Le test de la figure complexe de Rey-Osterrieth constitue l’un des instruments les plus emblématiques et rigoureusement documentés de la pratique neuropsychologique contemporaine. Conçu initialement pour dissocier les défaillances mnésiques pures des atteintes organisationnelles et perceptives, ce paradigme psychométrique offre une fenêtre d’observation privilégiée sur l’interaction dynamique entre les processus visuo-constructifs, l’encodage spatial et le contrôle exécutif de haut niveau.
Figure complexe de Rey-Osterrieth
1. Définition concise
La figure complexe de Rey-Osterrieth (souvent désignée par l’acronyme TFCR ou RCFT pour Rey Complex Figure Test) est une épreuve neuropsychologique standardisée consistant à copier, puis à reproduire de mémoire, un tracé géométrique abstrait et bidimensionnel dépourvu de signification sémantique immédiate. Ce test vise à évaluer conjointement l’organisation visuo-spatiale, les praxies constructives, la mémoire de travail, la mémoire épisodique visuelle ainsi que les capacités de planification métacognitive.
Dans sa passation classique, l’examen s’articule en deux étapes fondamentales : une phase de copie directe en présence du modèle graphique, suivie d’une ou plusieurs phases de rappel différé sans avertissement préalable (rappel immédiat après trois minutes et rappel différé après vingt à trente minutes). La cotation évalue la fidélité géométrique des dix-huit éléments constitutifs du stimulus ainsi que leur positionnement structural, fournissant un indicateur quantitatif et qualitatif des dysfonctionnements corticaux et sous-corticaux.
2. Étymologie et origine linguistique
Le terme dérive directement du nom du psychologue suisse André Rey, professeur à l’Institut Jean-Jacques Rousseau de Genève, qui a publié la première version de l’épreuve en 1941 sous l’intitulé d’« examen psychologique dans les cas d’encéphalopathie traumatique ». Le qualificatif « complexe » trouve sa racine dans le latin complexus (participe passé de complecti, signifiant « embrasser, contenir, enlacer »), qui renvoie à l’enchevêtrement intentionnel de multiples unités géométriques au sein d’une même matrice cohérente.
Le nom de Paul-Alexandre Osterrieth, psychologue belge et collaborateur de Rey, a été ultérieurement adjoint au dispositif à la suite de ses travaux pionniers de standardisation parus en 1944. Osterrieth a systématisé l’analyse des étapes de reproduction, décomposé le dessin en éléments unitaires et établi des normes développementales chez l’enfant et l’adulte, ancrant ainsi l’expression canonique « test de la figure complexe de Rey-Osterrieth » dans le vocabulaire académique international.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan morphosyntaxique, l’expression s’emploie sous la forme d’un groupe nominal féminin singulier : « la figure complexe de Rey » ou « le test de la figure de Rey ». La prononciation phonétique standardisée en français international s’articule comme suit : /test də la fi.ɡyʁ kɔ̃.plɛks də ʁɛ ɔs.tɛʁ.jit/. Au pluriel, la désignation devient « les figures complexes de Rey-Osterrieth », bien que le pluriel renvoie le plus souvent à l’existence de deux formes distinctes : la Figure A (le modèle standard riche et universellement utilisé) et la Figure B (une variante simplifiée élaborée spécifiquement pour les jeunes enfants et les personnes présentant une déficience intellectuelle majeure).
4. Explication conceptuelle approfondie
La figure complexe de Rey repose sur un paradoxe structural délibéré : elle offre à l’examiné un stimulus géométrique non congruent, exempt de symbolisme verbal évident (ni maison, ni personnage, ni paysage), mais structuré autour d’une charpente d’ensemble claire. Cette armature centrale est formée d’un grand rectangle horizontal barré par des diagonales et une médiane transversale, autour et au sein duquel gravitent divers détails annexes (cercles, hachures, triangles, croix et quadrillages). La réussite du test exige une intégration holistique où le sujet doit discerner la configuration globale (la « Gestalt ») avant de traiter séquentiellement les attributs subordonnés.
Sur le plan fonctionnel, l’exécution de la figure engage un réseau étendu de compétences cognitives imbriquées. En premier lieu, la phase de copie sollicite l’analyse visuo-perceptive primaire (impliquant les voies visuelles occipitales et pariétales), l’orientation attentionnelle spatiale et la commande visuomotrice fine nécessaire au maniement du crayon. Dès ce stade, les fonctions exécutives jouent un rôle primordial : elles déterminent si l’individu appréhende le dessin de manière structurée et analytique en dessinant le grand rectangle d’abord, ou s’il s’égare de manière chaotique dans un morcellement pièce par pièce, symptomatique d’une stratégie de bas niveau.
En second lieu, la reproduction de mémoire sans support visuel explore les mécanismes de consolidation et de récupération de l’information visuo-spatiale. Alors que les tests mnésiques verbaux (tels que le rappel de listes de mots ou d’histoires) mobilisent largement les réseaux linguistiques de l’hémisphère dominant, la figure de Rey impose un traitement où la verbalisation spontanée est inopérante ou insuffisante en raison de l’abstraction du stimulus. Elle éclaire la manière dont la trace mnésique s’organise : une trace s’appuyant sur un cadre structural solide résiste au temps, tandis qu’un encodage fragmenté s’effondre lors du rappel différé.
La dimension métacognitive de la tâche réside dans la capacité du sujet à s’auto-corriger et à réguler son propre comportement moteur. L’individu doit anticiper les contraintes de dimensionnement, évaluer les rapports de proportionnalité spatiale et maintenir un plan d’action séquentiel malgré la surcharge cognitive engendrée par l’accumulation des détails graphiques. L’épreuve démasque ainsi les phénomènes d’impulsivité, de persévération, d’héminégligence ou de saturation de la mémoire vive visuelle.
5. Évolution historique
L’émergence de la figure complexe s’inscrit dans le contexte médical des traumatismes crâniens consécutifs aux accidents civils et aux conflits armés du milieu du XXe siècle. En 1941, André Rey fait face à une aporie diagnostique récurrente : de nombreux soldats ou accidentés du travail manifestent des plaintes cognitives invalidantes sans qu’aucune lésion focale macroscopique ne soit détectée par la neurologie clinique de l’époque. Rey conçoit le stimulus pour quantifier objectivement les séquelles organiques subtiles, postulant qu’un déficit de l’intégration visuo-constructive signe une altération de l’organisation corticale supérieure.
En 1944, Paul-Alexandre Osterrieth reprend les travaux de Rey et soutient une thèse déterminante dans laquelle il formalise une grille d’étalonnage rigoureuse. Osterrieth classe les stratégies de copie en sept grands types hiérarchisés, allant de la démarche conceptuelle d’ensemble (commencer par l’armature centrale) au dessin purement accidentel ou amorphe. Cette classification qualitative constitue la première modélisation formelle des styles cognitifs appliqués au dessin en neuropsychologie.
Durant la seconde moitié du XXe siècle, l’outil s’internationalise et s’adapte aux paradigmes de la psychologie cognitive nord-américaine. Des chercheurs comme Edith Kaplan, John E. Meyers et K. R. Loring développent des échelles de cotation complémentaires, à l’image du Boston Qualitative Scoring System (BQSS). Ces développements visent à réduire l’arbitraire subjectif de l’évaluateur en opérationnalisant minutieusement des critères d’exactitude spatiale, de proportion, de fragmentation et de persévération, tout en intégrant des protocoles de reconnaissance visuelle informatisés.
6. Fondements théoriques
Le cadre conceptuel de la figure complexe s’enracine au croisement de la théorie de la Gestalt, du modèle développemental piagétien et de la neuropsychologie localisationniste et connexionniste. La psychologie de la forme (Gestalttheorie) postule que la perception globale précède l’analyse des parties (« le tout est différent de la somme des parties »). Le test illustre la primauté de cette loi perceptive : les sujets neurotypiques capturent spontanément le squelette rectangulaire central, qui sert de point d’ancrage perceptif pour positionner les éléments périphériques.
Sur le versant neurobiologique, le test active des réseaux cérébraux bi-hémisphériques dont les contributions sont asymétriques et complémentaires. L’hémisphère pariétal et frontal droit est préférentiellement recruté pour le traitement holistique, l’appréciation globale des rapports spatiaux et la topologie du dessin. Inversement, l’hémisphère gauche assure une analyse analytique, séquentielle et segmentaire des microstructures internes du dessin. Les liaisons du corps calleux sont requises pour orchestrer cette synthèse visuoperceptive.
Parallèlement, le cortex préfrontal dorsolatéral intervient comme chef d’orchestre exécutif. Il alloue les ressources attentionnelles, inhibe le réflexe de dessiner les détails attractifs avant l’armature, et gère la planification séquentielle. Dans les modèles de la mémoire épisodique, la réussite au rappel différé dépend de l’intégrité de l’hippocampe et des structures temporales internes droites pour le stockage à long terme, couplée au contrôle frontal pour la stratégie de récupération active.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’analyse clinique de la figure de Rey s’appuie sur une décomposition méthodique de plusieurs paramètres quantitatifs et qualitatifs standardisés :
- La Figure A (modèle universel) : Comprend 18 unités géométriques distinctes (rectangle central, croix de Saint-André, médiane horizontale et verticale, cercle à trois points, diagonales, triangles, etc.), cotées selon l’échelle standardisée de 0 à 36 points (2 points par élément correctement tracé et positionné).
- La Figure B (modèle pour enfants) : Structure simplifiée composée de formes élémentaires géométriques imbriquées (carré, triangle, cercle), réservée aux enfants âgés de 4 à 8 ans ou aux adultes présentant une atteinte cognitive majeure.
- La typologie des stratégies de copie d’Osterrieth :
- Type I : Construction sur l’armature (le grand rectangle central et ses axes sont tracés en premier ; stratégie optimale).
- Type II : Détail inclus dans l’armature (commencement par un détail adossé au rectangle, suivi du tracé de l’armature globale).
- Type III : Contour général (traçage de la périphérie globale continue du dessin avant de remplir l’intérieur).
- Type IV : Juxtaposition de détails (morcellement progressif de proche en proche sans cadre d’ensemble ; stratégie fragmentaire).
- Type V : Détails sur un fond confus (graphisme désorganisé où quelques éléments surnagent).
- Type VI : Réduction à un schéma familier (assimilation du stimulus à un objet concret : bateau, maison, bonhomme).
- Type VII : Gribouillage amorphe (incapacité totale à restituer la géométrie).
- Les dimensions chronologiques de passation :
- Phase de copie : Réalisation en présence du modèle graphique avec chronométrage discret et changement de couleur de crayon toutes les 30 à 60 secondes pour enregistrer la succession chronologique du tracé.
- Rappel immédiat (3 minutes) : Restitution de mémoire visant la mémoire de travail visuo-spatiale et l’encodage initial.
- Rappel différé (20 à 30 minutes) : Restitution différée interrogeant la consolidation mnésique à long terme après une tâche interférente verbale.
- Épreuve de reconnaissance (optionnelle) : Identification de parties du dessin parmi des distracteurs pour isoler les déficits d’accès mnésique des déficits de stockage.
8. Exemples et cas illustratifs
Considérons le cas clinique de Monsieur T., 54 ans, victime d’un accident vasculaire cérébral ischémique touchant le territoire de l’artère cérébrale moyenne droite. Lors de la phase de copie du test de la figure de Rey, le clinicien observe un arrêt brutal du graphisme sur toute la moitié gauche de la feuille. Monsieur T. reproduit avec une grande méticulosité la pointe du triangle à droite, le quadrillage inférieur droit et la croix latérale droite, mais omet totalement l’ensemble des éléments situés à gauche de la médiane verticale. Ce comportement graphique met en exergue une héminégligence spatiale unilatérale gauche caractéristique d’une désafférentation pariétale droite, un phénomène impossible à déceler avec la même précision via des bilans strictement verbaux.
Un deuxième tableau clinique fréquent s’observe chez l’enfant de 9 ans présentant un Trouble du Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité (TDAH). Lors de la copie, l’enfant commence de façon impulsive par les quatre petits cercles du cadran supérieur gauche, trace ensuite une ligne diagonale, puis dessine la croix supérieure, sans jamais esquisser le grand rectangle central (stratégie de Type IV d’Osterrieth). Le tracé final contient presque tous les éléments, mais ceux-ci flottent les uns à côté des autres de manière désarticulée, obtenant une note de copie correcte au niveau du détail mais chutant lourdement au rappel de mémoire, faute d’une armature encodée pour ancrer le souvenir.
Un troisième exemple concerne une patiente âgée de 72 ans consultante pour une suspicion de déclin cognitif débutant. Sa copie de la figure de Rey est excellente, réalisée selon une stratégie de Type I avec un score de 34 sur 36 en un temps normal. Toutefois, lors du rappel différé à 30 minutes, elle ne restitue qu’un rectangle vide et un cercle isolé (score de 4/36). Confrontée à l’épreuve de reconnaissance de détails parmi des leurres visuels, elle ne parvient pas non plus à identifier les composants authentiques. Ce profil d’« oubli accéléré » et d’effondrement de la consolidation visuo-spatiale oriente immédiatement le diagnostic vers une atteinte temporale interne bilatérale évocatrice d’un processus neurodégénératif amnésique de type maladie d’Alzheimer.
9. Mesure et évaluation psychométrique
Le système de cotation le plus répandu au plan mondial demeure la grille à 18 éléments élaborée par Osterrieth (1944). Chaque unité graphique se voit attribuer un score de 0 à 2 points selon deux critères stricts : la distorsion (l’élément est-il correctement dessiné ?) et le placement (l’élément est-il correctement positionné par rapport à l’ensemble ?). Un élément à la fois bien conformé et bien placé reçoit 2 points ; s’il est bien conformé mais mal placé, ou altéré mais bien placé, il reçoit 1 point ; s’il est déformé et mal placé mais néanmoins identifiable, il reçoit 0,5 point ; enfin, l’omission totale ou l’inintelligibilité entraîne une note de 0. Le score maximal est de 36 points.
La fidélité inter-juges de l’épreuve de Rey est largement documentée : lorsqu’elle est pratiquée par des neuropsychologues formés, les coefficients de corrélation inter-examinateurs oscillent généralement entre 0,88 et 0,96 pour le score global de copie et de mémoire. Toutefois, la subjectivité inhérente au jugement de la « bonne proportion » a motivé le développement de systèmes qualitatifs plus discriminants, comme le BQSS, qui décline la performance sur des échelles distinctes : organisation, fragmentation, planification, persévération, symétrie et fermeté du trait moteur.
L’interprétation quantitative des résultats s’appuie obligatoirement sur des tables d’étalonnage standardisées exprimées en centiles ou en notes Z (écart-types), stratifiées selon l’âge chronologique et le niveau d’études socio-éducatif du patient. Le temps d’exécution fait également l’objet d’une mesure au chronomètre : une exécution excessivement lente peut signaler une bradypsychie sous-corticale ou un perfectionnisme obsessionnel, tandis qu’un temps trop rapide associé à un score dégradé témoigne d’un manque de frein inhibiteur frontal.
10. Applications et pertinence clinique
Le spectre d’application du test de la figure complexe s’étend à la quasi-totalité des consultations d’évaluation cérébrale, de l’enfance au grand âge :
- Diagnostic des maladies neurodégénératives : Différenciation précoce entre les profils corticaux amnésiques (type Alzheimer, caractérisés par un rappel différé effondré contrastant avec une copie préservée) et les profils sous-cortico-frontaux ou à corps de Lewy (où les troubles prédominent sur l’organisation visuo-constructive dès la copie).
- Bilan des traumatismes cranio-cérébraux : Quantification objective de la fatigue mentale, de la baisse de la vitesse de traitement de l’information, de la désorganisation exécutive et de la vulnérabilité aux interférences.
- Chirurgie de l’épilepsie réfractaire : Localisation de la zone épileptogène temporale ou frontale ; la résection du lobe temporal droit entraîne souvent un déclin sélectif au rappel différé de la figure, contrairement aux résections unilatérales gauches.
- Neuropsychologie pédiatrique et neurodéveloppement : Détection des dyspraxies visuo-constructives, du Trouble Développemental de la Coordination (TDC), du syndrome dys-exécutif chez l’enfant et mesure de la maturation cérébrale des aires d’association pariéto-occipitales.
- Expertise médicolégale et d’aptitude : Évaluation de l’autonomie fonctionnelle post-lésionnelle (aptitude à la conduite automobile, reprise d’un poste de travail technique nécessitant des repères spatiaux précis).
11. Recherches et preuves empiriques
Les études de neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf et TEP-scan) ont permis de valider biologiquement les concepts opérationnalisés par le test. Des recherches contemporaines démontrent que la phase de copie mobilise activement le sillon intrapariétal bilatéral, le gyrus fusiforme droit ainsi que le cortex préfrontal dorsolatéral. Les études en imagerie par tenseur de diffusion (DTI) soulignent par ailleurs le rôle critique des faisceaux de substance blanche, en particulier le faisceau longitudinal supérieur, reliant les aires de l’analyse visuo-spatiale pariétale aux zones frontales de décision motrice.
Dans le domaine de la démence, les cohortes longitudinales de chercheurs tels que Tremont ou Meyers ont prouvé que les anomalies structurales de reproduction de la figure constituent l’un des prédicteurs les plus précoces de conversion d’un déficit cognitif léger (MCI) vers une maladie d’Alzheimer avérée. Les études soulignent également que le rapport entre le score de rappel différé et le score de copie (taux de rétention) est un biomarqueur cognitif sensible de l’atrophie hippocampique droite mesurée par volumétrie automatisée.
12. Considérations culturelles et transculturelles
Bien que la figure complexe ait été originellement conçue pour être « libre de culture » (culture-fair) en raison de l’absence totale de lexique verbal ou de symboles alphabétiques, la recherche transculturelle a mis en évidence des biais notables liés à la scolarisation formelle. L’acte même de représenter des figures en trois dimensions réduites sur un plan en deux dimensions via des tracés linéaires géométriques est un apprentissage façonné par l’école occidentale. Les individus non scolarisés ou peu scolarisés ont tendance à obtenir des scores de copie inférieurs, non par altération cérébrale, mais par manque d’accoutumance aux conventions graphiques.
De surcroît, le sens préférentiel d’exploration et de balayage visuel est tributaire du système d’écriture et de lecture appris durant l’enfance. Des chercheurs ont démontré que les populations lisant de gauche à droite structurent spontanément leur dessin de la gauche vers la droite, alors que les sujets de culture arabe ou hébraïque adoptent fréquemment une progression inverse dextrogyre ou sinistrogyre sans que cela ne traduise une anomalie praxique. L’évaluation de populations multiculturelles requiert ainsi impérativement des normes adaptées prenant en compte le niveau de littéracie visuelle.
13. Critiques, controverses et limites méthodologiques
En dépit de son rayonnement universel, le test de la figure de Rey soulève des débats théoriques et psychométriques persistants. La principale critique tient à l’interdépendance des scores : la performance lors de la phase de mémoire différée est mathématiquement et logiquement tributaire de la qualité de la copie. Si un patient produit une copie fragmentée notée à 12/36 en raison d’une dyspraxie d’origine motrice, son score de rappel différé sera inévitablement médiocre, sans qu’il soit possible de savoir si le déficit sous-jacent est purement moteur ou mnésique.
Une autre controverse récurrente concerne l’absence de procédure standardisée universelle concernant l’intervalle temporel entre la copie et le rappel de mémoire. Selon les manuels et les traditions cliniques, le rappel est administré de manière immédiate, à 3 minutes, à 20 minutes ou à 30 minutes, avec ou sans tâche interférente explicitement calibrée. Cette disparité méthodologique complique les méta-analyses et les comparaisons multicentriques internationales.
Enfin, la sensibilité de l’épreuve à la simulation ou à la sous-performance intentionnelle (dans le cadre de compensations financières ou d’expertises d’assurances) pose un défi clinique majeur. Des scores catastrophiques à la figure de Rey peuvent être facilement feints par un individu averti. C’est pourquoi les protocoles contemporains recommandent de coupler le test à des épreuves validées de détection de simulation cognitive (comme le test de rétention visuelle de Benton ou le TOMM).
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Il importe de ne pas confondre le test de la figure complexe avec d’autres épreuves visuo-spatiales ou mnésiques du domaine psychologique :
- Figure de Taylor : Élaborée en 1959 comme forme parallèle alternative de difficulté réputée équivalente à la figure de Rey pour éviter les effets d’apprentissage lors des évaluations répétées avant/après traitement. Des études ont toutefois montré qu’elle présente un niveau de complexité légèrement différent.
- Test de rétention visuelle de Benton (BVRT) : Explore également la mémoire visuelle et les praxies, mais repose sur l’exposition brève (10 secondes) de dix planches géométriques simples et symétriques, mesurant principalement la mémoire à court terme immédiate plutôt que la planification globale complexe.
- Test de l’horloge : Tâche de dessin sur consigne verbale focalisée sur la représentation spatiale et sémantique d’un cadran d’horloge, plus rapide et sensible aux démences modérées, mais dépourvue de la complexité architecturale et du volet de rappel différé élaboré de la figure de Rey.
- Cubes de Kohs (WAIS) : Épreuve de construction tridimensionnelle mesurant l’intelligence visuo-spatiale pratique par manipulation de blocs physiques colorés, sans composante de reproduction mnésique sur papier.
15. Résumé et points clés
La figure complexe de Rey-Osterrieth demeure un instrument fondamental et incontournable du diagnostic neuropsychologique international. Elle se singularise par sa capacité à condenser en un tracé unique l’investigation de multiples dimensions cognitives : acuité visuo-perceptive, praxies constructives, intégrité des réseaux frontaux exécutifs et performance de la mémoire épisodique non verbale.
Sa valeur réside tout autant dans l’analyse qualitative de la stratégie employée par le patient (la chronologie des tracés révélée par la méthode des crayons de couleur) que dans l’exactitude du score quantitatif sur 36 points. Reflet direct du fonctionnement concerté des hémisphères cérébraux et de la dynamique fronto-pariéto-temporale, la figure de Rey est un traceur d’une rare élégance méthodologique, permettant de démasquer avec finesse les séquelles invisibles des atteintes cérébrales acquises et développementales.
Références
- Kaplan, E. (1988). A process approach to neuropsychological assessment. In T. Boll & B. K. Bryant (Eds.), Clinical neuropsychology and brain function: Research, measurement, and practice (pp. 125–167). American Psychological Association.
- Meyers, J. E., & Meyers, K. R. (1995). Rey Complex Figure Test and Recognition Trial: Professional manual. Psychological Assessment Resources.
- Osterrieth, P. A. (1944). Le test de copie d’une figure complexe : Contribution à l’étude de la perception et de la mémoire. Archives de Psychologie, 30(119), 206–356.
- Rey, A. (1941). L’examen psychologique dans les cas d’encéphalopathie traumatique : Les problèmes. Archives de Psychologie, 28(112), 286–340.
- Stern, R. A., Singer, E. A., Duke, L. M., Singer, N. G., Morey, C. E., Daughtrey, E. W., & Kaplan, E. (1994). The Boston Qualitative Scoring System for the Rey-Osterrieth Complex Figure: Description and interrater reliability. The Clinical Neuropsychologist, 8(3), 309–322.