L’exploration des facultés mentales animales constitue l’une des révolutions épistémologiques les plus marquantes des sciences contemporaines du comportement. En rompant délibérément avec les dogmes mécanistes et les réductions behavioristes du vingtième siècle, cette discipline novatrice s’attache à décrypter les processus de pensée, de conscience et d’intentionnalité chez les espèces non humaines au sein de leurs environnements naturels. Elle jette un pont fondamental entre la biologie de l’évolution, la psychologie comparée et la philosophie de l’esprit, renouvelant profondément notre conception du vivant.
Éthologie cognitive
1. Définition concise
L’éthologie cognitive se définit comme la branche interdisciplinaire de la biologie et de la psychologie qui étudie les processus mentaux, les représentations internes, la conscience et les états émotionnels des animaux en tenant compte de leur pertinence écologique et de leur histoire évolutive. Elle examine la manière dont les espèces acquièrent, encodent, traitent, stockent et utilisent des informations complexes pour orienter leurs conduites adaptatives au sein de leur habitat naturel.
Contrairement aux approches strictement fonctionnalistes ou comportementalistes qui traitaient la boîte noire cognitive comme inaccessible ou sans valeur explicative, cette discipline postule que l’esprit animal génère des intentions véritables, des croyances sur l’environnement et des prises de décision stratégiques. Elle soutient que les comportements observés sur le terrain ou en conditions semi-naturelles reflètent une dynamique mentale riche, façonnée par la sélection naturelle pour résoudre des problèmes écologiques spécifiques.
Sur le plan psychologique, elle élargit le cadre de la psychologie cognitive en rejetant l’anthropocentrisme exclusif, proposant une continuité phylogénétique des fonctions exécutives, de la métacognition et des vécus affectifs à travers l’arbre de la vie.
2. Étymologie et origine linguistique
Le vocable découle de la combinaison de deux champs conceptuels distincts : le substantif « éthologie » et l’épithète « cognitive ». Le terme « éthologie » trouve sa source dans le grec ancien ēthos (ἦθος), qui signifie « coutume », « caractère » ou « manière d’être habituelle », joint au suffixe -logia (-λογία), dérivé de logos (λόγος), désignant l’étude rationnelle ou le discours scientifique. Employé ponctuellement au dix-huitième siècle pour désigner l’étude de l’éthique ou des mœurs humaines, le terme a été réinvesti au dix-neuvième siècle par le zoologiste français Isidore Geoffroy Saint-Hilaire pour désigner l’étude des relations des êtres vivants dans leur milieu, avant de s’imposer grâce aux travaux de Konrad Lorenz et Nikolaas Tinbergen.
L’adjectif « cognitive » dérive pour sa part du latin classique cognoscere, formé du préfixe associatif cum- (« avec », « ensemble ») et du verbe noscere (« apprendre », « connaître »). Il renvoie à l’ensemble des mécanismes par lesquels un organisme intègre des données et élabore des connaissances sur son univers propre.
L’expression composée « éthologie cognitive » (traduite de l’anglais cognitive ethology) a été formellement introduite dans le lexique scientifique en 1976 par le zoologiste américain Donald Griffin dans son ouvrage pionnier The Question of Animal Awareness. Griffin cherchait à formaliser l’alliance entre l’observation naturaliste rigoureuse et l’hypothèse audacieuse de l’existence d’une vie intérieure chez les bêtes.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le syntagme se prononce /e.tɔ.lɔ.ʒi kɔɡ.ni.tiv/ dans l’espace francophone international. Il se compose d’un nom commun féminin singulier (« éthologie ») qualifié par un adjectif qualificatif féminin singulier (« cognitive »). Au pluriel, il prend la graphie régulière « éthologies cognitives », bien que la forme singulière demeure largement prédominante lorsqu’elle renvoie au corpus épistémique global.
Dans la littérature scientifique, on rencontre des formes lexicales apparentées telles que « éthologue cognitiviste » pour qualifier le chercheur ou la chercheuse, ainsi que les adverbes ou locutions adverbiales associées (« d’un point de vue éthologique et cognitif »). Les syntagmes « cognition animale comparée » ou « psychologie évolutionniste animale » sont souvent employés de façon complémentaire, bien qu’ils ne recouvrent pas exactement les mêmes postulats méthodologiques de terrain.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour saisir pleinement l’ampleur de cette discipline, il convient de comprendre le changement de paradigme qu’elle opère. Pendant la majeure partie du vingtième siècle, le canon dominant en psychologie expérimentale était le béhaviorisme orthodoxe, incarné par John B. Watson et B. F. Skinner. Ce cadre proscrivait toute référence aux états mentaux non directement observables, assimilant le système nerveux à un simple transducteur de stimuli en réponses par conditionnement opérant ou classique. En parallèle, l’éthologie classique européenne d’après-guerre, bien qu’ancrée dans le terrain, se focalisait principalement sur les patrons moteurs fixes (FAP pour fixed action patterns), les mécanismes innés de déclenchement et les pulsions instinctives stéréotypées.
L’approche cognitive vient dynamiter cette dichotomie réductrice entre automatisme instinctif et conditionnement aveugle. Elle pose comme prémisse fondamentale que le cerveau des animaux a évolué pour créer des modèles internes du monde réel. Ces modèles permettent à l’organisme de simuler mentalement des actions futures, d’évaluer des probabilités de succès, d’anticiper les comportements d’autrui et d’adapter sa conduite de manière plastique et innovante lorsque les conditions biotiques ou abiotiques changent brutalement.
L’un des axes cruciaux de cette perspective concerne l’étude de l’Umwelt, notion théorisée par le biologiste Jakob von Uexküll. Chaque espèce animale habite un monde perceptif qui lui est propre, délimité par ses organes sensoriels particuliers — qu’il s’agisse de l’écholocalisation des cétacés et des chiroptères, de la vision ultraviolette des oiseaux ou de l’électroréception des requins et des monotrèmes. L’analyse cognitive ne consiste donc pas à évaluer l’intelligence animale à l’aune des compétences verbales ou logico-mathématiques humaines, mais à comprendre comment l’architecture cognitive spécifique d’une espèce traite l’information pertinente pour sa propre survie et reproduction.
Cette approche s’intéresse également au problème complexe de la conscience animale. Elle opère une distinction minutieuse entre plusieurs degrés de vie mentale : la conscience d’accès (capacité de rendre des représentations disponibles pour l’action et le raisonnement), la conscience phénoménale ou sentience (la texture subjective des expériences vécues, telles que la douleur, le plaisir ou la peur) et la conscience de soi réfléchie (la capacité de se concevoir comme une entité distincte dans le temps et l’espace). En rejetant le saut qualitatif absolu entre l’humain et les autres animaux, elle s’inscrit résolument dans la vision darwinienne d’une différence de degré et non de nature.
5. Développement historique
La filiation historique remonte directement aux travaux de Charles Darwin. Dans ses deux ouvrages capitaux, The Origin of Species (1859) et surtout The Expression of the Emotions in Man and Animals (1872), Darwin affirmait avec insistance que les facultés intellectuelles et émotionnelles humaines avaient des ancêtres évolutifs évidents chez les vertébrés supérieurs. À sa suite, son disciple George John Romanes publia en 1882 Animal Intelligence, tentant de dresser le catalogue des capacités mentales animales. Toutefois, Romanes essuya de vives critiques pour sa méthode anecdotique et son anthropomorphisme sans contrôle empirique.
En réaction à ces excès spéculatifs, le psychologue britannique C. Lloyd Morgan formula en 1894 un principe parcimonieux célèbre, le « canon de Morgan » : une action ne doit jamais être interprétée comme relevant d’une faculté psychologique supérieure si elle peut être expliquée par l’opération d’une faculté située plus bas sur l’échelle psychologique. Bien que salutaire pour instaurer la rigueur expérimentale, ce canon fut souvent dévoyé par les néo-béhavioristes américains qui l’érigèrent en dogme prohibitionniste, interdisant toute attribution de processus cognitifs internes aux animaux.
Le basculement moderne s’opère dans le dernier quart du vingtième siècle sous l’impulsion de Donald Griffin. Découvreur émérite de l’écholocalisation chez les chauves-souris dans les années 1930, Griffin bénéficiait d’une réputation scientifique inattaquable. Lorsqu’il publia en 1976 The Question of Animal Awareness, puis en 1984 Animal Thinking, il provoqua une onde de choc au sein de la communauté éthologique et psychologique. Il y plaidait sans détours que refuser la conscience aux animaux constituait un préjugé obscurantiste et non scientifique.
Dans les décennies 1980 et 1990, des chercheurs de premier plan vinrent consolider ce cadre théorique par des études empiriques novatrices. Des primatologues comme Frans de Waal démontrèrent l’existence de stratégies politiques sophistiquées, de réconciliations actives et de précurseurs de l’empathie chez les chimpanzés et les bonobos. Jane Goodall avait déjà révolutionné les sciences du vivant en décrivant l’usage et la fabrication d’outils par les grands singes de Gombe. Parallèlement, des éthologues de terrain et des psychologues comparatistes élargirent le spectre au-delà des primates : Irene Pepperberg mit en lumière la conceptualisation abstraite chez le perroquet gris du Gabon, tandis que des spécialistes des corvidés découvraient des formes spectaculaires de mémoire épisodique et de métacognition chez le geai buissonnier et le corbeau calédonien.
6. Fondements théoriques
Le socle conceptuel de cette démarche repose sur l’intégration harmonieuse des quatre questions cardinales formalisées par Nikolaas Tinbergen en 1963. Pour appréhender un comportement dans son intégralité, le chercheur doit explorer :
- La causalité proximale (mécanismes) : Comment le système neurobiologique, sensoriel et endocrinien traite-t-il les représentations internes ?
- L’ontogenèse (développement) : Comment les facultés cognitives s’acquièrent-elles, matûrent-elles et sont-elles modifiées par l’apprentissage tout au long de la vie de l’individu ?
- La valeur adaptative (fonction) : Quel avantage sélectif confère une compétence intellectuelle donnée en termes de survie, de recherche de nourriture ou de succès reproducteur ?
- La phylogenèse (évolution) : Comment cette capacité a-t-elle émergé au sein de la lignée évolutive et quelles formes ancestrales partage-t-elle avec les taxons apparentés ?
Sur le plan psychologique, la discipline s’articule étroitement avec l’hypothèse de l’intelligence sociale ou du cerveau social, élaborée par Nicholas Humphrey et Robin Dunbar. Cette théorie propose que l’explosion de l’encéphalisation chez certains groupes d’animaux ne résulte pas uniquement des défis techniques posés par le milieu physique (comme trouver des fruits ou éviter des prédateurs), mais découle des exigences cognitives intenses de la vie en groupes complexes. Vivre en société implique de décoder des alliances mouvantes, de mémoriser des dettes réciproques, de pratiquer la tromperie tactique et de coopérer pour chasser ou défendre un territoire.
Un autre pilier fondamental est la théorie de l’esprit, concept initialement introduit par David Premack et Guy Woodruff en 1978. Elle désigne la capacité d’attribuer des états mentaux — des désirs, des connaissances, des intentions, voire de fausses croyances — à soi-même et à ses congénères. L’examen des formes graduées de lecture mentale (mindreading) constitue l’un des programmes de recherche les plus dynamiques de la discipline.
7. Composantes clés, types et dimensions
La cognition animale étudiée en milieu naturel ou écologique se déploie à travers plusieurs dimensions interconnectées :
- La cognition spatiale et cartographie mentale : Capacité à créer des représentations topographiques internes de l’espace tridimensionnel pour naviguer, mémoriser des milliers de caches de nourriture ou planifier des trajets optimaux en réduisant les coûts énergétiques.
- La cognition causale et usage d’outils : Aptitude à comprendre les relations de cause à effet physiques au-delà de la contiguïté temporelle, incluant la sélection, la modification ou la fabrication séquentielle d’instruments pour modifier l’état de l’environnement.
- La mémoire épisodique et planification future : Capacité de se remémorer le « quoi », le « où » et le « quand » d’un événement passé singulier, ainsi que la projection mentale dans l’avenir (voyage temporel mental) pour anticiper des besoins physiologiques ou des situations critiques futures.
- La métacognition : Faculté de surveiller son propre savoir (« savoir ce que l’on sait ou ce que l’on ne sait pas »), observable lorsqu’un animal recherche activement des indices supplémentaires avant d’effectuer un choix risqué ou décline un test trop complexe.
- La communication symbolique et transmission culturelle : Utilisation de signaux référentiels arbitraires dénotant des entités extérieures spécifiques (comme des cris d’alarme distincts selon la nature du prédateur) et transmission horizontale ou verticale de traditions comportementales par imitation ou enseignement.
- La cognition sociale et empathie : Reconnaissance individuelle, discernement des hiérarchies de dominance transitive, attribution d’intentions, tromperie tactique et sensibilité aux états affectifs des pairs (contagion émotionnelle et consolidation post-conflit).
8. Exemples et cas illustratifs
De nombreux cas empiriques viennent concrétiser ces dimensions théoriques. L’un des exemples les plus emblématiques concerne le corbeau calédonien (Corvus moneduloides). Dans son habitat naturel des forêts du Pacifique Sud, cet oiseau confectionne des outils élaborés à partir de feuilles de pandanus épineuses ou de brindilles crochues pour extraire des larves dissimulées sous l’écorce. En situation expérimentale, ces corvidés ont démontré une capacité stupéfiante à plier spontanément un fil de fer droit pour en faire un crochet opérationnel, attestant d’une compréhension de la structure fonctionnelle de l’outil plutôt que d’un simple dressage par essais et erreurs.
Un autre cas spectaculaire d’architecture cognitive spatiale et mémorielle est offert par le geai buissonnier (Aphelocoma californica), étudié par Nicola Clayton et Anthony Dickinson. Cet oiseau cache des denrées hautement périssables (des larves de fausse teigne) et d’autres impérissables (des cacahuètes). Lorsqu’on leur donne le choix après un délai court, les geais déterrent en priorité les larves, qu’ils préfèrent gustativement. Mais si le délai dépasse le temps de décomposition des vers, ils ignorent ces caches avariées pour récupérer directement les graines. Ils possèdent donc une mémoire intégrant l’identité de l’objet, sa localisation spatiale et le temps écoulé.
Dans le domaine de la manipulation sociale, les travaux de Frans de Waal sur les chimpanzés ont illustré des cas fascinants de tromperie tactique. Un mâle subordonné peut apercevoir une source de nourriture dissimulée, continuer son chemin sans manifester le moindre intérêt jusqu’à ce que le mâle dominant s’éloigne ou s’endorme, puis revenir discrètement s’emparer des fruits. D’autres observations rapportent des mâles dissimulant leur érection sous leurs bras ou derrière un rocher en présence d’un rival jaloux pour continuer à courtiser une femelle du regard sans déclencher d’agression.
L’étude des cétacés offre également des perspectives remarquables. Les orques (Orcinus orca) partagent des dialectes vocaux strictement circonscrits à des matrilignées culturelles spécifiques, associés à des techniques de chasse transmises de génération en génération, comme l’échouage volontaire coordonné sur les plages de Patagonie pour capturer des otaries, ou la création coordonnée de vagues de déferlement pour faire basculer un phoque réfugié sur un floe de glace.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation des compétences cognitives animales requiert des méthodologies sophistiquées qui allient la précision du laboratoire au respect des contraintes écologiques naturelles. Les chercheurs déploient des protocoles expérimentaux spécifiquement conçus pour isoler les mécanismes de décision mentale :
Le test de la fausse croyance adapté aux non-humains, les paradigmes de violation des attentes (mesurant le temps de fixation visuelle devant un événement physiquement ou socialement inattendu), et les tests de choix différés sont largement sollicités. Dans l’exploration de la reconnaissance de soi, le célèbre « test du miroir », développé par Gordon Gallup Jr. en 1970, applique une marque inodore et incolore sur une zone du corps que l’animal ne peut voir sans l’aide d’un miroir (le front ou l’oreille). Si le sujet utilise le miroir pour inspecter ou toucher précisément la zone marquée, cela témoigne d’un lien entre son schéma corporel propre et l’image réfléchie.
Pour évaluer la métacognition, on propose à des primates, des dauphins ou des pigeons des tâches perceptives de difficulté graduelle, assorties d’une option « d’échappement » ou de « renonciation ». Lorsque la tâche est ambiguë ou trop difficile, les animaux choisissent fréquemment cette option tierce, montrant qu’ils évaluent avec précision leur propre incertitude cognitive afin d’éviter une pénalité ou un échec garanti.
L’éthologie moderne a également recours à l’éthotélémétrie et aux pièges photographiques intelligents, permettant d’enregistrer des réactions spontanées en pleine nature sans interférer avec la quiétude des sujets. Des outils bioacoustiques avancés permettent désormais de décomposer la syntaxe et la combinatoire sémantique des répertoires vocaux chez les primates non humains, les éléphants et les cétacés à l’aide d’algorithmes d’apprentissage automatique non supervisés.
10. Applications et portée pratique
Les retombées de cette science dépassent largement le cadre théorique académique et irriguent des pans entiers de la société humaine :
Dans le domaine du bien-être animal et de l’élevage, la prise en compte des capacités cognitives a bouleversé les normes zootechniques et vétérinaires. Savoir qu’un porc, une vache ou une volaille possède des états mentaux complexes, ressent l’ennui, la frustration et l’anticipation négative, contraint les législateurs à réviser en profondeur les impératifs d’enrichissement du milieu, d’espace disponible et les protocoles d’abattage.
Sur le plan de la conservation de la biodiversité, les approches traditionnelles se contentaient de dénombrer des effectifs d’individus ou de préserver des surfaces d’habitat. La discipline a révélé que la survie d’une population dépend souvent de son « capital culturel » — c’est-à-dire de savoirs écologiques partagés, comme les corridors de migration mémorisés par les vieilles matriarches éléphantes ou les traditions d’alimentation chez les singes. Détruire les aînés ou fragmenter un groupe social équivaut à détruire la mémoire adaptative collective d’une espèce.
En robotique et intelligence artificielle biomimétique, les ingénieurs s’inspirent des solutions computationnelles frugales découvertes chez les animaux. Les algorithmes de navigation sans GPS s’inspirent directement de la mémoire spatiale et de la polarisation de la lumière chez les fourmis du désert (Cataglyphis), tandis que l’intelligence en essaim imite la prise de décision collective chez les abeilles et les oiseaux.
Enfin, sur le plan juridique et philosophique, ces découvertes nourrissent les débats contemporains sur la personnalité juridique animale. La reconnaissance de la sentience et de la conscience a conduit de nombreuses juridictions à modifier le Code civil (comme en France en 2015, reconnaissant les animaux comme des « êtres vivants doués de sensibilité ») et à débattre des droits fondamentaux des grands singes et des cétacés.
11. Recherches et preuves empiriques
Le corpus de recherches s’est considérablement enrichi au cours des trois dernières décennies, validé par des méthodologies de neuro-imagerie fonctionnelle non invasives. Des équipes de recherche, comme celles menées par Gregory Berns, ont entraîné des chiens domestiques éveillés et libres de leurs mouvements à se coucher sereinement dans des appareils d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf). Ces études ont révélé que le noyau caudé des canidés s’active face à l’odeur familière de leur tuteur humain de la même manière que chez l’humain confronté à une récompense socio-affective, confirmant l’existence d’attachements affectifs authentiques médiés par les circuits dopaminergiques.
Dans le domaine de la théorie de l’esprit, les expériences conduites par Brian Hare et Michael Tomasello sur des chimpanzés ont démontré que ces derniers savent pertinemment ce qu’un congénère dominant peut voir ou ne pas voir derrière un écran opaque. Plus récemment, Christopher Krupenye, Fumihiro Kano et leurs collègues ont utilisé des oculomètres (eye-tracking) pour montrer que les grands singes (chimpanzés, bonobos et orangs-outans) anticipent la direction vers laquelle un individu humain va chercher un objet, même si cet individu a une fausse croyance sur l’emplacement réel de l’objet. Ce résultat a remis en question l’idée selon laquelle l’attribution de fausses croyances était un apanage exclusif de l’enfant humain.
Chez les invertébrés, souvent cantonnés par le passé à des réflexes mécaniques, les travaux de Jennifer Mather sur les pieuvres (Octopus vulgaris) et de Lars Chittka sur les bourdons ont mis en évidence des capacités d’apprentissage conceptuel, d’état affectif assimilable à l’optimisme ou au pessimisme, et même de jeu spontané sans récompense directe. Ces découvertes suggèrent que les fonctions cognitives complexes ont émergé indépendamment plusieurs fois au cours de l’évolution par convergence évolutive.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La perception de l’esprit animal est elle-même un phénomène culturellement situé. Dans les sociétés occidentales industrialisées, l’héritage philosophique du dualisme cartésien a longtemps fait obstacle à la discipline. En formulant sa théorie de l’« animal-machine » au dix-septième siècle, René Descartes a posé une scission ontologique radicale entre la res cogitans (l’esprit pensant, doué d’âme et réservé à l’humain) et la res extensa (le corps matériel, mécanique et dépourvu de conscience chez l’animal). Cette rupture a justifié des siècles de réductionnisme expérimental.
À l’inverse, les cosmologies amérindiennes, analysées par l’anthropologue Eduardo Viveiros de Castro sous le concept de « perspectivisme amazonien », ou les traditions philosophiques d’Asie de l’Est (comme le bouddhisme, le jaïnisme et le shintoïsme) ont toujours postulé une porosité ontologique et une continuité mentale entre toutes les formes vivantes. Dans ces visions du monde, les animaux sont perçus comme des personnes non humaines dotées de perspectives subjectives singulières sur le monde.
De nos jours, l’éthologie cognitive internationale s’efforce de dépasser les biais de familiarité propres aux chercheurs occidentaux. Des études menées conjointement par des primatologues japonais (héritiers de la tradition empathique de Kinji Imanishi) et des scientifiques occidentaux ont mis en lumière que les biais méthodologiques conditionnent fortement les questions posées : les premiers ont été les pionniers de la reconnaissance de cultures distinctes chez les macaques dès les années 1950, à une époque où le monde académique occidental considérait le concept de culture animale comme une aberration.
13. Critiques, débats et limites
Malgré ses triomphes, la discipline demeure l’objet de vives controverses épistémologiques. La critique la plus récurrente émane des partisans d’un néo-béhaviorisme strict et de la psychologie comparative associative, représentés par des auteurs comme Clive Wynne ou Celia Heyes. Ces chercheurs soutiennent que nombre de comportements attribués à une réflexion complexe ou à une théorie de l’esprit peuvent s’expliquer de manière plus parcimonieuse par des mécanismes sophistiqués d’apprentissage associatif, de renforcement discriminatif ou de guidage perceptif, sans nécessiter d’inférer une quelconque conscience réflexive.
Le spectre de l’anthropomorphisme constitue un danger permanent. Projeter sans réserve nos propres états introspectifs, nos émotions verbalisées ou nos intentions humaines sur un animal revient à fausser l’observation scientifique. Pour parer à cette dérive, Frans de Waal a proposé la distinction salutaire entre un « anthropomorphisme naïf » (sentimental et acritique) et un « anthropomorphisme heuristique ou critique », qui utilise notre expérience partagée de vertébré comme point de départ méthodologique pour formuler des hypothèses testables, sans jamais confondre l’hypothèse avec la conclusion.
Une autre limite réside dans la réplicabilité des études et la taille réduite des échantillons. Nombre d’expériences éthologiques de haut niveau reposent sur un petit nombre d’individus captifs hautement entraînés, ce qui pose la question de la validité écologique et de la généralisation des résultats à l’ensemble de l’espèce sauvage. Enfin, l’attribution d’expériences phénoménales (le « problème difficile » de la conscience de David Chalmers) bute sur une frontière épistémologique intrinsèque : selon l’expression célèbre du philosophe Thomas Nagel dans son article What Is It Like to Be a Bat? (1974), il nous est structurellement impossible de savoir exactement ce que cela fait d’être une chauve-souris utilisant son sonar, car notre propre expérience est confinée à notre subjectivité humaine.
14. Termes connexes et distinctions
Afin d’éviter toute confusion conceptuelle, il importe de distinguer cette discipline de plusieurs termes voisins :
- Éthologie classique vs Éthologie cognitive : L’éthologie classique (Lorenz, Tinbergen) étudie les comportements naturels en se concentrant sur les stimuli déclencheurs, les séquences motrices innées et les pressions sélectives, tout en éludant les représentations mentales internes. L’approche cognitive intègre explicitement les modèles cognitifs internes comme variables explicatives de premier ordre.
- Psychologie comparée : Historiquement axée sur l’expérimentation en laboratoire chez un nombre restreint d’espèces modèles (rats, pigeons) dans des dispositifs artificiels standardisés (boîtes de Skinner), elle a longtemps négligé la valeur adaptative écologique et les comportements spontanés propres à chaque espèce dans la nature.
- Béhaviorisme : Courant philosophique et psychologique postulant que seuls les comportements observables doivent être mesurés, récusant toute validité scientifique à la notion d’état mental non mesurable directement. L’approche cognitive s’est construite en opposition directe avec ce réductionnisme.
- Neuroéthologie : Discipline consacrée aux bases neuronales et cellulaires directes sous-jacentes aux comportements naturels (par exemple, le codage neuronal du chant chez l’oiseau ou le fonctionnement des électrorécepteurs). Elle fournit le substrat physique que l’analyse cognitive interprète au niveau des systèmes d’information.
- Zoocémiotique : Étude de la communication et des systèmes de signes chez les animaux. Elle constitue une sous-partie de l’éthologie de la communication, alors que le champ cognitif englobe également le raisonnement individuel, la causalité physique et la métacognition en l’absence de toute interaction communicative.
15. Résumé et points clés
Cette discipline a profondément transformé notre regard sur le monde vivant en restituant aux animaux leur statut d’agents conscients, actifs et dotés d’une vie intérieure façonnée par l’évolution. Les points fondamentaux à retenir sont les suivants :
Elle est née sous l’impulsion de Donald Griffin dans les années 1970 pour dépasser les dogmes du béhaviorisme et les limites de l’éthologie classique purement objectiviste.
Elle mobilise conjointement les quatre questions de Tinbergen (causalité, ontogenèse, fonction et évolution) pour étudier des aptitudes variées : mémoire épisodique, fabrication d’outils, métacognition, cognition spatiale et théorie de l’esprit.
Les preuves empiriques s’accumulent chez les mammifères, les oiseaux et même les céphalopodes ou insectes, montrant que les fonctions cognitives complexes résultent d’adaptations convergentes multiples plutôt que d’un sommet unique réservé à l’être humain.
Sur le plan sociétal, elle sert de fondement scientifique moderne à l’amélioration du bien-être animal, à la protection de la biodiversité culturelle et aux évolutions éthiques et juridiques reconnaissant la sentience animale.
Références
- Darwin, C. (1872). The expression of the emotions in man and animals. John Murray. https://www.gutenberg.org/ebooks/1227
- De Waal, F. B. M. (2016). Are we smart enough to know how smart animals are? W. W. Norton & Company. https://wwnorton.com/books/9780393353662
- Griffin, D. R. (1976). The question of animal awareness: Evolutionary continuity of mental experience. Rockefeller University Press. https://academic.oup.com/bioscience/article-abstract/27/7/484/263592
- Krupenye, C., Kano, F., Hirata, S., Call, J., & Tomasello, M. (2016). Great apes anticipate that other individuals will act on false beliefs. Science, 354(6308), 110-114. https://doi.org/10.1126/science.aaf8110
- Tinbergen, N. (1963). On aims and methods of ethology. Zeitschrift für Tierpsychologie, 20(4), 410-433. https://doi.org/10.1111/j.1439-0310.1963.tb01161.x