Au croisement de la psychologie sociale et de la sociologie des comportements collectifs, l’analyse des rassemblements humains révèle des structures d’interaction d’une infinie subtilité. Parmi ces configurations, la foule occasionnelle incarne la forme la plus élémentaire et transitoire de la coprésence spatiale, questionnant la frontière ténue entre simple juxtaposition physique et émergence d’une conscience collective embryonnaire. Comprendre ce phénomène permet de décrypter comment des individus atomisés se transforment momentanément en une entité unifiée face aux stimuli de leur environnement partagé.
Foule occasionnelle
1. Définition concise
La foule occasionnelle (souvent désignée en anglais sous le terme de casual crowd et parfois traduite par foule fortuite ou agrégat spontané) désigne un regroupement temporaire, non prémédité et lâche d’individus qui se trouvent simultanément au même endroit physique sans planification concertée préalable. Ces personnes partagent une coprésence spatio-temporelle immédiate et portent ponctuellement leur attention sur un stimulus commun, sans pour autant posséder une organisation formelle, un dessein unifié persistant ou des liens interpersonnels préexistants.
Dans le lexique des sciences sociales et du comportement collectif, la foule occasionnelle se distingue par son degré minimal de cohésion sociale et la brièveté de son existence. Contrairement aux foules conventionnelles ou agissantes, elle se caractérise par une structure sociale pratiquement nulle : les participants n’ont ni statut différencié, ni rôles attribués, et les interactions mutuelles demeurent le plus souvent superficielles ou strictement fonctionnelles.
Néanmoins, la foule occasionnelle n’est pas un simple néant relationnel. Dès lors que l’attention des passants converge vers un événement saillant — tel qu’un incident de la circulation, une performance artistique de rue ou une interruption soudaine du flux quotidien —, une forme élémentaire d’intersubjectivité s’établit, conférant à cet agrégat une réactivité psychosociale spécifique capable d’évoluer vers d’autres formes de dynamiques de groupe.
2. Étymologie et origine linguistique
Le terme « foule » dérive du verbe d’ancien français fouler, issu du latin populaire fullare (« fouler aux pieds », « presser », « battre le tissu »), illustrant métaphoriquement la pression physique et la promiscuité inhérentes aux rassemblements denses. L’adjectif « occasionnelle » provient du latin tardif occasionalis, forgé sur occasio (« conjoncture favorable », « circonstance », « opportunité accidentelle »), lui-même dérivé de occidere (« tomber », « survenir fortuitement »).
Dans la littérature anglo-saxonne, le concept a été formalisé sous le vocable de casual crowd. L’adjectif casual découle de l’ancien français casuel et du latin casualis, signifiant « qui relève du hasard » ou « imprévu ». Son intégration dans la nomenclature sociologique moderne est attribuable aux travaux pionniers de l’école de Chicago, qui s’employèrent à classifier la morphologie des masses urbaines.
Lorsque le concept a été réintégré dans le champ francophone de la sociologie et de la psychologie sociale, les théoriciens ont oscillé entre « foule occasionnelle », « foule accidentelle » et « foule fortuite ». L’usage académique prédominant a retenu « foule occasionnelle » pour insister sur l’absence de régularité temporelle et d’institutionnalisation, réservant parfois « foule fortuite » à l’accentuation exclusive du hasard matériel de la rencontre.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, l’expression se transcrit en français standard par /ful ɔ.ka.zjɔ.nɛl/. Il s’agit d’un syntagme nominal féminin singulier composé d’un substantif et d’un adjectif qualificatif épithète accordé en genre et en nombre. Au pluriel, la formule devient « des foules occasionnelles » (/ful.z‿ɔ.ka.zjɔ.nɛl/).
Dans le discours scientifique, le terme est employé comme un concept catégoriel invariable en regard des postulats morphologiques d’un collectif. On observe l’emploi de locutions concurrentes telles que « agrégat fortuit », « assemblée occasionnelle » ou « micro-foule spontanée », bien que « foule occasionnelle » demeure la désignation taxinomique standard alignée sur la typologie originale des comportements collectifs.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender la foule occasionnelle dans toute sa rigueur analytique, il convient de la situer sur le continuum de la sociabilité humaine. Elle se trouve au point de transition exact entre la simple agrégation spatiale — où des monades isolées partagent un même périmètre physique sans aucune conscience partagée — et la constitution d’un groupe social véritable, doté d’une identité commune et d’objectifs articulés. La foule occasionnelle émerge dès qu’un élément exogène rompt l’anonymat indifférent des passants pour focaliser leur appareil perceptif sur un même point focal.
Cette formation repose sur un principe d’adhésion hautement instable et fluide. L’adhésion n’est dictée par aucune allégeance idéologique, aucun contrat formel ni aucune contrainte d’appartenance : l’individu s’y intègre simplement par le fait de s’arrêter ou d’adapter sa trajectoire motrice, et il s’en extrait avec la même aisance dès que sa curiosité s’émousse ou que ses impératifs personnels reprennent le dessus. Cette perméabilité extrême des frontières du groupe implique que la foule occasionnelle est en état constant de renouvellement de ses membres constituants.
L’intensité affective au sein d’une telle formation demeure généralement basse. Contrairement aux foules en panique ou aux foules émeutières où la contagion émotionnelle opère de manière fulgurante et viscérale, la foule occasionnelle maintient un niveau de rationalité individuelle prédominant. Le contrôle réflexif des membres n’est pas suspendu par une hypnose collective ; les normes de politesse civile et d’évitement des contacts physiques non désirés restent largement opérantes, bien qu’atténuées par la concentration commune.
Toutefois, la foule occasionnelle constitue un milieu d’incubation hautement sensible. Les psychosociologues soulignent sa plasticité morphologique : selon la nature des événements qui se déroulent sous ses yeux, cet agrégat temporaire et passif peut se métamorphoser en quelques instants en une foule expressive (manifestant de la joie ou de l’effroi) ou en une foule agissante (intervenant pour secourir une victime ou, à l’inverse, participant à une agression collective). Elle est l’état gazeux du collectif, prompt à se condenser ou à s’évaporer au gré des contingences.
5. Évolution historique
L’étude systématique de ce phénomène s’enracine dans les bouleversements de la modernité urbaine de la fin du XIXe siècle. Les métropoles industrielles en pleine expansion créent des concentrations inédites d’anonymes sur les boulevards, dans les gares et les grands magasins. Les premières analyses de Gustave Le Bon (1895) et de Gabriel Tarde (1901) tendaient à amalgamer indistinctement tous les rassemblements de rue sous le spectre menaçant de la foule criminelle, hystérique ou manipulable, marquée par la régression mentale et l’instinct grégaire.
Il fallut attendre l’avènement de la sociologie empirique américaine dans l’entre-deux-guerres pour qu’une différentiation rigoureuse soit opérée. En 1939, le sociologue Herbert Blumer, figure de proue de l’interactionnisme symbolique, publie une typologie séminale des foules au sein de son traité sur le comportement collectif. Blumer identifie quatre modalités élémentaires : la foule occasionnelle (casual crowd), la foule conventionnelle (conventional crowd), la foule expressive (expressive crowd) et la foule agissante (acting crowd). Par cette clarification, Blumer réhabilite l’observation des rassemblements anodins, les détachant de la seule pathologie sociale.
Dans la seconde moitié du XXe siècle, les chercheurs comme Ralph Turner et Lewis Killian (1957) approfondissent la dynamique de ces regroupements éphémères en formulant la théorie de la norme émergente. Plus tard, avec le développement de la sociologie de la vie quotidienne menée par Erving Goffman, l’analyse microscopique de la coprésence physique dans les espaces publics fournit des outils conceptuels précis pour analyser la foule occasionnelle non comme un chaos désordonné, mais comme un tissu subtil de rituels de présentation et d’attentions partagées.
À l’ère contemporaine, la prolifération des dispositifs technologiques connectés modifie la texture historique de la foule occasionnelle. La convergence physique se double fréquemment d’un enregistrement numérique simultané (effet « témoin smartphone »), transformant la réceptivité et l’histoire évolutive de ces agrégats urbains en objets d’étude interdisciplinaires associant psychologie, architecture et sciences des données.
6. Fondements théoriques
L’armature théorique permettant d’élucider la foule occasionnelle mobilise plusieurs paradigmes majeurs des sciences du comportement :
En premier lieu, l’interactionnisme symbolique de Herbert Blumer pose que les individus agissent envers les choses en fonction du sens que celles-ci ont pour eux, ce sens émergeant de l’interaction sociale. Dans une foule occasionnelle, le stimulus partagé (par exemple, une dispute entre deux automobilistes) reçoit une interprétation collective instantanée par le biais de regards croisés, de murmures et de micro-postures. Les participants ajustent continuellement leur conduite à celle de leurs voisins immédiats, créant un cadre d’action minimale et provisoire.
En second lieu, la sociologie de l’ordre de l’interaction d’Erving Goffman éclaire la dynamique interne de ces agrégats. Goffman met en exergue le concept d’« inattention polie » (civil inattention) qui caractérise d’ordinaire les piétons urbains. Dans la foule occasionnelle, cette inattention polie est momentanément suspendue : les individus s’autorisent à regarder dans la même direction et tolèrent une réduction substantielle de leur zone de proxémie habituelle sans percevoir cette promiscuité comme une intrusion agressive, parce que la focalisation externe légitime la rupture des distances ordinaires.
En troisième lieu, la théorie de la norme émergente (Turner & Killian) démontre que même les rassemblements les plus spontanés et dénués de règles écrites sécrètent rapidement des normes situationnelles. Lorsqu’un événement insolite rassemble des badauds, des comportements pionniers s’instaurent (garder le silence, s’approcher, reculer, sortir un téléphone). Les membres de la foule occasionnelle se conforment à ces indices comportementaux discrets pour déterminer la conduite socialement appropriée à adopter face à l’imprévu.
Enfin, le modèle de l’attention conjointe (joint attention) emprunté à la psychologie cognitive et développementale explique la synchronisation cognitive de l’agrégat. La perception visuelle d’un groupe d’individus fixant un point précis dans l’espace active un réflexe d’orientation quasi automatique chez les passants environnants, un mécanisme phylogénétique fondamental favorisant l’agrégation rapide des effectifs autour d’un foyer d’intérêt aléatoire.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
L’analyse structurelle d’une foule occasionnelle met en lumière un ensemble de dimensions caractéristiques qui la distinguent nettement des autres rassemblements humains :
- Spontanéité et non-planification : L’agrégat se constitue sans appel public, sans coordination centrale ni convocation rituelle ; son existence dépend entièrement de la survenue impromptue d’un événement focalisant.
- Faible cohésion et labilité structurelle : Les liens sociaux entre les participants sont quasi inexistants. L’assemblage ne possède ni hiérarchie, ni division du travail, ni conscience d’appartenance pérenne (« nous »).
- Focalisation temporaire : L’unité de la foule repose exclusivement sur l’attraction gravitationnelle exercée par un stimulus commun. Dès que ce stimulus perd en intensité ou s’éteint, l’agrégat se dissout spontanément.
- Perméabilité et volatilité des frontières : Les membres entrent et sortent librement du périmètre du rassemblement. Le taux de rotation (turnover) des individus est particulièrement élevé le long de la périphérie de l’attroupement.
- Niveau d’excitation émotionnelle modéré : Sauf incident critique subit, l’état affectif dominant demeure la curiosité, l’amusement distrait ou la vigilance expectative, maintenant le groupe sous le seuil d’ébullition émotionnelle.
- Différenciation spatiale concentrique : La morphologie de la foule occasionnelle s’organise en strates : un noyau dense d’observateurs immédiats au plus près du stimulus, une couronne intermédiaire de spectateurs ralentissant leur marche, et une frange périphérique de passants jetant un regard oblique sans interrompre totalement leur course.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour matérialiser ce concept dans la réalité sociale concrète, plusieurs situations quotidiennes méritent d’être explorées en détail :
L’attroupement de badauds autour d’un incident de voirie : Un accrochage matériel mineur survient à un carrefour achalandé. En quelques secondes, plusieurs dizaines de piétons arrêtent leur trajectoire pour observer les véhicules endommagés et l’échange verbal entre les conducteurs. Les membres de cette foule occasionnelle échangent des remarques factuelles brèves (« Personne n’est blessé ? », « C’est arrivé vite »). Aucune structure formelle ne s’établit ; chacun reste libre de poursuivre sa route, et l’arrivée des services de police disperse instantanément le rassemblement en normalisant la situation.
La performance d’un musicien de rue improvisé : Dans une station de métro ou sur une place publique, un artiste commence à jouer d’un instrument avec virtuosité. Les voyageurs pressés ralentissent, puis certains s’immobilisent en demi-cercle. Une foule occasionnelle prend corps, unie par le partage d’une stimulation esthétique imprévue. Les individus applaudissent de concert, sourient à des inconnus, manifestant une résonance affective douce, avant que la sonnerie d’un train ou la fin du morceau ne brise instantanément cette cohésion éphémère.
Les curieux observant un chantier urbain : Des ouvriers manœuvrent une grue monumentale pour installer une passerelle au-dessus d’une avenue. Derrière les barrières de sécurité, un groupe hétéroclite composé d’enfants, de retraités et d’actifs en pause déjeuner se forme de façon organique. Bien qu’aucun projet commun ne les lie et qu’aucun mot ne soit nécessairement prononcé, ils constituent une foule occasionnelle typique caractérisée par une attention visuelle synchrone et passive.
9. Mesure et évaluation
L’observation et l’évaluation quantitative d’une foule occasionnelle posent des défis méthodologiques substantiels en raison de sa nature fugace et imprévisible. Contrairement aux manifestations organisées, les chercheurs ne peuvent planifier des protocoles d’enquête classiques par questionnaire sur des cohortes préexistantes.
L’ethnographie visuelle et l’observation naturaliste directe (armées de grilles d’observation systématiques) constituent la méthode historique de prédilection. Les chercheurs consignent la durée de vie du rassemblement, l’évaluation de sa densité volumique (calculée en nombre d’individus par mètre carré, selon les seuils de John Fruin), le degré de dispersion et la nature des interactions verbales et non verbales déployées.
À l’époque contemporaine, la recherche s’appuie massivement sur des technologies de pointe :
- L’analyse par vision assistée par ordinateur : L’exploitation algorithmique des flux de vidéosurveillance urbaine permet de quantifier en temps réel la vitesse de formation, la trajectoire des flux piétons et les points de convergence spontanés marquant la genèse d’une foule occasionnelle.
- La détection de proximité par radiofréquence ou Wi-Fi : L’analyse anonymisée des signaux de smartphones permet de modéliser les « bulles » d’agrégation spontanée dans les nœuds de transport et les zones commerciales en mesurant le temps de stagnation des flux.
- L’eye-tracking et la captation de l’attention conjointe : Dans des environnements semi-contrôlés (comme des musées ou des centres commerciaux), des capteurs optiques mesurent précisément le champ de convergence visuelle des passants vers un élément saillant.
10. Applications et portée pratique
La compréhension des foules occasionnelles possède des retombées directes dans plusieurs secteurs opérationnels névralgiques :
En aménagement urbain et architecture des espaces publics : Les concepteurs de places, d’esplanades et de gares doivent anticiper la tendance naturelle des individus à former des foules occasionnelles autour de certains points d’attraction (écrans d’affichage, fontaines, zones d’artistes). Une gestion inadéquate de ces agrégats peut entraîner des goulots d’étranglement majeurs compromettant la fluidité circulatoire globale et les voies d’évacuation d’urgence.
En gestion de crise et sécurité civile : Pour les forces de l’ordre et les urgentistes, une foule occasionnelle formée autour d’un théâtre d’opération (accident grave, colis suspect) représente à la fois un obstacle logistique et un risque latent. Les professionnels sont formés aux techniques de communication apaisante et de canalisation passive pour disperser ces attroupements sans déclencher d’animosité ni susciter de surréaction de panique.
Dans le commerce de détail et le marketing expérientiel : Les concepteurs d’espaces marchands exploitent sciemment la mécanique de la foule occasionnelle. La mise en scène de vitrines dynamiques ou de démonstrations théâtralisées de produits vise précisément à capter l’attention de quelques passants pour déclencher, par mimétisme d’imitation, l’agglomération d’un cercle dense de curieux, levant ainsi les réticences individuelles à l’achat par validation sociale implicite.
11. Recherches et preuves empiriques
Le comportement au sein des rassemblements occasionnels a été au centre de célèbres explorations empiriques en psychologie sociale expérimentale. L’un des pans les plus cruciaux de la recherche concerne l’effet du témoin (ou effet Genovese), théorisé par John Darley et Bibb Latané (1968). Leurs expériences canoniques ont révélé que plus le nombre de spectateurs au sein d’une foule occasionnelle passive est élevé, moins la probabilité qu’un individu prenne l’initiative de secourir une personne en détresse est grande. Ce phénomène s’explique par deux mécanismes psychosociaux majeurs : la diffusion de responsabilité (chacun pensant qu’un autre va intervenir) et l’inhibition sociale guidée par l’ignorance pluraliste (chacun observant l’inactivité d’autrui pour déduire qu’il n’y a pas d’urgence réelle).
Dans un registre complémentaire, Stanley Milgram, Leonard Bickman et Lawrence Berkowitz (1969) ont mené une expérimentation célèbre à New York sur l’influence du nombre d’observateurs sur le comportement des passants. En postant des complices immobiles au milieu d’un trottoir regardant avec insistance vers une fenêtre vide au sixième étage d’un immeuble, ils ont mesuré le pourcentage de piétons s’arrêtant pour faire de même. Leurs résultats ont prouvé une corrélation directe : si un seul complice n’attirait qu’une fraction minime de passants, un groupe initial de cinq complices amenait plus de 80 % des piétons à lever les yeux et une proportion substantielle à s’arrêter complètement pour former une foule occasionnelle compacte, confirmant le pouvoir d’entraînement du mimétisme attentionnel.
Des travaux plus récents en modélisation computationnelle, notamment conduits par Dirk Helbing et ses collègues de l’ETH Zurich sur la dynamique des piétons, ont démontré que les foules occasionnelles obéissent à des lois d’auto-organisation physique comparables à celles de la dynamique des fluides. Leurs modèles illustrent mathématiquement comment des micro-décisions individuelles d’évitement ou d’arrêt produisent des phénomènes macroscopiques d’embouteillage spontané sans qu’aucune volonté collective n’ait prémédité cet agencement.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’émergence, la tolérance et la dynamique d’une foule occasionnelle varient grandement selon les contextes culturels et les normes d’occupation de l’espace public.
Les recherches anthropologiques de Edward T. Hall (1966) sur la proxémie ont mis en lumière la différenciation entre « cultures de contact » (telles que les sociétés méditerranéennes, moyen-orientales et latino-américaines) et « cultures de non-contact » (notamment en Europe du Nord, en Amérique du Nord et en Asie de l’Est). Dans les cultures de contact, le seuil de tolérance à l’intrusion corporelle est plus élevé, facilitant une coalescence rapide et dense d’inconnus en foule occasionnelle sans sentiment de menace personnelle. À l’inverse, dans les cultures valorisant une distance interpersonnelle stricte, la formation d’un attroupement s’accompagne d’une tension perceptible et d’un espacement géométrique rigoureux entre les membres.
Par ailleurs, les normes relatives à l’ingérence civique varient. Dans les sociétés fortement individualistes, le statut de membre d’une foule occasionnelle est souvent vécu sous le prisme de l’extériorité et de la non-intervention délibérée. Dans certaines sociétés plus collectivistes ou communautaires, la frontière entre simple spectateur passif et acteur engagé peut s’effacer beaucoup plus promptement : l’attroupement autour d’un différend personnel dans l’espace public est fréquemment suivi d’interventions spontanées de médiateurs communautaires improvisés issus directement de la foule occasionnelle.
13. Critiques, controverses et limites conceptuelles
Bien que classique, la catégorie de « foule occasionnelle » fait l’objet de contestations et de réévaluations critiques au sein des sciences sociales contemporaines.
Une première critique porte sur l’illusion de l’homogénéité passive. Les sociologues interactionnistes contemporains reprochent à la définition traditionnelle de Blumer de réduire les membres de la foule occasionnelle à de simples automates récepteurs. L’observation fine montre que les badauds s’engagent dans des micro-jugements moraux constants, évaluent la légitimité des acteurs en scène et adoptent des stratégies d’évitement ou d’approbation très diversifiées. Qualifier un rassemblement de « passif » masquerait une intense activité cognitive et interprétative individuelle.
Une seconde controverse réside dans l’instabilité de la catégorisation. Les limites taxinomiques établies par Blumer apparaissent souvent poreuses et artificielles sur le terrain. Une foule occasionnelle réunie par un acte de brutalité policière dans une banlieue peut se transformer en quelques secondes en une foule agissante contestataire d’une extrême virulence. La dichotomie entre catégories fixes échoue parfois à rendre compte des dynamiques de bifurcation non-linéaires et des transitions de phase qui caractérisent les comportements de masse.
Enfin, la notion de désindividuation, longtemps associée par les théoriciens de la psychologie des foules à tout rassemblement public, est aujourd’hui profondément nuancée. Stephen Reicher et les tenants du modèle de l’identité sociale appliquée à la foule (Social Identity Model) soutiennent que même dans des agrégats spontanés, les individus ne perdent jamais totalement leur identité personnelle au profit d’une primitivité grégaire inconsciente ; au contraire, ils naviguent stratégiquement entre plusieurs registres identitaires selon la pertinence contextuelle perçue.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Afin d’éviter tout flottement épistémologique, il est essentiel de distinguer la foule occasionnelle d’autres formes de collectifs humains :
- Foule conventionnelle (conventional crowd) : À la différence de la foule occasionnelle fortuite, la foule conventionnelle se réunit dans un lieu et à une heure fixés d’avance selon des règles et des rituels partagés et institutionnalisés (ex. : spectateurs au théâtre, fidèles lors d’un service religieux, passagers assis dans un avion).
- Foule expressive (expressive crowd) : Alors que la foule occasionnelle est orientée vers l’observation cognitive d’un stimulus extérieur, la foule expressive se structure autour de l’extériorisation collective d’émotions intenses, souvent cathartiques (ex. : supporters en liesse lors d’une célébration sportive, participants à un festival de musique).
- Foule agissante (acting crowd) : La foule agissante est mue par un objectif concret, destructeur ou constructeur, impliquant une action physique concertée et dirigée contre une cible spécifique (ex. : émeutiers, assaillants, foules de lyncheurs), là où la foule occasionnelle reste statique et observatrice.
- Agrégat social (social aggregate) : Terme sociologique plus large désignant tout rassemblement d’individus dans un espace physique partagé. La foule occasionnelle est une sous-catégorie d’agrégat social qui a développé une focalisation attentionnelle conjointe temporaire.
- Public : Dans la tradition de Gabriel Tarde et de Robert E. Park, le public est une collectivité dispersée géographiquement mais unie par le débat intellectuel sur une question d’intérêt commun via des médias de transmission, en opposition directe avec la contiguïté corporelle indispensable à la foule.
15. Synthèse et points clés à retenir
En récapitulation des dimensions analysées, l’essentiel du construit de foule occasionnelle s’articule autour des points fondamentaux suivants :
- Un agrégat spontané : La foule occasionnelle n’est pas le produit d’une programmation ; elle naît de la convergence impromptue d’individus dans l’espace public autour d’un foyer d’attention inattendu.
- Une structure lâche et fluide : Elle se singularise par l’absence d’organisation hiérarchique, de rôles préétablis, de frontières rigides et de sentiments profonds d’appartenance collective.
- Une fonction de tremplin dynamique : Bien qu’intrinsèquement passive et temporaire, la foule occasionnelle possède un haut potentiel métamorphique, capable d’évoluer rapidement vers des conduites solidaires, expressives ou conflictuelles selon les évolutions de son environnement.
- Une pertinence transdisciplinaire : De la sociologie de Blumer et Goffman à la psychologie sociale des secours d’urgence (effet du témoin) et à l’ingénierie des flux urbains, son analyse fournit des clés fondamentales pour concevoir des cités plus sûres et fluides.
Références
- Blumer, H. (1939). Collective behavior. Dans R. E. Park (Dir.), An Outline of the Principles of Sociology (p. 219-280). Barnes & Noble.
- Darley, J. M., & Latané, B. (1968). Bystander intervention in emergencies: Diffusion of responsibility. Journal of Personality and Social Psychology, 8(4), 377–383. https://doi.org/10.1037/h0025589
- Goffman, E. (1963). Behavior in Public Places: Notes on the Social Organization of Gatherings. Free Press.
- Milgram, S., Bickman, L., & Berkowitz, L. (1969). Note on the drawing power of crowds of different size. Journal of Personality and Social Psychology, 13(2), 79–82. https://doi.org/10.1037/h0028070
- Turner, R. H., & Killian, L. M. (1957). Collective Behavior. Prentice-Hall.