L’expérience de complication constitue l’un des piliers méthodologiques et théoriques fondateurs de la psychologie expérimentale du XIXe siècle. Conçue pour quantifier avec rigueur le temps nécessaire à l’esprit humain pour coordonner et synthétiser des stimuli provenant de modalités sensorielles distinctes, cette approche a transformé une énigme astronomique en un protocole d’investigation rigoureux sur l’architecture de la conscience et de l’attention.
L’expérience de complication
1. Définition concise
L’expérience de complication (en allemand : Komplikationsversuch) désigne un paradigme expérimental classique initié au sein des premiers laboratoires de psychologie, notamment par Wilhelm Wundt, visant à mesurer la vitesse des processus mentaux supérieurs lors de la présentation quasi simultanée de stimuli sensoriels hétérogènes (généralement visuels et auditifs). Le dispositif fondamental requiert qu’un observateur suive des yeux un repère mobile continu (comme une aiguille d’horloge ou un pendule) tout en tentant de déterminer la position spatiale exacte de ce repère au moment précis où retentit un signal sonore bref.
Ce protocole met en évidence un décalage temporel systématique entre l’événement physique objectif et la perception subjective de sa coïncidence. L’esprit humain ne traite pas instantanément les informations issues de canaux sensoriels séparés : il privilégie souvent une modalité au détriment d’une autre, entraînant une avance ou un retard perceptif mesurable. L’expérience de complication a ainsi fourni la preuve empirique que l’acte d’aperception n’est pas passif, mais implique une dynamique temporelle interne de focalisation attentionnelle.
Sur le plan métathéorique, l’expérience de complication a incarné le passage décisif de la physiologie des organes des sens à la véritable chronométrie mentale. Elle a permis d’isoler expérimentalement la durée nécessaire au déplacement du foyer de l’attention consciente, posant les jalons des théories modernes du goulot d’étranglement cognitif et de l’intégration multisensorielle.
2. Étymologie et origine linguistique
Le terme « complication » dérive du latin complicatio, substantif d’action formé à partir du verbe complicare, signifiant littéralement « plier ensemble », « entrelacer » ou « enrouler ». Dans la tradition philosophique et psychologique germanique du début du XIXe siècle, le vocable Komplikation a été introduit pour désigner une synthèse spécifique d’impressions sensorielles.
C’est d’abord le philosophe et pédagogue Johann Friedrich Herbart qui a conféré au mot sa portée psychologique formelle. Chez Herbart, une « complication » qualifie la liaison indissociable entre représentations issues de modalités sensorielles différentes (par exemple, la forme visuelle d’un fruit associée à son odeur et à sa saveur), par opposition aux « associations » qui unissent des représentations de même modalité ou de même nature séquentielle.
Lorsque Wilhelm Wundt a adapté ce concept dans les années 1860, puis dans son laboratoire de Leipzig fondé en 1879, il a conservé le terme pour décrire la situation expérimentale où l’esprit est contraint de « combiner » un percept visuel et un percept auditif dans un même acte d’appréhension. Le mot a ensuite été traduit en français sous les termes d’« expérience de complication » ou « pendule de complication », et en anglais sous l’expression complication experiment ou complication clock.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français contemporain, l’expression s’énonce phonétiquement /ɛks.pe.ʁjɑ̃s də kɔ̃.pli.ka.sjɔ̃/. Il s’agit d’un syntagme nominal féminin composé, formé du substantif féminin singulier « expérience » suivi de la préposition « de » et du nom féminin singulier « complication ».
Au pluriel, l’expression prend la marque graphique aux deux noms : « des expériences de complications » ou « des expériences de complication » (cette dernière forme demeurant la plus fréquente dans la littérature académique francophone, le terme complication désignant le paradigme abstrait). L’adjectif correspondant à l’instrument est généralement « de complication » (par exemple, « l’horloge de complication », « le pendule de complication »).
Dans le discours scientifique historique, le terme s’emploie principalement comme complément de nom ou sujet décrivant une classe d’expériences psychométriques. Par métonymie, les auteurs du début du XXe siècle (tels qu’Edward Titchener ou Pierre Janet) utilisaient parfois le mot seul (« la complication ») pour désigner le phénomène attentionnel ou l’artefact perceptif résultant de cette situation d’observation mixte.
4. Explication conceptuelle détaillée
L’expérience de complication explore les limites structurelles et temporelles de la conscience unitaire. Le postulat fondamental repose sur l’idée que le champ de la conscience possède une capacité d’accueil restreinte et que l’attention sélective agit comme un faisceau focalisateur. Lorsque deux événements sensoriels synchrones surviennent dans des registres physiques distincts, l’esprit ne peut pas les intégrer simultanément avec une égale acuité s’il n’y a pas eu une préparation attentionnelle préalable adéquate.
Dans la configuration typique d’une horloge de complication, un pointeur tourne à vitesse angulaire constante (par exemple, une rotation par seconde) sur un cadran gradué en centièmes ou en degrés. À un moment déterminé par le mécanisme — mais imprévisible avec certitude absolue pour le sujet naïf —, un marteau frappe une cloche métallique, produisant un son bref et sec. La tâche du sujet consiste à déclarer la position exacte de l’aiguille au moment précis où le tintement a été perçu.
Les résultats expérimentaux révèlent que les sujets ne désignent presque jamais la position physique réelle de l’aiguille. Deux types d’erreurs systématiques se manifestent selon la disposition interne de l’observateur :
- L’erreur négative (anticipation perceptive) : Le sujet déclare que l’aiguille se trouvait en amont de sa position réelle lors du son. Le stimulus sonore est perçu comme s’étant produit alors que l’aiguille n’avait pas encore atteint son point effectif. L’événement visuel semble retardé par rapport au son, ou le son semble avoir devancé l’image.
- L’erreur positive (retard perceptif) : Le sujet rapporte que l’aiguille avait déjà dépassé la position critique lorsque le son a retenti. L’impression visuelle dominante a été enregistrée avec retard par rapport à l’impact acoustique, ou inversement, l’aiguille a continué sa course pendant que le traitement du son mobilisait l’attention.
Ces décalages, oscillant généralement entre 50 et 150 millisecondes, ne traduisent pas une déficience sensorielle périphérique des yeux ou des oreilles, mais reflètent les mécanismes centraux de l’aperception. Wilhelm Wundt a théorisé que l’attention ne peut habiter pleinement deux contenus hétérogènes en un même instant insécable : le passage d’une modalité à l’autre exige un saut attentionnel qui prend un intervalle temporel mesurable. Si le sujet focalise préalablement son attention sur le signal sonore attendu, le traitement auditif précède le traitement visuel dans la conscience, générant une distorsion temporelle apparente.
5. Développement historique
La genèse de l’expérience de complication trouve son origine non pas dans les laboratoires de philosophie ou de physiologie, mais au sommet des observatoires astronomiques du tournant du XIXe siècle. En 1796, à l’Observatoire royal de Greenwich, l’astronome royal Nevil Maskelyne renvoie son assistant David Kinnebrook en raison d’un désaccord persistant de près d’une seconde dans l’enregistrement du passage des étoiles au méridien. À cette époque, la méthode employée était la méthode de l’œil et de l’oreille (eye-and-ear method) : l’astronome regardait l’étoile traverser les fils du réticule d’une lunette méridienne tout en comptant mentalement les secondes dictées par le battement d’une horloge astronomique.
Ce n’est qu’en 1820 que l’astronome prussien Friedrich Bessel, en poste à Königsberg, réexamine cet incident historique et entreprend de comparer méthodiquement ses propres observations avec celles de ses collègues. Bessel découvre que ces divergences ne proviennent ni de négligences ni d’incompétences professionnelles, mais de différences physiologiques et psychologiques irréductibles entre individus. Il formalise cette variabilité sous le nom d’équation personnelle, une correction arithmétique individuelle à appliquer aux données astronomiques pour neutraliser le biais de l’observateur.
Dans les décennies qui suivirent, les physiologistes s’emparèrent de cette énigme. Hermann von Helmholtz mesura la vitesse de conduction de l’influx nerveux chez la grenouille puis chez l’homme, démontrant que la transmission nerveuse n’était pas instantanée. Franciscus Cornelis Donders élabora ensuite la méthode soustractive pour chronométrer la prise de décision et la discrimination sensorielle simple. Cependant, ces démarches mesuraient des temps de réaction motrice globale, intégrant à la fois la conduction afférente, le traitement central et la commande motrice efférente.
Wilhelm Wundt réalisa que pour mesurer la dynamique pure de la conscience sans dépendre du temps d’exécution motrice, il fallait transposer la méthode de l’œil et de l’oreille dans un cadre expérimental contrôlé de laboratoire. Vers 1862, Wundt conçut sa première horloge de complication, dotée d’un cadran d’horloge et d’une cloche actionnée par un commutateur électrique. À travers ses travaux au laboratoire de Leipzig, assisté par des élèves tels qu’Edward Titchener, James McKeen Cattell et Ludwig Lange, Wundt fit de l’expérience de complication l’instrument emblématique démontrant que les faits psychiques internes obéissent à des lois chronométriques quantifiables.
6. Fondements théoriques
L’expérience de complication s’appuie sur plusieurs cadres théoriques majeurs développés pour modéliser le fonctionnement de l’esprit humain à l’aube de la psychologie scientifique :
La théorie wundtienne de l’aperception : Wundt distinguait rigoureusement la perception passive (l’entrée brute de stimuli dans le champ de la conscience, ou Blickfeld) de l’aperception active (l’acte par lequel un contenu psychique précis est amené au centre de la focalisation attentionnelle, ou Blickpunkt). Selon cette conception, l’esprit ne peut apercevoir qu’un contenu très restreint à un instant t. Lorsque deux stimuli disparates surviennent, l’attention doit opérer une synthèse créatrice ou basculer d’une source à l’autre, processus demandant une dépense de temps quantifiable.
La loi de priorité d’entrée (Law of Prior Entry) : Formalisée par Edward Bradford Titchener au début du XXe siècle, cette loi postule que l’objet auquel un individu porte son attention la plus vive parvient plus rapidement à la conscience qu’un objet non focalisé. Dans l’expérience de complication, si le sujet concentre son effort attentionnel sur l’audition de la cloche, la sensation auditive devance le percept de la position du pointeur, provoquant une illusion d’anticipation temporelle (erreur négative). Inversement, une attention visuelle dominante retarde l’intégration du signal auditif.
Le modèle du goulot d’étranglement sensoriel : Ces travaux ont préfiguré les théories computationnelles et cognitives du traitement de l’information du milieu du XXe siècle, notamment les modèles de Donald Broadbent. L’expérience de complication offre une démonstration initiale de l’incapacité du système cognitif central à traiter simultanément et en parallèle des flux d’informations non automatisés provenant de canaux sensoriels indépendants, imposant une sérialisation temporelle des données.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’analyse structurale de l’expérience de complication permet d’en dégager les composantes matérielles, méthodologiques et phénoménologiques distinctes :
- Le canal visuel continu : Un repère visuel dynamique doté d’une vitesse constante et prévisible (aiguille rotative, curseur horizontal ou balancier de pendule). Ce canal fournit à l’observateur une représentation spatio-temporelle continue de l’écoulement de la durée.
- Le canal auditif discret : Un stimulus acoustique instantané, bref et net (cloche, clic électrique ou impact mécanique). Il sert de marqueur temporel discret dont l’apparition doit être corrélée avec la position spatiale du repère visuel.
- Le régulateur d’attente (orientation préparatoire) : L’attitude cognitive adoptée par le sujet, qui peut être orientée délibérément par consigne vers le stimulus visuel, vers le stimulus sonore, ou maintenue dans un état d’attention flottante dite « diffuse ».
- La complication unimodale versus multimodale : Si la forme canonique combine la vision et l’audition (hétéro-sensorielle), des variantes historiques ont combiné la vision et le tact (choc électrique ou pression cutanée brève), voire deux stimuli visuels distincts apparaissant en des points périphériques opposés de la rétine.
- Le déplacement apparent (décalage de complication) : La variable dépendante principale, exprimée en unités angulaires ou convertie en millisecondes d’erreur temporelle algébrique (positive ou négative), calculée par la formule :
Décalage = Temps déclaré − Temps physique effectif.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour mieux saisir le déploiement empirique de cette expérience, examinons trois protocoles typiques documentés dans la littérature historique et expérimentale :
Cas 1 : L’observation en attention auditive focalisée. Dans un protocole classique mené selon les méthodes de Leipzig, le sujet reçoit pour consigne stricte de focaliser son attente sensorielle sur l’éclatement du son de la cloche, tout en maintenant les yeux fixés sur le cadran gradué. L’aiguille tourne à 360 degrés par seconde (1 degré équivaut à 2,77 ms). La cloche sonne lorsque l’aiguille est exactement au repère 180°. Le sujet rapporte invariablement que l’aiguille se trouvait au repère 160° ou 165° au moment du son. Le résultat démontre une anticipation auditive : le son a été traité plus vite que la position visuelle concomitante en raison de la pré-activation du canal auditif, générant un décalage d’environ -50 ms.
Cas 2 : L’observation en attention visuelle focalisée. Dans cette condition opposée, le sujet doit concentrer son attention sur le trajet physique de la pointe de l’aiguille et tenter de photographier mentalement son emplacement spatial continu sans anticiper le son. Lorsque la cloche retentit, le sujet déclare que l’aiguille était déjà au repère 195° ou 200°. L’aperception de l’événement sonore a été suspendue le temps que l’esprit déplace son focus depuis la trajectoire continue vers l’intrusion auditive, révélant un retard de perception auditive de +40 à +70 ms.
Cas 3 : Le décalage chez les pilotes et conducteurs modernes. Dans les études contemporaines de facteurs humains inspirées de l’expérience de complication, un conducteur surveille le défilement de données sur un affichage tête haute tout en devant identifier la valeur affichée à l’instant précis où un signal d’alarme acoustique retentit. Les résultats montrent des distorsions comparables : les conducteurs sous forte charge cognitive rapportent des valeurs d’affichage observées jusqu’à 200 millisecondes avant ou après l’alarme, ce qui illustre le risque d’erreur de jugement critique lors d’urgences réelles.
9. Mesure et évaluation
La quantification des résultats dans l’expérience de complication a exigé la conception d’appareils de haute précision mécanique, faisant de cette tâche le fleuron de l’instrumentation psychophysique de la fin du XIXe siècle :
L’horloge et le pendule de complication de Wundt : L’appareil standard consistait en un grand cadran vertical parcouru par une aiguille entraînée par un mouvement d’horlogerie à poids ou par un moteur synchrone régulé par un régulateur centrifuge. Un contacteur mécanique ajustable permettait à l’expérimentateur de déclencher une frappe de sonnette à un angle absolument précis et mesurable sur le cadran, inconnu du participant lors des essais aléatoires.
Le chronoscope de Hipp : Pour valider l’étalonnage des appareils de complication, les chercheurs utilisaient le chronoscope de Matthäus Hipp, un chronomètre électromécanique capable de mesurer le temps au millième de seconde (la milliseconde). Il servait à mesurer les temps de réaction individuels simples afin de les soustraire ou de les comparer aux temps de complication aperceptive.
Procédure de calcul psychométrique : Pour chaque sujet, les expérimentateurs réalisaient des séries répétées (souvent plusieurs centaines d’essais réparties sur des semaines). On calculait :
- La constante d’erreur moyenne (biais systématique d’avance ou de retard).
- La dispersion ou déviation moyenne (indice de la stabilité de l’attention du sujet).
- Le coefficient de variabilité intra-individuelle sous différentes fréquences de rotation de l’aiguille.
10. Applications et portée pratique
Bien que née d’une quête théorique de psychologie pure, l’expérience de complication a déployé des ramifications appliquées considérables :
L’ergonomie des postes de contrôle et l’aviation : Dès la Première Guerre mondiale puis tout au long de la montée en puissance de l’aviation civile et militaire, la gestion conjointe d’informations multimodales (cadrans visuels, alarmes sonores de décrochage, retours kinesthésiques des commandes) est devenue un enjeu de survie. Les principes de l’expérience de complication ont guidé l’agencement des cockpits afin d’éviter les illusions temporelles où un pilote n’associe pas correctement une alarme vocale à l’indicateur d’assiette ou d’altitude défaillant.
La neuropsychologie clinique de l’attention : Les protocoles modernes dérivés de l’horloge de complication permettent d’évaluer les déficits de l’attention partagée et de l’intégration multisensorielle chez des patients souffrant de lésions cérébrales focales, de traumatismes crâniens ou de troubles du spectre de l’autisme, chez qui la coordination temporelle entre canaux visuels et auditifs est souvent désynchronisée ou ralentie.
Le témoignage oculaire et la justice légale : Dans le domaine médico-légal, l’expérience démontre l’extrême faillibilité des témoins affirmant avec certitude avoir vu une action spécifique au moment précis où ils ont entendu une détonation ou un cri. La psychologie du témoignage s’est appuyée sur ces résultats pour prouver que la simultanéité déclarée d’événements sensoriels distincts lors d’accidents ou de crimes résulte souvent d’une reconstruction cognitive a posteriori entachée d’erreurs systématiques.
11. Recherche et preuves empiriques
L’expérience de complication a suscité des décennies de controverses empiriques avant d’être réhabilitée par les neurosciences cognitives contemporaines :
Au début du XXe siècle, les travaux de von Tchisch (1885), de Geiger (1902) et d’Edward Titchener ont consolidé les données de Wundt en démontrant expérimentalement la réalité de la loi de priorité d’entrée. En manipulant systématiquement l’attente attentionnelle des sujets par des indices probabilistes, ces chercheurs ont prouvé que la modulation de l’erreur n’était pas un simple bruit aléatoire, mais variait de manière continue en fonction de l’intensité du focus cognitif dirigé vers l’une ou l’autre modalité.
Dans les années 1990 et 2000, le psychologue britannique Charles Spence et ses collaborateurs à l’Université d’Oxford ont réactualisé l’expérience de complication à l’aide de paradigmes de synchronie temporelle informatisés (Temporal Order Judgement ou TOJ). Leurs recherches ont confirmé par des méthodes psychophysiques modernes que l’attention spatiale ou modale confère un avantage temporel d’environ 30 à 60 millisecondes au stimulus focalisé, validant les intuitions de Wundt sur la priorité d’entrée.
Parallèlement, l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et l’électroencéphalographie (EEG) à haute densité ont permis de localiser les substrats neuronaux de cette synthèse. Les données empiriques actuelles montrent que la synchronisation d’événements multimodaux repose sur l’activité coordonnée du colliculus supérieur, de l’insula et du cortex pariétal postérieur. Ces structures agissent comme des intégrateurs spatiotemporels modulant le gain sensoriel primaire en fonction du contrôle attentionnel descendant (top-down).
12. Considérations culturelles et transdisciplinaires
Si la mécanique sensorielle de l’expérience de complication repose sur des structures neuroanatomiques universelles, sa conceptualisation et son interprétation s’inscrivent dans un contexte historico-culturel singulier. L’émergence de la complication comme objet d’étude est le produit direct de la culture industrielle européenne du XIXe siècle, caractérisée par l’impératif de synchronisation temporelle stricte imposée par les réseaux de chemins de fer, les horloges publiques unifiées et le machinisme industriel.
La discipline de l’esprit requise pour surveiller un cadran et décomposer la seconde en micro-intervalles reflète une société obsédée par la précision chronométrique et l’élimination de la lenteur humaine. D’un point de vue épistémologique, l’expérience de complication a constitué le point de rencontre inédit entre l’astronomie mathématique, la physique mécanique, la physiologie expérimentale et la philosophie de l’esprit, marquant l’acte de naissance de l’interdisciplinarité cognitive.
Dans une perspective transculturelle contemporaine, les recherches sur l’attention globale versus locale indiquent que les styles cognitifs influencés par les cultures (par exemple, la focalisation holistique plus marquée dans certaines sociétés est-asiatiques par rapport à la focalisation analytique occidentale) modifient la manière dont les individus appréhendent des scènes dynamiques complexes, affectant potentiellement l’amplitude du biais d’intégration multisensorielle lors de tâches de complication.
13. Critiques, débats et limites
Malgré sa valeur historique inestimable, l’expérience de complication de Wundt a essuyé de vives critiques de la part de ses contemporains et de ses successeurs :
Le problème de l’introspection expérimentale : Les tenants du béhaviorisme naissant, emmenés par John B. Watson, ont dénoncé l’illusion méthodologique consistant à faire confiance au rapport subjectif du participant pour calibrer des millisecondes mentales. Pour Watson, demander à un sujet d’indiquer la position aperçue de l’aiguille réintroduisait une forme d’introspectionnisme invérifiable, incompatible avec une science objective du comportement.
La critique des mouvements oculaires (saccades et poursuite) : Des physiologistes ont souligné que l’œil humain ne suit pas une aiguille en mouvement de manière parfaitement fluide et continue. La présence de microsaccades oculaires, de retards de poursuite visuelle et de phénomènes de masquage rétinien introduit des artefacts physiques périphériques indépendants du traitement attentionnel central. Le fait que l’image rétinienne soit floue ou en retard de phase pouvait suffire à expliquer une fraction substantielle de l’erreur observée.
La question de la validité écologique : Une critique récurrente concerne le caractère hautement artificiel du dispositif. L’environnement d’une horloge de complication mécanique impose une contrainte statique qui ne reproduit pas la complexité dynamique du monde naturel, où les stimuli multimodaux (comme la vision de la bouche qui s’ouvre et le son de la voix qui parle) sont intimement liés par des relations physiques de causalité écologique naturelle.
14. Termes connexes et distinctions
Pour éviter toute confusion conceptuelle, il convient de différencier rigoureusement l’expérience de complication de plusieurs notions adjacentes en psychologie expérimentale :
- Temps de réaction simple : Intervalle temporel séparant la survenue d’un stimulus unique de l’exécution d’une réponse motrice prédéterminée. Contrairement à la complication, il implique un seul canal sensoriel et nécessite une commande motrice explicite.
- Équation personnelle : Concept issu de l’astronomie désignant l’écart systématique individuel et involontaire dans l’observation des transits célestes. L’expérience de complication en est la modélisation explicative en laboratoire psychologique.
- Effet de priorité d’entrée (Prior Entry) : Phénomène perceptif stipulant que l’attention accordée à une modalité accélère l’accès de ce stimulus à la conscience. C’est le principe explicatif direct du décalage mesuré dans l’expérience de complication.
- Effet McGurk : Illusion perceptive audiovisuelle démontrant l’interaction entre l’audition et la vision dans la reconnaissance de la parole (un stimulus auditif associé à un mouvement labial discordant produit la perception d’un son tiers). Alors que l’effet McGurk explore la fusion qualitative des signaux, l’expérience de complication mesure leur décalage chronométrique pur.
- Cécité d’inattention : Incapacité de percevoir un stimulus pourtant situé dans le champ visuel direct en raison d’une focalisation attentionnelle intense sur une autre tâche. L’expérience de complication explore une distorsion temporelle plutôt qu’une omission perceptive absolue.
15. Résumé et points clés
L’expérience de complication demeure une page fondatrice de l’histoire des sciences de l’esprit, articulant de manière exemplaire l’observation empirique et la modélisation théorique de la conscience :
- Origine astronomique : Née de l’énigme de l’équation personnelle des astronomes observant les étoiles au XIXe siècle, elle a été adaptée en psychologie par Wilhelm Wundt pour chronométrer l’aperception.
- Principe de fonctionnement : L’observateur suit un signal visuel continu (aiguille tournante) et tente de localiser sa position précise au moment d’un son discontinu bref (cloche).
- Résultat fondamental : Les sujets présentent une erreur systématique d’anticipation ou de retard perceptif (variant de 50 à 150 ms), prouvant que la synthèse consciente d’informations sensorielles hétérogènes exige une opération temporelle interne.
- Base explicative : Ce décalage confirme la loi de priorité d’entrée et la nature séquentielle de l’attention sélective, incapable de traiter simultanément avec la même acuité deux flux sensoriels indépendants.
- Héritage contemporain : Le paradigme inspire encore directement les recherches actuelles en neurosciences sur l’intégration multisensorielle, l’attention partagée et l’ergonomie cognitive des systèmes critiques.
Références
- Bessel, F. W. (1823). Astronomische Beobachtungen auf der Königlichen Universitäts-Sternwarte in Königsberg. Königsberger Beobachtungen, 8, 3–12.
- Mollon, J. D., & Perkins, A. J. (1996). Errors of judgement at Greenwich in 1796. Nature, 380(6570), 101–102. https://doi.org/10.1038/380101a0
- Spence, C., & Parise, C. (2010). The cognitive neuroscience of multisensory culture: Prior entry and the complication experiment. Attention, Perception, & Psychophysics, 72(4), 920–932. https://doi.org/10.3758/APP.72.4.920
- Titchener, E. B. (1908). Lectures on the elementary psychology of feeling and attention. Macmillan.
- Wundt, W. (1904). Principles of physiological psychology (E. B. Titchener, Trad. ; 5e éd.). Macmillan.