques standardisés, tels que le MMPI-2 (Minnesota Multiphasic Personality Inventory) ou le PAI (Personality Assessment Inventory) pour évaluer la psychopathologie adulte, ainsi que le PSI (Parenting Stress Index).
- Le recueil d’informations collatérales auprès de tiers impartiaux (enseignants, pédiatres, thérapeutes antérieurs, éducateurs) pour vérifier la cohérence des discours parentaux.
10. Applications cliniques et portée pratique
La pratique clinique contemporaine a développé de multiples dispositifs d’intervention pour soutenir l’aménagement de la garde et préserver les mineurs des répercussions pathologiques de la séparation. La médiation familiale constitue aujourd’hui un outil préventif de premier plan. Menée par un professionnel tiers, neutre et qualifié, elle offre aux parents un espace de parole confidentiel visant à dépasser les blessures narcissiques de la rupture amoureuse pour élaborer un « plan parental » réaliste et consensuel, évitant ainsi l’escalade délétère des procédures judiciaires contentieuses.
Dans les situations de séparations complexes marquées par une hostilité chronique, les dispositifs de coordination parentale (parenting coordination) se sont largement développés. Le coordinateur parental, psychologue ou juriste spécialisé, intervient comme un arbitre de terrain mandaté pour aider les parents à appliquer leur jugement de garde, à résoudre les micro-conflits quotidiens (horaires, activités extrascolaires, choix vestimentaires) et à réduire les sources de friction directe devant l’enfant.
Sur le plan psychothérapeutique, les programmes de coparentalité parallèle permettent d’accompagner les familles au sein desquelles toute coopération harmonieuse s’avère impossible. La stratégie clinique consiste alors à aider chaque parent à structurer son propre foyer de manière totalement hermétique et autonome par rapport à l’autre, tout en maintenant les règles éducatives fondamentales, déchargeant ainsi l’enfant du rôle de messager ou de médiateur involontaire entre ses deux géniteurs.
11. Recherche empirique et données probantes
Le corpus de recherches empiriques longitudinales consacrées à la garde d’enfants est l’un des plus abondants des sciences sociales de la famille. Les travaux historiques de Judith Wallerstein (California Children of Divorce Study), menés sur plusieurs décennies, ont mis en lumière la vulnérabilité à long terme des enfants de couples divorcés, tout en soulignant que le facteur prédictif d’inadaptation le plus puissant n’est pas le divorce en lui-même, mais l’exposition continue au conflit conjugal non résolu.
Les méta-analyses contemporaines dirigées par des chercheurs renommés tels que Robert Bauserman (2002, 2012) et William Fabricius ont comparé le bien-être psychosocial des enfants en résidence alternée à celui des enfants en garde exclusive. Leurs résultats indiquent de manière convergente que, dans les contextes où le conflit parental est modéré ou géré, les enfants bénéficiant d’un temps partagé équitable présentent de meilleurs indices d’ajustement émotionnel, moins de troubles du comportement intériorisés et extériorisés, et une relation de meilleure qualité avec leurs deux figures parentales que ceux confinés à une garde exclusive.
Toutefois, les recherches de Jennifer McIntosh en Australie et de Penelope Leach au Royaume-Uni ont soulevé d’importantes réserves concernant la garde alternée rigide chez les nourrissons et les enfants de moins de trois ans. Leurs données empiriques suggèrent qu’un partage paritaire précoce avec nuits séparées fréquentes peut être corrélé à des taux plus élevés d’insécurité de l’attachement, d’irritabilité et d’hyper-vigilance émotionnelle chez les très jeunes enfants, en raison de la rupture répétée du lien avec la figure de soin prédominante. Ces conclusions font néanmoins l’objet de vives controverses scientifiques, d’autres chercheurs comme Richard Warshak et Michael Lamb affirmant que la garde alternée précoce favorise au contraire l’attachement sécurisé binaire sans préjudice mesurable si les deux parents sont réceptifs et compétents.
12. Considérations socioculturelles et transculturelles
La perception et l’organisation de la garde d’enfants varient considérablement d’un système socioculturel à l’autre. Dans les sociétés occidentales individualistes, la garde est appréhendée sous l’angle du droit individuel de chaque parent et des besoins psychologiques individuels de l’enfant, formalisée par des contrats juridiques pointilleux et une institution judiciaire omniprésente.
À l’inverse, dans de nombreuses sociétés collectivistes ou communautaires traditionnelles (notamment en Afrique subsaharienne, dans certaines régions d’Asie et chez les peuples autochtones d’Amérique du Nord), la notion même de garde exclusive ou bilatérale cloisonnée n’a que peu de pertinence. L’enfant est considéré comme appartenant à la lignée, au clan ou à la communauté élargie. L’éducation relève de la coresponsabilité de la parentèle étendue (grands-parents, oncles, tantes, voisins respectés). En cas de rupture conjugale, l’enfant circule fréquemment de manière informelle au sein de ce réseau familial étendu sans que cela ne soit pathologisé ou judiciarisé.
Dans les contextes d’immigration et transculturels, les professionnels de la santé mentale et de la justice sont confrontés à des modèles parentaux hétérogènes. Par exemple, certaines traditions accordent une préséance indiscutable à la famille paternelle dès que l’enfant atteint l’âge de raison, tandis que d’autres sanctuarisent le rôle maternel matricentrique. Ces divergences de normes culturelles peuvent générer des malentendus diagnostiques majeurs lors des évaluations judiciaires si l’expert ne fait pas preuve de décentration culturelle.
13. Controverses, débats et limites
Le champ de la garde d’enfants est le théâtre d’affrontements idéologiques et cliniques particulièrement intenses. La première grande controverse concerne la présomption légale de résidence alternée. Tandis que les associations de pères et certains pédopsychiatres militent pour que la garde alternée 50/50 soit inscrite dans la loi comme la norme de référence par défaut dès la séparation, de nombreuses organisations féministes, magistrates et psychologues s’y opposent fermement, arguant qu’une telle présomption nie la singularité clinique de chaque enfant, banalise les violences conjugales invisibles et désavantage économiquement les mères qui ont majoritairement assumé la charge éducative antérieure.
Le second débat houleux porte sur la validité scientifique et l’utilisation médico-légale du concept de « syndrome d’aliénation parentale » (SAP), formulé à l’origine par Richard Gardner dans les années 1980. Décrivant le rejet irrationnel d’un parent par un enfant sous l’emprise manipulatrice de l’autre géniteur, ce concept est rejeté par les grandes classifications nosographiques (DSM-5 et CIM-11). Ses détracteurs soutiennent qu’il est fréquemment instrumentalisé par des conjoints violents pour disqualifier la parole légitime d’enfants traumatisés et accuser les mères protectrices de manipulation psychologique perverse. À l’opposé, ses partisans rappellent que l’endoctrinement parental et le conflit de loyauté sévère constituent des réalités cliniques destructrices qui nécessitent des réponses psycho-juridiques urgentes, y compris le transfert de garde vers le parent rejeté.
Enfin, la prise en compte de la parole et de l’avis de l’enfant constitue une limite éthique majeure. Si la Convention internationale des droits de l’enfant garantit au mineur capable de discernement le droit d’être entendu par le magistrat, les cliniciens alertent sur le danger de faire porter à un jeune individu le poids psychologique écrasant de devoir « choisir » son parent gardien, ce qui constitue une source majeure de culpabilité pathogène à long terme.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Afin de dissiper les confusions terminologiques fréquentes dans le discours public et clinique, il convient d’expliciter les distinctions suivantes :
- Garde physique vs Autorité parentale : La garde physique (résidence) désigne l’organisation matérielle de la vie quotidienne de l’enfant dans un domicile donné. L’autorité parentale est un ensemble de droits et devoirs juridiques conférés aux deux géniteurs pour prendre ensemble les décisions relatives à la vie de l’enfant, subsistant pleinement même pour le parent qui ne possède pas la garde physique.
- Résidence alternée vs Droit de visite et d’hébergement classique : La résidence alternée implique une parité de temps substantielle (au minimum 35 à 40 % du temps total chez le parent le moins fréquenté), alors que le droit de visite et d’hébergement classique réserve l’essentiel du temps de vie à un foyer unique avec des contacts intermittents chez l’autre parent.
- Aliénation parentale vs Éloignement relationnel justifié (Estrangement) : L’aliénation parentale renvoie au rejet injustifié d’un parent bienveillant résultant d’une manipulation psychologique, tandis que l’éloignement justifié désigne le refus compréhensible et défensif de l’enfant d’entrer en contact avec un parent négligent, maltraitant ou auteur de violences conjugales intrafamiliales.
- Conflit conjugal vs Conflit coparental : Le conflit conjugal concerne les contentieux affectifs, amoureux et financiers entre les ex-partenaires adultes. Le conflit coparental concerne les désaccords relatifs à l’exercice de la parentalité et aux choix éducatifs pour l’enfant. La clinique montre que des parents peuvent cesser d’être des conjoints en guerre s’ils parviennent à préserver une alliance coparentale fonctionnelle.
15. Synthèse et points clés à retenir
La garde d’enfants ne doit jamais être assimilée à un partage comptable de temps ou à un trophée consécutif à une joute judiciaire victorieuse entre adultes. Elle constitue l’infrastructure relationnelle et physique fondamentale qui permettra à l’enfant d’intégrer la séparation sans voir son développement socio-émotionnel durablement compromis.
Les données scientifiques démontrent de façon univoque que le prédicteur cardinal du bien-être ultérieur de l’enfant n’est pas le modèle architectural de garde retenu (alterné ou exclusif), mais le niveau global de conflictualité parentale auquel il demeure exposé. Un calendrier de garde théoriquement idéal se révélera désastreux s’il se déroule dans une ambiance de guerre d’usure permanente, tandis qu’un aménagement modeste et asymétrique favorisera un épanouissement harmonieux s’il est soutenu par deux parents bienveillants et capables de respect mutuel.
Toute décision relative aux modalités d’hébergement doit en définitive reposer sur une analyse clinique fine, individualisée et évolutive, respectant le stade développemental de l’enfant, la qualité de ses liens d’attachement préexistants et la capacité psychologique réelle de chaque parent à assumer ses responsabilités éducatives tout en valorisant la place de l’autre.
Références
- Ainsworth, M. D. S., Blehar, M. C., Waters, E., & Wall, S. (1978). Patterns of attachment: A psychological study of the strange situation. Lawrence Erlbaum.
- Bauserman, R. (2002). Child adjustment in joint-custody versus sole-custody arrangements: A meta-analytic review. Journal of Family Psychology, 16(1), 91–102. https://doi.org/10.1037/0893-3200.16.1.91
- Bowlby, J. (1969). Attachment and loss: Vol. 1. Attachment. Basic Books.
- Kelly, J. B., & Emery, R. E. (2003). Children’s adjustment following divorce: Risk and resilience perspectives. Family Relations, 52(4), 352–362. https://doi.org/10.1111/j.1741-3729.2003.00352.x
- Lamb, M. E. (2012). Critical analysis of research on parenting plans and children’s well-being. Dans K. Kuehnle & L. Drozd (Éds.), Parenting plan evaluations: Applied research for the family court (p. 214–244). Oxford University Press.
- McIntosh, J. E., Smyth, B., & Kelaher, M. (2010). Responding to concerns about shared care: An Australian view. Journal of Family Studies, 16(3), 200–213. https://doi.org/10.5172/jfs.16.3.200
- Wallerstein, J. S., Lewis, J. M., & Blakeslee, S. (2000). The unexpected legacy of divorce: The 25 year landmark study. Hyperion.
- Warshak, R. A. (2014). Social science and parenting plans for young children: A consensus report. Psychology, Public Policy, and Law, 20(1), 46–67. https://doi.org/10.1037/law0000005