L’exploration approfondie d’une trajectoire individuelle constitue le socle historique et épistémologique de la pratique psychologique et psychiatrique. Loin de se réduire à une simple anecdote descriptive, le rapport de cas incarne une démarche rigoureuse d’investigation clinique permettant de faire dialoguer la singularité d’un sujet souffrant avec les cadres théoriques et nosographiques universels. Ce mode d’investigation offre aux praticiens et aux chercheurs un observatoire irremplaçable pour saisir l’émergence de tableaux atypiques, interroger l’efficacité des thérapeutiques innovantes et renouveler en permanence la réflexion psychopathologique.
Étude de cas clinique (Rapport de cas)
1. Définition concise
En psychologie clinique, en psychopathologie et en psychiatrie, le rapport de cas (souvent désigné sous les termes d’étude de cas clinique ou de vignette clinique) correspond à la description narrative, méthodique et exhaustive de l’histoire, de la symptomatologie, de l’évaluation diagnostique, de la trajectoire développementale et de la prise en charge thérapeutique d’un individu unique ou d’une unité relationnelle restreinte. Cette approche monographique vise à expliciter les mécanismes psychologiques sous-jacents à un état de souffrance psychique ou à un fonctionnement cognitif singulier.
Sur le plan épistémologique, le rapport de cas se distingue des protocoles de recherche expérimentale ou quantitative par sa visée idiographique : il ne cherche pas en premier lieu à établir des lois générales extrapolables à l’ensemble d’une population statistique, mais s’attache à reconstituer la cohérence interne, dynamique et contextuelle d’un parcours de vie. Il constitue une passerelle fondamentale entre la pratique clinique de terrain et l’élaboration conceptuelle académique, illustrant la manière dont les théories psychologiques s’incarnent dans le réel complexe de la subjectivité humaine.
Par ailleurs, le rapport de cas moderne intègre des exigences méthodologiques strictes, dictées notamment par les recommandations internationales de publication scientifique. Il documente minutieusement les données anamnésiologiques, les résultats aux épreuves psychométriques, le diagnostic différentiel, les hypothèses étiopathogéniques, les écueils transférentiels ou relationnels, ainsi que l’évolution longitudinale observée, tout en garantissant une anonymisation absolue du patient.
2. Étymologie et origine linguistique
L’expression française « rapport de cas » ou « étude de cas » procède de la conjonction de deux racines sémantiques distinctes qui éclairent sa finalité conceptuelle. Le terme « cas » dérive du substantif latin casus, dérivé du verbe cadere, signifiant littéralement « tomber », « survenir », « échoir » ou « arriver fortuitement ». En latin classique, le casus désignait l’événement imprévu, l’accident ou la conjoncture singulière avant d’être réinvesti par la scolastique médiévale, le droit romain puis la médecine pour qualifier une circonstance particulière ou l’occurrence concrète d’une maladie chez un individu donné.
Le vocable « rapport » puise son origine dans le verbe latin reportare (« rapporter », « faire un compte rendu », « relater »), soulignant l’acte testimonial et communicatif inhérent à la démarche. Le concept anglophone équivalent, case report ou case study, a pénétré la littérature scientifique internationale au cours des XIXe et XXe siècles, sous l’influence conjointe de la médecine anatomo-clinique britannique et des monographies de la neurologie française et allemande. En langue française contemporaine, bien que l’expression anglo-saxonne case report soit couramment employée dans les comités de rédaction des revues médicales, les cliniciens francophones privilégient souvent les dénominations « observation clinique », « étude de cas » ou « présentation de cas », chacune renvoyant à une nuance spécifique d’exposition didactique ou heuristique.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan morphologique et grammatical, « rapport de cas » est un syntagme nominal masculin singulier (au pluriel : des « rapports de cas »). La transcription phonétique en français standard selon l’Alphabet Phonétique International (API) s’établit comme suit : /ʁa.pɔʁ də kɑ/. La variante « étude de cas » se transcrit phonétiquement /e.tyd də kɑ/ et constitue un syntagme nominal féminin.
En contexte académique, le terme s’emploie indifféremment comme substantif autonome (« Le rapport de cas demeure un outil pédagogique central ») ou en position de complément déterminatif (« la méthode de l’étude de cas », « une publication de type case report »). Dans les indexations bibliographiques internationales et les systèmes de métadonnées tels que le MeSH (Medical Subject Headings), l’entité est répertoriée sous la catégorie formelle des types de publications scientifiques (Case Reports), imposant une rigueur stylistique sobre, dénuée de jugements de valeur moraux et respectueuse de la neutralité bienveillante propre à la déontologie clinique.
4. Explication conceptuelle détaillée
L’étude de cas en psychologie dépasse largement la simple juxtaposition chronologique de symptômes ; elle repose sur une dialectique continue entre phénoménologie et herméneutique. Sa vocation première est de modéliser la complexité du psychisme humain là où les démarches quantitatives tendent à dissoudre les particularités individuelles au profit de moyennes statistiques. En se focalisant sur un système ouvert constitué par le patient, son histoire transgénérationnelle, son environnement socio-culturel et l’espace intersubjectif de la cure, le rapport de cas rend compte de causalités circulaires et multifactorielles.
Le périmètre du rapport de cas s’étend de la neuro-psychologie expérimentale aux approches psychothérapeutiques d’obédience psychanalytique, cognitivo-comportementale ou systémique. Dans le domaine neuropsychologique, l’étude de cas uniques permet d’établir des doubles dissociations fonctionnelles : l’observation d’un patient présentant une lésion circonscrite qui détériore sélectivement une fonction cognitive tout en en préservant une autre fournit la preuve empirique de l’indépendance structurelle de ces modules cérébraux. Dans le champ de la psychopathologie clinique, le cas permet de documenter les mécanismes de défense, les schémas cognitifs inadaptés ou les distorsions de l’attachement dans leur contexte de déclenchement écologique.
Les frontières conceptuelles de l’étude de cas doivent être distinguées de celles de la simple anecdote ou du récit biographique littéraire. Un cas clinique authentique s’articule impérativement autour d’une armature théorique explicite. Le clinicien ne se contente pas de relater ce qu’il a vu et entendu : il explicite son cadre conceptuel, formule des hypothèses psychopathologiques réfutables, détaille les protocoles d’intervention mis en œuvre et analyse les succès comme les échecs de la prise en charge. Il s’agit d’une reconstruction intellectualisée et éthique, opérée a posteriori, qui vise à dégager de l’intelligibilité à partir du désordre apparent des manifestations symptomatiques.
En outre, l’étude de cas explore les dimensions relationnelles de la rencontre thérapeutique. Le contre-transfert de l’analyste, les réactions émotionnelles du thérapeute face à un patient difficile ou les ruptures de l’alliance thérapeutique y sont scrupuleusement disséqués. Cette réflexivité critique confère au rapport de cas une densité épistémique unique, en faisant du praticien non pas un observateur neutre et distant, mais une partie prenante intégrée à la dynamique relationnelle observée.
5. Évolution historique
L’histoire de la formalisation des cas cliniques s’entrelace avec celle de la naissance de la clinique moderne. Si l’on trouve des descriptions précurseurs dans le corpus hippocratique des Épidémies (Ve siècle avant notre ère), où la trajectoire morbide d’individus identifiés était minutieusement consignée jour après jour, c’est au XIXe siècle que le genre s’institutionnalise sous l’impulsion de la méthode anatomo-clinique. Des aliénistes tels que Philippe Pinel et Jean-Étienne Esquirol en France publient de volumineuses monographies pour classer les maladies mentales en fonction de trajectoires individuelles observables.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la Salpêtrière devient le haut lieu de la mise en scène du cas sous la direction de Jean-Martin Charcot. Ses Leçons du mardi constituent des présentations cliniques vivantes où les symptômes de l’hystérie sont méticuleusement décrits et photographiés. Peu après, Sigmund Freud révolutionne l’usage du rapport de cas en publiant ses célèbres histoires de malades (Dora, l’Homme aux rats, l’Homme aux loups, le Petit Hans). Avec Freud, le cas clinique cesse d’être une pure démonstration nosographique pour devenir le récit d’un dévoilement herméneutique : le symptôme acquiert un sens dans la trame narrative de l’histoire du sujet et du conflit inconscient.
Au milieu du XXe siècle, la neuropsychologie confère à l’étude de cas une nouvelle légitimité scientifique grâce aux travaux pionniers d’Alexander Luria en Union Soviétique et à l’investigation du célèbre patient H.M. (Henry Molaison) par Brenda Milner à partir de 1957. Les déficits amnésiques massifs mais sélectifs consécutifs à l’exérèse bilatérale des hippocampes de H.M. transforment radicalement la compréhension internationale de la mémoire déclarative et procédurale.
À partir des années 1980, l’avènement de la médecine fondée sur les preuves (Evidence-Based Medicine) relègue temporairement le rapport de cas au bas de la hiérarchie pyramidale des preuves scientifiques, derrière les essais contrôlés randomisés et les méta-analyses. Toutefois, le début du XXIe siècle marque un puissant renouveau de l’intérêt pour l’étude de cas, stimulé par la publication des critères directeurs CARE (CAse REport guidelines) en 2013 et la reconnaissance grandissante de l’expertise clinique dans les soins personnalisés et les psychopathologies complexes résistantes aux protocoles standardisés.
6. Fondements théoriques et épistémologiques
Le statut épistémologique du rapport de cas s’inscrit au cœur de l’opposition formulée à la fin du XIXe siècle par le philosophe Wilhelm Windelband entre sciences nomothétiques (qui recherchent des lois générales universelles) et sciences idiographiques (qui étudient le singulier et l’irremplaçable). En psychologie, le rapport de cas revendique une légitimité idiographique assumée : comprendre la gestalt unique d’une personnalité humaine ne saurait être accompli par la simple déclinaison d’algorithmes statistiques abstraits.
Sur le plan des théories psychodynamiques, l’étude de cas repose sur le postulat du déterminisme psychique et de la plurivocité du symptôme. La dynamique transféro-contre-transférentielle ne peut être objectivée par des questionnaires standardisés ; elle s’éprouve et se déchiffre dans le cadre temporel étendu d’une rencontre clinique. La modélisation métapsychologique s’échafaude à partir des paradoxes et des résistances révélés au cours de la cure, faisant du cas la matrice génératrice des théories freudiennes, kleiniennes ou lacaniennes.
Dans le paradigme des thérapies cognitivo-comportementales (TCC), le rapport de cas s’adosse à une méthodologie empiriste rigoureuse incarnée par l’analyse fonctionnelle (modèles BASIC-IDEA, grilles de Kanfer et Saslow, modèle de Beck). Ici, le cas sert à valider ou réfuter la conceptualisation cognitive du patient : les croyances fondamentales, les schémas cognitifs précoces inadaptés et les comportements de maintien font l’objet d’une mise à l’épreuve expérimentale où le patient devient le co-chercheur de son propre fonctionnement.
Enfin, le socioconstructivisme et la psychologie narrative postulent que l’identité humaine est intrinsèquement narrative. Selon ces courants, le rapport de cas n’est pas simplement un compte rendu objectif d’une réalité biologique préexistante, mais une reconstruction conjointe de sens entre le clinicien et le patient. Le rapport documente la manière dont les individus s’approprient, transforment ou déconstruisent les récits dominants qui entravent leur épanouissement psychologique.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
La structuration méthodique d’un rapport de cas moderne répond à des standards de rigueur académique précis. Les éléments constitutifs majeurs regroupent :
- L’anamnèse et le motif de consultation : Description précise de la demande initiale, antécédents familiaux, médicaux et psychiatriques, trajectoire biographique et événements de vie déclencheurs.
- L’examen clinique et sémiologique : Observation phénoménologique de la présentation, du langage, de l’état affectif, des processus de pensée et du contact relationnel.
- Les évaluations psychologiques et psychométriques : Administration de batteries de tests standardisés, d’épreuves projectives ou de bilans neuropsychologiques venant objectiver le profil cognitif et émotionnel.
- La conceptualisation de cas (formulation clinique) : Synthèse explicative articulant les facteurs prédisposants, précipitants, de maintien et de protection selon un modèle théorique déclaré.
- Le plan d’intervention thérapeutique : Détail des objectifs concertés, des techniques psychothérapeutiques mobilisées, de la posologie psychotrope éventuelle et de la fréquence des séances.
- L’évaluation longitudinale des résultats : Mesure des évolutions symptomatiques, des éventuelles rechutes, des bifurcations transférentielles et de l’état du patient à la clôture du suivi (avec suivi à long terme ou follow-up).
On distingue plusieurs typologies fondamentales de rapports de cas :
- Le cas princeps ou pionnier : Description inaugurale d’une nouvelle entité nosographique ou d’une lésion cérébrale inédite (ex. : les observations de Phineas Gage ou du patient Tan de Broca).
- Le cas d’efficacité thérapeutique (interventions innovantes) : Documentation de la réussite ou de l’échec inattendu d’un protocole appliqué à un tableau réfractaire aux thérapeutiques usuelles.
- Le cas didactique ou prototypique : Exposition exemplaire d’une pathologie répertoriée dans le DSM ou la CIM, conçue pour l’enseignement universitaire et la formation pratique des futurs cliniciens.
- L’étude de cas unique quasi-expérimentale (dessins AB, ABAB) : Mesure répétée et sérielle des variables comportementales avant, pendant et après l’application systématique d’une variable thérapeutique indépendante.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la portée d’un rapport de cas, considérons l’observation formalisée d’un jeune homme de 22 ans, désigné sous l’acronyme anonymisé « M. V. », orienté vers une unité de psychiatrie communautaire pour un retrait social massif, une altération de l’hygiène et un sentiment de persécution insidieux. Le rapport documente l’historique de son isolement progressif consécutif à l’entrée à l’université, la présence d’expériences subjectives anormales (déréalisation, perte de la familiarité avec le monde) et un déclin marqué de l’attention soutenue.
Le clinicien applique une évaluation multidimensionnelle intégrant l’échelle PANSS, la batterie neurocognitive WAIS-IV et l’épreuve projective du Rorschach (système intégré d’Exner). Cette évaluation permet d’identifier non pas un trouble schizophrénique constitué, mais un état mental à ultra-haut risque de psychose (état UHR). La formulation de cas met en lumière une anxiété d’annihilation majeure masquée par une carapace rationaliste hyper-abstraite, conjuguée à des schémas d’incompétence et d’isolement social précoce.
La prise en charge rapportée détaille la thérapie cognitivo-comportementale orientée sur la remédiation de la cognition sociale, couplée à des interventions psychoéducatives familiales et un traitement antipsychotique à dose sous-thérapeutique de seconde génération. L’évolution longitudinale sur vingt-quatre mois met en évidence une rémission spectaculaire des prodromes psychotiques, une réinsertion universitaire réussie et une amélioration significative de la qualité de vie perçue. Ce rapport de cas fournit ainsi aux cliniciens confrontés à des tableaux similaires une feuille de route détaillée sur la détection précoce et les leviers d’intervention graduée.
9. Mesure, évaluation et méthodologie de rédaction
La crédibilité scientifique d’un rapport de cas moderne repose sur l’adoption de directives méthodologiques standardisées destinées à minimiser les biais rétrospectifs et la partialité de l’auteur. Le protocole international le plus influent est le guide CARE (CAse REports guidelines), établi par un consensus international d’éditeurs de revues et de méthodologistes, qui fournit une grille d’évaluation en 13 points cardinaux garantissant la transparence et l’exhaustivité des données publiées.
Sur le plan psychométrique, le rapport de cas contemporain intègre des mesures standardisées administrées de façon longitudinale afin de quantifier le changement clinique :
- Échelles de gravité symptomatique : Utilisation d’instruments validés tels que l’inventaire de dépression de Beck (BDI), l’échelle d’anxiété de Hamilton (HAM-A), l’indice de sévérité de l’insomnie (ISI) ou l’échelle de dissociation de Bernstein et Putnam (DES).
- Mesures de la relation thérapeutique : Évaluation de l’alliance de travail à l’aide de questionnaires standardisés tels que le WAI (Working Alliance Inventory), permettant de corréler l’évolution clinique avec la qualité du lien intersubjectif.
- Mesures de fonctionnement adaptatif global : Échelle WHODAS 2.0 (Organisation mondiale de la santé) ou l’Échelle d’évaluation globale du fonctionnement (EGF), permettant de situer l’impact des interventions au-delà de la seule réduction des symptômes spécifiques.
Sur le versant déontologique et éthique, la rédaction exige l’obtention impérative du consentement éclairé explicite et signé du patient ou de ses représentants légaux. Ce consentement doit porter sur la finalité didactique de la publication, l’accès potentiel du public aux données et les modalités d’anonymisation. Le clinicien opère un déguisement minutieux des détails biographiques non pertinents (modification des prénoms, des âges précis, des localisations géographiques et des professions) sans dénaturer la cohérence clinique du tableau.
10. Applications et portée pratique
Les applications du rapport de cas innervent la totalité du champ de la santé mentale et des sciences du comportement :
Dans la pratique clinique quotidienne, l’exercice de formalisation d’un cas permet au professionnel de s’extraire de l’urgence de l’action pour reconstruire la vue d’ensemble du suivi. C’est le support privilégié de la supervision clinique et des réunions d’intervision institutionnelles. En confrontant son cas à l’écoute d’un superviseur tiers, le praticien identifie ses angles morts conceptuels, ses résistances contre-transférentielles et réajuste la dynamique de prise en charge.
Dans l’enseignement universitaire et la formation continue, l’étude de cas constitue la méthode pédagogique par excellence de l’apprentissage par problèmes (APP). Elle permet aux étudiants de dépasser l’apprentissage par cœur de critères sémiologiques décontextualisés pour se confronter à l’incertitude du terrain : apprendre à faire un diagnostic différentiel face à un patient polypathologique, négocier une alliance avec un sujet réticent ou gérer un risque suicidaire imminent.
Dans la recherche pharmacologique et thérapeutique, les rapports de cas constituent le premier système d’alerte pour la pharmacovigilance (découverte d’effets indésirables rares ou d’interactions médicamenteuses atypiques) ainsi que pour la sérendipité thérapeutique (découverte fortuite de l’efficacité d’une molécule sur des symptômes pour lesquels elle n’était pas initialement indiquée, à l’instar des premières observations de l’action antidépressive de l’iproniazide).
11. Recherche empirique et valeur scientifique
Longtemps critiqué pour son absence de groupe témoin et son manque de validité interne, le rapport de cas fait aujourd’hui l’objet d’une réhabilitation méthodologique sophistiquée. Dans le cadre de la recherche axée sur la pratique (Practice-Based Research), les études de cas systématiques (Systematic Case Studies) utilisent des protocoles standardisés d’enregistrement vidéo des séances, de transcription textuelle et d’évaluation par des juges indépendants à l’aveugle, permettant de tester empiriquement des théories psychothérapeutiques.
Les travaux de John McLeod, de David Fishman (créateur de la revue académique Pragmatic Case Studies in Psychotherapy) et de Robert Elliott ont démontré que l’agrégation d’études de cas rigoureuses au sein de bases de données naturalistes permet de réaliser des synthèses méta-analytiques qualitatives. Cette approche, appelée méta-synthèse de cas, permet d’extraire des récurrences d’obstacles cliniques et d’identifier des micro-processus de changement thérapeutique inaccessibles aux grands essais contrôlés randomisés (ECR).
Par ailleurs, les méthodologies de recherche en cas unique (Single-Case Experimental Designs ou SCED) offrent un niveau de preuve scientifique élevé selon les standards de l’American Psychological Association (APA). Grâce à des protocoles de baseline multiple à travers différents comportements ou contextes, le chercheur démontre mathématiquement que les modifications observées chez un individu singulier sont imputables de manière statistiquement significative à l’introduction spécifique de l’intervention, éliminant ainsi les biais de maturation spontanée ou d’histoire externe.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La rédaction et l’interprétation des rapports de cas nécessitent une décentration ethnoculturelle constante. Un comportement, une croyance ou une manifestation affective jugée pathologique selon les normes occidentales dominantes peut relever d’une pratique d’adaptation tout à fait normale ou valorisée dans un autre cadre socioculturel. Le rapport de cas doit systématiquement intégrer l’ethnopsychiatrie ou la psychiatrie transculturelle dans son armature analytique.
L’utilisation de l’Entretien d’Évaluation Culturelle (EEC / CFI) développé dans le DSM-5 est aujourd’hui fortement recommandée lors de la formalisation d’un rapport de cas impliquant des populations migrantes ou minoritaires. Cet outil permet d’expliciter la façon dont le patient et son entourage conçoivent l’étiologie de leur malaise (par exemple, interprétations métaphysiques, attaques sorcières, déséquilibre des humeurs ou rupture d’harmonie communautaire), évitant ainsi le risque majeur d’erreur diagnostique consistant à psychiatriser des expressions culturelles de détresse (idioms of distress).
De surcroît, le clinicien doit faire preuve d’humilité culturelle dans l’analyse de sa propre posture : ses propres valeurs d’individualisme, d’autonomie ou d’expression émotionnelle verbale directe peuvent biaiser son évaluation d’un sujet issu d’une culture collectiviste où la retenue émotionnelle et la loyauté familiale priment sur l’individuation. Le rapport de cas devient alors un espace d’élucidation des malentendus interculturels et de co-construction de solutions thérapeutiques respectueuses des affiliations du patient.
13. Critiques, débats et limites méthodologiques
En dépit de sa richesse clinique incomparable, le rapport de cas fait l’objet de vives controverses épistémologiques dans le paysage scientifique moderne :
- L’impossibilité de généralisation statistique (validité externe faible) : L’observation d’un résultat exceptionnel chez un patient donné ne garantit en rien que la même intervention produira des effets comparables chez d’autres individus partageant la même étiquette diagnostique.
- Le biais de publication : Les praticiens ont une propension naturelle à documenter les interventions couronnées de succès spectaculaires et les guérisons inattendues, tout en occultant les échecs thérapeutiques, les abandons de traitement (dropouts) ou les effets indésirables d’aggravation clinique.
- La subjectivité et le biais de confirmation du clinicien : L’auteur d’un rapport de cas est fréquemment le thérapeute lui-même. Il est de ce fait exposé au risque de sélectionner sélectivement les verbatims et les événements de séance qui confortent son obédience théorique tout en minimisant les indices contradictoires.
- L’effet placebo et la régression vers la moyenne : Dans les affections psychologiques fluctuantes, l’amélioration documentée dans un cas unique peut résulter de l’évolution naturelle de la pathologie, d’événements de vie externes favorables ou de l’effet relationnel non spécifique du soin plutôt que de l’efficacité intrinsèque de la technique employée.
- Les dilemmes éthiques de l’exposition : Même avec une anonymisation méticuleuse, certains patients ou leurs proches peuvent se reconnaître dans les récits de cas publiés dans des revues scientifiques accessibles en ligne, engendrant un sentiment de trahison de la confidentialité ou de dépossession de leur histoire intime.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour clarifier la nomenclature, il convient de distinguer le rapport de cas d’autres concepts méthodologiques proches :
- Étude de cas (Case Study) vs Série de cas (Case Series) : Le rapport de cas porte sur une unité individuelle unique (un patient ou une famille), tandis que la série de cas compile et compare de façon transversale ou longitudinale les données de plusieurs patients (généralement de 3 à une vingtaine) partageant un diagnostic rare ou recevant le même traitement novateur.
- Rapport de cas vs Vignette clinique : La vignette clinique est un extrait narratif condensé et focalisé sur un point clinique très ciblé (par exemple, un échange verbal illustrant un mécanisme de projection), fréquemment utilisé dans un article théorique ou une conférence, alors que le rapport de cas constitue un travail autonome exhaustif retraçant l’anamnèse complète et l’évolution globale du suivi.
- Approche idiographique vs Approche nomothétique : L’approche idiographique explore la loi singulière régissant l’individu particulier dans sa totalité, alors que l’approche nomothétique vise la formulation de lois générales universellement applicables par l’agrégation de cohortes et le traitement statistique d’échantillons représentatifs.
- Présentation de malade : Dispositif historique initié à la Salpêtrière et poursuivi dans la tradition psychiatrique et lacanienne où le patient est interrogé directement devant un public de pairs et d’étudiants à des fins de démonstration clinique en direct, à la différence du rapport de cas qui est un travail d’écriture textuelle rétrospectif et anonymisé.
15. Synthèse et points clés à retenir
Le rapport de cas demeure un pilier incontournable de la pensée psychologique et de la culture soignante. Loin d’être un vestige pré-scientifique supplanté par les essais randomisés, il incarne la mémoire vivante de la clinique et le laboratoire primordial où s’élaborent les concepts de demain.
Ses forces fondamentales résident dans son potentiel heuristique exceptionnel, sa capacité à rendre compte de la complexité dynamique du sujet humain et son rôle éducatif inégalable dans le développement du jugement clinique. Pour conserver sa noblesse scientifique et sa valeur éthique au XXIe siècle, il se doit d’adopter des règles de rédaction rigoureuses (lignes directrices CARE), de croiser systématiquement l’observation qualitative avec des mesures psychométriques objectives et de veiller au respect inconditionnel de l’anonymat et de la dignité des personnes qui offrent généreusement leur parcours singulier à l’avancement de la science humaine.
Références
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- Fishman, D. B. (1999). The Case for Pragmatic Psychology. New York University Press.
- Freud, S. (1905). Bruchstück einer Hysterie-Analyse [Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora)]. Monatsschrift für Psychiatrie und Neurologie.
- Gagnon, Y.-C. (2012). L’étude de cas comme méthode de recherche (2e éd.). Presses de l’Université du Québec.
- Gagnier, J. J., Kienle, G., Altman, D. G., Moher, D., Sox, H., & Devereaux, P. J. (2013). The CARE guidelines: Consensus-based clinical case reporting guideline development. Journal of Clinical Epidemiology, 67(1), 46–51. https://doi.org/10.1016/j.jclinepi.2013.08.003
- McLeod, J. (2010). Case Study Research in Counselling and Psychotherapy. SAGE Publications. https://dx.doi.org/10.4135/9781446287897
- Yin, R. K. (2018). Case Study Research and Applications: Design and Methods (6th ed.). SAGE Publications.